VA8AR1, III, p. 3«:t
2. Léonard de Vinci, lui-même poète et écrivain, ne se compte pas parmi les lettrés. Il raille les humanistes qui s'en vont : s(/on/i(iti e pomposi, veslili e oriiati, non délie loro, ma délie nUriii falic/ie, el (|ui ne sont pas inventeurs, mu Irombelli e lecilalori délie (illnii opère. Lui ne sait pas écrire. « Si> beno clie per non essere io Icttcrato. die alcuno [trcsunluoso gii parrà raf^ionevolmcntc polcrmi Itiasicnarc, coirallcgarc io essere omo sanza letterc. Gcntc stolta ! ♦ Kl encore: « Uiranno, clie per non avère ii» leltero. non potere hen dire (|uello di che voj^li.» traltare. » Léonard ndhcil p.is à l'autorité, mais À l'expérience. In quitle fn niiieslrti di clii hen srrixse. (Iamswwu) oa Vi.nci, Fiiiinnienli lellei'ui'i e /tlonofici, pub. par L. Solmi, Klorcnce, IS!i'.i.-
(I'('pis, récurouil, la caille. Donalollo prend bien à iEnfant à raie le redressement de telle honcle de clievenx; au surplus, il copie tellement quellement la laideur charmante des gamins de Florence. Masolino, iMasaccio, Paolo IJccello, Andréa del Castagno n'ont eni|)runt<' à ranti(|uilc que les architectures qu'on voit dans hnirs fresques. Les Délia Robbia ne lui ont rien emprimte du tout.
Se laissant aller à leur fantaisie et n'obéissant qu'à 1 Mir humeur, ils peignent ce qu'ils voient, ce qu'ils ont toujours vu, ce qui les entoure et constitue l'horizon domestique et familier de leur pays, d'où ils ne sont guères sortis ^ Attentif et copieux, ils peignent neuves, ponts, rochers, herbes, fruits, roules, champs, cil('s et autres choses inlinies ; et, pour obéir à Leone- Ballista Alberti, ils accumulent à plaisir les figures dans f'urs fresques, y introduisant « des vieux, des jeunes, des enfants, des femmes, des filles, des mioches, des poulets, des caniches, des petits oiseaux, des chevaux, des brebis, des édifices, des provinces^ », car, « en peinture, l'abondance et variété plait ». Ils peignent directement, lidèlement, avec le plus d'exactitude qu'ils peuvent, avec les couleurs les plus fines (ju'ils possèdent, s'appliquant à livrer du joli ouvrage. Leur maître est la nature, et ils s'elforcent « d'être les imitateurs de toutes les minuties que la nature sait faire », et, à l'exemple de Baldovinetti, ils observent de colorer « d'une couleur l'endroit des feuilles et d'une autre couleur le revers, comme fait la nature, ni plus, ni moins -^ ». « Prends garde, disait Gennino Cennini, que
L Leur ignorance est touchante. C'est ainsi que Paolo Uccelio voulant représenter sur la voûte des Peruzzi un laméléon, comme habitant de lair « dont il vit et dont il prend la couleur >, n'ayant jamais vu de caméléon, peint un chameau ouvrant la bouche et engloutissant de l'air. (Vasaiu, 11, p. 21.".)
2. «... Sieno permisti vecchi, giovani, fanciulle, donne, fanciuUini, po[li,catellini. uccellini. cavalli, pécore, edifici, province, e tutte simili cose. s> (Lkonk-I{.\ttist.\ Ai-hkhti, Délia piltura, Op. vol., IV, p. .-iS.)
3. « ... Fecc d'un colore verde il ritto délie foglie, e d'un altro il rovescio, corne fa la natura, ne più, né meno. » (Vas.\hi," H, p. 396.)
le guide le plus parfait et meilleur timon que lu puisses avoir, c'est la porte triomphale de portraicturer d'après nature. Et la nature dépasse tous les autres exemples, et fie-toi toujours à la nature d'un cœur hardi, et spécialement lorsque tu commences à avoir quelque sentiment du dessin. Et continuant, ne manque pas de dessiner chaque jour quelque chose d'après nature, car si peu que ce soit, ce sera déjà beaucoup, et tu en retireras un bon fruit '. » Ce conseil, qui date de la fin du siècle précédent, vaut encore, et le chevalier Bernin n'est pas venu, qui devait assurer que c'est perdre les jeunes hommes que de les faire peindre d'après nature, « laquelle est presque toujours faible et mesquine ^ ».
Les histoires qu'ils content ne sont plus scolastiques et ne sont pas encore spéciales; ce sont les histoires communes, les histoires anciennes que le monde sait par cœur, celles de la Bible, celles de la Légende dorée, celles des saints patronymiques et locaux, rarement celles, d'ailleurs toutes populaires, des Gesta Romanorum. Masaccio conte, à l'église du Carminé de Florence, y Histoire de saint Pierre; Benozzo Gozzoli conte, au Palais des Médicis de Via Larga, l'Histoire des rois mages; Domenico Ghirlandajo conte à l'église de Sainte-Marie-Nouvelle les Histoii^es de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste. A Prato, à Pise, à Arezzo, à San-Gemignano, à Rome, nous trouvons les histoires de saint Etienne, du Deutéronome, de la Sainte-Croix, de Santa-Fina, de San-Bernardino, dites par Filippo Lippi, Benozzo Gozzoli, Piero délia Francesca, Domenico Ghirlandajo, le Piuturicchio. Dans les récits courants et quasiment consacrés depuis (îiotto, de la Créa-
1, « Attendi che la più perfelta guida che possi avère e mifçliore tiinone, si 6 la trionTal porta dcl ritrarrc di nalurale. E questo iivanza tuUi gii altri essenipi; e sotto questo con ardito cuore sempre ti (ida, e spczialiiiente conic incoiiiinci ad avère qiiaicho scntimcnlo riel disegnarc. Continuando ogni di non inaiiclii disegnarc qualche cosa, ctiè non sarà si poco che non sia assai ; c faratti ecreilente pro. » (Cbnnino Cenni.m, p. 17.';
1. M. de <;hanl(;l()ii, Journal de voynfjf: du cavalier licrnin en France (Gazette des Beaux-Arts, XXI, 38:<).
tion, du Déluge, de la Nativité, de l'Adoration, de la Passion, ils introduisent leurs costumes, leurs ustensiles, leurs paysages. On y voit des rabots, des sabliers, des coffres peints, des chaudrons, des gourdes, des brocs, des bâts de mulets, des fiaschi, des coussins h. taie brodée. « Si tu étais en mer, demandait jadis Sacchetti, qu'aimerais-tu mieux avoir sur toi, l'Evangile de saint Marc ou une ceinture de vessies? Tous s'accordèrent qu'ils préféreraient plutôt la vessie. » Dans le déluge, que Paolo Uccello peint à Sainte-Marie- Nouvelle, on voit la vessie. On y voit les usages en cours, les habitudes familières, les scènes de mœurs et les groupes de la vie quotidienne; et on y voit la foule de marchands cossus, de bourgeois notables, de demoiselles huppées, de paysans, de condottières, de gueux, de nourrices, de princes qui peuplent la rue, la campagne, le palais. Pour composer une Nativité^ sans tant d'embarras ni d'affaires, ils prennent leur enfant, le déshabillent, le couchent sur une belle étoffe et le copient; ce sera l'Enfant Jésus; et la Vierge Marie sera leur femme ou leur bonne amie dans ses habits des dimanches, avec le voile ou la cornette, et sa robe bleue, sa robe rouge, sa robe verte, échancrée sur le devant et bordée d'une ruche. Pour peindre une dame, ils observent la bourgeoise élégante, qui, accompagnée de ses femmes, son mouchoir et son livre à la main, passe dans la rue en robe de brocart. Pour peindre un roi, ils observent le manteau, le surcot et la couronne, les éperons et le glaive de l'empereur de passage. Pour peindre un pays, qu'il soit l'Egypte, la Palestine ou la Grèce, ils peignent leur pays avec des tours et les drapeaux qui sont sur ces tours, avec des girouettes, avec des montagnes bleues, avec des fleuves, avec des arbres grêles, avec des petits ponts et des petits hommes, et des ânes minuscules qui vont par les chemins. Pinturicchio représente Ulysse en joli béret à rubans flottants. Bezozzo ligure Orphée en chausses, Hercule en
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chemise, Hélène en corset. Le Pérugin, ayant à représenter dans la salle du Cambio de sa ville natale, la Prudence, la Justice, la Tempérance, les illustre d'après la leçon de l'humaniste Maturanzio de personnages antiques. Sous la Prudence, il colloque Fabius, Socrate, Numa; sous la Justice, Camille, Léonidas, Coclès; soûs la Tempérance, Scipion, Périclès, Gincinnatus. Observons les ligures qu'une érudition imprévue dicta à la bonne volonté de l'artiste; à peine altérées, ce sont celles que le Pérugin a recueillies dans la vie contemporaine et qu'ailleurs il a placées dans ses tableaux d'église, les vieillards qu'il a vus entrer au conseil, les adolescents qu'il a vus joîiler sur la place.
Comme leur littérature est de la rue, l'esprit de ces gens est l'esprit de la rue. Ils en gardent la bonhomie souriante, la badauderie amusée, la verve crue et jaillissante, le réalisme étroit et brutal. Us racontent des saillies, se divertissent à des facéties et à des bons mots, tellement que, dans le sujet le plus grave, le plus digne, ils ne peuvent se retenir de céder à leur besoin naturel de rire et de folâtrer ; ils abondent en historiettes, se répandent en anecdotes, déversent leur humeur robuste en épisodes accessoires, plaisants, touchants et inutiles. Les enfants Jésus roses et blonds dont ils ont inondé l'Italie, pour divins qu'ils soient, font des pieds de ne/, jouent de petites musiques avec leurs doigts et leurs lèvres, frottent leurs pieds candides contre les longues barbes soyeuses des rois mages'; Benozzo Gozzoli, représentant les femmes épouvantées qui s'enfuient devant la nudité de Noë, en imagine une qui se couvre le visage de ses mains, mais regarde entre ses doigts écartés'-'; un élève des Pollajuolo montre Tobie et Haj)lia('l en marche; ils s'avancent joyeusement dans la lumière et dans la foi; sauf quel»'
1. V. Filippo Lipi)i, Gerililo du Fabriano, Lorenzo di Credi, c:c. •i. An Caiiipu Siinlu du i'isc.
LK PKL'PLK. SON SENTIMENT ARTISTKjl !•: 239
caniche brun do Tcbic, ennuyé d'unsi lon^^ voyage, ne peut pas les suivre et se traîne parmi les cailloux'; et c'est dans les coins, à propos de tout et à propos de rien, des servantes, des paysannes, des profils de commères ex[)erles en couches, des enfants qui se poussent, des chiens qui aboient, des chats qui courent après des peh^les de lil. Ils sont copieux, abandonnés, spontanés et faciles. Us disent loul. Ils prennent garde à tout. Ils ignorent le sentiment du relatif, et leur intérêt méconnaît la perspective. Ce sont des gens pointilleux, minutieux, attachés à des vétilles, ressemblant à ce Lapo Mazzei de Florence, à qui son ami Dalini reprochait de s'inquiéter jusqu'à la boucle du soulier de la fille servant l'esclave de la maison. Une pierre, une pointe d'herbe, une bestiole, la broderie d'une manche, l'orfèvrerie d'un éperon, le grain d'un rosaire, la ganse d'un chapeau, ne sont point pour eux des quantités négligeables. Ils traitent ces détails avec autant d'application, de conscience et d'importance que le reste.
Et, comme ils ont la littérature et l'esprit de la rue, ils gardent l'âme de la rue. Ils sont tendres, naïfs et dévotieux ; aucune aventure n'a troublé leur foi candide, jolie et mesurée ; les mystères sacrés qu'ils racontent contre les murs de l'église au service de laquelle ils travaillent, les touchent encore de leur grâce. Qu'importe qu'ils aient tenté de rares excursions du coté de l'antiquité profane, puisqu'ils y conservent un clair esprit de sainteté? Leur talent ressemble à de la vertu. Leurs vierges comme leurs Vénus, leurs Grâces comme leurs Saintes femmes, leursangescomme leurs dieux, sont le produit d'un même évangélisme. Ici et là, môme émotion intérieure, môme sincérité adorable, môme ignorance ou négligence de l'ellet, même scrupule, même conscience, même adoration, et cette amitié des choses, celte sympathie avec le monde