‹ Le quattrocentoChapitre 31 sur 151 · L ACADIÎMIK PLATONICIENNE. LA PENSÉE · texte numérisé non relu

L ACADIÎMIK PLATONICIENNE. LA PENSÉE

n'y a pas iiiuîsprit unique chez tous les hommes, pourquoi l'âme divine se joint au corps ignohle, pourquoi elle s'y sent troublée et s'en sépare à regret, quel est l'état de l'âme avant sa réunion au corps et après sa séparation. Il y a autant d'esprits que d'âmes et autant d'âmes que de corps ; l'âme, quoique divine, se réunit à l'infirmité du corps, afin de connaître les formes particulières, de les concilier avec les universelles, de réfléchir en Dieu le rayon divin oblitéré par le sensible et de vivre plus heureuse dans un monde plus orné; si elle est troublée dans le corps, c'est que, plus angoissés, nous sommes plus divins; si elle s'en sépare à regret, ce qui n'arrive pas chez les philosophes, elle ne soufîre que dans une de ses parties. Et Marsile ayant examiné la création du monde et des âmes, par où l'âme descend dans le corps, ])ar où elle s'en échappe, l'état de l'âme pure, l'état de l'âme impure, la résurrection des €orps, conclut que Platon ne contrevient en rien à la doctrine commune aux Hébreux, aux chrétiens et aux Arabes, qui veut que le monde ait commencé, que les anges aient été créés dès le commencement, que les âmes des hommes soient créées chaque jour. « C'est jusque-là, dit-il, que nous a conduits la voie hypothétique de la philosophie ; cependant, comme, sur les questions divines, la conjecture humaine se trompe très souvent et très fort, nous pensons qu'il est beaucoup plus sur de nous en remettre, avec une humilité obéissante, à la direction plus sainte des chrétiens'. » La dernière phrase de la Theologia platonica est une prière. Son dernier mot est Amen.

Le christianisme, dans l'état de développement où il parvenait à Marsile, représentait une œuvre achevée un ensemble établi et accompli de doctrines et de systèmes, auquel trois civilisations avaient prêté tour à

1. « Hue nos ferme conjecturalis philosopliorum ducit via. Sed quoniam huniaiia conjectio circa divina sa-pe imiltuuique fallitur, nuilto satius tutius((ue censeiuus, nos sanctioribus apud Christianos ducibus obedienti huniilitate comniittere. » P. 424.

tour leur génie : l'Orient qui lui prêta son génie contemplatif, la Grèce qui lui prêta son génie philosophique, Rome qui lui prêta son génie politique. La Grèce avait principalement coopéré à la constitution du dogme ; elle ne lui avait pas donné que sa forme de pensée, ses distinctions, ses définitions, ses démonstrations, son langage ; elle lui avait donné, en outre de presque toute sa théologie, des éléments importants de cosmologie, de psychologie, de morale. L'origine des âmes, leur chute, le salut universel, le mal considéré comme expiation, la perfection assignée comme terme aux migrations des âmes, le dogme de la Trinité, sont autant d'idées grecques, pythagoriciennes, platoniciennes^. C'est en face de ces idées, dont il trouve les premiers linéaments chez Platon, qu'il voit expliquées, développées et commentées par les Pères d'Alexandrie, que Marsile se place.

Il ne veut retenir de l'idéalisme subjectif de Platon que ces trois points ancrés dans son esprit et servant d'axe à tout son système, que Dieu pourvoit à toute chose, que l'âme est immortelle, qu'il y a des récompenses et des peines ; mais, au lieu d'y reconnaître un apport historique et naturel, la contribution de la Grèce à l'établissement du dogme chrétien, Marsile en fait une sorte de révélation anticipée. Platon n'est pas le metteur en œuvre très adroit des doctrines orientales que lui révéla Pythagore : il est une espèce de messie ; de môme que les néo-platoniciens, qui travaillèrent, à la suite de Platon, à combler l'abîme ouvert entre la matière et le Dieu transcendental d'Orient, ne sont que par exception, « ces impies, qui armèrent leur langue contre la religion chrétienne, en partie par une arrogance sotte, en partie pour complaire à leurs peuples; » ils sont des apôtres. S'inspirant des Justin, des Origène, des Clément, de Philon qui cherche à concilier la Genèse

\. Voir E. Vacherot, Hisloire critique de l'école d'Alexandrie, Paris, 1846-1851, 3 vol.

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et le Tùnée, deNuménius, qui veut que toute la théologie soit enfermée dans les dialogues de Platon, Marsile demeure prosterné devant tant d'analogies et de concordances qui lui paraissent d'origine surnaturelle. Et ayant arraché Platon à l'histoire, à tout ce qui l'explique et le permet, il entoure son visage d'une auréole K Platon est un précurseur. Platon est un apôtre. FMaton est Dieu et ses mystères sont divins. «Notre Platon, s'écrie-t-il, avec des raisons pythagoriques et socratiques, suit la loi de Moïse et prédit la loi du Christ! » « Notre Platon n'est rien autre qu'un Moïse qui parle la langue attique ! » Et s'il n'alluma point, comme le prétend la légende, un cierge devant son image, il fait plus; il le prêche dans l'église des Angeli de Florence: «... Au milieu de cette église, nous voulons exposer la philosophie religieuse de notre Platon. Nous voulons contempler la vérité divine dans ce séjour des Anges. Entrons-y, très chers frères, avec un esprit pur^... »

A l'œuvre de Marsile Ficin s'ajoute l'œuvre de Pic de la Mirandole. La tâche de Marsile avait été de réconcilier Platon et Jésus ; la tùche de Pic sera de réconcilier, avec Platon et Jésus, Aristote d'abord, et au-delà d'Aristote, toutes les philosophies.

L'Italie savante, en dépit de son culte pour celui qu'elle dénommait « le prince des philosophes », n'avait point abandonné Aristote qui, rétabli dans sa pureté antique, lui représente un maître au môme titre que Platon.

1. Passirn. Voir en particulier toute la lettre où Marsile explique à Braccio Martello l'accord de Moïse et Platon. « Quamobrem qui te, optime Bracci, ad academiam vocant, non tam ad platonicam disciplinam quaiu ad legem mosaïcam exhortantur. » Ep., p. 866.

2. « Nos igitur antiquorum sapientum vestigia pro viribus observantes religiosam Platonis nostri Philosophiam in hac média prosequemur ecclesia. In his sedibus Angelorum divinam contemplabimur veritateni. Verum, o dilectissimi fralres, candidis omnino mentibus bas sedes ingrediamur... » P. 886.

On a vu que, dès le début du Quattrocento, Leonardo Bruni traduit VEÛiique, la Politique, VEconomiqite d'Aristote ; que Pallas Slrozzi emploie ses loisirs d'exilé à lire et pénétrer Aristote ; que le pape humaniste Nicolas V commet aux Grecs Trapezunlios et Gaza la traduction d'Aristote, que Lauro Quirino explique Aristote sur la place publique de Venise. Ermolao Barbaro dépense sa vie d'érudit à propager Aristote : « Bestoz bien persuadés, dit-il aux jeunes gens qu'il réunit dans son palais, qu'il n'y aura pas pour vous de volupté plus grande que d'avoir Aristote si familier que vous le puissiez lire sans consulter ses commentateurs'.» Dans l'asile môme du platonisme, à Florence, Argyropoulos, pourtant gagné à Platon, enseigne publiquement Aristote; Politien lit en chaire Y Ethique, VOrganon, les Anahjtica priora et les Analytica posterio7'a d'Aristote; Marsilc Ficin considère Aristote comme un chemin à Platon : « Ceux-là se trompent complètement qui pensent que la discipline péripatétique et la discipline platonique sont contraires, parce que le chemin ne peut pas être contraire à son but'-. » La guerre n'est déclarée qu'à l'Aristote du moyen âge ; et, ici encore, malgré les coups que lui portent un Leonardo Bruni, un Lorenzo Valla, un Ermolao Barbaro, cet Aristote n'est pas complètement di'trôné ; il persiste quand môme; il continue dansle Nord de l'Italie, à Bologne, à Ferrare, àVenise, àPadoue,(le grouperdesfervenlsoudesadoptes ; et à Padoue, Nicoletto Vernia de Cliieti enseigne depuis 1465 l'Aristote d'Averroès^.

Aussi bien Pic de la .Miriin(!ole,né dansle Norddel'llalie, étudiant d»' l't rrarc et de Padoue, étudianlde Paris, a

1. n llliid i)cr«uasissiiniim haltclolo. niillam voliis tiiiijorcin voliiptateiii fuliiriiiii qnaiii l'iiiii iln r.'iiiiiliiLrciii h:il)cliitis Arisloleleiii. ut librus nu» leg«rc coiiliiiotihT «;l iiioUeiisc vulculis, expositorilnis non consultm. » I'oi.itikn, 0//e;v/, I. i(ii.

2. « Krrjuit omnino i|ui Pcriptileticain disciplinam Platonicœ contrariam arbitranlur. Via si (|iii(Jcni leriiiino contraria cssc non potcst. » Ep. XII. '.>;i2.

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