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Epiai. XI, p. y

l'académie platonicienne. — LES HOMMES 87

grec Demetrios Chalcondylas. Tous appartiennent aux mondes les plus divers, aux classes sociales les plus éloignées, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, Italiens ou étrangers.

Fanio est prêtre; Vespucci, dominicain de Saint- Marc ; Alduino, chanoine de Dôme; Bosso, chanoine de Fiesole ; Agli, évoque de Fiesole ; Cherubino Quarquaglia de San-Gemignano, est grammairien ; Lorenzo Buonincoiitri est astrologue, auteur d'œuvres scientifiques et poétiques où il explique les révolutions des astres en vers latins; Pietro-Leone est le médecin de Laurent; Baccio Ugolino et Niccolô Michelozzisont les chanceliers de Laurent; Francesco de Diacceto est le continuateur de l'œuvre de Marsile au xvf siècle ; Benedetto Accolti est chancelier de la République; Bernardo Nunzio, orateur ; Leone-Battista Alberti, architecte; et Girolamo Benivieni ('1453-1542), que Politiendit cher à Phœbus, qui rappelle Homère à Pic de la Mirandole, est poète.

La famille platonicienne se recrute encore dans le monde du patriciat, qui entremêle au commerce des allaires publiques le commerce des idées pures. Ce sont les Pazzi, les Soderini, lesGuicciardini, les Valori, les Albizzi, les Ricasoli. Girolamo de' Rossi achète h Laurent un buste de Platon retrouvé sur les bords de l'Ilyssus; Amerigo Benci achète à Marsile les dialogues du maître ; Tommaso Benci traduit du latin le Pimandre, que Marsile a traduit du grec; Giovanni Corsi écrit la vie de Marsile, et Giovanni Gavalcanti est son ami joyeux et clair. Alamanno Rinuccini (1426-1504) est prieur, membre du collège des Dix, auteur de sermons, de rOraison funèbre de Matteo Palmieri, de la Vie latine de Gianozzo Manetti, traducteur de Plutarque, de Lucien, d'Apollonius de Thyane. Donato Acciajuoli (1428-1478) est magistrat, goiifalonnier, ambassadeur en France, à Rome, à Milan : si beau que Florence garde son image dans un monument public, si illustre que c'est Politien qui dicte son épitaphe, si aimé que

Cristoforo Landino éclate en pleurs en prononrant son oraison funèbre. Bernardo Rucellai, que nous avons déjà rencontré, également gonfalonnier, officier de l'Université de Pise, ambassadeur, écrit une œuvre latine dune telle éiégance qu'Erasme, qui l'a connu à Venise, l'appelle, comme on a vu, un autre Salluste. Cependant, de cette foule appliquée, un homme se détache en relief, marqué de traits de grâce, de lumière et de beauté : Pic de la Mirandole.

Jean Pic est prince, seigneur de la Mirandole, comte de Concordia, apparenté par sa mère aux Boïardo de Scandiano, par ses frères, par ses sœurs, aux Pio de Garpi, aux Ordelafli de Forli, aux Gonzague de Mantoue, aux Este de Ferrare. Il est beau, svelte, blond, avec quelque chose de divin répandu sur son visage. La fortune lui a tout donné, môme la modestie. Il ne se targue, ni ne se gonfle. Politien l'appelle un héros; ses contemporains, un phénix ; Machiavel, un homme quasi divin.

Né dans le bourg féodal de la Mirandola, le 25 février 1463, l'année même où Marsile commençait à traduire Plotin, nommé à dix ans notaire apostolique de par l'influence de sa mère, Giulia Boiardo, qui l'aurait voulu cardinal, ilaétudiéà Bologne, à Ferrare, àPavie, à Padoue,à Florence, à Paris, dont il parle « la langue parisienne ». A Ferrare, ûgéde seize ans, sachant le grec et le latin, connaissant le droit et l'art des rythmes, doué d'une telle mémoire qu'il répète sur-le-champ et à rebours la poésie qu'il vient d'entendre, et pourvu d'une telle décision qu'il ose disputer publiquementavecLeonardo Nogarola, l'adolescent en soutane a déjà produit une impression éblouissante. A Paris, contre la vieille Sorbonnescolaslique, il a conçu le dessein un peu étrange, détonnant comme un anachronisme dans l'histoire de riiunianisnie italien, de ses !)0<) thèses à soutenir en public'. Le projet était beau de hardiesse juvénile :

1. CepentJant un autre Italien, le fllii de Francesco Filciro, Gian Maria,

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embrasser la pensée universelle dans ses mille faces, ses mille reilets, ses mille conlacts, la saisir dans ses sources et ses développements, la montrer dans son jeu d'actions et de réactions, et faire cela à Rome, la capitale de la pensée, et cela devant les docteurs, les sages, les maîtres de l'Europe, auxquels il offrait le voyage! Auparavant Pic se serait levé et il aurait prononcé un discours sur la Dignité de i homme ; il aurait dit, comme Mercure Trismégiste, que l'homme est un grand miracle; il aurait dit que Dieu n'a donnéà riiommc ni un siège déterminé, ni une face particulière, ni aucun bien spécial, afin que l'homme acquit et possédât à son désir le siège, la face et le bien qu'il souhaite ; il aurait dit que Dieu n'a créé l'homme ni céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel, afin que l'homme devînt l'artisan et le modeleur de sa propre forme et qu'il pût, selon sou arbitre et son choix, ou dégénérer dans les êtres inférieurs et brutaux, ou renaître dans les ôtres divins ' ; et il aurait montré, autant par son éloquence, que par sa jeunesse, son érudition et sa beauté, l'exemple vivant de cet bomme deux fois né ! Les thèses portées, du nombre de 700 qu'elles devaient avoir originairement, au nombre de 900 «car, si notre science des nombres est exacte, ce chiffre est le symbole de l'âme qui, ébranlée par les Muses, retourne à elle-même ' <> ont été expédiées à Rome, soumises à un collège de savants apostoliques et

avait, en 1460, devant le doge et la signorie de Venise, répondu sur-lechamp à trente-deux questions à lui posées. Voir G. Favre, Vie de Jean Marins Philelphe, p. 88. — Cf. F. Gabotto, Alli délia socielà ligure di sloria palria, XXJV, p. 80.

1. « Nec certani sedeni, nec propriam facem, nec munus ullum peculiare tibi dediuius, o Adam, ut quam sedem, quam faciem. qute niunera tute optaveris. ea pro voto, pro sententia tua habeas et possideas... Médium te mundi posui ut circumspiceres inde commodius quiquid est in uiundo. Nec te ca-lestem. ne(|ue teirenum, neque mortaleui fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorarius(|ue plastes et fictor in quam malueris tute rormam eifingas. Poteris in inferiora quse sunt bruta degenerare, poteris in superiora qu.e sunt divina ex tui animi sententia regeuerari. > Pic de la Mihandole, Opéra, De hominis celsitudine et dignitate.

,. 2. « Est enim (si vera est nostra de numeris doctrina) symbolum anima; in se ipsam a-slro Musarum percitœ recurrentis. » L. Dorez, Giorn. slor. délia lett. ilul., XXV, 332.

publiées en 1486. Si ce n'est que, dans le monde du Vatican, des objections n'ont pas tardé à se faire jour contre « ce mage, impie, nouvel hérésiarque », qui, à peine âgé de vingt-quatre ans, en veut savoir» plus qu'il n'en faut », dispute avec des savants réputés de sciences inconnues, se montre coupable d'ostentation et de vanité. Et, instruit de ces bruits, le pape Innocent VIII a suspecté d'une certaine hérésie les thèses du jeune homme « enveloppées de vocables nouveaux et insolites » ; il a convoqué une commission qui en a jugé plusieurs erronées, fausses et dangereuses; il a enjoint à un tribunal inquisitorial d'arrêter et d'incarcérer ceux qui devaient y souscrire; tellement qu'en dépit d'une Apologie dépêchée dans la fièvre de vingt nuits et dont la publication défendue n'a fait qu'irriter les esprits, Pic a dû fuir de Rome. Il s'est réfugié en France où, aux premiers jours de 1488, il est arrêté en Dauphiné et jeté en prison par le seigneur Bresse. C'est du donjon de Vincennes, où il subit une captivité de quelques semaines, que Pic arriva à Florence^

A Florence, Pic était chez lui. Il y était déjà venu, au commencement de 1484 ou à la fin de 1483, et, lors de ce premier séjour, sa jeune âme avait reconnu dans cette ville, qui s'élançait à Dieu sur l'aile des idées, la patrie élue de ses rêves. Auprès de Politien, qui admirait « ses vers patriciens », à côté du pieux Marsile qui lui avait révélé Platon, en compagnie du tendre Benivieni qui semblait fait de son essence, il avait respiré un air tonique, joui d'ime liberté charmante, noué des amitiés précieuses. « Sois heureux, sois Florentin!» lui écrivait Marsile. Battu parla vie, il écouta ce conseil, et revint à Florence, comme l'oiseau retourne à son nid.

Florence accueille ce relaps, qui, sous un déguise-

1. Léon Uorez et Louis Tliuasnc, Pic de la Mimndole en France, Paris, 1897.

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