DIFFL'SION DL' GREC EN ITALIE
La )'a[)i(le déchéance de l'empire d'Orient, la Renaissarice contemporaine de l'Ilalie, l'Union accomplie des <leiix églises orthodoxe et catholique, la prise de Constant inople par le Turc furent autant de raisons qui poussèrent les Grecs à passer l'eau et à venir tenter dans la Péninsule une fortune qu'ils espéraient brillante.
Quelques-uns de ces émigrés sont illustres; ils sont nobles; savants; ils sont dignitaires de l'Eglise ou de ri'jnpire; ce sontenx que l'Ilalie conserve. On a vu avec <|uel enthousiasme elle salua l'arrivée de Chrysoloras qui s'est converti au catholicisme, a snivi le Concile de Constance, y est mort et y fut solennellement enterré. Georges Trape/nntios de Crète, (ju'on trouve dès 1420 à Venise, Théodore Gaza de Salonique, qu'on trouve dès 1435 à Pise, convertis comme Manuel, sont employés par la Curie et fournissent des carrières remarquées; Argyroponlos, que Pallas Strozzi appelle à Padoue, reçoit la bourgeoisie d'honneur de Florence ; Gémiste Pléthon, qu'amène le Concile d'Union, re«joit une sépulture glorieuse à Rimini. DemetriosChalcondylas d'Athènes, qui choisit comme parrain de sa fille le prince Pic de la Mirandole, touche à Padoue quatre cents florins d'or de traitement annuel. Constantin Lascaris, que Ronnino Mombrizio traduit en vers latins, se voit disputé par les Aragons et les Sforza. Et, plus en évidence qu'eux tous, Ressarion, né en 1403 à Trébizonde, reçu en 1423 dans l'ordre de Saint-Rasile, élève de Pléthon, rompu aux finesses de la théologie et de la politique, amené au Concile de Florence par Gémiste, créé archevêque deNicéc par l'empereur, fait cardinal par le pape, est un prélat de haute marque et un érudit de haute culture que son intelligence fine et souple, sa connaissance des affaires de l'Eglise, sa richesse, sa bibliothèque, son activité, mettent aux premières places de Pllalie quattrocentiste. Ayant été un des premiers à abjurer, sachant le latin, causant, ouvert, tout à fait italianisé, il est resté Grec par sa tournure- d'esprit, sa culture 11. 2
philosophique et la longue barbe qu'il a voulu garder et qui lui coûta peut-être, à la mort de Nicolas Y, le trône apostolique. Tel quel, il sert de trait d'union entre les deux pays, rapproche les deux dogmes et les deux sciences, présente les deux peuples l'un à l'autre dans les salles de son palais, travaille à maintenir le décret d'union, propage l'idée d'une croisade contre le Turc et meurt à Ravenne en 1472.
Mais, à côté de cette élite intellectuelle, il faut placer la foule innombrable des Grecs dont nous ne savons ni le nom, ni la vie, qui végètent dans la misère et l'anonymat, véritable prolétariat de cette immigration considérable; calligraphes, scribes, copistes, proies, donneurs de leçons, coureurs de cachets, maîtres d'école.
Ceux-là, qui font profondément pitié, sont bien les relliquias Danaiim, au gré de la vague et du vent, qu'a dits le poète. Ils ne savent quoi faire ui où aller. Dans leur pays ils sont la proie du Turc; en Italie, ils sont la proie du mépris. Ils ignorent l'italien; ils ignorent le latin; toutes les places sont pourvues; leur science est dépassée, et ils errent de ville en ville, de cour en cour, à la recherche d'un travail, d'une aumône, d'un morceau de pain'. En vain le cardinal Bessarion épouse-t-il leurs intérêts et se montre-t-il leur providence'*, leur nombre est si considérable et leur misère si évidente qu'une noble dame de liyzance, Anne Notaras, elle-même réfugiée en Italie et iiancée de Constantin Dragasès, songe à réunir toutes ces épaves dans un château de la campagne siennoise, Monte-Acuto, où UiS uns et les autres auraient formé une colonie et se seraient gouvernés d'après leurs lois-'. Il faut entendre
1. < Sunt enim larriinal)ilis pars Constantinopoli naiifragii, (|ui se et suoH ab ipsis Turcis rediiiicrc cupiciites coguntiir uicndicure (|uum oiiserriine. j> Fii.klko, h'p. XII.
2. « Miscrntijs (Jru;coruiii cnlainitatctu, iniiltn niitiiinoriuii inilia aureorum pro rcdimendis cantivis expendit; piiellns imiltas aerc propriu dote facta nuptiii collocat. hiopcs et vaietudinurios cuntiauo juvat... » 1*laii!«A, l'anem/ricUH in iSessarionem.
3. Voir lacté paitsé le 22 juillet 1472 entre la Ht^publique de Sienne «t Anae Notaras, dan» Gaye, Cartegyio, etc., |). 247.
DIFFUSION DU GREC EiN ITALIE 19
leurs quérimonies et suivre leurs odyssées. L'un d'eux, copiste anonyme, signe mélancoliquement le « Persécuté des Erynnies » ; Michel Apostolios, dont les enfants vont de porte en porte mendier le vin, l'huile, les souliers, s'intitule «le Roi des Gueux ^n; tous mènent une vie itinérante d'hommes inquiets, ne trouvant jamais leur place, ne faisant jamais leur siège. On rencontre Trapezuntios tour à tour à Vicence, à Venise, à Rome; Gaza à Pavie, à Mantoue, à Ferrare, a Rome, à Naples; Ghalcondylas à Padoue, à Florence, à Milan; Constantin Lascaris à Milan, à Naples, à Messine. D'aucuns partent : Andronic Callistos va en France, Jean Lascaris va en France, Constantin Lascaris rentre en Grèce, et, comme un orage l'a rejeté sur les côtes de Messine, il y songe tristement aux amertumes de sa destinée et à la condition misérable de ses compatriotes au milieu des Italiens : mieux vaudrait se trouver parmi les carrières de Philoxène ! « C'est grâce à l'avarice des princes, écrit-il, que Théodore Gaza, ce savant accompli, a été contraint d'aller mourir obscurément dans l'exil de Policastro en Calabre. C'est par suite de cette môme avarice qu'Andronic Callistos a dû chercher un asile dans les lies Britanniques, où il est mort sans amis ; que le savant Francoulios s'est éteint je ne sais où en Italie; que Demelrios s'est vu obligé de retourner dans sa patrie et de subir le joug des Barbares. Je passe sous silence mon savant maître Argyropoulos, pauvre en pleine Rome et vendant ses livres pour se procurer le pain quotidien. L'esprit obsédé par de pareilles pensées, je suis assis, contemplant cette mer aux sombres abîmes, Charybde et Scylla et ce dangereux port de Messine, souffrant de rester, pleurant de ne pouvoir partir, ne sachant ce que je dois faire, ni vers quels lieux me diriger'! »