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CHAPITRE III

1. Tempérament artiste du peuple italien. — Développement de ses facultés visuelles. — 11 pense par imafjes. — Son langage naturel est l'allégorie. — Le luxe, la loi et les fêles sont des plaisirs des yeux.

— La vie pittoresque. — Attention du peuple pour les formes colorées.

— Ses qualités picturales.— Son souci de la beauté. —Ses véritables interprètes sont les maitres-imagiers.

il. Les artisans quattrocentistes. — Leur condition populaire. — Leur origine. — Leur éducation empirique. — Leurs Besognes et leurs préoccupations techniques. — Leur paie. — Leurs prétentions à être bien nourris. — Leur fantaisie et insouciance des réalités de la vie.— Leur vie à laboutique. — Leur belle humeur. — Leur pauvreté.

m. L'œuvre des artisans quattrocentistes.— La langue decette œuvre est le vulgaire. — Gomment elle s'inspire de l'antiquité. — Comment elle copie la nature. — Son réalisme et ses histoires. — Sujet et style de ces histoires. — Leurs épisodes, leurs anecdotes et leurs iacéties. — Leur dévotion. — Leur souche populaire et leur corrélation avec la littérature populaire. — L'art, témoignage du peuple.

— L'art, propriété du peuple. — Intérêt passionné du peuple pour les arts ou dessin. — Le peuple, client des artisans.

Car le peuple est artiste, si Ton attribue a ce mot artiste l'acception un peu spéciale, qui prosuppose le sens et le goût des formes colore'es et l'intelligence du monde extérieur.

Pour qu'il comprenne, il faut, il a toujours fallu, qu'il voie. Chez lui, ce qui vit, ce sont les yeux, et ce sont ses yeux qu'il s'agit d'atteindre, pour atteindre son esprit, tellement que les Républiques et l'Eglise lui parlent autant par tableaux que par ordonnances, encycliques ou sermons'. Il ne pense point par idées, il

1. Bologne peint contre les murs de son hôtel de ville les supplices qu'elle intlige. En 1288, Florence ordonne que le podestat fasse peindre le failli contre le mur do sou palais dans le mois qui suit sa condamnation. il<i (jiiod videri jjossi/ pulam et juibbllcf. Vu l't78, après la conjuration des Pazzi, on ne se coulentc pas de pendre les traîtres, on les

pense par images, ou, du moins, il ne pense pas, il imagine. Pour lui, l'idée nue, sèche, abstraite, rc^duite à la pauvreté de signes et de formules, ne veut rien dire, reste muette, tant qu'elle n'a pas été traduite et réalisée en quelque œuvre de beauté. Sa langue naturelle n'est point, comme ailleurs, le symbole qui découvre sous l'enveloppe matérielle le contenu idéal, mais l'allégorie qui habille d'une forme concrète l'abstraction. La mort lui représente un crâne, un squelette, le cadavre fétide et marbré, qui pourrit dans le cercueil. Dieu le père est un noble vieillard à barbe blanche. L'Esprit-Saint est une colombe.

Son âme plastique a besoin de matérialiser tout ce qui l'effleure, et se répand comme elle se satisfait, au dehors. Le luxe est un luxe d'apparat : celui de l'habit, de l'équipage, de la façade du palais. La foi est l'adoration apportée à des êtres circonscrits, réels, évidents, qu'on voit, qu'on reconnaît, qu'on baise, d'essence divine, puisqu'ils sont de beauté divine. Les fêtes qu'on donne au peuple ou qu'il se donne sont des plaisirs des yeux. Observons ces cavalcades, ces mascarades, ces parades, ces entrées triomphales, ces étalages pompeux et éloquents, qui déploient, au sourire du ciel et de la lumière, la magnilicence de formes, de coiUeurs et de groupes animés; qui déroulent les chants de triomphe sous les arcs de triomphe, exultent en apparitions splendides de costumes, de figures, de personnages, d'animaux, de drapeaux, d'armes, de bijoux, et sur des jonchées de fleurs, entre des statues gigantesques, parmi l'éclat des brocarts, des damas et des élofles accrochées aux murailles, développent au soleil les scènes de l'histoire sacrée ou de l'histoire profane : on dirait de vastes fresques ambulantes. Et les rappresentazioni sacre, coupées d'intermèdes, man-

peint. El Andréa del Casln^no, chargé de cet ouvrage, s'en acquitte si incrvnilleusemcnt bien qu'on l'appelle Andréa des Pendus, Andréa de>/l' hnpicculi.

gées (le didascalies, se transforment insensiblement en tableaux vivants^.

Le peuple vit au milieu d'images ; images vraies et images peintes; images contre les murs des églises; images contre les murs des hôtels de ville ; imagescontre les murs des palais, des remparts, des cimetières. Paradis, supplices, jugements derniers, triomphes de la mort et chars do la mort; figurations profanes et représentations sacrées ; joutes, luttes, tournois, bals et banquets en plein air; cérémonies, cortèges, processions ; etlavie quotidienne, elle-môme, avec la variété de ses toilettes, l'élégance de ses parures, le bariolage éclatant de ses habits, que Leone-BattistaAlberti appelle « des peintures faites à l'aiguille », est, à elle seule, un spectacle. Le peuple se plaît à regarder. Une de ses distractions favorites est de se mettre à la fenêtre ou de s'arrêter dans la rue pour regarder.

Naturellement, spontanément, il sait voir. Il est peintre. 11 peint comme l'oiseau chante; tous les poètes, qui, depuis Dante, exprimèrent le génie de sa race, sont de merveilleux voyants; de ses lèvres ouvertes, il jaillit avec les mots autant d'expressions pittoresques, d'images colorées, de comparaisons plastiques, de similitudes faisant tableau -. Et que si, au moment qui nous occupe, dans leur latin amorphe, les humanistes ont galvaudé à plaisir ces précieuses qualités nationales de couleur et de vie, le peuple les a gardées. 11 suffit de parcourir ses humbles écritures, semées de silhouettes, de profils, de portraits, de descriptions minutieuses et menues, pour s'en convaincre.

1. il faut savoir dans quels détails entrent ces didascalies qui règlent la minutie des intermèdes: « P'ate uscire un uomo con vesta insino a' piedi di tela rozza, con maschera comoda, e barba o bianca o mischiata, e Iji capo un cappel bianco coperto di ellera ,o rnortella senza flori, e la vesta da mezzo in su sia con monli di cotone, cioè bambagia in due tila, et da mezzo in giù pulito; abbia questo mcdesimo un cinto pur déliera e un bastone in niano senza altro, e scalzo... » (R. S. III, 27u.) Aussi bien au siècle suivant, la rappresenluzio ne sacra échoue dans l'opéra, et le genre meurt.

2. C'est ce qui donne encore aujourd'hui un charme si puissant à son langage.

Pour lui, l'univers extérieur existe. 11 s'arrête de lui-même à des détails et des puérilités qui sentent Tatelier, qui témoignent d'une attention et d'une diligence professionnelles et qui échappent à celui qui vit dans l'intérieur de sa maison ou de son idée. La nuance des cheveux d'une fille, le coloris de son visage, le contour de ses joues, le profil de sa gorge, la forme de ses mains et de ses doigts, moins encore, la convexité et l'éclat de ses ongles, sont pour lui de grosses affaires '. Les capes de soie, les manteaux de damas cramoisi brochés d'or, les chausses mi-partie rouge, mi-partie couleur fleur de pêcher, les chapeaux de castor gris, les capuces violets, les cottes bleues, vertes, écarlates, le divertissent et l'intéressent au premier chef 2. Il est sensible au guillochage d'un bouton doré « si finement travaillé qu'on l'aurait dit en fil » ; à la broderie d'une manche « représentant un bras sorti d'un petit nuage, et il jetait des fleurs dessus la manche, et ainsi des fleurs étaient semées avec des petits rameaux de perles

1. Lucreza Tornabuoni ne prend garde qu'à celles-là dans le portrait

au'elle trace à son mari, Pierre de Médicis, de leur bru future, Clarice rsini, qui épousera Laurent le Magnifique. « È di recipiente grandezza, e ha si uoice maniera, non pero si gentile conie le nostre, ma è di gran modestia. e da ridulla presto a' nostri costumi. Il capo non lia biondo,

Eercliè non se n'hadi qua; pendono i suoicapegli in rosso,e n'haassai. ,a faccia del vise pende un po' tondetta, ma non mi dispiace. La gola è isvelta confaciantemente, ma mi pare un po'sotiietta. Il petto non potemmo vedere, perché usano ire tulte turatc, ma mostra di buona qualità. La mano ha lunga e isvelta. E tutto raccolto, giudicliiamo la fanciulla assai piii che communale. » Tre lellere di. Liicrezia Tornabuoni, pub. par Guasti, Florence, iS.'i'J. = Cf. les portraits de fiancées possibles qu Alessandra Macinghi envoie de Florence à son fils Filippo. (Lellere di una f/enlildonna /îorenlina, Florence, 1877, p. 450, 459, 464, etc.) r= Le marchand Giovanni Morelli de P'iorence, fait le portrait suivant d'une sœur qu'il a perdue : « Questa fu di grandezza comune, di beilissimo peio, bianca e bionda. molto bene futla délia persona, e tanto gentile che cascava di vezzi, c fra l'allro adornezze di siioi membri, ella aveva le mani come d'avorio, tanto bene fatte, che pareano dipinlc per le mani di Giotto ; elt'erano distese e morbide di carne, le dite lunghe e tonde come candele, l'unghia d'esse lunghc e bene colme. veniiiglie c chiare; e con quelle bellezze rispondeano le virtù, perché di sua mano ella sapea fare cio ch'ella voleva. » (La cronicu (Il (j. Morelli, Florence, 1718, p 246.)

2. I^eii Diarii sont remplis de détails de toilettes, de modes, d'ajiistomentx. Vespasiano, dans ses Vile, nous donne cunslamtiient la couleur et la forme des habits des personnages qu'il raconte.

sur la manche gauche' »; à la couleur d'une attache; à la frisure d'une plume; à la découpure d'une petite étoile, piquée contre la voûte de l'église ou nouée à la discipline dont se frappe la fille du Sforza. Et chez un ôtre, une chose ou un sentiment, ce qui le préoccupe, ce n'est pas sa vérité, son utilité, sa richesse, c'est sa hcauté. La beauté constitue son critère suprême. Bello, f)f'//issimo, ces mots reviennent constamment dans sa bouche. Un animal est beau. Un vieillard est beau. Un canon est beau. Une locution, une farce, une fraude sont belles. Pour la beauté, le paysan enguirlande la nuque puissante de ses bœufs blancs de franges de laine rouge et pour la beauté il place une tomate audessus d'un sac de blé.

Aussi bien l'expression supérieure d'un peuple ainsi conformé ne sera pas la poésie, mais la peinture; et il trouvera ses interprètes véritables, les plus directs, les plus hauts et les plus grands, non chez les chante-histoires, mais chez les maîtres -imagiers.

Et de fait, ces merveilleux artistes du Quattrocento, qui découvrirent la science de l'anatomie, les secrets du clair-obscur, les lois de la perspective aérienne, les lois de la perspective linéaire, qui eurent la grâce ingénue, la simplicité candide, l'émotion fervente, qui exprimèrent une des formes de beauté la plus vivante et la plus charmante qui soit au monde, sortent du

1. Ce détail est emprunté au Diario du vinalliere Bartoloiumeo del Corazza: « E tutti i giovani délia brij^ata che furno li si vestirono d'una divisa, cioè di panno di colore di (iore di pesco, vestiti pocho di sotto af^inocchio; con maniche a gozzi; la manica manca ricamata di perle ; cioè un braccio chusciva d'una nuvoletta ; e gittava liori su pella manica e cosi erano seminati fiori, con ramoscelli di perle su per la manica manca; le caize del medesiino panno, salvo che la manca era mezza rozza, drentovi recamato un ramo di fiori di perle. » Le Diario de Corazza est tout fait de descriptions de cet ordre. (Voir Archiv. slor. ilal, Florence, 1804, p. 233.)

peuple, appartiennent au peuple, s'adressent au peuple.

Peuple par leur origine, par leur condition, par leur éducation, par leur humeur, par leur paie, ils ont tout du peuple. Pauvres petits artisans à mains calleuses et à âme fraîche, accomplissant des chefs-d'œuvre sans le savoir!

Ils sont les fils de simples gens sans fortune et sans prétention, de paysans, de manœuvres, d'équarrisseurs de pierre, Paolo Uccello d'un barbier, Filippo Lippi d'un boucher, les PoUajuolo d'un marchand de poules. Ils savent au plus juste lire, écrire et compter; leur écriture, dont nous avons gardé de précieux échantillons, est celle d'ouvriers qui froncent le sourcil en prenant la plume '. Au sortir de l'école, où ils sont restés jusqu'à sept ans, huit ans, neuf ans au plus tard-, on leur a fait un petit trousseau, on les a pris par la main et on les a conduits dans la boutique d'un maestro, qui leur enseigne VatHe et qui leur sert à la fois de patron, de maître et de père spirituel. Ils font les commissions, balaient par terre, allument le feu, poussent le soufflet, dégrossissent la pierre, gâchent le mortier, posentles premières teintes, expédient les, petits ornements; en s'aidant, ils apprennent : l'ouvrage montre. Pendant un an, ils ont d'abord étudié « à bien user le dessin sur tablettes'^ » ; pendant six ans, ils ont ensuite étudié à trier les couleurs et les gypses, à cuire les colles, à pétrir les pâtes, à se rendre experts dans la préparation des panneaux, les rehausser, les polir, mettre l'or et

1. Milanesi et Pini, La scritlwa di arlisli italiani riprodolla con la foloorafia e corredala d'illustrazioni. Sec. XIV-XVII, Florence, 1813, 3 vol.

2. Hercule de Ferrare se met au métier à dix-huit ans, ce qui, selon Vnsari, est trop tard.

3. « l'riiiia stiidiare un anno a usare il discfrno délia tavolella ; poi «tare con maestro a bottcf^a; ot stare e inconiminciare a Iriarc de' colori ; e impnrare a cuocere dcllc c<dle, e triarc de'pcssi; e pi(,'li«re la pralica dellingcssare le ancone, e rilevarie e raderle; meltere d'oro : granare hcne; per tempo di sei aiini. E poi imi)raticare a colurire, ad ornarc di mordenti, fare drappi d'oro. usaro di lavorare di iimro. per altri Hci anni, Heinpro dise^iiaiido, non ahhandonando mai, ne in di di fesla, né in di di lavorare. »(// libro dell'arte di Cennino Cennini, Florence, 18S9, p. 68.)

bien faire le greno ; ils ont enfin employé six autres années, — et cela en dessinant toujours et en n'abandonnant jamais le travail, ni jour ouvrable, ni jour férié, — à connaître la couleur, à orner de mordants, à faire les draperies d'or, à travailler sur mur. Et l'enseignement qu'ils ont reçu est tout professionnel; au lieu de théories, on leur fournit des recettes, et au lieu de les endoctriner, on leur montre.

On leur montre à teindre et brunir une feuille de chevreau, à distinguer le rouge minium du rouge cinabre, à faire de la colle de fromage, de l'huile bonne et parfaite cuite au soleil, des pinceaux de soies ou de vair qui ne se gercent point; on leur montre comment on découpe les étoiles, et comment il ne faut employer que de l'or fin et des couleurs de premier choix ; et on leur montre comment on colorie un visage de vieux, ou un habit vert changeant, ou un manteau azur de la Madone, ou un homme mort, ou une eau ou fleuve avec ou sans poissons, sur mur ou sur bois^. D'apprentis, discepoli^ ils deviennent compagnons, ragazzi;de compagnons, ils deviennent maîtres, maestri ; ils resteront toute leur vie artisans. En italien, arte signifie métier; et leur nom d'artiste vaut tout justement celui d'un artista di seta ou d'un artista di Calimala.

Sans orgueil ni préjugé, ne travaillant pas pour la gloire, mais travaillant pour vivre, ils n'éprouvent aucune honte à accepter la besogne la plus infime. Les orfèvres et sculpteurs les plus illustres font des cimiers de casque, des cloches, des boutons, des boules de laitonpourles lits, des chandeliers, des larges, des pierres d'autel, des cheminées, des éviers, des margelles de fontaine, des degrés d'escalier, deschapitaux de colonne, des reliquaires pour les images saintes'-'. Les peintres colorient des coffres, des étendards de confréries, des

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