DIFFISIO.X DU GREC EN ITALIE
accompli la nirmo doslinée. Bien avant cette calamité, dont on a voulu l'aire une date littéraire, l'Italie, inquiète de savoir, s'était mise à l'œuvre avec une curiosité et une énergie qui lui laissent le principal mérite de la conquête intellectuelle de l'Orient; elle est partie d'elle-même, elle a recueilli des livres, elle a appelé des maîtres, elle a créé des chaires, elle a produit des savants. C'est' en 1453 que Constanlinople a été prise : or Trapezuntios est en Italie dès 1420; Gaza dès 1435; Pléthon dès 1438; Argyropoulos dès 1441 ; Ghalcondylas dès 1447. En 1423, deux patriciens de Venise saluent l'empereur Paléologue eu grec ; en 1439, Tltalien Leonardo Bruni salue l'empereur Paléologue en grec; en li39, l'Italien Ambrogio Traversari rédige le décret d'union en grec. Leonardo Bruni a fait venir une riche collection de livres de Chypre et d'ailleurs. En 1417, Niccolù Niccoli a acheté à Aurispa un manuscrit qui cantient Thucydide, sept tragédies de Sophocle, dix d'Eschyle, l'Argonautique d'Apollonius '. Pallas Strozzi possède la Co^mofjrdphie de Ptolémée, les Vies de Plutarque, les Dialogues de Platon, la Politique d'Aristote. Aurispa possède l'œuvre historique de Procope, VAi't de chevaucher de Xénophon, quasiment tout Démosthène, tout Platon, Diodore, Strabon, Lucien, Cassius. Guarino possède tout au inonde^. Et Federigo di Monlefeltro, propriétaire « de livres grecs infinis de dillérents auteurs », n'attend pas qu'on lui apporte: il l'ait chercher lui-même. Aussi bien, ce qu'il y a
1. Lorsqu'Aurispa meurt, Bartolommeo Brunacci s'émerveille de son tiTsor de livres. Il ocrit, entre autres, au marquis de Mantoue : « Nihii enim tam antiquum, nihil tam novum. niliil denique tain manifestum, taniqiie occultum inveniri apud Gnecos nostros jam diulissime potuit qiiod hic non sit, imo pleraque etiani reperies, qua; incopnita omnibus ubicumque sunt. » Giorn. stor. lell. it., 16, p. 149. — Cf. Travehsari, Episiolm, p. 1020 et sq.
2. Ari.stote, Diogène, Laërce, Plutarque, Homère, Isocrate, Pindare avec les scolies, Lucien, Eurinide, Escnyne, Platon, Démosthène, tout Xénophon, Hérodote, Esope, Plotin, huit comédies d'Aristophane. — H. Omont, Les Manusct-ils grecs de Guarino de Vérone, Revue des Bibliothèques, Paris, 1892.
de significatif dans cet échange de l'Orient et de l'Occident, ce n'est pas ce que les Grecs, chassés par la prise de Constantinople, ont apporté en Italie, c'est ce qu'ils y ont trouvé.
En face de la Grèce déchue, mendiant le pain et les alliances, mal au fait de la culture latine et de son propre passé, l'Italie nouvelle, au cerveau rapide et aux yeux ouverts, grandie, active, centre d'un mouvement intense qui se propage en ondes larges par le monde, a le droit de lever la tête. Elle le fait sans pitié. Car, en définitive, en dépit de quelques admirations clairsemées, de quelques hommages affectueux d'élèves à maîtres et de patrons à serviteurs, c'est d'un suprême sentiment de mépris que sont animés les humanistes savants et cossus d'Italie envers ces pauvres réfugiés mal en point'. Ils ne sont pas orateurs et éloquents; ils sont, — lorsqu'ils sont, — théologiens et sophistes. Us ne goûtent pas Cicéron a l'exemple d'Argyropoulos, qui s'avise de montrer que Cicéron est un âne et qu'il ignore non seulement la philosophie, mais le grec. Le souci de la perfection artistique et de la forme littéraire les atteint h peine. Ils ne sont point poètes. « Tu ne trouveras pas, dit Politien, depuis six cents ans, un poème fait par les Grecs qu'on puisse honnêtement lire^. )) (( Quoi qu'il en soit, ajoute Filelfo, je ne vois j)ersonne chez les Grecs qui se délecte de vers-^ » Venise ne rencontre pas un volume de vers dans les neuf cents manuscrits que Bessarion lui a légués, et Aurispa peut emporter de Constantinople tous les ouvrages profanes qu'il lui plaît''. Ils ne se souviennent
1. « Si vero Gripcorum nnturam, mores, vitani. nerfuliam, desidiam, avaritiam expendas. digni inihi onini supplicio viuenlur. » Poooio, De mùerin condiliouis hujnanri', p. 89.
2. « Non enim poeina rcpcriliir ulliiin cilra sexconfos annos a Gmecis condiluni qnod patienter h'fins. » I'oi.hik.n, Kpi.it. V. 1.
3. « rirnn(jiie rc» habetur, mine iiuiid Gra-cos n(Miiincm video qui veriibiiM delertetur. » Fii.klko, Kpisl. XIV.
4. « Kl kI Gni'conim nonniilli nialevoli me Bwpissime accusarant quod Lrbcm iiinm libri» cxpoliasseni sacris, çfcnlibbus enim non lann «randc crinien videiiatur. » V(tir Thavehsahi, hpislulœ, p. 1027.