‹ Le quattrocentoChapitre 39 sur 151 · L HELLÉNISME ITALIEN · texte numérisé non relu

L HELLÉNISME ITALIEN

transformé en Académie ses ateliers, ne recule devant aucune fatigue, ni aucune dépense « pour déterrer, selon les paroles d'Erasme, ce qui est enseveli, suppléer à ce qui manque, corriger ce qui est fautif ». Il emploie les premiers artistes comme les premiers érudits, se montre soucieux du moindre détail, d'érudition comme de typographie, s'inquiète d'un accent fautif, comme de l'encre, du papier, de la reliure de ses livres; fidèle à sa devise, Fcstina lente, qu'illustre la vignette fameuse de l'Ancre et du Dauphin, il ne se repose jamais. « Je suis ti'availlé, avoue-t-il, et quasiment oppressé par les fatigues et pourtant il me plaît d'être opprimé, il me plaît de vivre malheureux; je veux souffrir mes malheurs avec patience, pourvu qu'ils soient utiles aux autres, et tant que j'aurai un souflïe de vie, je ne m'arrêterai point dans mon dessein jusqu'à ce qu'il m'arrive de le voir accomplie » Grâce à cette activité infatigable, et qui, d'ailleurs, procède un peu à tâtons, Aristote voit le jour en 1495, Hésiode, en 1496, Jamblique et les néo-platoniciens, en 1497, Aristophane en 1498, les épistoliers grecs en 1499, Thucydide, Sophocle, Hérodote, en 1502, les Helléniques de Xénophon, en 1503, Euripide et Démosthènes, en 1504, les Opuscules àe Plutarque, en 1509, Platon, en 1513, Pindare, en 1514 2. Si la mort ne l'avait arrêté en 1515, Aide aurait imprimé tout ce qu'on possédait, non seulement en grec, mais en latin, en hébreu, en chaldaïque. « Je promets ceci aux studieux, écrit Erasme dans ses Adages, qu'ils auront en entier et corrigé tout ce qu'il y a de bons auteurs dans les quatre langues latine, grecque, hébraïque et chaldaïque 3. » Or, au moment

1. « ... Excrucier ac pêne opprimai- laboribus, et juvet opprimi, juvet esse miserum..., sed ferain aequo animo mea damna dum prosim ; nec, si vixero, ab incœptis nuaquam de.sistani, donec quod semel statutiim mihi est, perfecero. » Ed. de Dioscoride et de Nicandre, Venise, 1499, préface.

'2. Firniin-Didot, Aide Mannce, Paris, 1875.

3. « lilud poUiceor studiosis ut quicquid est bonorum auctorum in quatuor linguis, latina, grteca, hebraica, chaldaïca... et plénum habeant et emendatum. »

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OÙ Veniso fournit l'Europe Je ces éditions, anssi précieuses, a-t-oa pti (lire, que des mannscrits, aux accents mobiles, aux caractères nets, aux ligatures cliarmantes, l'Allemagne en est encore à imprimer laidement et petitement, à Ert'urt, à Wittemberg, à Tubingue, des grammaires et des orlhographies pour les débutants.

C'est donc Tltalie qui a pourvu le monde de l'inl-dligence de la pensée grecque, et non contente de lui donner la malière, elle lui a l'ourni les instruments pour la pénétror. A la grammaire grecque de Constantin Lascaris, parueen 1476, s' a^ouienilQs Ero/cniata da Chvysoloras (1485), la grammaire grecque de Gaza (1496), le dictionnaire grec de Craston (^1497), la grammaire grecque de liolzani (1498), la grammaire grecque d'Aide (1515). « Turc, s'écrie Politien, dans un sentiment de lierté légitime, qu'as-tu à insulter? Tu perds les volumes de la Grèce; eux les reproduisent. Allons, hydre, continue ton œuvre ; taille les cous^ »

C'est ici, cependant, qu'il faut borner l'œuvre de l'hellénisme italien. Ce mouvement , initié avec une telle passion par le Quattrocento, n'a pas de lendemain. Il semble qu'après avoir fondé l'Académie aldine de Venise et l'Académie grecque, qui dans queb|ues années va être instituée par Léon X, il ait accompli sa carrière. D('sormais, il se ralentit, puis s'arrôte. L'art remplace l'érudition, et lorsqu? l'é'rudition subsiste, elle n'est plus grec([ue, mais latine. Le latin représentait trop la langue nationale, celle profondément inscrite aux moelles de la race et aux entrailles du sol, pour supporter une inlidélilé' de bien longue durée. L'Italie latine resta latine'^.

A la suite de Pcmiponio Lelo, (jui dès le (Juattro-

l, <. Turce, quiti insultas? Tu gra-rn voliiiiiiim perdis,

lii pariiuit. Ilyilras riiiiic a),'c, colla seca. »

'2. Ceci est rl'antaiit |>liis curieux c|uc la finesse hellénique s'adaptait mieux que la gravité romaine ù l'esprit italien du xiv* sièele. On traduirait presipie mot à mot en grec un chronii|ui>ur pcqxilaire diflicilo à réduire au latin clusiiique.

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{•('iilo refuse d'apprendre le grec pour ne point gâter son style, et en dépit des déclamations enllammoes d'un Bembo ou d'un Carleromachos, nous assistons au xvi" siècle à un df'clin très évident des études grecques'.

De brillants esprils, comme l'Ariosle et Maciiiavel, peuvent ignorer le grec. Raphaël a beau peindre VEcnle d'Athènes, Michel- Ange composer ses rimes jdatoniciennes, il y a plus de (jrrcité dans une médaille de Pisanello, dans un marbre de Donatello, dans une mythologie de Botticelli que dans toute l'œuvre des Kiiphaél et des Michel-Ange, surtout fidèle à ce génie romain dont le pape iEneas-Sylvius disait qu'il était « plus grave- ». L'Académie platonicienne, qui, après lit mort de Marsile, se groupe dans les jardins de Bernardo Hucdlai, s'occupe de questions de langue, de poésie, de politique; elle ne s'occupe plus de philosophie''. Francesco de Diaccelo, l'élève et le successeur de Marsile, est un inconnu.

Sans doute que tout n'est pas fini. Un zèle ([ui lut aussi contagieux ne disparaît pas du jour au lendemain. L'i'cole grecque, que le pape Léon X ouvre sur le Quirinal et dont il confie la direclion à Jean Lascaris, comme l'imprimerie grecque que le Siennois Agostino Chigi fonde dans son palais du Traustévère et dont il confie la destinée à Zacharie Calliergi, suffiraient à

1. « Onapropter, écrit le comte Liulovico Nogaroia. non possiun complures nostr.i; «ptatis pru'st.intissiinos homincs eosdemque Italos non incusaie, (|iii ciun giaîcani et latinani habeamus linguani, (piaî quidein noslr<u propii;ec|ue sunt, iis taiiien posltial)itis, in etrusco sernione tolani a-luteni inutiliter conterunt. » J.l'dovic.o Nooahula, Epist. super l'iris iliustr. t/enere Italis qui (jraece scripseruiit, Venise, loîiS.

■2. « Gravior ronianus honio quani grtecus. »

3. Sa tentative religieuse est, d'ailleurs, condamnée par l'Eglise. Adriaiio da (^orneto, dans son livre Sulla vera filoso/ia, paru à Bologne en i:;07, s'élève violemment contre les tendances de l'Académie platonicienne : « 11 manque à tous les philosophes, dit-il, l'exemple de l'humilité divine, donné par Christ au temps le plus propice. Je ne demande pas ce que disent les philosophes, je demande ce qu'ils font... Platon, Arislote, les épicuriens comme les stoïciens, sont tous condamnés au diable et à l'enfer; les philosophes sont les patriarches des hérétiques. » 15. Gebhardt, Adrian von Cornelo, Ureslau, 188i), p.;j4 et sq.

montrer que rhellénisme compte toujours des fidèles. Les Dialogues des Asolani de Pietro Bembo et du Cortigiano de Baldassare Castiglione se souviennent fidèlement du Symposion de Platon et du Livre d'Amour de Marsile.Les tragédies de Trissin et de Rucellai s'inspirent des modèles d'Euripide. Francesco Patrizzi est un noble platonicien. Les Jean Lascaris, les Marc Musuros, les Urbain Bolzani, les Scipione Garteromachos, les Varino Favorino sont à l'œuvre. Néanmoins les grands hellénistes du xvi' siècle ne sont plus des Italiens, ce sont des étrangers.

Jean Reuchlin est de Pforzheim, Didier Erasme est de Rotterdam, Guillaume Budé et Henri Estienne sont de Paris; Scaliger, qui est de Padoue, va planter sa dynastie au dehors.

Il reste que les uns et les autres ne seraient point nés à l'érudition grecque sans l'Italie, qui les permit, en les fournissant de livres, de maîtres et de leçons. Quand ils n'y ont point vécu ou passé, ils en subissent l'influence. Reuchlin se perfectionne dans la Florence du Magnifique et dans la Bologne de Godro Urceo* ; Erasme prend à Turin son grade de docteur et recueille à Venise les matériaux de ses Adages'^ : « Je n'y apportais rien, dit-il, qu'une matière confuse et indigeste. » Budé, qui, dans ses voyages diplomatiques, fréquente les bibliothèques et les lettrés, met à large contribution le Thésaurus Cornucopiœ de Varino Favorino ; Henri Estienne, qui vient k plusieurs reprises s'approvisionner en Italie de connaissances et de manuscrits, emprunte au T/irsaurus Cornucopiw de Varino Favorino le titre de son Thésaurus liiujuœ gnecse comme il emprunte au Dictionnaire grec du môme auteur une boniM' partie de son livre. On n'en finirait point si l'on voulait citer tous ceux qui sont venus cherclier le grec

i. C. Mnlfij^ola, ItMa viUi e délie opère di A. Urceo dello Codro, Boloffne, 1«78. p. 107.

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