II. LE BARON MODESTIS DE KORFF
Directeur en chef de la bibliothèque impériale publique de Saint'Pétenbourg,
Le voyage hors de Russie de M. le baron Modeste de Korff, membre du conseil de l'Empire, secrétaire d*État» et directeur en chef de la célèbre Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg, a donné lieu à nombre d'articles publiés dans différents journaux de l'Europe, articles plus ou moins véridiques, sur cet homme d'Etat. Malheureusement, les journaux sont souvent très-légers, surtout quand il s'agit d'étrangers : on dirait que, de gaieté de cœur^ ils font confusion de noms, de dates, de positions sociales, etc., sans compter les suppositions. Nous croyons donc rendre service à tous les lecteurs sérieux, à ceux qui aiment que l'histoire contemporaine soit toujours une vérité, en leur présentant, à l'occasion du séjour que M. le baron de Korff vient de faire à Paris, quelques données biographiques bien concises, puisées aux meilleures sources, sur l'homme éminent qui a passé le mois de septembre dernier dans nos murs.
M. le baron Modeste de Korff a fait ses études dans une institution célèbre en Russie, qui porte le nom de Lycée impérial de Tsarskoe-Selo ; il appartient à la première sortie, datant de 1817, et ses condisciples furent entre autres le poète Alexandre Pouchkine, si généralement connu en France; le prince Gortschakoff, actuellement ministre des affaires étrangères en Russie, et d'autres personnages qui ont occupé ou occupent les postes les plus èminents comme hommes d'État, officiers militaires ou savants.
M. le baron de Korff fit ses premières armes dans la carrière administrative en entrant au ministère de la justice, et c'est apparemment ce qui décida de sa vocation ; car à partir de Tannée 18 1 9 nous le voyons déjà admis à la commission des lois qui, plus tard, sous le règne de Tempereur Nicolas, fut réorganisée sur des bases plus larges, sous la dénomination de « Deuxième section de la Chancellerie particulière de l'Empereur». A cette section, nous trouvons, en 1826, M. le baron de Korff installé comme l'un dos principaux rédacteurs du Code des lois. Cette œuvre glorieuse du dernier empereur a nécessité un travail immense, fruit d'un autre, plus immense encore, celui de la collection et de l'édition de toutes les lois russes dans leur ordre chronologique, à commencer par le code du czar Alexis (père de Pierre le Grand), élaboré en 1649 par une réunion des hommes les plus savants de Tépoque, sous la présidence du célèbre prince de Nikita Odoewski, et qui a servi de base à toute la législation intérieure de la Russie. Cette codification du règne du dernier empereur, comme en général la marche historique de la législation, si remarquable de la Russie, attend encore son historien ; les bornes de cet article ne nous ^TUi«V.V.^w\. %\Ax^ *1^\n.-
trer ici dans des détails sur ce sujet intéressant. Qu'il nous suffise de dire que M. le baron de Korff a été Tun des collaborateurs les plus actifs de cette grande œuvre définitivement éditée dans l'année t832.
Le rude labeur de collation et de triage des différentes lois, codes et règlements parus dans le courant de deux sifecles, qui a lui seul formait un travail de géant» n'eropècha pas le jeune codifleateur de remplir en même temps d^autres fonctions que Temperenr Nico* las lui conflait provisoirement, soit au ministère des finances, soit ' au comité des ministres, dont plus tard (en 1832) il fut nommé le secrétaire en chef. Bientôt après, li peine âgé de 34 ans (en 1834), M. le baron de Korff fut appelé par TEmpereur aux fonctions de secrétaire général du conseil de TEmpire, place des plus importantes en Russie. Son administration dans cette nouvelle sphère du gon* vernement a été signalée par la rédaction d*un règlement organique pour le conseil d'État ci la chancellerie de TEmpirOr et par celle d'une histoire détaillée de ce conseil suprême, depuis l'époque de sa fondation jusqu'au règne de l'empereur Alexandre I*' inclasivement.
Plus tard, en 1843, M. le baron de Korff réunit au titre de secrétaire d'État celui de membre du conseil de TEmpire, la plus haute charge dans réchelle administrative de la Russie. Il nous serait impossible d*énumérer ici les différents travaux qui incombaient à M. le baron de Korff en raison de sa haute position administrative; ces travaux ne peuvent trouver leur mention que dans une histoire complète de la législation et de l'administration de la Russie durant le règne du dernier empereur. Kous ne pouvons passer sous silence que la profonde érudition et l'expérience du baron reçurent un jour une application des plus honorables comme des plus difliciles : l'empereur Nicolas le chargea de faire un cours de droit à son fils, le grand-duc Constantin, frère de Tempereur régnant, et aujour* d'hui grand-amiral; plus tard, il dut faire faire les mêmes études aux grands-ducs Nicolas et Michel.
En 1849, M. le baron de Korff a été nommé directeur en chef de la Bibliothèque impériale publique, poste éminent, tout à fait conforme aux goûts studieux de cet homme d'Elat, ce qui ne Tempêche pas de déployer en même temps la plus grande activité dans ses autres nombreuses charges, dont nous ne citerons que celle de membre du conseil de l'Empire au département des lois, du Conseil de tutelle des orphelins, vaste administration de crédit et de bienfaisance, embrassant toute l'administration connue en Europe sous le nom c d^Enfants-Trouvés ».
Nous avons rapidement fait connaître M. le baron de Korff conune dignitaire de la Russie; nous allons à présent dire quelques mots du célèbre et riche établissement littéiaire confié à son habile direction.
Bemplissani de hautes chaT(^e&d^ti&V^V^V>^v.^\li^\\.%^tLUi^
on poQinit oroire que M. !• baron àe Korff ne deacend point aux minutieux détaik que réclame un établis^ment aussi important que la Bibliothèque impériale publique, qui renferme 800,000 volumes (1)9 et qu'il n*est que directeur honoraire, comme l'était à la fin du siècle dernier le minisire delà police LeHoir, do la Bibliothèque royale de Paris, directeur auquel on était obligé do Faire connaître jusqu'aux noms de formats des livres^ lorsqu'il avait à faire les honneurs de notre Bibliothèque à d'illustres étrangers.
M. le baron de Korff remplit, il est vrai, une charge honorifique» mais il est le directeur réel et très-actif d'un établissement dont 1 or» ganisation et le règlement d'intérieur sont bien supérieur! à ceux de la Bibliothèque impériale de Paris. Ainsi, entres autres améliorations, la Bibliothèque de Saint-Pétershourg jouit d'une classification vainement réclamée des conservateurs de Paris : le partage du département des livres imprimés en sections, et dans chacune d'elles un bibliothécaire ad hoc aveo les employés qui y sont nécessaires. Là Bibliothèque impériale de St-Pétersbourg est divisée en vingt grandes sections, qui ont leurs subdivisions. Bibliothécaires et employés parlent plusieurs langues, mortes et vivantes, autre avantage sur là Bibliothèque de Paris.
Une petite anecdote que nous allons raconter prouve que M. le baron de Korff a pris la peine d^étudier sa bibliothèque mieux que ne font les conservateurs des ndtres. Nous nous rappelons qu'il y a peu d'années on demandait^ sous nos oreilles, k l'un des conservateurs de la rue de Richelieu : « les Mœurs » par Toussaint. «Est*-ce récent?» reprit le conservateur. Et combien de semblables exemples de manque d'instruction bibliographique et de connaissance de cet établis* aement ne pourrait*on pas citer I Voici une opposition. Lors d'une visite dont M. le baron de Korff a bien voulu nous honorer, nous lut parlâmes d'une rare plaquette de 70 pages sur la Russie, intitulée c Relation des aventures {sic) arrivées à qualre niatelots russes.^. » que M. le docteur Hoffmann, de Hambourg, nous avait récemment signalée pour nos « Voyages à travers catalogues >. Les premiers mots du titre suffirent h M. le baron de Korff |K)Ur nous le compléter, et nous dire le nom de l'auteur. « Nous avons Cette plaquette », nous dit-il i M. le baron de KorfT, comme on le voit, est loin d'être directeur honoraire et un bibliographe vulgaire.
Toutes les voix que nous avons pu recueillir de la part de ses compatriotes aussi bien que des voyageurs qui ont visité Saint-'Pé* lersbourg, s'accordent unanimement à faire honneur à M« le baron (le Korff de Texcellente organisation «le la Bibliothèque impériale publique, qui est bien réellement et imphialc et publique, intpériùlê
(I) Dans le nombret 90,000 ourragcs daus toutes Yen langues sar la Russie, 61 dont Dons avoas vu le catalogue entre les mains de M. le baron dé Kot(t.G*eftCt&l spéciaJJlé d'a/fection, ei e*e«t lui qttt Vt formée.
comme richesse et magnificence (1); pubUque^ par les aoioa qn'oa n*a pas épargnés pour faciliter les études sérieuses aux personnes de toutes les classes qui se pressent, au nombre de quatre cents par jour, dans ses vastes salles. Les Russes disent que c*est à Tactivilé aussi intelligente qu'infatigable de M. le baron de KorfTy que l'on doit toutes les récentes améliorations de cet établissement aujourd'hui au niveau, au moins, de tous les établissements les plus célèbres d/Bce genre en Europe, et les surpassant tous pour lecomfort des lecteurs et pour le nombre d'heures accordées à leur instruction, toute l'année depuis dix heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, onze heures par jour sans interruption !
Os dernières dispositions démontrent la sollicitude du directeur en chef de la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétcrsbouiig pour les travailleurs. A Paris, on avait aussi émis le désir de voir la Bibliothèque impériale ouverte le soir comme Test celle de Sainte- Geneviève; mais l'administration a objecté, qu'il feudrait chauffer, et qu'alors ce précieux établissement courrait des dangers. On di&ufTe pourtant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève comme à Saint-Pétersbourg.
Les séances de la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg sont de onze heures ! pendant lesquelles les bibliothécaires et employés doivent tous leurs instants h la bibliothèque et au public. Les séances de la Bibliothèque impériale de Paris ne sont que de cinq heures (de dix heures du matin à trois heures de l'après-midi), encore ne faut-il pas demander un livre à 2 heures et demie, on n'en donne plus. Pendant les séances, bibliothécaires et employés, tous s'occupent avec beaucoup plus de zèle de leurs travaux particuliers que du service de la Bibliothèque. Et pourtant chacun y est mieux rémunéré qu'à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, où un premier conservateur n'a pas 3,000 fr. de traitement.
Que la Bibliothèque impériale de Paris renferme plus de richesses que celles du British Muséum et de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, c'est une question d amour-propre national à défendre; mais que ses richesses soient les mieux administrées, MM. Panizzi et le baron de Korlf peuvent le contester avec avantage.
Nous apprenons du reste que M. Emmanuel Miller, l'érudit bibliothécaire du Corps législatif, attaché à la suite de M. le comte de Morny, d'un côté, et, d'un autre, que M. Paulin Paris, l'un des conservateurs des manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris et membre de l'Institut, attiré a Saint-Pétersbourg par des affaires de famille, travaillent journellemeiUà la Bibliothèque impériale de cette ville : ils ne manqueront certes pas de nous raconter, comme témoins
(i) LesreUures soni en général tics belles. On nous a parlé d'un ancien nianoscrit russe el du premier livre imprimé en Russie, relié en or el rehaussé de pierreries, dont la reliure de cbacuu ai eoiivv^ 4,QiQf(S te. U existe, à la BiblioUi^iie Émpérisile de Saint-PétersbouTg, un v^\.\v \au^<^ ^^ t^Vv^\«&.
irrécusables, comment l'excellent règlement de cette Bibliothèque est nais en pratique.
Nous finirons notre article en disant que M. le baron de Korff, pendant son récent voyage hors de Russie, a recherché assidûment tout ce qui a trait à l'objet spécial de sa science de prédilection, la bibliographie, à laquelle il ne lui a été donné la possibilité de satisfaire qu'après une bien longue carrière gouvernementale.
Dans toutes les capitales où M. le baron de Korff s'est arrêté, le directeur en chef de la Bibliothèque impériale publique de St-Pét ersbourg s'est empressé d'aller faire la connaissance de ses collègues étrangers et des hommes qui se sont voués à la culture de la bibliographie; les uns et les autres conserveront le souvenir de ce digne étranger qui a obtenu les sympathies de toutes les personnes qui ont été assez heureuses pour s'être trouvées en rapport avec lui.
J*-M, QuÉHARD.
BIBLIOGRAPHIE
FEUILLETS DE L'ENCYCLOPÉDIE inédite DU BIBUOTHÊGAIRE (1)
Rétrospectif. — charlottk cordât.
(V. page 440.)
Nous ne nous étions pas trompé en pensant que les bibliophiles prendraient intérêtà nos monographies bibliographiques et qu'ils se feraient un plaisir de nous signaler ce qu elles peuvent avoir de défectueux. Déjà MM. Paul Lacroix et Gustave Brunet nous ont communiqué des additions pour celle de iMarie-Antoinetle- Un zélé bibliophile, M. Jozon d'Erquar» nous en a adressé quelques autres sur celle de Charlotte Corday, Voici M. F.-L. Hoffmann, de Ham« bourg, dont nous avons déjà eu Toccasion de citer plusieurs fois le nom, qui, à l'occasion du numéro a du Quérard», contenant la monographie de l'héroïque fille, nous signale dans le numéro du 13 septembre dernier des € Feuilles de littérature et de critique de Hambourg T, rédigées par cet érudit bibliophile, plusieurs erreurs commises par nous dans l'indication des ouvrages allemands qui concernent Charlotte Corday. Point de fausse honte, et reproduisons les rectifications de M. F.-L. Hoffmann, que nos abonnés liront avec plaisir parce qu'elles sont intéressantes.
M. Quérard apprend à ses compatriotes que Charlotte Corday, fut chantée par KIopstock et Jean-Paul-Frédéric Richter, en Alle-
(1) Voj. les pages i^3^; 317-23; 401-444, 4»d-5Sft.
-^ se»-
magne, et par Pouchkine, en Russie. Sansdoule, Klôpstoek il'fl en en vue que Charlotte Corday dans les trois odes qu'il eotnpôsâ en 1 793: iiein Irrthum (ivion erreur), Die heiden Graeher {les Deui tombenux) et Dos Neue (la Nouveauté) (t). Le monumeot élevé a Charlotfc Corday par Jean-Paul n*est point une pièce de vers, comme semble le croire M. Quérad, mais bien un fragment en prose, intitulé : Ueber Charlotte Corday ; ein Balbgeêpraeeh am 47 JurA (sur Charlotte Corday; petit dialogue sur le 17 juin ?j. Ce fragment parut d'abord dans un Taschenlmch (almanach), publié psr lui^ Fr. Genz et J.-H. Voss, |Our ISOi, et fut réimprimé dans le 24' Aohime de ses Œuvres complètes, Berlin, G. Rcimer, 1837, pp. 313-314. Jean-PnnI a fait usa^e dans ce fragment de Lettre$m U caractère de Charlotte Corday et Adam Lux que Jean-Georges Kerncr avait fait paraître dans le recueil mensuel intitulé : t Clio », (1795?) Le fragment de Jean-Paul a encore été reproduit par lui, avec les lettres de J.-G. Kerner, dans Yersteren Bilderbuch aus metner Knabenzdt (premier Livre d'estampes du temps de mon enfance), Braunschweig, 1847.
Sous le n"* 3 1 ; Charlotte Corday, oder die Rebelle» von Calvados, Trauerspiele , Saint-Kafke, 1704^ le compositeur a omis le lien d'impression : Stettin. Saint-Karke est le nom deréditeur (2).
Sous le iï° 35 : Charlotte Corday , oder Marat's Krmordung, Draina. Frankf., 1797, a pour auteur^ d'après Meusel, le baron René- Léopold-Christian-Charles de Senkenberg.
Sous le n'* 36 : Cliariotte Corday. Tragôdie in 5 Akten mit Chôren. Hambourg, 1804, gr. in-8, titre suivi de cette note : « Pièce estimée, (|ui paraît avoir pour auteur A.-W. Schlegel, qui, deux ans auparavant, avait déjà publié a Laciimas, tragédie *.
Ce dernier drame a été composé par une dame de Hambourg, née le 8 décembre 1758, morte le 10 mai 1840, madame Angèle- Cliristine Wesfplialen, née de Axen, épouse du négociant et sénateur Jean Ernest-Frédéric Westphalen^ dont la maison était le point de réunion de beaucoup d'hommes spirituels et où était accueillis avec la plus affectueuse hospitalité, les émigrés français les plus marquants, parmi lesquels se trouvaient le duc d'Orléans, Louis-Philippe, depuis roi des Français, qui se donnait pour un Aniéricain, afin de rester inconnu, et le général Dumouriez . Chris* tinc Westphalen est aussi l'auteur d'un poème dramatique, intitulé Petrarctty Hambourg, 1806, qui a paru également sous le voile dé l'anonyme, et de beaucoup d'autres poésies.
(1) Dans 90D article, M. Hofnnanii donne, «A note, deux strophes de la première pièce, quatre vers de la troisième, et la deuxième (les deux Tombeaux) tout entière. Celte deinièic, traduite en prose, a été imprimée dans l'étude de Ptiri Dehisalle, sur tCbar lotte Corday». Les deux tombeaux sont ceux de La Rocbefoucauld et de Charlotte.
(S) Celle faute est copiée de \«l v^iv\e iQ\n».TL^ «^^%.<ii%uiele>.<|e Hensius, t. V ri«l«), iii-4.
LA ROUMANIE
nOIiHAVIR, W.tl.ACnB ET TBA1V0YLVANIB
(A?ICIENNE DACIE);
«EBBIB» NO!VTENRCIB# ET BOSIi^IE.