I. MADAME HUET«PERDOUX
Il vient de mourir, dans le voisinage d'Orléans, une femme d'un grand sens, d'un esprit charmant, d'un cœur excellent, que toute une génération de cette ville a connue et aimée. M<»« Huet-Perdoux est morte samedi soir, 4 octobre, aux Feuillants, commune de Saint-Mesmin, à Tàgc de quatre-vingt cinq ans.
M""" Huet avait tenu, sous la Révolution, et pendant la longue période de TEmpire et de la Restauration, un magasin de librairie, rue Royale. La bienveillance et la bonne grâce de son esprit lui avaient créé dans la société orl&maise les relations les plus distinguées. Sous la Restauration surtout, h l'époque où les débats parlementaires et les débats littéraires trouvaient de Fécho dans toutes les provinces, le cercle s'était agrandi chez elle, et sa maison était devenue le rendez-vous d'une compagnie spirituelle et lettrée. Là, se réunissaient chaque jour les hommes les plus marquants de la cité, l'élite du barreau notamment, des hommes qui depuis ont occupé ou qui occupent encore aujourd'hui^ à Orléans et ailleurs, de hautes positions dans la magistrature.
M"^^ Huet était riche en souvenirs* Elle avait vu tant de choses, elle s'était trouvée mêlée h tant d'évènemcnis politiques !
Elle avait connu intimement .loséphine et le général Beauharnais. Tous deux habitaient^ comme on sait, Châteauvieux, propriété occupée aujourd'hui paiMa famille de La Selle. Joséphine venait ellemême acheter ses livres à Orléans : elle avait été séduite par l'amabilité de M""* Huet. Les relations étaient bientôt devenues affectueuses, et c'est ainsi que la future impératrice s'oubliait des heures entières dans le modeste magasin de la rue Royale.
Le général de Beauharnais n'était pas moins assidu et comptait parmi les intimes de la maison. Un jour le général arrive chez M*^* Huet. Après les saints échangés. «Je vais à Paris, dit-il en souriant. Je suis mandé h la barre >. Et le général montre la lettre du tribunal révolutionnaire, o Monsieur de Beauharnais, dit-elle, n'y allez pas, il vous tueront I — Me tuer, et pourquoi ? Je n'ai fait que servir mon pays en brave militaire. — Mais vous êtes un ci ^devant, et ils vous tueront. Je ne veux pas que vous y alliez. > Et M"""" Huet entraine de force le mari de Joséphine dans son arrière-boutique, où elle le cache.
Le général, et effet, s'était laissé convaincre. Mais bientôt^ fort
de M conscience» il revint sur sa dédsion. c Un militaire ne doit pas craindre, dit-il, et je vais aller là la tète haute ». H»* Huel insista de nouveau, niais ses supplications furent vaines. Le général partit et comparut devant le tribunal révolutionnaire. Trois jours après, sa tête roulait sur récbafaud.
Ce fut un grand malheur, nous disait un jour H""* Huet. Hais voyez à quoi tiennent les choses ! Si M. de Beauharnais m'avait écouté, s'il s'était caclié chez moi, on ne Taurait pas guillotiné. Joséphine ne serait pas devenue veuve et n'aurait pas épousé le général Bonaparte. La reine Hortense, née Beauharnais^ n'aurait pas épou?é le frère de l'Empereur, et Napoléon III ne serait pas venu au monde. Sans m'en douter je changeais toute l'histoire moderne.
Par un étrange concours de faits, M"** Huet avait reçu un dépôt précieux qu'elle a conservé toute sa vie : c'est la canne de M"* Elisabeth. M"' Huet avait connu une des femmes de l'infortunée sœur de Louis \YI, celle-là même qui l'avait assistée dans ses derniers moments. Lorsque M"« Elisabeth quitta la Conciergerie pour aller au supplice, n'ayant d'autres souvenirs à laisser à celle qui l'avait soignée dans sa captivité, elle coupa une mèche de ses beaux cheveux blonds et la lui remit avec sa canne. Ce pieux cadeau fut plus tard confié à M"'*' Huet qui toute sa vie a conservé religieusement les cheveux et s'est servi de la canne. Il nous semble encore la voir, se promenant sous les allées des Feuillants, avec ses coiffes de l'ancien temps, sn robe à haute trille derrière le dos, appuyée sur cette canne historique dont, avant de mourir, elle a réglé Théntage. Chose assez curieuse, AI""" Huet n'avait jamais voulu se départir des modes de sa jeunesse, a J'attends toujours qu'on y revienne », disait-elle en souriant.
1815 fut particulièrement pour M^^^'Huet une époque douloureuse et fatale. Son mari, qui était imprimeur, avait été chargé d'imprimer une proclamation pour l'armôe de la Loire, dont le quartiergénéral était au château de la Source, sous le commandement du maréchal Davoust. Poursuivi, persécuté à outrance pour ce fait, il fut obhgé de s'expatrier et de laisser sa femme et ses enfants. Il partit pour le Brésil et mourut à Rio-Janeiro. Il fallait entendre M«>« Huet raconter tous ces tristes épisodes de 1815, et le passage à Orléans de l'armée de la Loire, et les scènes affligeantes de l'invasion !
Jusqu'à ces derniers temps, elle avait gardé sa verdeur, son amabilité, sa fermeté d'esprit. C'est depuis quelques mois seulemeLt que l'âge l'avait vaincue. Elle est morte au milieu de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, entourée de sa digne et nombreuse famille, qui pleure, en elle, le modèle de toutes les vertus.
{Journal du Loiret.)