ïutto soletto, smarrito e afilitto
i. « Clie (lebbo adunque fare? Damii al Irecenlo mila diaboii ? » {II)., p. 30.)
314 LE QDATTROCENTO
et les plus infortunés animaux, pour devoir être la proie des autres, et pour devoir beaucoup t'aimer, et être peu avec toi '. »
Fait de la sorte, misérable et par sa misère devenu de condition subalterne, lettré, mais sans exagération, lisant le latin et s'exorçant à la métrique latine, mais ignorant le grec, Luigi Pulci risquerait fort d'être méprisé et évincé du beau monde dont il est l'égal par le talent, s'il s'imaginait suivre ses traces et lutter de culture élégante avec lui. Alors, pour s'y tenir et s'y maintenir, il s'avise de prendre pour ainsi dire le contrepied de l'opinion courante.
Au lieu de perdre haleine à suivre ceux qui ont pénétré l'intimité sublime de Platon et d'Aristote, Pulci les gausse et prétend qu'ils a ont étudié dessus un gros melon ». On parle latin; Pulci parle argot. Politien écrit à Pic : Angeliis Politianus Pico Mirandulœ suo saliUem pliiriniam dicit ; Pulci écrit à Beiiedetto Dei : Al mio caro Benedetto Dei salamalec. On appelle Laurent le Magnifique, un Laurier, un Phénix, un lils d'Apollon ; Pulci lui dit : « Tu es le coco de notre roi% » Pulci se montre boufTon dans la mesure môme où les autres se montrent érudits; aussi gros qu'on est fin, aussi plaisant qu'on est grave; et comme il a reçu de la nature un esprit comique, plantureux, savoureux, riche d'une veine jaillissante et d'une verve colorée, il se sert de ce talent comme d'une ressource. Pauvre, il se rend impayable. Il excuse sa présence dans les compagnies savantes par des saillies, des facéties, des bons traits. Il noue « comme bouquets de
1. « lo nacqiii cotnc le Icprc e allri nniinali più sventurati, per dovcr «ssere preda agli altri, e per dovcrc moll(» aiiiarti, e poco essere teco. » {/6.. p. ;{5.)
Ailleurs, Pulci écrit à Laurent : « Tu se' un buon ^arzone et se' pure il niio Lauro, o vo^ii lu o no. Parc che sia Ira noi cicrta conrorniità che viene dalle slelle, et fa ch'io l'ami lanlo et cli'io mi conlidi ancora tu ami me mollo. » (/A., p. î)ti.}
2. « Se' in huon luo^o con noi di qua, c sopra lulto, il cucco dei •ignore He noulro. > {Ib., p. 88.)
LA REKAISSANCE A FLORENCE 315
cerises en mai* », des chapelets de sonnets drolatiques. Il se prend de gueule en vers avec le ctiapelain Matteo Franco et avec le chancelier Bartolommeo Scala, « aux belles révérences ». Il offre à Laurent de Médicis, contre son blé et son vin, des quolibets, des caricatures et des farces : u Si tu ne m'écris pas, lui dit-il, plus de vers, plus de cianghcrini^\ » Il rachète sa misère et sa douleur par des drôleries et des calembredaines. Il sait le mot cru qui repose, l'image truculente qui détend, la grosse obscénité qui ramène du ciel fatigant au ras de terre facile. Et à force de bonne humeur, de joyeusetés, d'inventions énormes à secouer la panse, il se fait bienvenir, rechercher, adorer d'une société qui, autrement, l'auraittenuà distance. Etc'est à ce gros fils, jovial et bouffon, amuseur de carrière et si triste de nature, qui a lu Virgile et fréquenté les Platoniciens, qui a célébré en octaves la Joute de 1468, d'où Laurent est sorti vainqueur, rivalisé avec Laurent d'inventions paysannes, composé toutes sortes de sonnets, de chapitres, de complaintes, à la fois peuple, bourgeois et lettré, que la vieille Luorezia Tornabuoni demanda un jour de lui rimer quelque histoire, comme son frère Luca avait rimé celle du Ciriffo Calvaneo. Pour complaire à la bonne patronne, mère de son « coco», Luigi Pulci, facile et jovial, ne s'avise pas d'aller chercher midi à quatorze heures; il descend simplement dans la rue, où il ramasse un vieux cantare^ le Cantare (fOrlando^ qu'il arrange à ses heures, sans se fatiguer outre mesure, surtout sans y changer grand chose; au bout de dix années, comme il a déjà aligné vingt-trois chants, il se repose; il se repose pendant douze années ; et, en 1482, d'un
1. « Se tu ci fossi, io farei mazzi di sonetti come di ciriege in questo calendimaggio. » (76., p. 25.)
2. « Se non lo fai, mai versi, mai più ciangherini, mai più saremo compagnuzzi. » (76., p. 30.)
3. Orlando, Die Vorlage zu Pulci's .Morgante, publié par F, Hubscher, Marburg, 1880.
seul coup, il ajoute cinq derniers chants tires d'un antre cantare de la rue, la Spagna in rima. C'est ainsi que le Morganlf, qui dura plus de vingt ans dans la fantaisie de son auteur, qui comprend vingt-huit chants et qui parut le 7 février 1483, est le résullat de deux caiilari mis bout à bout, le Cantare dOr/ando et le Cantare de la Spagna in ritna^.
Nous restons dans les histoires de ceux de Chiaramonte et de ceux de Maganza. dans les histoires de preux, de paladins, d'infidèles et de géants, dans les belles histoires chères au peuple.
Orlando, desservi par Gano auprès de Carlo Magno, s'exile et va courir la Paganie, où il accomplit une quantité de prouesses, dont la première est de délivrer l'abbé Chiaramonte de trois géants qui jetaient des pierres contre son couvent, d'en convertir un, nommé Morgante, de le prendre comme écuyerà son service et de lui donner ce bon conseil : « Morgante, quand tu peux aller sur la route plate, ne cherche jamais ni montée ni descente-. » Mais, tandis qu'Orlando va à sa destinée, son absence se fait cruellement sentir à Paris, et Rinaido, Ulivieri et Dodone, habillés d'un costume vert à bandes rouges, se mettent à sa recherche. Ils délivrent à leur tour l'abbé, défont Brunoro, tuent un dragon, convertissent un royaume, luttent contre un géant, finissent par retrouver Orlando, et tous ensemble vont délivrer Paris, assiégé par le roi Erminionc. Carlo Magno, conseillé par Gano, exile Rinaido, prétend supplicier Astolfo et Ricciardetto, et se montre si grossement ingénu que lîinaldo le détrône et qu'Orlando part j)Our la Perse, i'^n Perse, Orlando, qui a sauvé le roi Amostante et qui a été traîtreusement
1. I*i(» Kajnn, La maleria (Ici Miirijanle in un iguoto poemn tlel seculo XV, Propiifjnalore, llo o<^ne, 1X69. — La rolla di lloncisvalle nrllu lelleratura cavalleresca iluluinn. l'rtipuffiialdrc, Holoj^'iic, 1811.
2. « Quandu tu puui, .Mur^untc, ir pcr lu piana Non ccrcar mai iiè l'crta, nù la sccsa. »
{Moryanle, I, 41.)
emprisonné par lui, est délivré par Hinaldo, accouru à son secours; alors Orlando continue, sauve des villes, converlit des peuples, secourt des tilles abandonnées, inspire de l'amour aux princesses, tue des géants et des bètes, livre des duels merveilleux, attaque les sultans, assiège Bahylone, jusqu'à ce qu'il délivre Paris assiégé par le roi Calavrione, qu'il meure à Roncevaux où la perfidie de Gano l'envoie, que (lano soit supplicié et que Carlo Magno rende finalement le dernier soupir à Aix-la-Chapelle.
Nous sommes en Paganie, en Sorie, dans le Levant, dans le Ponent, en Egypte, en Danemarck, dans des pays et des endroits impossibles. Nous assistons à des rossées, à des fessées, à des miracles. On voit quantité de choses extraordinaires : on y voit un diable qui sort d'un tombeau, un dragon au cuir vert et jaune, une vipère qui veut chaque malin deux filles pour son dîner; on y voit un géant velu, noir comme un corbeau, appuyé sur un bâton do sorbier: il a une tête d'ours, des oreilles d'âne, une langue en écailles et un seul œil sur la poitrine ; et on y voit un grand cheval avec des dents et des ailes. Il y a des batailles qui laissent derrière elles « deux bras de sang haut », des banquets où l'on sert à manger < autre chose que des glands»; des fêtes avec tant de strnmbotti, romanzi et ballale que tous les canterini en deviennent rauques '. Il y a des prières, des visions du paradis, des tableaux d'église et le merveilleux pavillon de Luciana, tout brodé de bètes et d'oiseaux'^. Il y a des conseils, des explications, de jolies fables; celles du Loup et du Renard, du Coq et du Renard, de la Petite Fourmi et de la Tête de cheval. Des sermons sont prêches comme dans les prêches ; des conversions s'opèrent sur un mot, comme dans les rappresentazioni sacre; Gano est
1. « Tanti strambotti, romanzi e ballate Che tutti 1 canterin son fatti rochi. »