PouriEN, il)., IV
3. « Non possem narrare tibi, niapnifice pater. quam niihi gratus fuerit, quamque ad studia litterarum me incitavit ipsius equuli a'tiventus. Quem quidein si laudare velim, Anle diem claiiso componet vesper Olympe. » Leltere d'un bainbino fiorenlino, op. c, iet. VU.
avec une aisance plus légère, un sourire plus heureux. La science se penche sur des manuscrits qui semhlent une fête, ornés qu'ils sont d'arabesques, de figurines, d'onciales fleuries, de petits paysages d'azur; elle s'étend sur l'herbe sous les sapins des Camaldules ; elle distrait les longueurs des longs chemins. C'est à cheval, en pleine campagne, que Politien récite à Laurent qui s'en « délecte » les curiosités grammaticales de ses MisceilaneaK Les étudiants représentent en un divertissement public les Ménechmes de Plante. Alessandra Scala, lille du chancelier de la République, débite en grec les tragédies de Sophocle dans les salons. Bartolommeo délia Fonte, traversant les Alpes, se console de la neige qui les couvre en composant des distiques ensoleillés.
Les savants ne sont plus des solitaires, des maniaques, de gros enfants à filles et à, farces ; ils secouent la poussière de leurs bouquins, entrent au salon, prennent des manières, font servir leurs connaissances au plaisir. L'Université n'est plus un temple austère, rempli d'un silence religieux, où l'on entre chapeau bas, avec componction, d'un air grave ; c'est un vestibule du palais, une dépendance de la cour, animée, enjouée, rieuse. On passe de l'un à l'autre sans effort. L'un et l'autre se complètent et travaillent au môme idéal. Jadis, comme Carlo Marsuppini inaugurait un cours devant un nombre infini d'hommes doctes, « il lit, raconte Vespasiano, grande montre de mémoire, en ce sens qu'il n'y a pas écrivain grec ou latin que Messer Carlo n'ait cité en celte matinée, et ce fut tenu par chacun pour chose merveilleuse' »> : aujourd'hui, à la même place, dans une môme circonstance, Politien introduisant des
\. V. Cuni tibi uuperioribiis dicbus, Lauronti Mediccs, noslm hii'c Miscellanea inter cqiiit/induni recilarenius, (lelcctatiis arbitror novitate ipsa rcrum, et varietalo non illei»ida loclionis, horlari cœpisti nos... » FouriK.x, J'rt'face des Miscellnnea, I, p. 481.
2. « Fccc gran pruova di meniuria, pcn^bù non cbbeno i Greci ne i Latiui Hcrillorc ij^niino cho Mes»er Carlo non allej^asse qtiella niattina. Fu tenula du tutti co»a inoravigliosa. » Vesi'asia.no, Vile, j). 440.
LA COUR DE LAURKNT DE MÉDICIS 5i
leçons sur les Priora d'Aristote s'amuse. Il parle des sorcières dont sa grand'mère l'edrayait, des sorcières qui mangent les enfants qui pleurent, des sorcières qui aujourd'hui se réunissent à Fiesole autour de Fontelucente où les commères puisent l'eau ; elles ont des yeux postiches qu'elles enlèvent et remettent comme les vieux leurs besicles ; elles ont des dents postiches qu'elles enlèvent et remettent comme les femmes leurs frisons; elles se promènent parmi les marche's, les places, les carrefours, les ruelles, les églises, les bains, les boutiques, scrutant, fouillant du regard chaque chose; l'autre jour, des sorcières ont vu Politien, elles l'ont toisé curieusement comme font les gens d'un objet qu'ils veulent acheter, elles l'ont reconnu : « C'est Politien, se sont-elles écriées, c'est tout ce qu'il y a de plus Politien, c'est ce faiseur de contes qui veut se donner pour philosophe'. » On dirait, pour le train, le début d'une nouvelle : c'est le début d'une leçon. Et, ayant à inaugurer une lecture de Gt'orgiques^ Politien, au lieu de disputer, de disserter, de discourir, se meta chanter; il chante aux étudiants la vie rustique, il chante ses joies, ses travaux, ses paysages ; il chante le printemps, les hôtes, les fleurs : « La vieille terre au visage joyeux développe un nouveau germe ; elle orne ses tempes de toutes les pierreries. La rose pudique teinte sa poitrine du sang d'Idalie ; la noire violette qu'une seule couleur ne contente pas, blanchit et rougit et porte au front la pâleur des amants ; les lys plus candides que la neige tombent comme ils sont nés... Ici, les fleurs de Salamine inscrivent leur nom; ici baie le pavot cher à Cérès, le pavot empli de sommeil; ici le narcisse tend ses lèvres à lui-môme ; ici, la brise nourrit les crocus de Cilicie, et parmi l'air léger épand d'un souffle leur parfum connu des théâtres. Déjà le souci des marais cligne ses yeux rouges comme la braise, et le mélilo n'est pas loin.
1. « Politianus est; ipsissimus est; nucator ille scilicet, r«i)cnte philosophas prodiit. » Uel Luayo, FÏoreniia, p. 133.
52 LE QUATTKOCENTO
La moisson revêt sa robe de pourpre de Tyr. Le gazon secoue son or vivant. Telle plante s'elTorce de vaincre en éclat le cristal et telle autre l'azur. Sur les collines, parmi les vallées ombreuses, le long des fleuves silencieux, les herbes palpitantes se déploient, verdissent ; tout rit, tout regorge, tout resplendit a la lumière aimée'. » Qu'on compare cette désinvolture à l'application du début du siècle, on se rendra compte du chemin parcouru. L'Italie commence à recueillir les fruits de son effort laborieux. Après les longues veilles d'hiver, le printemps se met à sourire. El si, au début du siècle, Leonardo Bruni se désolait d'être né dans une époque découronnée, aujourd'hui les meilleurs esprits de Florence, conscients du moment unique, en portent la légitime fierté. « Que celui qui a de l'esprit, dit Matteo Palmieri, soit reconnaissant à Dieu d'être né en ces temps qui lleurissent de plus d'excellents génies qu'il n'y en a eu depuis mille ans'-. » «Je dois remercier Dieu, écrit Giovanni Hucellai, qui m'a donné l'être à l'âge présent, Age que ceux qui s'y entendent peuvent regarder comme le plus grand qu'ait eu notre cité 3. »
1. « .\lma novum tellus vulfu nilidissiina germen Fiindit, et ouinigeiiis ornât siui lempora geiaiiiis : Idalio piidibiinda sinus rosa sangnine tiiigit; Nigra non uiio vicda est contenta colore,
Albet eniin riibcl et pallorem ducif aniantnm ; Ut siint orla cadunt. nive candidiorn, ligustra... Ilic salaniinnci scrit)nnt sua noiiiina llorcs ; liic gratiun Ccreri pleninn(|ne sopore pnpaver Oscilat ; hic inhiat sibiuiet Narcissus ; at illic Corycios alit aura crocus, notuinipie theatris, Aéra per teneruu). Ilalu dispergit odorcni : Ncc jani nanuiieola* corinivent luniiiia calthiB, Ncc nielilolos abest ; Tyriiiiii scges illa ruborem Induit, hic vivo cespes'sc jactat in aiiro : llii- niveos, ha' cyaneos siiperare lapillos f'.ontendnnl herbii-, vcrnantfpie inic.intia late (jraniina per tuuiiilos, pcrque unil)rireras convalles, Perque airmis taciti ripas, atipic uninia rident, Oinnia luxuriant, et aniica lucc coriiscaiit. »
(l'oiJïiBN, éd. Del Lungo, p. .'113 et sq,)
2. « Riconoscft dn Dio rhi ha in/j^egno l'essere nalo in (piesti tcmpi i quaii piii fioriscono d'cccellenli arti d'ingegn<i clie ail ri tcujpi sicno slali già sono mille anni passali. » Matthi» I'ai.vikhi, \'ilii rirUc, p. id.
3. « Ancora debbo ringra/iure Dio che mu dalo l'essere neHelù prc'
LA COCK DE LAUKENT DE MÉDIGIS 63
« Il me plaît de me glorifier, ajoute Alamanno Rinucciiii, croire né dans ce siècle qui a produit en toute espèce d'arls et de disciplines d'iimombrables hommes si parfaits que je les veux comparer avec les Anciens *. » Et Marsile Ficin s'écrie : « Ce siècle est un siècle d'or, lui qui a remis en lumière les disciplines libérales presque éteintes, la grammaire, la poésie, l'éloquence, la peinture, l'architecture, la sculpture, la musique, Ta't de chanter sur l'antique lyre d'Orphée; et tout cela à Florence-. »
Tout cela à Florence. Car Florence, ainsi animée, riche de ferveur, de fraîcheur et de joie, brille d'une lumière incomparable. Comme le dit le poète milanais Cornazzano, elle est « la fleur de l'Italie^»; elle est l'initiatrice suprême ^ la capitale élue, l'Athènes d'une Grèce qui semble ressuscitée, et dont il nous appartient maintenant d'examiner l'œuvre de poésie et d'érudition.
Les années ont coulé. La poésie latine n'est plus ce qu'elle était au début du Quattrocento. Elle a quitté son attitude héroïque et sa prétention au grandiose, pour se réduire au format plus modeste qu'avaient
sente, la quale si tiene per li intendenti ch'ella sia stata e sia la più grande eta che mai avesse la nostra città. » Marcolli, Un mercante Fiurentino, p. 47.
1. « Mihi vero gloriari intenlum libet, quod hac a'tate nasci contigerit, quu; viros pmne innunierabiles tulit lia variis artium et disciplinaruni generibus excellentes, ut putem etiam cutii veteribus comparandos. » Voss, Monumenla ad A. liinuccini vilaiti, p. 4i.
2. « Hoc eniiu seciihini tamquam aureum, libérales disciplinas ferme jani exlinctas reduxit in lucem, grammaticam, poesim, oratoriam, picturam, sculpturam, architecturani, musicam. antiquum ad Orptiicam lyram carminum cantuin. Idque Florentiie. » Ficin, Opéra, p. 944.