V. Rossi, Il Quattrocento, p
mise, soit qu'il on fournisse une autre, soit qu'il explique un détail de mœurs ou d'histoire, il lui arrive souvent de prononcer le jugement définitif.
Dans tous les domaines naissent des œuvres qui commencent à marquer et dont l'avenir scientifique devra tenir compte. C'est l'époque oii se composent ou s'impriment les beaux monuments de philologie du siècle, et non seulement les MisccUanea de Polilien qui voient le jour en 1489, mais les Elegantiœ de Valla dont la première édition date de 1471, les Cornucopiœ dePerotti, les Quœstiones pluutinœ de Meriila, les Castigationes plinianœ jtrimœ et secundse de Barbaro. La critique littéraire jette ses premiers fondements, en latin dans le dialogue De hominilms doclis de Paolo Cortese, oii le jeune cicéronien examine l'œuvre des latinistes, qui depuis Dante l'ont précédé, avec une autorité dont nous avons souvent rapporté le témoignage; en italien, dans la délicate lettre que Laurent de Médicis adresse dans sa jeunesse au prince Federigo d'Aragon, ovi le poète adolescent analyse avec justesse et avec grâce la poésie des vieux auteurs d'Italie. La sylve de la Nutricia de Polilien, qui énumère toute la série des poètes du monde, depuis les siècles fabuleux de la Grèce jusqu'aux poètes de la décadence et jusqu'à Laurent le Magnifique ; les cinq livres De poetis la/mis de Pietro Crinito, qui racontent les vies des poètes de Livius Andronicus à Sidoine Apolinaire, offrent comme une ébauche d'histoire littéraire. Histoire littéraire, critique littéraire, philologie, archéologie, partout la science triomphe. Et celte science va se hausser jusqu'au domaine supérieur de la pensée et recevoir un caractère divin dans l'Académie platonicienne de Florence.
GHAPITIŒ III
l'académir platonicienne les hommes
I. L'Aristole du moyen âpe. — Gémiste Pléthon et la dispute des Grecs sur la préexcellence de Platon et d'Aristote. — Platon et l'opinion de l'Italie ériidite. — Platon est la beauté. —Naissance de 1 Académie platonicienne.
II. L Académie platonicienne. — Son caractère. — Son maître. — Marsile Ficin • sa vie et son influence. — Auditeurs, amis et familiers de Marsile Ficin.— Chanoines, prélats, orateurs, savants, grammairiens et poètes. — Patriciens. — Girolamo Benivieni et Pic de la Mirandole.
III. La vie des platoniciens de Florence. — Visites, causeries, dialectiques, correspondances, promenades, villéf,'iatures, fêtes et banquets. — Politien, Marsile Ficin et Pic de la Mirandoleà Fiesole. — L'Amitié amoureuse : échange de tleurs, de vers et de madrigaux. — Qualité platonique de cette tendresse. — La beauté adorable. —Le christianisme des platoniciens. — Leur conversion à Dieu et leurs sympathies
f»our Savonarole. — Leurs préoccupations supérieures. — Leur zèle, eur esprit et leur bel esprit.
La grande œuvre do rAcadémie platonicienne est d'avoir renversé Aristote.
Pour comprendre l'importance d'une telle révolution, qui marque une des dates les plus considérables de l'histoire des idées, il faut se rappeler de quelle autorité absolue Aristote jouissait dans les écoles et la pensée du moyen âge, qu'à lui seul, dès le ix' siècle environ, il incarne, résume et domine. Aristote n'est pas seulement, pour nous servir des paroles de Dante, «. le maître de ceux qui savent, » il est le précurseur du Christ dans la nature, comme saint Jean est le précurseur du Christ dans la grâce. Il est la science, la vérité, la raison. Saint Thomas, voulant réconcilier la foi avec la raison, s'est borné à réconcilier la foi avec Aristote. L'Eglise a
adopté Arislote dont elle a fait le Docto?' evaiigelicits; toute opinion se réclame d'Aristote; on hausse les épaules devant qui n'a pas lu Arislote, et, à l'époque oii nous sommes arrivés, les maîtres d'Italie font jurer à leurs élèves de ne point contredire Arislote'.
C'est en face de ce colosse, armé de toutes pièces, dressé sur le formidable piédestal de la Somme thomiste, que l'Académie de Florence ose redresser Platon. Grâce à l'Académie de Florence, l'étoile de Platon, éteinte avec la fin de l'école d'Alexandrie et la mort des Boëce et des Scott Origène,se relève à l'horizon, et désormais l'humanité pensante sera partagée en deux camps, sera ou aristotélicienne ou platonicienne, jusqu'à ce que Bacon et Descartes, initiant la méthode expérimentale, rejettent, avec les deux disciplines, le principe d'autorité.
A elle seule, l'Italie, qui s'était désaccoutumée de la spéculation, n'aurait point opéré cette dépolarisation de la pensée. C'est ici que l'influence des Grecs intervient.
Erudits médiocres, pauvres orateurs et poètes nuls, on a vu que les Grecs sont des philosophes subtils. C'est un philosophe que ce Gémiste Pléthon,que le Concile d'union amène a Florence en 1439; c'est un philosophe « le prince delà sagesse», que ce Jean Argyropoulos que le Studio de Florence appelle en 1456 ; ce sont des philosophes que ces Gennadios, ces Bessarion, ces Gaza, ces Apostolios, ces Trapezuntios, qui viennent, passent, discutent, enseignent, injurient et syllogiscnt en Italie. Grecs, ils ont gardé l'habitude déjouer et de jongler avec les idées pures. Ils se meuvent avec aisance dans le domaine de la spéculation. Ils sont préoccupés de hautes questions de psychologie, de morale, de mt'tupliysique, de logique et de dogmatique. Et ils révèlent à l'Italie, avec une autre langue et un autre esprit, une autre sphère d'activité intellectuelle.
L'un d'eux surtout laissa une trace inell'açable : 1. Valla, Opéra, p. 64S.
l'académie platonicienne. LES HOMMES 77
Gémiste Pléthon. Octogénaire, riche de toutes les vertus, beau de cette beauté supérieure des législateurs et des sages qui, selon lui, conduisent les peuples à la vérité, ce vieillard, qui a exercé dans le Péloponèse les plus hautes fonctions, qui a publié un recueil de Lotv, où il s'est révélé le dernier des grands néoplatoniciens, et que le Paléologue a mis de son conseil royal, malgré les opinions païennes qu'il professe, resplendit à Florence, « comme le soleil ». Il est animé d'une ferveur mystique. Il est secoué d'un frisson sacré. Sa pensée s'exprime en paroles amples et calmes. Il dit la splendeur magnifique de l'ancienne Grèce, sa patrie, qui le fait pleurer sur la Grèce d'aujourd'hui ; il dit la triple révolution, religieuse, morale et économique, qu'il a rêvée, les trois degrés d'essences, idées, dieux et homme, qu'il a conçus, le Dieu hyper-ouranien qu'il adore. Il dit le bonheur qu'il place dans la contemplation de ce qui est très pur et de ce qui est très bon. Il prophétise une nouvelle religion qui ne sera « ni de Christ, ni de Mahomet, mais ne différant point essentiellement du paganisme». Et tout rempli de ces principes divins, s'élevant jusqu'au ciel sur l'aile légère des idées, face à face, corps à corps, il attaque Aristote. Il attaque la métaphysique d'Aristote, qui met le particulier avant le général ; il attaque la théologie d'Aristote, qui, au Dieu créateur de Platon, substitue un dieu inactif; il attaque la psychologie d'Aristote, qui n'ose affirmer résolument l'immortaliti' de l'âme ; il attaque la morale d'Aristote, qui fait résider la vertu non dans le bien, mais dans un juste milieu entre le mal et le bien;^ et comme Cosme de Médicis, attentif à la hardiesse de ces idées, l'a prié de les écrire, en 1489, à Florence, il publie son opuscule : ïhp\ wv 'AptirTC-sAY;; izplç llXaTwva siafépsTat'. Aussi bien les uns et les autres peuveut-ilsdis-
1. F. Schultze, Ge.ichichle lier Philosophie der He naissance, I, Georgios Gemistos Plelhon und seine reroniiatorischen Bestrebuntien. léna 187i. , . fe 1 1
78 LE QLATTROCEMO
Guler, rédarguer, ergoter, aboyer et crier à perdre de. vue; Gennadios, rentré chez lui, prendre la plume pour défendre l'orthodoxie menacée; Gaza, composer son opuscule sur le libre arbitre: Ilepi ixcuaiou '/,x\ àxcuaiou ; Gaza, disserter sur la conscience et l'inconscience de la nature : "0 -,i y; (fCai; 'iJoo/.z.ùt-oci; Trapezuntios, reprendre la question de Gaza: El yj çûciç ^z\jXzù=t:<xi ] Trapezuntios couvrir Platon d'anathèmes et de gros mots dans sa Comparatio Plato/iis et Aristotelis ; Michel Apostolios répondre à Gaza, et Andronic Callistos répondre à Michel Apostolios ^ l'impression laissée par cet homme que Florence aurait béatifié et dont Sigismond Malatesla va rechercher la dépouille en Orient demeure resplendissante : « J'ai confuté Arislote, écrivait-il, afin que personne, ne le tenant pour sage sur tous les points et ne se mettant à le suivre, ne se remplisse, sans le savoir, des principes qui conduisent à l'irréligion-. » Voici le point fixe : Aristote n'est pas la colonne de l'Eglise que ceux d'Occident, trompés par Averroès, avaient dressée. Et lorsqu'en 1469 le cardinal Bessarion clôt par son livre. In calumniatorem P lai o?iis, cette controverse, qui a duré trente ans, s'il reconnaît loyalement la vertu d'Aristole, qu'il appelle un bienfaiteur de l'humanité, à l'exemple de son maître Pléthon, chez qui il saluait l'âme réincarnée du divin penseur de l'Académie, il se déclare résolument platonicien.
Une telle querelle, qui n'avait eu que les Grecs pour partenaires, ne devait point échapper à l'Italie.
L'humanisme italien, déjà si curieusement informé, est là aux portes, qui écoute, qui regarde, qui suit les
1. Sur la querelle de Plnton et d'Aristole, voir L. Stein, Der humanisl Gaza ala philosoph. Arch. fiir Geschiclite der Philosophie, II. I8S9. — A. Gaspary, Zur ('Jironolof/ie des Slreitex der Griechen ilber Plato und Aristoleles im XV lahrhunderte, ib., III, 1890.
2. « Aià Jt) TaÛTa nâvta xal r,\i.tî(: (xâXtorra tov àvSpa 7rpcir|Yixe6« IXiy/ii'f, ïva (xr^ tic 'Aitp6r, 7iEi6<i|ievo(, ûirTiep xal tûv npô; è.(ncépav ol noXXol, xal co; navra «to^iô aùtû irpoTZYUv â|xa xal tûv è( à^t6xr\-:oi avToi 9epow<Tfa)v îoÇwv XâOr) àvaiiXr)(TOel«, àXV et8ù>î aJToy TOÎîffviyYP^f'!**'' T^y^va |iév ta |io/Or)pà èYxaTajit|jiiY|Aîva, oOx 6\iy* 6à xal ta XP1<"^) ^* XprJTcà lî) TftÛTa avaXt^^l^vof fuXâTTT) x'x |j.oxOr|pà. »
l'aCADÉMIK PLATOMClE>NE. LES HOMMES 7^
passes, qui note les coups, qui s'addextre, qui s'initie, qui profite et qui apprend. Secrètement, dès le début du Quattrocento, il pactise pour Platon, que Leonardo Bruni est entrain de lui traduire. Aristote a perdu, auprès de l'opinion érudite, quelquechose do sa faveur souveraine. Pétrarque n'accordait déjà plus à Aristote que la seconde place dans son Trionfo délia fama. Cino Rinuccini peut se plaindre de l'abandon où on laisse Aristote, « qui, dans les choses naturelles qui ont besoin de démonstrations et de preuves, reste le maître ». Leonardo Bruni doit défendre Aristote contre ceux qui l'accusent de manquer d'éloquence. Poggio Bracciolini, qui étudie Aristote en Angleterre, sans grand profit, lui attribue la rusticité de son style. Aristote, du moins l'Aristote qu'on connaît, celui de saint Thomas et des Arabes, si souillé « qu'il ne serait pas davantage reconnu dans ses livres que les chiens ne reconnurent Actéon changé en cerf », c'est le moyen âge, c'est la barbarie delà scolastique, c'est le pédantisme sec, inélégant et stérile de la pauvre science traditionnelle. « 0 dieux bons, s'écrie en 1400 Niccolô Niccoli, qui s'indigne de la misère des faiseurs de syllogismes, qu'est-ce là que cette race? Rien que leur nom me fait horreur : Farabrich, Ruser, Occam et d'autres du même genre. A la vérité, ces noms me paraissent tirés delà cohorte de Rhadamante '. »
Au contraire, Platon, que n'a maculé aucun commentaire, d'autant plus grand qu'il est plus inconnu, est l'antiquité pure et splendide. C'est, à en croire Cicéron, l'éloquence même : « Si Jupiter avait voulu parler aux hommes avec une langue humaine, il n'en aurait point choisi d'autre que celle de Platon. » Platon excelle, « par une certaine élégance divine et homérique, et faconde de parler ». Platon, selon Pétrarque, est le philosophe des princes 2, tandis qu'Aristote n'est que
1. « At quae gentes, Dii boni? Quorum etiam nornina perhorresco ; Farabrich, Buser, Occam, allique ejusmodi ; qui omnes mihi videntur a Rhadamantis cohorte traxisse cognomina. »
2. « At si quseratur uter sit laudatior, incunctanter expediam, inter
le philosophe du vulgaire. « Chez Platon, écrit Leonardo Bruni, il y a beaucoup d'urbanité, un grand art de la dialectique, et de la subtilité, et de nombreuses sentences divines rapportées en une incroyable abondance pour le plaisir des assistants. Son éloquence est d'une facilité extrême, remplie de cette merveille que les Grecs appellent x^?^- Rien qui sente la sueur. Rien de violent. Les choses y sont dites comme par un homme qui a en sa puissance les mots et leurs lois'. » Platon est la vérité, corroborée de l'autorité d'un saint Augustin, qui put dire qu' « à peu de choses près les platoniciens sont chrétiens » ; et pour l'Italie, éprise d'une belle langue et d'une belle forme, qui voit dans la Grèce une économie supérieure à l'antiquité latine, Platon est plus encore, Platon est la beauté.
Alors, arrive Gémiste Pléthon, qui, d'une parole fervente, dispute, à F'iorence, « des mystères platoniques ». Alors, arrive Jean Argyropoulos, qui, «non sans une grande admiration des auditeurs », découvre h Florence « les opinions de Platon et toutes ces disciplines arcanes et cachées'. » Alors éclate entre les érudits de la Grèce la querelle de la primauté d'Aristote ou de Platon. Elle emploie des termes inédits, agite des questions inconnues, ouvre un horizon supérieur et fermé. 11 s'agit de savoir si l'homme est libre ou ne l'est pas; si la nature agit avec dessein ou sans dessein ; si elle est inconsciente du but où elle tend, ou si elle offre une essence divine qui travaille par raison souveraine; si la rédexion
hos rcTerre, quantiun c^n arbitror, quod inter liiios, quoruin altcniin principes proccresque, alterum universa plebs laudut. » Pkthauqik, Opéra, Baie, 1.'m4, p. 1161.
1. « Est in illo plurima urbanitas, summaqiie disputandi ratio, ac subtilitns, uberrimiK divininquc sententifK dispulantiuiii iiiirifica jociinditate, et incrcdibili dicendi copia refenintur. In Orationo vcro suiiiiiia racilitas, et rniilla atqne adiniranda, ut Gra-ci diciint yip'-;- N'iiiiii ost insndulionis, ni(tliil violcnti ; oninia sic dicta siint r|uasi ab hoiniiic <|iii verba atqiie eoruin leges habeat in potcstatc... » Leomaiiuu iiiuM. EpiHl. 1.8.
2. « IMatonis npininncs atque arcanas illas et reconditas disciplinas nporuit non sine riia^na aiidienliutn admirationc. » Voss, Monuineulu tiil A. Itinnrrini vilain..., Florence, 1791, p. Gl. — (If. Zippcl, Ver la (nogritfi'i deU'.ir/firopnlo, (îiorn. slor. délia lelt. ilal., 18'J6, p. 'J2,
l'académie platonicienne. LES HOMMES 81
osL immanente à la nature ou si elle appartient en propre à l'esprit divin qui gouverne la nature; si le dogme de la Trinité est contenu ou n'est pas contenu dans Aristote. Les grandes disciplines de l'humanité entrent en cause, sont discutées dans leurs principes. Hé! qu'importent les diphtongues, les orthographies, Scipion, César! C'est du christianisme, du platonisme, de l'aristotélisme qu'il s'agit. Laissons une bonne fois les pures fadaises pour les nobles problèmes, les hautes idées, les intérêts suprêmes d'un univers transcendantal. Un champ infini se révèle. La dignité de la métaphysique apparaît.
Et, sous cette influence venue de l'Etranger, l'Académie platonicienne de Florence voit le jour.
Si l'on veut se représenter l'Académie platonicienne, il faut se départir des idées modernes qu'on attache à ce genre d'institution ^
L'Académie de Florence n'est point une compagnie officielle, régulièrement établie, jouissant d'une autorité reconnue, exerçant une activité ordonnée, soumise à la discipline d'un règlement ; elle ne possède point de siège social, ni de rôle de membres, ni de statuts; ou, du moins, aucun document de l'époque n'en fait mention. Plus qu'une école, c'est une doctrine, et plus qu'une Eglise, c'est une religion, une même attitude de pensée, un môme état d'âme, une ferveur ardenteet pure groupant en un culte pareil tous les fidèles de
1. Sur rAcadémie platonicienne, voir: K. Sieveking, Die Gescliichte der platonischen Akndemie zu Florenz, Hambourg, 1844, — F. Puccinotti, Di Marsilio Ficino e délia academia plalonica fiorentina nel secolo XV (estratti dalla Storia délia Medicina), Prato, 1865. — H. Hettner, Das Wiederauflehen des Platonismus (Italienische Studien), Brunswick, 187!>. — Luigi Ferri, VAccademia plalonica e le sue vicende, Nuova Antologia, Rome, 1891. — 11. Uochols, Der IHalonismus der Renaissnncezeif, Zeitschrift fur Kirchengeschichte, Gotha. 1892. — G. Uzielli, Académie plaloniche in Firenze, Giornale di erudizione, Florence, 1896 et années suivantes.
Platon, «non réunis par le commerce et la cohabitation, mais assemblés parla communion des disciplines libérales • ». Un homme en est le centre, l'esprit, la vie, Marsile Ficin.
ISé à Figline, le 29 octobre 1433, d'un père médecin qui s'appelait Diotifeci et qu'on surnommait Ficino ; destiné à la médecine qu'il s'en va apprendre à Bologne ; arraché à ces études par Gosme de Médicis qui, sous l'influence de Pléthon, a rêvé « une certaine académie» et l'a désigné, lui, encore enfant, à « une aussi grande œuvre -^ », Marsile a six ans lorsque le Concile d'union se réunit à Florence, vingt-trois ans lorsque le Grec Argyropoulosy vient enseigner, trentesix ans lorsque le Grec Bessarion écrit sa défense de Platon. A vingt-trois ans, il a porté à Cosme, comme premier essai de son industrie, ses Institutiones platonicœ, coUigées sur des versions alexandrincs ; à vingttrois ans, il a, «comme exercice de mémoire », compulsé et comparé les doctrines de Platon, d'Aristote, de Zenon, d'Epicure dans le traité du De Voluptate ; il a traduit les Lois de Platon, la Théogonie d'Hésiode, les Hymnei de Procul, d'Orphée, d'Homère, et il s'est mis à sa traduction de Mercure Trismégiste; en 1477, parait sa traduction de Platon, en 1485, sa traduction de Plotin, en 1485, ses commentaires de Plotin; entre temps et tout du long, ses traductions de l'ensemble des néo-platoniciens qu'on possède : Psellus, lamblique, Denys d'Aréopage, Procul, Porphyre, Alcinous, Pseusippe.
1. « Non ex quovis commertio vei contubernio confluentium, scd in ipsa duntaxat liberalium disciplinaruin communione convenentium. »
PiciN, Ep. XI, p. y:n;.
2. « Magnus Cosnius, qiio tenipore Concilium inler Gra>cos nique Lalinos sub Eugenio Pontiflce Florentia; tractabatur, Philosophuin Griccuni, nomino Gemislum, cognoinine Plethonem, quasi Plalonein altcruiii de mysteris Piatonis dispulantcni fréquenter audivit : et cujus ore fervent! sic afflatus est protinus, sic aniniatus, ut inde acadeniiam quanidaiu alla inenle conceperit, liane ojjporluno primo teinpore pariturii». Dcinde duiu conceptuin laiituin Miif^niis illc Medices (|uodaiiimodo parturircl, me cleclissimi Mcdici sui Ficini Mliiun adliuc puerum lanlo operi deslinavit : ad hoc ipaum educavit in dies. » Ficin, Opéra, p. 1534.
l'académie platonicienne. LES HOMMES 83
Une telle calture fait de Marsile un homme nouveau. Les préoccupations qui l'assiègent ne sont plus les préoccupations de rhétorique et de grammaire qui défrayaient la meilleure activité de l'érudition. Il plane en dehors, au-dessus de pareilles affaires, dans une région supérieure, où les suprêmes intérêts se débattent sous le regard de l'infini. Où est la vérité entre tous ces systèmes qui l'effleurent, entre toutes ces sagesses qui le sollicitent, entre toutes ces idées qu'il remue, rejette, reprend et qui le remplissent de « doutes et de questions • »? Qui croire? Qui adorer? Est-ce l'effet de Saturne, sous l'influence duquel il naquit, que cet accès de fièvre quarte qui le tourmente ? Ou faut-il y voir plutôt un salutaire avertissement de Dieu? Quels livres parmi les innombrables qu'il absorba, traduisit, commenta, propres à le consoler et à le guérir? Et, un jour qu'il souffrait d'une violente brûlure et cuisson d'urine, il s'est tourné vers Dieu et la Vierge Marie, les priant de le soulager, et, comme ils l'ont incontinent exaucé, de ce moment, n'hésitant plus, il s'est fait chrétien.
Aussi bien, Marsile Ficin n'est pas humaniste, n'est pas orateur, n'est pas professeur'; il est théologien, non, H vrai dire, de ces théologiens barbares, héritiers de la pauvre science d'école, qui discutent à perte de vue de l'orthodoxie des monts-de-piété et de la divinité du sang que le Christ répandit sur la croix, mais théologien gracieux, mais théologien lettré, mais théologien platonique. Sa science est la science de Dieu. Sa poésie est la poésie de Dieu. Et sa vie, animée d'un amour religieux, et d'une religion amoureuse^, est une vie d'âme. Pauvre, et s'en consolant par le mot d'Aristote,
1. « Siquidern superbior illa Philosophia moiestissiinis nos qusestionibus implicat. » Epist. V, 184.
2. Les Libri delîo Studio, conservés à Florence, ne font aucune mention de Marsile Ficin. Voir Isidoro del Lungo, Florenlia, p. 129.
3. « Mitto ad te amorem quem promiseram. Mitto etiam religionem, ut agnoscas et aiuorem meum religiosum esse et religionem amatoriam. » Epist. I, 632.
LE QDATTROCENTO
qui prétend que la fortune est rarement du côte de l'esprit; célibataire, et ne comptant comme enfants que des livres •, il ne connaît d'autres aventures que ses pensées, ni d'autres passions que les crises qu'il traverse et les doutes qui l'assaillent. 11 s'est garé des affaires, des multitudes, du peuple ((semblable à la poulpe, animal sans tête et à beaucoup de pieds^». 11 vit à la campagne, dans la villa du Popolo de Saint- Pierre que Cosme lui a donnée, près de Platon, aux pieds de Dieu. Complètement adonné à la philosophie, qui est, selon Platon, une ascension des choses qui naissent, passent et meurent aux choses qui sont, il ne lui semble vivre que lorsqu'il pense ou écrit de questions divines. A chaque heure, il s'efforce d'apprendre quelque chose de nouveau, autant pour obéir à Solon que pour se conformer à la nature qui, nous ayant donné beaucoup d'instruments pour apprendre, les yeux, les oreilles, les mains, le nez, le goût, ne nous donna que la parole pour enseigner. 11 travaille constamment, pareil non à Dieu qui se reposa le septième jour, mais au ciel qui ne se repose jamais et trouve son repos dans le mouvement. Ses joies s'appellent une dialectique amoureuse poursuivie à l'ombre d'un peuplier, le commerce d'hommes sages, le reçu d'une lettre philosopbique. Encore que l'ennemi des princes, (( chez qui habitent les mensonges, les simulations, les dissimulations, les mauvaises paroles et les llalteries-' », il cultive les Médicis, famille illustre et sage, qu'il peut comprendre sous une seule race, (( la race héroïque^». 11 reçoit ses amis présents; il écrit à ses amis absents des épîtres poétiques et divines qu'on
1. « Ego, ut 8cis, nulles unquain genui liberos, nisi libros. » Ep. VII,
2. « Quid picbs? Polypus quidam, id est, animal multipes sine capite. » Ephl. I. 032.
.1. « Apud principe» autein non veritas habitat, sed mnndacia, simiilationes, (liHsitnulationcs. obtrcctaliones, adulalionos. » Epiai. V, p. 7!»3.
4. « L'na Medircs omnes commimi laudo complectar, genus tieroïcuin. » Epiât. XI, Wfi.
l'acadé3iii-: platonicienne. — les hommes 85
pourra facilement reconnaître à ce fait qu'il y introduit toujours quelque sentence, ou morale, ou naturelle, ou théologique' ; et quand il est triste, en proie à un accès de cette nostalgie éternelle qui s'est assise à son chevet et l'a courbé dans l'à-quoi-bon des destinées, il s'assied à cette ombre de Dieu qui est le soleil, ou bien il saisit sa lyre, cette lyre qui, selon Mercure Trismégiste, fut donnée aux hommes pour dompter le corps, tempérer l'âme et louer Dieu, et il en joue. Et enfin, le 3 octobre 1499, il accomplit cette existeace humaine, qu'Euripide appelait bien le songe d'une ombre.
Ce petit homme, qui va au (lanc d'un homme ordinaire, un peu bègue, aux longues mains, à la santé chétive, mélancolique, pensif et doux'-', est le centre d'un mouvement puissant dont les ondes agrandies se propagent par le monde. Sorte d'initié, légataire et détenteur d'une sagesse aussi mystérieuse que suprême, il illumine les esprits d'une nouvelle lumière et groupe les forces selon un nouvel ellort. Soit dans sa maison, qu'il orna de gracieuses maximes, telles que : u N'estime point l'argent,... n'appête point les dignités,... fuis les négoces,... évite l'excès », et où il entr'ouvre les jeunes âmes selon la discipline socratique ; soit dans l'immense correspondance qu'il entretient en France, en Allemagne, jusqu'en Hongrie, avec un public de rois, de ducs, de prélats, de savants et de sages, il ne se lasse point de répandre la bonne nouvelle. Il dit : « La beauté du corps ne consiste point dans l'ombre matérielle, mais dans la lumière et la forme, non dans la masse ténébreuse du coi'ps, mais dans une lucide proportion, non dans la paresseuse lourdeur de cette chair, mais
1. « Sed facile hoc signo scripta nostra discernes ab alienis, in epistolis meis sententia quœdain seniper pro ingenii viribus, aut moralis, aut naluralis est, aut theologica. » Epist. 1, p. 618.
2. € Stalura fuit admodum brevi, gracili corpore, et aliquantum in utrisque huuieris gibboso ; lingua parumper haisitante, atque in prolatu dumtaxat littene S balbutiente... » Giovanni Cohsi, Marsili Ficini Vita, Pise, 1772, p. 47.
dans le nombre et la mesure^ » Il dit : « Ecoute-moi, je veux t' apprendre en peu de paroles et sans aucun salaire, l'éloquence, la musique et la géométrie. Persuade-toi de ce qui est honnête, et tu seras parfait orateur ; tempère les mouvements de ton âme et tu sauras la musique; mesure tes forces et tu seras un vrai géomètre-. » Et il dit : « Comme l'oreille remplie d'air entend l'air, comme l'air rempli de lumière voit la lumière, c'est Dieu qui, dans l'âme, voit Dieu. »!
Il n'a point de disciples : qui est-il pour enseigner aux autres? Il n'a que des amis, des familiers, de chers compagnons d'idées, de rêve et d'étude, qu'il exhorte, prêche, suscite et avertit de son doigt levé; et s'il les comprend en deux catégories, ceux avec qui il disserte et ceux qui se contentent de l'écouter lire, tous ont du talent, tous ont des mœurs, tous sont platoniciens.
La plupart d'entre eux, qu'il énumère à « son ami unique » Martin Preninger, chancelier de l'évêque de Constance 3, nous sont inconnus. Nous ne savons pas qui est Antonio Serafico, Michèle Mercati, Domenico Galletli, Francesco Bandini, Sebastiano Salvini, Benedetto Bigliotti, Antonio Calderini. Ces hommes sont nés et ils sont morts : ils n'ont vécu qu'une heure, ne valant pas par eux-mêmes, mais par les idées qu'ils portaient. D'autres nous sont familiers : ce sont les poètes, les grammairiens, les érudits que nous avons vus groupés autour de Laurent, maintenant placés sous un autre jour; le vieux maître Cristoforo Landino, le poète Naldo Naldi, Loronzo Lippi, Amerigo ('orsini, le bibliothécaire de la Vaticane, Bartolommco Platina, le
1. « Pulchritudo corporis non in umbra materise, sed in luco et gratia fornoH'-, non in lenebrosa mole, sed in lucida qtiudnm proportions, non in pigro incptorjuc pondère, sed in convenienli niiincro et mensiira. » Eptsl. I, 6:il.
2. « Kgo le et (gratis, et paiiris, oratoriaiii, et nuisicain geoiiietriaiiKiiio docct)o. Tibi ipHi qtiod lioneslum est persuade, tempera iiinliis imiini, vini tiiam aclionesqne nictirc. » Epiai. I, 04 1.