CHAPITRE III
La Guide spirituelle.
Quel que soit l'intérêt de son livret sur la communion quotidienne, Molinos est surtout connu pour avoir écrit la Guide spirituelle.
L'ouvrage fut publié en 1675, chez le libraire Miclicle Ercole, par les soins du franciscain Jean de Sainte-Marie. 11 parut d'abord en espagnol^, puis en italien, avec toutes les approbations ecclésiastiques d'usage. Le P. Martin Ibanez de Villanueva, trinitaire déchaux (14 mai 1675) ; le P. François Marie de Bologne, général de l'ordre de S. François (18 avril) ;
^ Dgns son beau livre Historia de los Heterodoxos espanoles (Madrid, 1880-1881) M. Menendez y Pelayo déclare n'avoir jamais rencontré le texte espagnol malgré ses recherches (II, p. 560). Depuis ces doléances du célèbre historien de la littérature espagnole, il est passé en axiome que la Guia espiritual est introuvable. M. Giovanni Amendola, dans une édition italienne de la GuitZa publiée en 1908, répète, après tant d'autres, que le texte espagnol est « absolument perdu ;>, par la faute des jésuites qui, après avoir l'ait condamner l'auteur, ont poursuivi l'ouvrage de leur haine exterminatrice.
Cette même année 1908, le P. Hilgers en décrivait pourtant un exemplaire (Zentralblntt jûr Bibliotheksivesen, 1908, p. 583-593) vu par lui à la Bibliothèque vaticane. Ignorant les études du P. Hilgers, j'entrepris moimême des recherches en 1910 et je découvris à la Bibliothèque vaticai.e d'autres exemplaires de l'édition espagnole de Rome (1675) ; un exemplaire de l'édition de Saragosse (1677) ; et enfin, à la Bibliothèque Corsini, un exemplaire de l'édition de Madrid (1676). Je publiai dans les Recherches de Science religieuse (juillet 1911) le résultat de mes travaux sur les diverses éditions de la Guide.
La Bibliothèque nationale de Madrid, du vivant de M. Menendez y Pelayo, finit par acquérir ui exemplaire de la Guia, d'après ce que m'a assuré M. Adolfo Bonilla y San Martin, professeur à l'Université de Madrid et auteur de la seconde édition des Heterodoxos espanoles.
le P. Dominique de la Sainte Trinité, ancien général des Carmes (20 mai) ; le P. François de Jerez, définiteur des Capucins (3 juin) ; le P. Martin de Esparza, jésuite, professeur de théologie au Collège Romain ; le P. Diégue de Jésus, trinitaire déchaux (26 avri 1635), garantirent l'orthodoxie et l'utilité de l'ouvrage. I^e maître du sacré Palais, Raymond Capizucchi, dominicain, lui donna V imprimatur.
Les éloges des réviseurs étaiet très vifs. Ils applaudissaient au « zèle ardent », à la « méthode » claire, au style remarquable de Molinos : « style facile dans les choses difficiles, plénier dans les plus élevées, riche dans sa simplicité respectueuse, et efTicace dans sa religieuse ferveur ».
Le P. Jean de Sainte-Marie surtout était chaleureux dans l'éloge du nouveau docteur mystique. « Ni la vaine ambition des très vaincs louanges des hommes, ni aucune autre considération terrestre » ne le meuvpnt ; mais uniquement « le pur amour » de la gloire de Dieu, c le pur désir » de promouvoir la perfection chrétienne. Molinos est comme subniergé sous un flot de chrétiens sans nombre qui viennent lui demander de gouverner et de consoler leurs âmes. Mais cotte afïluence le laisse aussi détaché et solitaire qu'un ermite. Jl a fallu la plus vive impulsion de l'Esprit de Dieu, pour le déterminer à écrire. Sa plume a couru rapide sur le papier, sans prendre le temps de longues réflexions. La sainte oraison a formé ce maître, et les peines intérieures et les touches secrètes de la grâce. Bien des fois, le P. J. de Sainte-Marie a sollicité son ami de publier cet ouvrage véritablement inspiré. Mohnos résistait toujours. 11 a fallu l'ordre de son confesseur pour lui arracher ces pages. L'éditeur les imprime avec confiance. Le Père des lumières n'a pas coutume d'allumer dans son Église de pareils flambeaux, pour les cacher à tous les regards. C'est du cœur profond d'un homme excellent, et éclairé d'en haut, qu'ont jailli les enseignements de la Guide. Le lecteur n'a qu'à écouter, à se livrer à la conduite de ce directeur incomparable. Le chemin ouvert aux âmes est sûr, béni, sanctifiant, salutaire, c'est le chemin de la liberté des enfants de Dieu ; le chemin de la montagne de la perfection Chrétienne, « montagne bienheureuse, où n'atteignent ni les
nuées des aveugles passions humaines, ni les vents orageux do l'inconstance », et dont la rîme est baignée par c. une lumière » et « une tranquillité )i toutes divines.
Une telle préface était fort prometteuse. Mais, pour tous ceux qui, à Rome, étaient en relation avec Molinos, elle ne disait pas trop.
Le titre même du livre ouvrait des perspectives attirantes : Guide spirituelle qui débarrasse Vâme et la conduit^ par le chemin intérieur, jusqu'à atteindre la contemplation parfaite et le riche trésor de la paix intérieure.
Sous le couvert de ces témoignages honorables, grâce au crédit universel dont l'auteur jouissait dans la ville éternelle, l'ouvrage se répandit rapidement. Trois éditions se firent en Esj)agne de 1675 à 1685 ; en Italie, dans la même période, il y eut jusqu'à sept éditions ; on connut un peu plus tard des traductions latine (1687), française (1688), hollandaise (1688), anglaise (1688), allemande (1699). C'était la gloire. Qui aurait prédit cette brillante destirée au modeste bénéficier de Saint-André, quand il quitta Valence pour devenir à Rome le commissionnaire de sa collégiale ?
Dans son avis au lecteur, Molinos prévoit que sa doctrine, nialgré le grand bien qu'en disent ses juges, suscitera des contradictions. C'est, dit-il, le sort commun des écrivains. Et puis, en matière spirituelle, il faut se souvenir du mot de S. Paul : animalis homo non percipit ea quse sunt spiritus (I. Cor., II, 14). L'expérience est la grande maîtresse de la vie ascétique et mystique. Les livres apprennent peu ; qui n'a pas d'autres connaissances que les livresques est un ignorant exposé aux erreurs les plus téméraires. Molinos s'attend donc à ce que beaucoup le censurent. Mais il espère aussi que d'autres feront leur profit de son livre ; il compte surtout que les directeurs, à son école, s'interdiront désormais d'éloigner les âmes de la contemplation.
Précisément parce qu'il sait que son livre est un livre de combat, l'auteur ne laisse pas courir sa plume si vite qu'il ne
soit très maître de ses expressions. Son avis au lecteur trahit cette surveillance de soi. Les quatre observations, qui précèdent le traité proprement dit de la Guide, disent mieux encore quelle bataille le docteur entend gagner. Première observation : il y a deux chemins pour aller à Dieu, celui de la méditation, et celui de la contemplation ; le premier doit conduire au second, sous peine de manquer le but. Deuxième observation : la méditation sème, la contemplation recueille ; la méditation cherche, la contemplation trouve ; la méditation rumine, la contemplation goûte et se nourrit. Troisième observation : il y a deux sortes de contemplation, l'acquise et l'infuse ; celle-ci est don de Dieu et ne peut s'enseigner ; celle-là est le fruit de l'industrie humaine soutenue de la grâce ; et Dieu ne manque pas de faire savoir aux âmes, par certains signes, qu'il les appelle à cette forme de prière. Quatrième observation : le vrai but de la Guide est de plier les âmes à s'adapter sans résistance, au mouvement de la grâcedivine.
A la rigueur, Molinos aurait pu se borner à ces quelques indications. Tout son ouvrage est en germ.e dans le peu qui vient d'être dit. On comprend déjà quelle spiritualité il attaque et quelle il prétend faire prévaloir.
Suivons pourtant les développements de sa pensée. 11 intitule son livre premier : Des ténèbres, sécheresses et tentations par lesquelles Dieu purifie les âmes et du recueillement intérieur ou contemplation acquise. Nous éprouvons vers le mal toute sorte de poussées, provenant de la nature corrompue, des mauvais exemples des hommes, des suggestions diaboliques. Dans la prière, nous nous sentons impuissants à discourir, à réfléchir, à goûter Dieu. 11 est des heures où l'horizon de notre âme est bas, court, obscur. Parmi cette obscurité (ch. VI), dans cette impuissance (ch. II, IV, V), sous ces influences malfaisantes (ch. IX, X), il faut garder son âme tranquille, s'accommoder à la Providence divine dont la sagesse et la bonté nous gouvernent. Agir est une erreur de l'amourpropre. Subir avec résignation est l'attitude du croyant. Par cette foi pure et cet abandon total, l'âme est prête au recueillement intérieur ; et cette attention amoureuse à Dieu présent,
outre qu'elle est une prière excellente, est une vraie contemplation, que rien n'interrompt, tant que l'âme ne se sépare pas de Dieu par un péché grave (ch. XI, XII, XIV). La dévotion sensible est un péril (ch. V) ; les mortifications corporelles et les exercices ascétiques, que l'on fait de son propre choix, sont l'aliment de la vaine complaisance (ch. VII, VIII). Dieu seul sait purifier l'âme. Dieu seul sait l'éclairer, l^e Christ sans doute est la vérité, la voie et la vie ; mais l'âme appelée de Dieu au recueillement intérieur n'a pas besoin de méditer l'Evangile (ch. XVI). Le silence, la quiétude, en face de sa majesté souveraine et de sa paternelle bonté, toujours présentes à l'âme, actuellement ou virtuellement : voilà le chemin de la perfection et de l'union à Dieu (ch. XIII, XV, XVII).
Dans le livre deuxième, Molinos traite Du Père spirituel^ de V obéissance qui lui est duc^ du zèle indiscret^ des pénitences intérieures et extérieures.
On trouve encore des confesseurs, bien qu'il y en ait de médiocres et d'ignorants. Mais on trouve peu de directeurs. Pour bien guider les âmes, dans la vie spirituelle, il faut lumière, expérience et vocation divine (ch. V). Combien de confesseurs manquent de recueillement, de détachement, d'abnégation, de discrétion, de psychologie (ch. VI, Vil, VTII) ! (Combien se laissent emporter et troubler, par un zèle qui n'est qu'une secrète recherche de soi (ch. III, IV) ! D'autre part il est certain que, pour triompher des ruses du démon, le plus sûr moyen pour l'âme est de se soumettre au Père spirituel (ch. I, II). Plus celte obéissance sera simple et prompte, et plus l'âme sera assurée de la paix intérieure (ch. IX, X). C'est surtout aux heures de trouble et de tentation, que cette obéissance est indispensable (XI, XII). La communion fréquente est un moyen très efficace de perfection et de paix (ch. XIÏI, XIV). Les pénitences extérieures servent moins que les intérieures, et celles que l'on fait par choix moins que celles que nous recevons de la main de Dieu (ch. XV, XVI). Les fautes ordinaires ne doivent pas nous enlever la paix ; à moins de grâce spéciale, elles sont inévitables ; c'est le démon qui nous trouble pour si peu ; demandons pardon à Dieu avec une confiance amoureuse en sa miséricorde et
gardons le sentiment de notre misère ; ainsi nos fautes aiderontelles à notre amendement (cli. XVII, XVIII).
Troisième livre : Des moyens spirituels que Dieu emploie pour purifier les âmes ; de la contemplation infuse et passive^ de la résignation parfaite, de Vhumilité intérieure, de la divine sagesse, du véritable anéantissement et de la paix intérieure.
Il y a une grande différence entre l'homme extérieur ei l'homme intérieur et beaucoup s'y trompent (ch. I, II) ; il est cependant des marques infaillibles de l'homme intérieur (ch. XVI). Ce qui donne la faix, ce n'est pas la consolation sensible, mais le renoncement à l'amour-propre (ch. III). L'âme doit s'attendre et se résigner aux amertumes, aux angoisses, aux tentations (ch. IV, V). A ce premier martyre spirituel un autre succède, pour les âmes plus avancées : c'est la poursuite anxieuse du Seigneur qui se dérobe ou la jouissance amoureuse de sa présence (ch. VI). De toute façon, la mortification intérieure, la résignation de tout l'être entre les mains de Dieu sont indispensables à qui prétend s'unir à Lui (ch. VII, V'^III) ; ainsi que le sentiment profond de la misère humaine (ch. IX) ; sans quoi, il ne saurait y avoir d'humilité véritable (ch. X). Rien n'est plus facile que de formuler les maximes d'après lesquelles on pourra juger si on a la simplicité et l'humilité du cœur (ch. XI). La solitude intérieure ouvre le chemin de la paix intérieure (ch. XII). Quant à la contemplation infuse et passive, elle vient de Dieu seul, qui éclaire, enflamme, transforme les âmes, avpc de merveilleux elTets (ch. Xlîl, XIV). Les goûts sensibles et les saints désirs nous préparent à ces opérations divines, qui ont leurs degrés : rassasiement, enivrement, sécurité de l'âme certaine d'être à Dieu ; on peut dire aussi que Dieu embrase, pénètre, élève, illumine l'âme qui dans la contemplation goûte le Seigneur et se repose en lui. Les livres de théologie mystique parlent encore d'extases, pâmoisons, jubilation, embrassement, union, fiançailles, mariage spirituel dont il ne sera nullement question dans la Guide (ch. XV). Le don de sagesse se rapporte à la contemplation (ch. XVII, XVIII). Par la basse estime de soi et la grande estime de Dieu, on arrive à l'anéantissement (ch. XIX) ; le néant perçu, senti, l'ôme
obtient la purefé, la contemplation, la paix (ch. XX). Et alors elle jouit d'une félicité ineiïable qu'aucune bourrasque ne peut troubler (ch. XXI). Mais hélas ! combien peu atteignent à la perfection de cette union amoureuse avec Dieu (ch. XXll) !
Même réduit à cette échelle, le livre de Molinos apparaît un peu chaotique. La rigueur de la logique latine s'y trouve déconcertée, dans la distribution des divers chapitres, comme dans les développements de chacun. Mais ce que l'auteur n'obtient point par la suite ordonnée d'un plan rigoureux, il l'obtient par l'insistance et d'effusion oratoires. Il a des tendances très fortCf! et quelques idées maîtresses auxquellej^ il tient par dessus tout. Par là même il arrive que, à tout propos, ces idées éclatent, explosent. Et là est la puissance de cet ouvrage singulier. D'autant que Molinos ne doute p.-s, n'b.ésite pas ; ses afBrmntious sont catégoriques quand il procède en dissertateur ; et les exclamations de son lyrisme entraînent dons le même chemin que les froids aphorismes de sa raison.
Ce chemin est celui de l'oraison et de l'abandon quiétistes. Ces trois mots sont toute sa spiritualité. Il y revient toujours. Il y ramène les leçons des saints et des docteurs les plus autorisés. Il y réduit la perfection chrétienne. Il les donne comme la clef des plus hautes faveurs dont Dieu a favorisé les âmes les plus mystiques de son Eglise.
Que pensera le lecteur de la Guide des directeurs spirituels qui bornent l'oraison à la méditation de l'Evangile, et la perfection à la victoire sur soi par la pratique des devoirs d'état et des vertus contraires à la nature ? Il jugera nécessairement que de tels maîtres sont incapables et sans portée. C'est à d'autres, plus éclairés et plus prometteurs, qu'il donnera sa confiance. Et l'insistance de Mohnos à dénoncer la rareté des bons directeurs lui sera une raison de plus de rechercher les guides optimistes et de se remettre aveuglément entre leurs mains. Conclusion toute naturelle de la Guide et ardemment souhaitée par son auteur.
Pour mieux gagner les esprits à sa doctrine, Molinos a soin de citer saint Thomas, sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, sainte Chantai et saint François de Sales. Ce luxe d'autorités ne doit pas faire illusion. Les citations sont
matériell(?ment exactes. Mais des leçoQS complètes de ces docteurs une doctrine se dégage, et combien différente de celle où Molinos insiste ! On le verra bien par les controverses que la Guide ne tarda pas à susciter. 11 suffirait, pour s'en con-. vaincre, de se rappeler avec précision ce qu'est, par exemple, Vlntroduction à la vie décote et de quel ascétisme elle est le manuel.
Le franciscain Jean de Sainte-Marie, qui a présenté la Guide au public, était, pour Molinos, de ces amis dont le zèle sans mesure est capable à lui seul de faire une destinée. 11 allait, par toute la ville, parlant du docteur aragonais comme d'un maître sans pareil ; et cet enthousiasme ne fut pas le moindre facteur de la réputation de Molinos à Rome^Si nous en croyions la préface de ce moine aveuglé par l'amitié, Molinos aurait écrit la Guide, comme un nouveau saint Jean dans une nouvelle Patmos, en abandonnant sa plume au souffle de l'Esprit- Saint. Ce que nous avons observé de précautions dans la Guide rend l'hypothèse invraisemblable. Mais nous avons, pour argumenter contre le P. Jean de Sainte-Marie, mieux que l'arme de la critique interne.
L'auteur de la Vie raanucriste, auquel nous avons déjà emprunté de si intéressants détails, nous renseigne, avec précision, sur la composition de la Guide. Mohnos « mit plus de trois ans à la faire, copiant des auteurs, modifiant, amendant, corrigeant son texte, tant et tant de fois, qu'il fatiguait » les amis confidents de son travail. (• Finalement il aboutit à rédiger un petit livre qu'il montra à un religieux de sa confiance. Ce religieux approuva l'ouvrage ; mais il fit observer que « les autorités des docteurs et des saints étaient alléguées en bien petit nombre » ; et il fournit à l'auteur une certaine quantité de citations. Molinos inséra ces textes. Le livre en devint plus gros et aussi meilleur ; au point que Molinos ravi s'imagina avoir fait merveille ; et volontiers il prêtait son manuscrit à des gens de choix, comme pour affermir, par
1 Vida, fo 17.
radrairation d'autrui, celle qu'il avait lui-même pour son chef d'œuvre. L'auteur de la Vie manuscrite a été de ces privilégiés, et aussi Nicolas Antonio, 1« célèbre bibliographe esj)agnol^
Mais, en même tem[>s qu'il avait soif du suffrage des hommes qiiahfiés, Molinos avait une peur affreuse qu'on ne lui dérobât le fruit do son labeur. Il fit à plusieurs reprises part de ses craintes à l'auteur de la Vie manuscrite. Une fois surtout l'événement devint tragique. Le précieux cahier, dans sa forme définitive, était aux mains du rehgieux auquel Mohnos devait les citations dont nous avons parlé. Convaincu que Molinos, impuissant à faire béatifier le vénérable François- Jérôme Simon, allait quitter Rome pour retourner à Valence, le frate s'était mis à traduire la Guide en italien, pour la publier au moment opportun. Avec son tlair aragon^^is, Molinos soupçonna le projet et réclama le manuscrit par une lettre violente. liC manuscrit fut rendu. Le traducteur essaya, par une visite d'excuses, de recouvrer l'amitié de l'auteur. Ce fut en vain. Le grand docteur de l'anéantissement de soi-même, et de la résignation à la volonté divine, ne pardonnait pas".
Ceci nous apprend qu'avant d'imprimer son livre, Molinos avait son amour-propre d'auteur. Rien n'est plus naturel. Mais le reste du récit que nous avons fait importe davantage ; il faut en retenir que la composition de la Guide fut laborieuse et longue ; la Guide n'est pas une œuvre d'inspiration subite, mais de lente réflexion.
Le curieux témoignage de l'auteur de la Vie manuscrite est confirmé par un document décisif. Il existe, à la Bibliothèque Vaticane, une rédaction inédite de la Guide, différente de celle qui est imprimée^.
L'ordre des chapitres n'est pas le même, ni non plus celui des alinéas ; il est des alinéas, et des fragments d'alinéas, qui passent d'un chapitre à un autre ; il y a des chapitres transférés d'un livre à un autre. Dans ce manuscrit, les trois parties de l'ouvrage, si l'on jugeait par les titres, ont plus d'unité apparente : du recueillement intérieur, du Père spirituel, de la
^ Vida, f° 14-16. — - Vida, î° 15. C'est par Molinos lui-même que l'auteur connut tous ces détails. — ^Vat. lat. 8593.
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conlemplnlion infuse. Mais en réalité l'encombrement et l'enchevêtrement des idées sont aussi remarquables que dans le texte imprimé. Trente chapitres au moins offrent de nombreuses variantes; le l^'" du P'" livre, le 15^ du 11^ livre, le 7® du lïl^ livre ont une rédaction totalement différente de celle que nous connaissons. Toutefois il n'est pas, dans ces trois chapitres, une pensée qui ne se retrouve ailleurs et en plusieurs endroits. Partout où le texte diffère, il est difficile de décider quel est le plus heureux. 11 y a changement, non correction ; modification, non amélioration.
Des deux rédactions quelle est la primitive 1 Le manuscrit 8593 du Vatican représonte-t-il un premier essai ? Est-il, au contraire, une refonte entreprise après les premières critiques subies par la Guide ? Cotte seconde hypothèse paraît peu probable ; car Molinos a écrit une Défense étendue de son ouvrage contesté. Il est plus vraisemblable qu'après la mésaventure contée plus liaut, lorsqu'un religieux de ses amis faillit lui ravir son livre, Molinos furieux aura bouleversé son travail, afin de rendre vaine par avance toute tentative de plagiat. De là les remaniements considérables, opérés comme à. plaisir, sans aucun profit pour la logique, mais sans détriment non plus de l'esprit et des théories essentiels à la spiritualité quiétiste. A ce compte, le manuscrit conservé à la Bibliothèque Vaticane représenterait une rédaction antérieure à celle qui fut imprimée en 1675 ; et les différences qui séparent les deux textes seraient d'ordre purement littéraire ; Molinos, en reprenant son travail, n'aurait visé qu'à mieux garantir l'inviolable propriété de son écrit.
Nous laissons à de plus sagaces le mérite de suggérer de plus pénétrantes hypothèses. Dans celle que nous indiquons, la rédaction inédite de la Guide, à défaut d'autre importance, garderait l'intérêt d'un témoignage psychologique.
La Guide spirituelle eut le plus brillant succès ; et elle connut des adversaires redoutables. Avant de raconter ces vicissitudes, et pour les mieux comprendre, il convient d'examiner si, par aventure, Molinos ne serait pas un de ces esprits que Brunetière appelait " profiteurs »; si la grande chance — ou la grande infortune — de cette espèce de conquistador.
n'aurait pas été de capter, dans son livre, des courants de doctrine qui circulaient déjà, çà et là, à travers l'Italie de son temps.
Des historiens amis des vastes horizons ont essayé de rattacher au jansénisme et au bouddhisme les théories maîtresses de la Guide. C'est chercher trop loin et où il ne faut pas. Ce n'est que par un vol de l'esprit, sans contact avec l'histoire de Molinos, que l'on a pu s'élever à de tels rapprochements. Dans ane synthèse abstraite, ils peuvent paraître légitimes et séduisants ; dans la trame de la vie du docteur espagnol, il n'y a pas trace d'infiltrations jansénistes et bouddhiques. Nous avons marqué quollos influences il a manifestement subies, dans scn pays. Il en a subi, à Rome même, qui étaient singulièrement propres à développer les tendances apportées d'Espagne.