T«AVKltSAHI, EpistoliB, p
3. « (Juando appariva in un fmme et quando in un monte... E chi parlava a una donna, ch'era la Vergine. » L.xnolcci, Uiario, p. 44. —
Bionveillaiils, familiers, accessibles, ils sont les orateurs et les célébrités du pauvre monde; ils sont remplis d'aménité et de tendresse pour le pauvre monde, dont ils parlent la langue, qu'ils voudraient presser sur leur cœur, qu'ils confessent, qu'ils conseillent, qu'ils consolent, qu'ils illuminent et qu'ils écoutent, et le pauvre monde vient à eux leur confier ingénuement « comment la poule est morte et mille autresnouvelles » '. Ils vont de pays en pays, de ville en ville,. de bourgade en bourgade, ranimant les zèles, répandant la semence, réveillant la foule, et quand ils parlent la foule se rue à eux, se frotte contre eux, se bat pour leur toucher les mains, la robe, la mule, leur tend ses enfants à baiser, tellement qu'il faut, pour les protéger, les hallebardes. Ils prêchent dans l'église, puislorsque l'église n'est plus assez grande, ils prêchent sur la place; ils prêchent en plein vent sous l'air du ciel ; ils prêchent sans fatigue durant des trois ou quatre heures d'aflilée ; ils prêchent devant des auditoires de dix, vingt, trente mille personnes, qui ont retenu leur place dès la nuit; et ils prêchent si bien, avec tant de magnificence et de terreur, qu'il n'y a pas à dire, il faut qu'on pleure. Alors on pleure « très cordialement » et il semble que « l'air se fende en deux tant on pleure ».
A leur |)arole enflammée, un vent de ferveur, de pénitence et de foi secoue les âmes. De belles processions s'organisent ; d'héroïques résolutions sont signées ; de merveilleuses conversions éclatent subitement au jour. Les pires ennemis se réconcilient par-devant ,] notaire et s'embrassent sur la joue; les républiques promulguent des édits sonipluaires ; de grands bûcher» s'allument, où Ton jette pêle-mêle les livres profanes,
F^e» Dinrii conteruporains sont tous remplis des miracles des prédicateur». (Voir pur cxcriipl».', Annuh's Hononii'Hses MiiTiilori, Reruin, p. 918.) i. « Et in clic modo gii 6 morla lu gnllina o «lire novellc. » (I". Torraca, Hoherlu ila Lecce, Sludi di storiu ietteraria napolotana, Livoume, 1884, |). l'JO.)
les illiages malhonnêtes, les ornements mondains et où llambent, en des feux de sainte joie, « les cheveux morts, les cartes, les dés, les échiquiers, les masques et autres jeux ' ». Le mal est fini. La grâce du ciel limpide est redescendue sur la terre. L'humanité, repentie et rappropriée, initie une ère nouvelle de concorde, de bonne amitié, de bon vouloir. « El il nous semblait, écrit le chroniqueur de Viterbo,ôtre tous saints, ayant bonne dévotion -. »
Ils sont innombrables. Ils appartiennent à tous les ordres et à tous les pays. Ils mènent la même vie nomade et prêchent, en se servant des mêmes moyens et en s'empruntant souvent les mêmes images, la môme parole éternelle. Ils s'appellent Fra Alberto da Sarteano, Fra Antonio da Rimini, Fra Giovanni da Pralo, Fra Giovanni daCapistrano, Fra Roberto da Lecce, Fra Marianno daGenazzano, Fra Michèle da Milano, Fra Jacopo délia Marca, Fra Antonio da Bilonto ou Fra Antonio da Vercelli, Fra Bernard ino da Feltre ou Fra Bernardino de' Busli ^. Mais h^ plus charmant d'eux tous est Fra Bernardino de Siena.
Bernardino degli Albizeschi, dont les croisés d'Hunyade portent l'image sur leurs étendards, dont les maisons privées gravent sur leur porte le monogramme du Christ qu'il a l'ait son monogramme, dont les communes édictent leurs décrets à son nom, est en même temps le plus célèbre. 11 est Vicaire général de la Stricte observance. Il est le maître des éloquences les plus fameuses : Giovanni da Gapistrano, Roberto da Lecce, Bernardino da Feltre, Jacopo délia Marca. Pinturicchio peint, contre les murs de l'église de Santa- Maria in Araceli, ses miracles; Matfeo Vegio et Barto-
l. Allegretti, Diario, p. 823.
ti. « Ci pareva essere tutti sanli avcndo buon/i devozione. » [Cronache e stalull délia Gif là di Viterbo. Florence, 1872, p. tj3.)
3. A ceux-ci qui sont franciscains, on peut ajouter le servite Paolo Attavanti que nous avons vu dans l'Académie pLatonicienne, le dominicain G abriele Barletta réputé poursagaité, Taugustin Aurélien JJrandolini Lippi, latiniste distingué qui prêchait en latin.
i92 l.E QUATTROCENTO
lommeo Fazio racontent sa vie en lalin ; Poggio, Filelfo, jEneas-Sylvius, Guarino, Pontano, Sabollico entonnent en chœur ses louanges, qui remplissent les laudes contemporaines. De telle sorte qu'il n'y eut personne de plus illustre, qui passât pour plus religieux, qu'on révérât davantage dans tout le siècle, que ce frère prêcheur, qui était né à Massa, dans la province de Sienne, on 1380, qui mourut î\ Aquila, dans les Abruzzes, en 144 i, qui refusa trois fois le chapeau, qui allait avec un petit âne oii il mettait dessus ses livres, dont la plus belle affaire était un sablier enfermé dans un étui de cuir, et qui était rond, jovial, actif, malicieux, pittoresque et enjoué.
Presque toute sa vie, il prêcha. Il ne fit guère que €ela : prêcher; ne voulant ni confesser, ni gouverner, ni paraître, et gardant la « délectation » de son état.
Jamais il n'est si bien que dans une chaire, sous le ciel, devant une foule qu'il exhorte pendant des heures. De prêcher, ça le nourrit : il pèse une livre de plus après chaque prêche. Le temps est bon, ni vent, ni pluie, ni soleil, ni chaleur, c'est un joli temps pour prêcher. «Oh! s'écrie-t-il, quelle allégresse j'éprouve en moi-même à prêcher'! » Ainsi, en belle santé et en belle humeur, il va avec son petit àne et sa grosse réputation, court d'un pays à un autre, traverse tour il tour Milan, Venise, Pérouse, Ferrare, Bologne, Florence, Orvieto, Vollerre, Rome, Sienne, Padoue ; et à Sienne, où il s'arrête aux mois d'août et septembre 1427, un citoyen de l'endroit, appelé Benedetto, tondeur de ilrap de son métier, « homme ayant femme et enfants *;i plus de vertus que d'alfaires », recueille mot à mot ses prédications'-.
C'est le malin, avant l'ouvrage, sur la place du
1. « Quanta Ictizia ho io tnlvulta ia me iiiedesimo ncl iiiio prcilicore I »
2. Le prediche vulf/ari di San-Hernartlino ilu Siena dette nelLa jtiuzza. /tel Cftinno l'anno li87, ora primaiiionte cditc da Luciano Bunchi.j biconc, 1880, 3 vul.
Campo, entre la tour du Mangia et la Fonte Gaia, et Fra Bernardino parle d'abondance. Il parle comme ça vient, comme (}a sort, à la grâce de Dieu, en toute simplicité et en toute rondeur, grosso modo et per figuram quamdam, dit un humaniste, ennemi qu'il se déclare de l'apparat, de la mise en scène, et des jeux d'orgue et des chants d'église, qui sont des chichirichi. Il oublie chemin faisant ce qu'il veut dire. Il interrompt une histoire pour en commencer une autre. Il va à hue et à dia, selon sa disposition et l'occasion ; il conte le Meunier, son Fils et VA ne, le Loup et le Renard, des apologues, des exemples. 11 aime les jeux de mots. Il n'est pas opposé au calembour. Il a beaucoup de talent. Il s'entend à contrefaire les animaux. Il sait faire la mouche qui fait w.s, us, us, et il sait faire la grenouille: «Sais-tu comment fait la grenouille? La grenouille fait qua, rjua, çitaK » Il est copieux en gestes, en mimiques et en grimaces.
(( Dés que tu entends un de ceux-là qui parlent mal du monde, bouche-toi le nez, fais comme ça et dis : oh ! il pue^ ! » Ou bien : « As-tu vu quand un est en colère avec un autre? Sais-tu comment il le montre? Il le montre avec le groin, comme ça, vois-tu. » Ou bien : « As-tu jamais ouï dire comment se lient le petit dans le ventre de sa mère? Il se tient comme ça et il se retourne comme ça-^ » Ou bien : u A soixante ans, l'homme commence à devenir tout petit et replié; il commence à avoir les yeux éraillés; il va le chef courbé vers la terre; il devient sourd; il ne voit plus bien la lumière; il devient édenlé; il arrive à septante
1. « Sai corne fa la ranocchia ? La ranochia fa : qua, qua, qua. »
2. « Quando voi udite niuno che dica maie di persone, subito vi turate il naso e dite : 0 elli ci pute. » (1, p. 154.)
3. « liai tu veduto quando uno è turljato con un altro? Sai corne «lli se li dimostra ? Elli se li dimostra col grugho, vedi, cosi. » (1, p. 350.)
« liai tu niai inteso corne sta il fanciullo nel ventre délia madré? Elli sta cosi, e volge cosi. » (11, p. 426.)
194 LE QUATTROCEINTO
OU à huitanle ; et il commence à trembler, et à branler le chef, et il fait ainsi. »
Il emploie le langage que chacun emploie, les termes qu'on connaît, les similitudes qu'on pratique. Il compare la volonté humaine à une casserole qu'il faut couvrir « pour que n'y entre point la mouche du péché. » Il compare la pénitence à une lime qui fourbit l'âme comme la lime fourbit une épée ou une vieille croix. 11 connaît les manières, les procédés, les habitudes, les endroits, les gens te et les enfants, les arbres, les bêles, les oiseaux et toutes choses » qu'il aime en bon disciple de saint François, pour l'amour de Dieu, parce qu'elles sont de Dieu. Il connaît comment on fabrique une cuirasse, comment on sèvre un enfant, comment on fauche, comment on entoure un poirier d'épines contre les gamins, comment, au temps du blé ou du raisin, on construit un épouvantait : « Sur le champ de blé, on prend un sac et on le remplit de paille pour que n'y aillent pas les corneilles; et sur ce sac, en met une courge qui semble la tète d'un homme, et on lui fait des bras, et on lui met une arbalète dans les mains tendues qu'elle parait vouloir tirer sur les corneilles; alors les corneilles, se croyant déjà mortes, se tiennent en garde et à l'écart, puis elles s'approchent, puis elles se sauventau moindre bruit, jus(ju'à ce que, enhardies et accoutumées, elles se perchent sur l'arbalète et p... sur la courge ^ » On sent l'homme qui a de l'expérience, des notions, qui s'est môle aux alfaires. Cependant, de temps à autre, l'horloge sonne ; alors Fra Bernardino s'arrête pendant qu'elle bat ses coups ; ou bien la pluie tombe, et le prêche est renvoyé à la fois suivante ; ou bien un chien
1. « In Hnl campo dcl grano, elli pigliano uno saco c ciupicitlo di paj,'liii perché non vi vadano le coriKiccliie. E su questo siico si pttne iinri zuiuNi, clic paid la tt-sla iliin iioiiid. <; fasscii lo hraccia o pon^çolij uno balcHlro in niano, l<'S(i clii' par che vit^li baleslrare a le corna- 1 chif... F. non ha ()aura ili iiiilla; o cosi ussicurata, gli va in su! cupo e^ pisciali in capo. » (II, p. 2'J6.)
arrive et dérange les gens, et il le fait chasser. Une femme appuyée contre une autre s'est endormie, il la réveille. Il n'a pas peur d'interpeller celui-ci, celle-là, les uns et les autres. « Ah ! je vois une femme qui, si elle regardait vers moi, ne regarderait pas où elle regarde : attention, que diable^ ! » Ou bien : « Ohé! de la fontaine, vous qui faites le marché, allez le faire ailleurs ! Est-ce que vous ne m'entendez pas, vous, de la fontaine 2! » Et encore : « 0 femmes, quelle vergogne que le matin, quand je dis la messe, vous faites un bruit tel que je crois entendre un tas d'oies tant vous criez! Une dit : Giovanna l L'autre appelle: Caterina ! L'autre : Francesca ! Oh! la belle dévotion que vous avez à entendre la messe ! Quant à moi, ça me semble un charivari sans aucune dévotion et révérence^! » Quelquefois on lui répond : « Femme, va vite, va chercher ton mari... va l'appeler, te dis-je ! — Mais, je l'ai appelé ! — Je te dis, va, appelle-le. — Et si je perds ma place? — Non, tu ne la perdras pas. Va. Et puis, il y a assez de place. — Mais, je ne pourrai jamais sortir... — Je te dis : va et appelle-le... — Ah ! enfin ^! » Avec un pareil homme, il n'y a pas moyen de s'ennuyer. Il vous prend, vous oblige, tant il est séduisant, sympathique, affectueux, dévotieux. Il faut l'entendre quand il dit les béatitudes célestes, quand il dit les ravissements du paradis, quand il dit les séries d'anges, et Marie qu'il aimait comme sa dame
1. « Dah ! io ci veggo una donna, che se ella guardasse a me non guarderebbe dove ellaguarda; attend! a me, dico ! » (II, p. 49.)
2.« 0 dalla fonte, che state a far il mercato, andateio a fare allrove ! Non odite, o voi délia fonte ! » (II, p. 270.)
3. « 0 donne, o che vergogna è egli la vostra, che la mattina, nientre che io dico la messa, voi fate unromore taie, che bene mi pare udire uno monte d'oche, tanto gridate ! L'unadice: Giovanna! L'altrachiama : Caterina! L'altra : Francesca ! Oh ! la bella divozione che voi avete a udire la messa! Quanto ch'è a me, mi pare una confusione senza niuna divozione e riverenza. » (11, p. 49.)
4. « Donna, va'tosto, va'e chiama il tuo marito. — Va' a chiamarlo, dico. — Oli, io, l'ho chiamato ! — Io ti dico: va', chiamalo — 0 s'io perdessi il lato y — Nol perdarai, no. E' c'è lato assai. — Oh! io non potrei iiscir fuore ! — Io ti dico : va' chiamalo : bene hai fatto. » (II, p. 240.)
106 LE (jUATTROCENTO
et qu'adolescent il avait ds'jà choisie pour épouse, et l'rançois qu'il servait comme personne, et comment rVançois bouclait sa cape avec un brin de genêt, et comment il était semblable h la laine : « La laine veut avoir trois choses : d'abord elle veut être blanche, ensuite elle veutêtre souple, enfin elle veut être pure ; ces I rois choses nous les remarquons chez François ^ » La foi coule de son âme affable et souriante, comme d'une écluse ouverte. « Comme au temps du printemps, ditil, la terre est enveloppée de fleurs et de choses odorantes, ainsi dans tous les temps, Marie est enveloppée d'anges, d'apôtres, de martyrs, de confesseurs; tous se tiennent autour d'elle, lui donnant des chants et des l)arfums très suaves... Et tu la verras monter dans sa gloire, et elle est conviée par tous les esprits bienheureux avec tant de jubilation, des chants si doux, une fiHe si grande que rien que d'y penser, c'est déjà une allégresse... Tous les anges l'environnent, tous les .^ archanges, tous les trônes, toutes les dominations, toutes les vertus, toutes les puissances, tous les princes, tous les chérubins, tous les séraphins, tous les apôtres, tous les patriarches, prophètes, vierges, martyrs, tous ientourejit, jubilant, dansant, lui faisant cercle-. » Son cœur est débordant de pitié, de tendresse, d'une sympathie universelle et pressante : «Ah! mes frères et mes pères, aimez-vous ensemble; ah! aimez-vous et rembrassez-vous ensemble ; et si une chose a été mal faite dans le passé, pour l'amour de Dieu pardonnez les injures; n'ayez plus de haine entre vous, afin que vous ne soyez pas haïs par Dieu ; aimez-vous ensemble, et montrez-vous-le l'un l'autre avec les mots, avec le cœur, avec les actes, comme Christ le montra à qui l'avait offensé^.» «0 ma cité de Sienne, dit-il, ô
i. « Lfi Innn vuol aver tre cose, primn vuole esser bianca, secondo vuole CHsen- riiorbida, e terzo viiolt* essere pura : questc Irc cose possianio denolure in Francesco. » (111, p. i'6\.j