A l'Académie des Beaux-Arls de Florence
créé, cette bienveillance de poverelli que le siècle éprouve encore pour la nature qui est l'œuvre de Dieu, de telle sorte qu'il y a plus de piété véritable dans une mythologie quattrocentiste que dans le tableau de religion d'un Vénitien ou d'un Bolonais.
C'est ainsi que leur œuvre, strictement populaire, au lieu d'être colloquée à côté des antiquités savantes, veut être comparée à l'art ingénu du popolino. Si l'on cherche dans les tirades latines contemporaines l'explication de ces fresques, on risquerait de ne point les entendre. Pour connaître leur inspiration, il faut se rappeler les pauvres choses du peuple, ses petites chansons d'amour ou de piété, ses laudes, ses prêches, ses storie, ses rappi'esentazioni , avec qui elles sont en accord et en sympathie, dont elles gardent l'accent, à qui elles servent d'images et dont elles demeurent la vivante illustration.
Aussi bien cet art du peuple nous dit le peuple autant que la littérature populaire, ses qualités et ses vertus, la somme de ses intérêts, toutes les faces de son esprit et toutes les nuances de son iTime. Il est sa manifestation la plus parfaite, celle où il a réalisé entièrement son génie et l'a dressé à la face de l'éternité. Mais il est plus encore ; il est sa propriété. Il lui appartient à un double titre, parce qu'il est de lui et parce qu'il est pour lui. Si, dans leur superbe, les humanistes dédaignent les histoires peintes en dialecte et ignorent le tendre ellort de beauté des faiseurs d'étendards et de grosseries, le peuple leur témoigne un intérêt passionné. Il va directement à ces pages claires et faciles, qui parlent sa langue, expriment son esprit, colorent les imaginations dont sa têle est remplie. H s'y reconnaît, s'y éduque, s'y amuse, s'y édilie et s'y instruit. Qu'importe qu'on ne lui ait pas appris à lire et qu'il n(^ possède pas de livres? II sait voir et on lui donne des images. Ces images lui tiennent lieu de livres. « Les figures représentées dans les églises,
\A: l'KLl'Li:. SON SENTIMENT AU TISTIOLK 2*1
dit Savonarole, sont les livres des enfanls et des femmes'. >. Elles mettent à sa portée et content dans son idiome les leçons ét<'rnelles de la Bible, les paraboles des Ev<angiles, les gestes de quelques héros de la chronique, de la légende ou de la foi ; elles signalent à son ])('ché les tortures de Tenter et les allres du jugement dernier; elles promettent à sa rectitude les joies du paradis. Pieusement, honnêtement, il s'agenouille devant elles, dit ses prières, égrène son chapelet, partage Fémotion tranquille qui a dicté ces narrations accessibles ; et, en outre, comme les bons peintres ont pris plaisir à les bien peindre, pareillement il prend plaisir à les bien regarder. Il rit aux saillies, s'intéresse aux anecdotes, apprécie le fini du travail, admire les qualités de la marchandise ; il reconnaît saint Christophe h sa grande taille, saint Roch à sa plaie et à son roquet, saint Laurent à son gril ; il saisit les ressemblances des portraits, les types de son entourage et de son cercle fixés sur la muraille; et, lorsque les jeunes gens voient passer une fille dans les rues, ils disent: « Voici Marie, voici Madeleine'-! » il est connaisseur et entendu; il critique et il loue; c'est à lui qiL'on s'adresse et c'est lui qui applaudit.
Comme Cimabue avait terminé sa Madone, ce fut, dit la légende, dans son quartier une telle joie, ime telle explosion d'enthousiasme et d'allégresse que le quartier de Cimabue en prit le nom de Borgo Alle- (jro ; deux siècles après, lorsque Ghirlandajo eut découvert ses fresques du Chœur de Sainte-Marie-Nouvelle, tout Florence éclate en bravos. Rien ne se mure, ne se colore, ne se sculpte, que le peuple ne s'y intéresse : une ville entière se passionne pour un projet de coupole
1. G. Gruyer. I.es illustrations de Jérôme Savonarole el les paroles (le Savonarole sur l'art, Paris, 1880.
2. <i E li giinani vanno poi dicendo a (|uesta donna ed a quell'altia .costei è la Maddalena. qnello è San Giovanni, ecco la Vcrgine ; perché voi dipingete le loro ligure nelle chiese, e qnesto è in gran dispregio délie cose divine. » (Savonahole, l'rediche sopra Amos e Zaccaria.)
OU pour un projet de façade. S'il ne s'inquiète guère de la publication d'un dialogue latin ou de l'entrée en fonctions d'un maître d'éloquence, il note le jour précis où l'on commence telle peinture et où telle peinture est finie, les huit mille huitante-quatre étoiles qu'on fixe à la voûte d'azur de l'église •, les ornements de mosaïque dont on revêt la paroi du Baptistère. Il sait les travaux en cours, les entreprises en exécution, les embellissements qu'on rêve, les palais dont on jette les fondements. Et un matin du mois d'août 1489, comme on jetait à Florence les fondements du palais Strozzi, le petit Tribaldo de' Rossi accourt, ouvre tout grands ses yeux, lance dans les tranchées un vieux sou à lys en souvenir, et, non satisfait, mande après son fils Guarnieri et sa fille Francesca. « Et la Tita notre servante, qui était venue à la boutique pour la viande, car c'était le jeudi, alla les chercher, et la Nannina, ma femme me les envoya tous les deux habillés ; et je les menai aux fondations susdites ; et je pris Guarnieri à mon cou ; et il regardait en bas ; et, comme il avait un bouquet de petites roses de Damas à la main, je le lui fis jeter dedans ; je lui dis : est-ce que tu t'en souviendras, toi? 11 dit : Oui. Ils étaient avec la Tita servante, et Guarnieri avait justement ce jour-là quatre ans et deux jours, et la Nannina lui avait fait depuis peu une petite veste neuve de taffetas changeant verte et jaune. Que ce soit toujours au nom de Dieu -'. »
1. « A coDsolazione di chi avesse caro di sapcrlo, e non d'altri, fo noto, conie nel Duomo e chiesa cattedrale di hiena, e per ornamento di cisa, cioè nelle voile, e an'hi, oitre agli azurri, c belli fiegi di variati colori, sono state messe nelle dette volte ottomiia oltâutaquattro stelle. » (Alleuhetti, Diario, p 857 )
2. « Chando per loro la Tita noslra serva cliera veniita a bottegha
fier la carne, che fii in (iiovedf niattina, e la Nannina inia donna nie i tnandù tutti 2 detti iigliuoli rivestili, c munali a detli fondanionti, e preui Guarnieri in collo, e guatava cholagiù, e un niazzo di roselline di aamascho cliaveva in niano veli fcce gittarc denlro, dissi : richorderatene, tu? Disse di si; insiuinc chola Tila serva nostra erano, e (Juarnieri aveva appiinlo dctto di anni 4 e 2 dl, e avcvali falto di pochi di la Nannina una ghabanella di taiïetà changiante vcrde e giala nuova. Sentpre sia al nome di Dio. j>
Les peintres, les orfèvres, les sculpteurs, les architectes sortis du peuple, restés du peuple, sont les génies du peuple, qui se les montre du doigt, et en tire gloire. Brunelleschi, — ou plutôt Pippo, comme on rappelait plus simplement, — figure dans les Reali di Francia de l'Ait issimo où on le voit bâtir sa coupole. « l^t j'oserais dire que le Seigneur d'en haut le créa seulement pour livrer cet ouvrage'. » Donatello est introduit dans la sacra rappresentazione de Nabtichodonosor^ appelé par le roi de Ninive qui a dépêché en sa boutique de Florence son propre sénéchal : « — Mon maître, je le fais assavoir que tu te présentes à notre roi! — Qu'est-ce que ça veut dire? Je n'ai pas une minute de repos. J'ai à livrer la chaire de Prato. — Et il le faut tout de suite! — Je ne veux pas m'y refuser, mais j'ai à faire la Dovizia du Marché qu'on doit poser sur la colonne, et pour le quart d'heure je ne peux pas prendre plus de travail'. » En 1458, l'épicier Luca Landucci énumére les hommes de Florence qui à son jugement, sont « nobles et excellents » ; nous n'y voyons pas Poggio qui était alors chancelier de la République, ni Landino nommé cette année même professeur au Studio, ni Ficin qui a déjà composé ses hisli lu lions platoniques, ni Argyropoulos qui brille dans toute sa gloire d'helléniste; mais Gosme de Médicis, l'archevêque Antonino, le prêcheur Lapacci, le
1. « C'have inodelli e ingegni tanto vari Ch'a pena contemplarli si potea,
E ardirô di dir che Dio di sopra
Soi lo créasse per fornir quelVopra. »
2. « Maestro mio, io ti fo a sapere Ciie al nostro re tu sia appresentato.
— Io fui niosso testé, che vuol e dire ? Io ho fornire il Pergamo di Prato.
— E' bisogna testé. — Non vo' disdire. E ho a fare la Dovizia di Mercato Laquai sulla colonna sha a porre
E ora più lavorio non posso torre. »
0. In Mercato Vecchio, sopra una colonna di granito, è di mano di Donato una Dovizia di maciguo forte, tutta isolata; tanto ben fatta, che dagli artofici e da tutti gli nomini intendenti è lodata sommaraente. » (Vasari, II, p. 400.)
24i LE QUATTROCENTO
chante-histoires Antonio di Gnido, et des peintres, et des sculpteurs. « Donatello, sculpteur, qui lit la sépulture de Messer Leonardo d'Arezzo à Santa-Croce; et Desiderio, sculpteur, qui fit la sépulture de Messer Carlo d'Arezzo, aussi à Santa-Croce ; ensuite apparut Rosellino, homme très petit, mais grand en sculpture, il fit celle sépulture du cardinal qui est à San-Miniato à main gauche; maîlre Andreino des Pendus, peintre; maître Domenico de Venise montait; maître Antonio et Piero, son frère, qui s'appelaient del Pollajuolo, orfèvres, sculpteurs et peintres; maître Mariano, qui enseignait l'arithmétique; Calandro, maître à enseigner l'arithmétique, et homme très bon et instruit, qui fut mon maître ^ » Pour Luca Landucci, comme d'ailleurs pour nous, Leonardo Bruni et Carlo Marsuppini ne sont connus que par leurs tombes 2.
Enfin et surtout le peuple est le client des artistes. Curieux de beauté, en voulant toujours et partout, à l'image dévote clouée contre son mur, au bénitier de faïence appendu au chevet de son lit, au couvercle de sa lampe, au panneau de son coffre, au manche de son couteau, il porte seshumbles ustensiles chez les humbles maestri. C'est pour un savetier que le Pérugin peint telle de ses madon(»s ; c'est pour les commères de la rue que le Ghirlandajo orne et décore des j)auiers; et c'est pour les confréries et corporations de bouchers,
i. «Donatello scultore, che fece la sepollura di messer Lionardo d'Arezzo in Santa Croce ; e Disidero iscultore che fece la sepollura di messer' Carlo dArezzo pure in Santa Croce. Di poi venne su cl liossellino, un uomo nifdto piccolino. ma grande in iscoltura ; fcco quella sepoltura dol Cardinalt; che è a SanMiniato, in (piella cappella a niano nianra .. ; maestro Andreino dcgllnpiccati, piltore ; maestro Douienicd ela Vinegia, pittore vcniva su; maestro Antonio c Piero suo frati'lln che si chiamava del Pollaiiiolo. orali, scultori e pittori ; maestro Mari.iiin ehc'nsegnava l'abaco ; Calandro maestro d'insegnare labaco e uouio molto buono e costumato, che fu mio maestro. » (La.ndlcci, Diario, p. 3.)
2. A peu près à la mrme époque où écrit Landucci, Fliivio Itiondo compose son lliiUn iUusIralu. Parmi les illustres KIorcntius, il compte tout d'abord (>>sme, connue Ltmducci, mais aussitôt après, Pallas Strozzi, Angiolo Acciajuoli, Anilrea Kincchi, Gianozzo Manelti, etc. (Opcru, p. 3o:'..)
do lisscraiids, do forgorons, do cardours do laine, que les uns ot les autres accomplissent leurs œuvres les meilleures.
Ainsi le peuple, avec ses imagos et ses chansons, les histoires qu'on lui conte, les rappresen/azioni qu'on lui joue, les proches qu'on lui fait, et tel que cet art, cette poésie, cette éloquence nous le montre ; laborieux, joyeux, pieux; d'une foi claire et mesurée ; d'un cœur fidèle et fleuri ; infiniment poète, essentiellement artiste; allant comme il peut à sa destinée ; existant quand même en dépit dos doctes; remplissant sa tâche de son mieux; mais seul, sans maître, sans idéal, séparé par un abîme de l'élite pensante de la nation.
Cependant, entre lui et cotte élite, il y avait les bourgeois.