CHAPITRE IV
Le quiétisme en Italie avant la Guide de Mollnos (1655-1675).
Pendant la première moitié du xyii^ siècle, il existe, dans le nord de la péninsule italique, des foyers assez actifs de quiétisme. rVoù viennent ces doctrines suspectes ? Le problème est à étudier. Est-ce l'Espagne, est-ce l'Allemagne qui ont soufflé là le feu, par la bouche de quelques colporteurs hérétiques ? Ces régions étaient fort fréquentées par les aventuriers du nord et du sud de l'immense empire de Philippe II.
En tout cas, il est certain qu'en Piémont, en Lombardie et en Vénétie, les inquisiteurs ont affaire avec des prêcheurs d'oraison de quiétude^.
Un certain Giacopo di Filippo, milanais, laïque, après avoir passé quelques années à Venise, avec la réputation d'un grand homme de bien, retourne dans sa patrie. En route, il s'arrête dans une vallée du diocèse de Brescia, dite Valcamonica, et y élève un oratoire à sainte Pélagie. Des hommes, des femmes, des prêtres s'y rassemblent. Giacopo leur donne des règles. Il fonde, en diverses villes de la région, et notamment à Milan, des oratoires tout pareils. Que fut au juste cette action et combien dura-t-elle ? Nous l'ignorons. Des lettres subsistent, de Giacopo à l'évêque de Brescia, Mcrosini, qui semblent témoigner que ce réformateur avait toute la confiance du prélat-.
A une certaine époque les confrères de ces oratoires, dits de sainte Pélagie, forment un bataillon d'au moins six cents dévots. L'archiprétre de Bisogno, Ricaldini, devient leur chef. Tout se gâte. Bientôt le sénat de Venise, le nonce de Venise
^Bibl. Casanatense. Mss. 310, Mémoire du cardinal Albizzi. — ^ Bibl. Vat. OUob. lat. 2539.
Charles Caraiïa, s'émeuvent. Dans une lettre du 15 jain 1655, Caraffa dénonce les Pélagins au Saint Oflice. L'évéquo de Brescia, Ottoboni, reçoit mission d'informer ; il le fait avec zèle. L'enquête confirme les faits dénonces par Carafîa : les Pélagins fout bande à part, les hommes prêchent dans les oratoires, l'oraison mentak est la clé du salut ; elle suffît, sans les sacrements, les pénitences,, etc. On arrête l'archiprêtre Ricaldini, avec quelques complices de marque.
Le procès fut long ; la procédure fut communiquée an Souverain Pontife par Ottoboni. Le l^^ mars 1G57, sentencefut rendue : les oratoires devaient être détruits ; Ricaldini et ses complices furent condamnés à une abjuration et relégués loin du théâtre de leurs exploits.
Dans les Etats du duc de Savoie, entre le pays de Gènes et le Montferrat, à Cortemigha, il se passe, un peu plus tard, des faits analogues. Le Saint Office en est averti par l'inquisiteur de Casai et par l'évêque d'Alba (26 février 1671). Des hommes, des femmes, des ecclésiastiques, le seigneur du lieu, comte Scarampi, se laissent endoctriner, ntalgré les eiïorts des frères mineurs. Pour couper court, l'évêque d'Alba prohibe les réunions, menace de suspense les prêtres qui y prendront part, mande chez lui le professeur de quiétisme, un médecin français nommé Grignon. Celui-ci répond qu'il ne fait que répéter les principes formulés dans un écrit d'une pieuse religieuse ursuline de Saint-Marcellin, en Dauphiné, la mère Bon de l'Incarnation.
De Rome, le Saint Office réclame le manuscrit. Un consulteur l'examine et conclut qu'avec quelques corrections, il le laisserait imprimer. Ce néanmoins, le Saint Olïice défend au médecin français de traiter de ces matières, et lui enjoint de se borner à l'exercice de ?on art (3 juin 1671).
Le comte de Scarampi avait ses biens au soleil; loin du Montferrat, à Spigno, dans le diocèse de Savone. De ce foyer, la lumière de la spirituahté nouvelle rayonne dans toute la Riviera, au milieu du fracas des disputes. Là aussi les franciscains sont \ps. adversaires de 1 oraison de quiétude, L'inquisiteur de Gènes, le dominicain Thomas Mazza, raconte dans une lettre au Saint Office (21 août 1675) que l'oraison
de pure foi a ses partisans, non seulement dans ce pays et en Piémont, mais en Corse. Un prêtre corse a envoyé à l'inqnisition de Gènes, pour en obtenir V imprimatur, un livre iri\stiquement intitulé : LaStinamitideddla ^ac^a Cantica. Le Saint Office réclame le manuscrit (7 sept. 1675) qu'il trouve plein d'erreurs. En particulier, l'auteur poussait à la plus haute contemplation les débutants de la vie spirituelle.
Cependant la propagande analogue du comte Maurice Scarampi était dénoncée à l'inquisiteur d'Alexandrie. Ordre fut donné à l'inquisiteur de Gènes d'informer. A Spigno, celui-ci trouva Scarampi obstiné dans ses idées et en révolte contre une ordonnance de l'évêque de Savone qui défendait, sous peine d'excommunication, l'oraison de quiétude selon les principes erronés qui couraient dans son diocèse. Le document épiscopal était sommaire dans son exposé et ne donnait aucune définition de l'oraison interdite si sévèrement. Le Saint Office, pour calmer les esprits, et éclairer le diocèse de Savone y compris l'évêque, prit le 29 avril 1676, la décision suivante : <^ Qu'il soit signifié au prélat que la sacrée Congrégation ne condamne pas l'oraison aft'ective ou de quiétude, mais seulement les affirmations de ceux qui réprouvent la prière vocale et les autres exercices spirituels en usage dans l'Eglise romaine, et qui prétendent que les partisans de la dite oraison sont sûrs de leur salut. »
Le pays des Marches connut aussi la contagion. Dès 1642, le prêtre Giacopo Lombard! s'était attiré les censures de l'Inquisition de Pérouse, pour certaines doctrines malsonnantes. Toutefois, il avait à Osimo, une si excellente réputation que le cardinal Bichi lui confia le soin de présider la congrégation naissante de l'Oratoire, dans la ville épiscopale. Bientôt on connut mieux l'homme. On finit par savoir que sa spiritualité consistait en ceci : les commandements de Dieu suffisent à la perfection ; les pénitences et les austérités sont inutiles, ainsi que la prière vocale ; mieux vaut prier chez soi qu'à l'église ; l'obéissance aveugle au confesseur est la suprême loi, etc.
Pour réprimer ces excès, il fallut agir avec force. Lombardi, étant malade, fut incarcéré dans sa propre maison où il no
tarda pas à quitter ce mondo (1673). On laissa ses cendres en paix. Mais le procès se pours'jivit ; le 28 mars 1675, un édit parut résumant la cause du prêtre suspect et condamnant les doctrines, livres et écritures quiétistes.
Tons ces faits sont consignés dans un mémoire du cardinal j^lbizzi dont nous reparlerons.
L'histoire de Sor Giulia^ à Naples (1611), du chanoine François Ricasoli^ et du prêtre Fantoni à Florence (1641), de François Borri" à Rome (1661) est encore plus extraordinaire. Les rêveries du millénarisme, les pratiques de l'alchimie, la plus brutale luxure dominent l'existence de ces détraqués. Toutes les violences des Illuminés d'Espagne ont franchi les Pyrénées et les mers, pour s'infiltrer en Italie.
Les dates que nous citons sont aussi frappantes que les faits. Pour achever de caractériser les courants doctrinaux qui circulent en Italie, quand Molinos y aborde, il nous reste à parler de trois docteurs fameux du quiétisme.
Déjà il a été fait mentfon de Falconi*. il suffit de rappeler ici que V Alphabet de ce célèbre religieux parut, traduit en italien, dès 1660. L'initiative vint d'Horace Calofilippi, archi
1 Bibl. Univ. de Turin mss. D G XXXXIV f» 51-59. — ^ Ibid., î° 57-67, 75-81, 184. Ces documents ont souffert de 1 incendie de 1904. On en trouve de pareils à la Bibl. Vittorio Emmanuele, Fondi minori 977. Le ms Ottob. lat. 2472 de la Bibl. Vat. contient aussi des pièces sur Borri. — ^Dans les Trois lettres touchant V état présent d'Italie, écrites en Vannée 1687, pour servir de supplément aux lettres du D^ Burnet, (p. 141-144 de l'édit. française), il est question de Borri. Naturellement l'auteur représente le gentilhomme milanais comme un ami de la science, à qui son indépendance d'esprit a valu les sottes rigueurs de l'Inquisition. Après avoir été condamné par contumace, Borri finit par être saisi, emprisonné. D'après les Trois lettres, ce fut sur l'intervention du duc d'Estrées, ambassadeur de France, que le prisonnier fut transféré au Château Saint- Ange, « où il faisait de la chimie ». La Gazette de France du 17 septembre 1695 annonça la mort de Borri en ces termes : « Le chevalier Borri, qui, après avoir abjuré ses erreurs, avait été condamné à finir ses jours en prison, mourut dans la nuit du 19 au 20 août, au château Saint-Ange, après y avoir été vingt ans ».
4 Ch. II, p. 22.
prêtre de S. Pietro in Galatina. Trop ignorant lui-même des finesses de la langue espagnole, ce docteur confia le travail de la traduction au capucin Joseph de Melandogno. C'était en 1659. Le P. Joseph de Melandogno étant devenu, en 1660, gardien du couvent de Lecce, l'ouvrage fut publié à Lecce. Il est dédié à Gabriel Adarzo de Santander, archevêque d'Otrante.i
Quatre ans avant la venue de Molinos en Italie, le quiétisme de Falconi a donc traversé la Méditerranée ; il a abordé, à Otrante et à Lecce, dans ce royaume de Naples, soumis, depuis plus d'un siècle, à toutes les influences espagnoles.
Il aborde même à Rome en 1664. Une traduction de l'^/p^abet y paraît chez le libraire Capodoro.
Peut-être cette traduction est-elle de l'initiative des Oratoriens. La dédicace du livre au général de l'Ordre, Sozzini, inviterait à la conjecture ; d'autant que l'Oratoire en Italie fournira au quiétisme des docteurs et des recrues, comme il paraîtra par cette histoire. En 1664, Molinos ne fait que d'arriver dans la ville éternelle. Sans doute, il est audacieux, mais circonspect aussi. 11 est fort douteux qu'il ait si vite fait œuvre publique de propagandiste ; c'était conforme à ses goûts, mais hasardeux pour un étranger encore inconnu. Et si, comme il est probable, la première traduction romaine de Falconi vient de l'Oratoire de Rome, voilà un autre foyer de quiétisme indépendant de Molinos.
A la même époque, Marseille, depuis des années, est édifiée par la piété d'un laïque à qui sa cécité a laissé les moyens de s'instruire bien au-delà du commun, et qui s'appelle François Malaval.
Ce fils de bonne bourgeoisie avait appris chez les Oratoriens de sa ville natale les lettres humaines ; à l'école des Dominicains il avait avancé ses études en théologie et en droit canon, jusqu'au doctorat. Aimé des évêques de Marseille, très mêlé au clergé, connu au loin, il étudie sans cesse, consulte et donne des consultations. Toutes les sciences l'attirent ; mais à toutes il préfère les sciences sacrées. Il discute avec Gassendi, quand celui-ci passe à Toulon, en 1650 ; Christine
^ Ces détails sont tirés de la dédicace même de l'ouvrage.
de Suède, dans son voyage à Marseille en 1656, désire entretenir le savant aveugle ; le fameux consul d'Alep, François Picquet, ne sait pas se fatiguer de ses conversations. Les érudits, les lettrés de Marseille le considèrent comme un oracle. Jl écrit des poésies pour les couvents, et collabore à la réforme du bréviaire marseillais ; il lui arriva même de faire un mandement^.
Cet homme, si charitable aux humains, était plein d'amour de Dieu. Dans son désir de s'unir à Dieu par une prière meilleure, il composa, en latin, un essai sur l'oraison. Communiqué à des amis, ce travail les ravit. Sur leurs instances. Malaval se décida à traiter la matière en français. Telle est l'origine de la Pratique facile pour élever Vâme i la contemplation (1664). Quand ce livre parut, Molinos venait d'arriver à Rome.
La Pratique facile n'est pas une traduction du traité latin non publié. «C'est un ouvrage entièrement différent», soit « pour les raisons », soit « pour les matières », dit expressément Malaval.
Et voici comment il s'explique sur son vrai but :
'( J'ai dessein d'expliquer la pratique de la contemplation qui tend à la connaissance et à l'union à Dieu par le moyen de la foi, et d'en expliquer la nature et les propriétés d'une façon si claire que je ne demande à ceux entre les mains de qui cet écrit pourra tomber, qu'un peu de raison et de sens commun, pour concevoir cet enseignement, et un peu de bonne volonté pour le pratiquer, s'ils sont fidèles à leur attrait. »
Il y aura des objections. On reprochera sans doute à l'auteur d'exphquer une matière difficile en termes familiers. — Mais quoi de plus famiher que l'Evangile; est-ce que pourtant ses paraboles ne portent pas à l'esprit plus de lumière que « beaucoup d'arguments enflés de toute la pompe de la raison » raisonnante ?
On dira qu'après lecture de la Pratique facile, toutes les femmelettes qui font profession d'être dévotes vont se pré-
^ L'abbé Dassy. Malaval, aveugle de Marseille, p. 9-13.
cipiter à la contemplation. — C'est une querelle aussi vieille que le Christianisme. Pour y répondre pertinemment, il suffît d'observer « qu'il faut être bien détaché de ses sens et de ses passions, par une grâce particulière de Dieu, pour embrasser la contemplation », dans laquelle, d'ailleurs, « l'âme est bien au-dessus des sens et des passions )>.
Il est vrai que les livres spirituels abondent et qu'il n'en manque pas d'écrits doctement sur la contemplation. Mais ('■ la plupart ont quelque chose d'incommode ». Certains « ne se laissent entendre qu'aux docteurs » ; et pourtant il est d'expérience que « les plus idiots et les plus simples sont quelquefois appelés à la contemplation ». D'autres auteurs sont plus abordables ; malheureusement ils mêlent au sujet tant de questions, qu'ils réussissent uniquement à donner « de la curiosité aux uns et de l'embarras aux autres ». Quelque docteurs, « faute d'expérience et de bien entendre les saints » confondent la contemplation avec ses effets. D'aucuns enfin « traitant cette matière comme le reste des matières théologiques », ont abouti à la rendre controversable.
Il se rencontre des écrivains spirituels pour remarquer que nos pères dans la foi ne raffinaient pas autant leur prière et que le meilleur est d'aller comme eux, par le grand chemin. En vérité, il y a peu de bons livres spirituels. Quant « au grand chemin » qu'on prétend avoir été celui des anciens, il faut bien convenir d'une chose : les anciens, s'ils priaient beaucoup, méditaient peu ; ainsi qu'il appert par l'histoire des Pères du désert. C'est par ailleurs une erreur de croire que la mystique est une science nouvelle, inconnue aux premiers âges. Les siècles les plus reculés ont connu des saints de la plus haute oraison, encore que ceux-ci n'aient pas pris le loisir d'écrire des traités en forme sur la théologie mystique.
Il s'est trouvé, certes, des docteurs modernes pour introduire, dans l'oraison, je ne sais quelle « oisive suspension <le l'entendement et des puissances de l'âme » avec « un violent effort pour devenir brute ou statue, sous prétexte de purifier l'âme et de la réduire, disent-ils, à son premier état ». Malaval ne veut avoir rien de commun avec ces mystiques détraqués ; sainte Thérèse les condamne ; il les condamne aussi.
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Précisément parce qu'il veut s'expliquer d'une façon familière, Malaval adopte la forme du dialogue. Le directeur instruit Philoihée de la nature de la contemplation et de la manière de la pratiquer.
« La première disposition d'une âme qui veutcontempler est un véritable désir d'écouter Dieu, en faisant taire toutes les pensées, toutes les alTectionsdela volonté et tous les discours». DieUjSionlui prête une oreille attentive, «parleplus doucement, plus efficacement, plus intelligiblement et plus fréquemment » que tous les prédicateurs, directeurs ou livres spirituels.
Pour le contemplatif, lectures, sermons, pensées saintes, ne doivent être qu'une occasion de se recueillir et non matière à s'occuper. Ils doivent servir à élever l'âme, à l'enflammer ; et en cet état, que l'âme s'arrête en Dieu seul et se tienne en sa présence.
Lorsque l'habitude de ce recueillement sera prise, un seul mot : « mon Dieu, vous êtes mon tout » ; un seul geste : un signe de croix, suffiront pour mettre le cœur aux pieds de la divine Majesté. Bien plus, un acte de foi et de résignation initial suffira pour rendre l'oraison perpétuelle ; surtout s'il s'y joint un « ressouvenir éminent ;) de la présence et du domaine de Dieu.
La lumière de la foi nous éclaire, la contemplation suit, aidée par l'opération du Saint-Esprit, qui perfectionne la foi ; et par le sentiment de la présence de Dieu, la foi devient si vive que nous voyons et touchons presque ce que nous croyions auparavant. Et l'amour croît avec la connaissance pour ache^^er l'union avec Dieu et la béatitude.
Telle doit être l'occupation habituelle de l'âme. La lecture spirituelle doit se borner aux choses utiles pour mieux entendre les devoirs et l'oraison, et au temps où l'on ne saurait rien faire de meilleur. Mais jamais il ne faut lire un livre spirituel sans interrompre la lecture pour se recueillir en Dieu.
Il faut raisonner de même pour la sainte messe ou la méditation des mystères du Sauveur. Un seul acte d'abandon total à Dieu vaut toute la série des réflexions ou affections de détail que pourrait suggérer une page de l'Évangile ou la considération du saint autel.
La contemplation est une vue simple et amoureuse de Dieu présent, appuyée sur la foi que Dieu est partout et qu'il est tout.
Et voilà pourquoi la contemplation peut être perpétuelle ; à la seule condition que la volonté soit fermement décidée à ne perdre jamais cette divine présence. Il est vrai pourtant que plus cet acte sera renouvelé et facilité par l'habitude du recueillement, plus cette contemplation sera véritable. Et de môme, plus on sera mortifié, plus ■.> la contemplation sera pure, vive, tranquille », plus l'âme sera libre.
Il y a d'ailleurs des signes auxquels on peut reconnaître si l'âme est appelée de Dieu à la contemplation.
« L'âme appelée à la contemplation ne peut plus méditer ou ne médite qu'avec grande inquiétude, bien que cela ne provienne ni de l'indisposition du corps ni de l'humeur mélancolique, ni de la faute de sa préparation, ni du défaut d'attention, ni de l'oisiveté. De plus on sent, parmi la violence qu'on se fait pour méditer, un attrait de douceur et de dévotion qui emporte Pâme, l'arrachant comme de force vive aux chaînes de la méditation et la mettant dans un repos dont elle ne peut plus sortir... Elle cherche la solitude, les conversations ne lui plaisent plus, les livres l'ennuient. Toutefois cet ennui vient de ce qu'elle perd une suavité dont les livres et les conversations ne lui parlent point. »
Et Fàme ainsi suspendue entre le désir de jouir de Dieu et la crainte d'une illusion, demeure comme désorientée jusqu'à ce que, ou par un livre, ou par un directeur expérimenté, ou par toute autre lumière, elle soit mise eu l'assurance qu'elle est dans 3e bon chemin.
Alors l'exercice de la contemplation devient habituel et les fruits suivent : on a une facilité incroyable pour faire le bien et éviter le mal.
Des directeurs pourront contredire cette doctrine ; c'est uniquement faute d'expérience. Les leçons de la Pratique facile sont tout simplement celles de saint Denys, de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Bernard, de saint
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Thomas, de saint Bonaventure ot de saint François de Sales. La contemplation est la voie la plus courte, la plus assurée, la plus parfaite.
La Pratique facile^ publiée en 1664, fut réimprimée en 1666 et en 1668. La quatrième réimpression, celle de 1670, est dédiée au cardinal Bona. L'illustre cistercien venait d'être décoré de la pourpre par Clément IX. Ses travaux ecclésiastiques lui avaient donné à Rome la plus honorable notoriété. Même il av'ait en France des amis et des correspondants tels que Luc d'Achery et Jean Mabillon. Et l'on sait que des ouvrages ascétiques alternaient chez lui avec les ouvrages d'érudition. Le hasard lui mit entre les mains la Pratique facile. 11 en fut ravi. 11 demanda à un de ses amis de Rome, le P. Chapuis, oratorien, quel était l'auteur de cette merveille. Chapuis, qui correspondait avec Malaval, leva l'anonyme. Un échange de lettres s'ensuivit entre le moine de saint Bernard et l'aveugle de Marseille. C'est à la première de ces lettres (9 juillet 1669) que sont empruntes tous les détails qu'on vient de lire. Malaval connaissait la Manuductio ai coelurtide Bona et il avait écrit à son ami Chapuis combien il goûtait ces pages pleines de mieU. Sur quoi, Bona, mis au courant, observa :
'( Plût au ciel que je fusse digne de votre amitié ; niais je ne me reconnais pas dans le portrait que vous faites de nia personne. Que si vous me jugez sur ma Manuductio adrœluni, je tiens à vous détromper : si dans ce livre j'ai peint un homme admirable, le peintre n'en est pas moins un pauvre homme. Mais vous, dans votre petit livre, vous enseignez ce que vous pratiquez. .le vous félicite et je vous remercie de nous communiquer les trésors de votre expérience. Je vous remercie d'avoir éclairci un sujet complexe et difficile, d'avoir abattu les cloisons et levé les voiles et d'avoir ouvert à ceux qui voudront répondre à l'appel de Dieu le sanctuaire de la plus sublime sagesse. Deux fois j'ai lu votre opuscule avec attention ; et bien que je sois appesanti vers la terre et tout encombré des images de ce monde, et que je sois fort éloigné de la perfection que vous décriviez, toutefois mon cœur est inondé
^ Joannis Bona epistolse. (Lucques, 1759), p. 69-74.
d'une joie intime ; et grâce à votre livre je vois clairement combien il est facile, dans le silence de toutes les créatures et de toutes les puissances de l'âme, d'entendre la voix de celui qui parle à Jérusalem et de jouir, dans la pointe de l'âme, de la divinité qui vient en elle. Que votre Pratique ait déplu à quelques-uns, je n'en suis pas surpris : le Christ lui-même n'a-t-il pas dit que ses mystères, cachés aux prudents et aux sages, seraient dévoilés seulement aux petits ? Des hommes dont la doctrine est aussi remarquable que la piété ont goûté votre ouvrage, qu'ils ont acheté et fait venir à Rome par les soins d'un libraire de Lyon. Je me réjouis de ce que vous m'annoncez un second volume. Combien volontiers je le lirai 1 Priez Dieu pour moi, afin que je sois digne d'entrer dans le cellier sacré, dont vous ouvrez les portes et soyez persuadé que vous me trouverez toujours prêt à vos ordres ^ •»
Difficilement Malaval aurait pu rêver d'un encourageusement plus décisif. Il remercia avec effusion sonéminent correspondant'"^. Et l'on comprend qu'à la nouvelle de la création du cardinal (29 novembre 1669''), il ait eu la pensée de lui dédier la Pratique facile, revue et augmentée*.
Fort de l'approbation de l'illustre cistercien, heureux des .'( fruits de son premier dialogue », Malaval s'est laissé aller à prendre de nouveau la plume. 11 veut multiplier dans l'Eglise les contemplatifs. Certes, toute oraison est enviable, puisqu'elle nous élève jusqu'à Dieu, mais «la diversité des opérations chrétiennes n'est jamais plus belle que quand elle tend à cette excellente unité que nous fait voir Dieu en toutes
^ Le manuscrit Vat. lat. 7382, auquel j'emprunte ce texte, n'est autre que l'un des registres de la correspondance du cardinal Bona ; le registre des lettres latines. La lettre que j'ai traduite se trouve, hors de sa place chronologique, au f 213 du registre. — ^ Joannis Bona epistolœ, p. 75-76. Lettre du 22 sept. 1669. — ^ Je prends cette date dans le Fa<. lat. 7438, qui renferme des notes en vue d'une vie de Bona. — * Ibid., p. 77-80. Longue lettre de félicitation au nouveau cardinal (15 Kal januarii). — Par une autre lettre (idibus maii 1670) il lui annonce que le P. Ghapuis lui remettra la nouvelle édition de la Pratique facile (J. Bona. Epistolœ selectœ, Turin 1755, p. 123).
choses sans le partager et toutes choses en Dieu sans les confondre ».
« Si j'eusse suivi mon inclination, observe Malaval dans sa préface de 1670, j'aurais employé moins de raisonnement et de doctrine que je n'ai fait, et j'aurais imité tant de saints personnages, qui ont fait consister la force de semblables traités en l'onction du saint E^sprit ; mais j'ai été contraint de m'accommoder au temps et de suivre, en ce point, quelques écrivains de grand mérite... J'ai néanmoins gardé un tempérament, qui, en éclaircissant sufïîsamment les choses dont il est question, les laissera goûter à l'âme et qui en contentant la raison n'ôtera pas la liberté à l'amour. »
Malaval sait que son premier dialogue a été apprécié « par la portion du siècle et du cloître la plus spirituelle «. Ceci est vrai non seulement pour la France, mais aussi pour l'Italie où la Pratique a été traduite et imprimée à Rome même. Mais, observe l'auteur, '( si ce dialogue a eu la bénédiction du Ciel, il a eu aussi la persécution des hommes ».
« 11 s'est trouvé des esprits préoccupés et qui par un zèle trop ardent et trop attaché à leur sens particulier ont été plus violents que ceux qui n'ont pas do piété. L'on a fait --et l'on a dit — à l'occasion de ce petit livre, des choses que le monde aurait peine à imaginer. La netteté avec laquelle il est conçu lui a suscité ses principaux persécuteurs. Car les uns l'ont soupçonné, parce qu'il était trop facile, n'estimant rien de relevé qui ne soit obscur. D'autres, qui sans mortification et sans attraits voulaient passer à la contemplation, s'imaginant qu'ils pourraient faire facilement ce qu'ils entendaient facilement, ont tourné leur dépit contre le livre et ils ont cru qu'il les avait trompés. 11 y a eu des âmes au contraire qui ont été désabusées par cette lecture et ont voulu se tirer de la gêne où on les tenait depuis longtemps contre leur attrait... Les uns et les autres ont importuné ceux qui les dirigeaient de mille questions. »
Incréduhté des directeurs et envie et contestations ont
suivi : « J'ai essuyé d'assez bonnes mortifications par des discours qui se sont tenus ou des libelles qui se sont faits contre cet écrit » dit Malaval.
L'auteur attaqué oppose à ses contradicteurs ses oraisons pour eux et aussi ce second dialogue où il essaye de résoudre sincèrement les diflicultés que l'on peut faire.
Ce nouvel ouvrage est plus considérable, plus complet, plus net que le précédent. Les objections ont amené l'auteur à mieux préciser sa pensée. La doctrine reste la même. Sur la nature, l'objet, les effets, la possibilité de la contemplation pour tous, les signes qui manifestent l'appel de Dieu, le degré de mortification qui convient aux contemplatifs, la conduite à tenir au moment de la tentation, etc., etc.. Malaval s'explique à loisir en douze entretiens et 346 page?. Voici quelques citations significatives de ce second dialogue.
(f La contemplation n'est pas un acte de la raison comme la méditation, mais un acte de l'intelligence, acquis par les lumières de la foi qui nous apprend que Dieu est en nous et nous en Dieu, afl'ermi par le continuel exercice de la présence de Dieu ; purifié et perfectionné par le secours de la grâce qui nous appelle, nous établit et nous conserve en cette vue toute lumineuse et toute amoureuse de la divinité ; où l'àme dit continuellement sans le dire que Dieu est, et en cette vérité y dicte les autres vérités particulières sans qu'elle médite ni qu'elle raisonne (p. 62-63). »
Et encore :
« L'acte de foi avec lequel vous regardez Dieu comme présent, a fait cesser le raisonnement ; rhai)itude s'est form^ée et a fait cesser cet acte distinct ; l'habitude de voir Dieu vous a apporté le goût de Dieu, un goût de Dieu qui n'est plus votre acte simple, ni votre habitude seule, mais quelque chose de plus parfait, bien que l'habitude n'ait pas cessé (p. 30). »
Et ailleurs :
« La langue invite Dieu à venir, l'entendement le cherche, la volonté le désire, la mémoire le rappelle, l'imagination le dépeint. Tout cela est bon, tout cela est culte, tout cela est
amour ; mais c'est une chose plus digne de Dieu, de trouver Dieu et de le trouver partout, et de le reconnaître dans notre cœur, qui est ce qu'il demande le plus de nous » (p. 291).
Il convient de signaler particulièrement deux points essentiels que Malaval explique : rapports de la méditation à la contemplation ; qui est appelé à la contemplation ?
En principe, il y a beaucoup d'appelés, quoi qu'il y ait peu d'élus. Malgré cette règle générale qu'il expose avec force. Malaval énumère des exceptions^ : l°(( ceux qui ont une volonté f^ntièrement opposée à cet état » ; 2° « certains tempéraments pleins de feu... trop impétueux et trop remuants »; l'action est leur affaire ; 3o ceux dont le corps est pesant et assoupi et dans lesquels « l'esprit est enseveli dans la chair >; ; 4° « les malades et ceux qui sont atteints de quelques notables infirmités ') ; 5° '.( ceux qui vivent dans le péché ou dans des rechutes fréquentes » ; 6° « des hommes tellement grossiers et animaux qu'ils ont de la peine à s'élever » à quelque raisonnement ; 1^ « les esprits faibles et incapables d'attention. Mais ceci dit, tous les autres peuvent contempler ; et s'ils ne le font, c'est une preuve simplement de « la misère ou de l'ingratitude des hommes ».
Quant à la méditation, il la faut considérer en deux façons^ : « ou comme une instruction de l'âme aux my.stères de la foi et aux vertus chrétiennes; ou comme une méditation affective qui fournit au cœur de la matière pour s'embraser dans l'amour de Dieu «. Et la seconde va plus droit à Dieu que la première et elle s'approche de l'acte simple de la contemplation. L'usage de la méditation est récent, aucune des quatre règles les plus anciennes des ordres religieux ne la mentionne. Le plus grand nombre de ceux qui méditent pourrait certainement contempler, s'ils le voulaient ou si leurs directeurs, plus souples en leurs méthodes, les y autorisaient.
La Pratique facile eut un vif succès en Italie. Par les soins de l'oratorien Balducci, qui se dissimula sous le nom de Labacci^, le premier dialogue fut traduit et public, à Rome,
^ P. 222-226. — 2 p. 213.— ^ Lettre de Malaval à Pastri/.io, 11 Janvier 1681.
en 1669, le second en 1672 ; les deux furent réimprimés à Rome en 1673, à Gènes en 1674, à Venise en 1675 et en 1679. L'édition romaine est dédiée à Christine de Suède ; l'édition génoise à « l'illustrissima Signora Maria Brigida Franzone Spinola » ; l'édition vénitienne aux « gentildonne délia congregazione di Santa Teresa nella chiesa degli Carmelitani scalzi ». Ces patronages illustres, ces éditions multiples témoignent d'une influence considérable.
Moreri, dans son Dictionnaire^ Bossiiet, dans son Instruction sur les Etals d'oraison, parlent comme si Malaval était un disciple de Molinos ; c'est bien à tort ; la chronologie s'y oppose. I^a Pratique facile prépara les voies à la Guide spirituelle. Elle dut aider Molinos à faire son livre, l'encourager à le publier, lui recruter des lecteurs. Un témoin oculaire n'a pas manqué de noter comment la Pratique facile « aida beaucoup Molinos à répandre ses erreurs « ^.
La chronologie s'oppose encore à ce qu'on fasse de Petrucci^ suivant l'expression adoptée par plusieurs historiens, le « Timothée » de Molinos.
^ Vida, fo 14. — 2 Le P. Candido Mariotti, franciscain, a écrit une brochure intitulée II Cardinale Pier Matteo Petrucci (Jesi, 1908) qui est un véritable panégyrique à l'éloge d'un saint et d'un mystique inconnus. Cette brochure contient les détails les plus copieux sur la carrière de Petrucci. Je les ai complétés et corrigés dans les Recherches de science religieuse (juillet-octobre 1914).
Le P. Candido Mariotti n'a fait que résumer en trente-neuf pages une vie manuscrite de Petrucci conservée aux archives du Chapitre de Jesi. La Bibliothèque Vallicelliana de Rome possède une bonne copie de cette biographie inédite, œuvre de Francisco Monacelli. L'ouvrage, qui est considérable — 300 pages in-folio — est conçu selon les procédés autrefois classiques : la vie du héros de son premier à son dernier soupir (p. 1-108) ; ses vertus et sa réputation (p. 110-254) ; les faits merveilleux d'avant et d'après sa mort (p. 254-300).
Au monastère des Carmélites de Jesi, on conserve une autre copie encore de l'œuvre de Monacelli. Elle est précédée d'une note approbative, en date du 6 janvier 1722, signée par le P. Antonin délia Rocca Contrado, mineur observantin du couvent de Fano, qui souhaite, pour le bien des âmes, l'impression de la biographie de Petrucci.
60 MICHEL MOl.INOS
Pier Matteo Petriicci, né à Jesi en 1636, après des études classiques faites dans sa ville natale, suivit les cours de droit civil et canonique à Macerata, où il fut reçu docteur. Assidu, dans sa jeunesse, à l'église de l'Oratoire où il priait, chantait et jouait du violon, il finit par devenir fils de saint Philippe de Néri (2 février 1661). 11 avait 24 ans. 11 fut ordonné prêtre l'année même, et dès lors il commença à mener de front cette vie d'apostolat et d'études ascétiques qui devait remplir une si grande partie de son existence. Très vite il devint le grand personnage de la ville. La confiance de l'évêque de Jesi — Alderano Cybo, puis à partir de 1671 Laurent Cybo — et des évêques du voisinage, le mit de plus en plus en évidence. Ses prédications incessantes, et toujours fort courues, lui attirèrent une clientèle de pénitents et de pénitentes. Bientôt il se mit à publier des opuscules de piété.
Son premier livre^ fat une neuvaine préparatoire à la fête de l'Assomption : le volume parut en 1673. A cette date, Petrucci est prêtre depuis douze ans ; ses tendances spirituelles et psychologiques sont nettement accusées ; il est déjà quiétiste. Dans cet ouvrage, qui n'a rien d'un traité didactique, l'oraison de pure foi est recommandée. L'année suivante, Petrucci édite des méditations préparatoires à la fête de Noël : Méditations et exercices de vertus diverses pour se préparer à la sainte Nativité de Jésus Christ Notre Seisnenr (1674). Malgré la piété tendre de l'auteur pour le mystère de INoël, ce n'est pas hasarder une conjecture téméraire que de dire : l'important pour lui c'est le traité ajouté aux méditations : Traité de V annihilation vertueuse. La Guide de Molinos n'a pas encore paru et nous avons en Petrucci un maître qui inculque avec force, sinon avec méthode et clarté, la doctrine de l'anéantissement des puissances, spécialement dans l'oraison.
Plus tard, Petrucci publiera deux volumes de Lettres et traités spirituels (1676-1678). La Guide de Molinos ayant paru en 1675, on pourrait croire que Petrucci s'en est inspiré. 11 n'en est rien. Ces livres étaient prêts dès 1673 : seules la lenteur des copistes et la multitude des occupations ont empêché
^ Voir dans Recherches de science religieuse (mai-juin 1914) la bibliographie détaillée des livres de Petrucci.
d'aboutir ; Petrucci le dit expressément dans la préface de r Assomption de la Vierge. Or, que trouvons-nous dans les Lettres et traités, le plus considérable de tous les ouvrages qu'ait écrits l'auteur ? Le premier volume s'ouvre par un Traité des puissances intérieures et des passions. Les documents qui font suite sont divisés en deux groupes : vertus diverses (p. 1-304) ; oraison, présence et connaissance de Dieu, contemplation (p. 305-704). Le second volume commence par une introduction de XV pages sur l'amour-propre et les moyens de l'exterminer. Puis viennent trois livres : le premier sur les aridités et tentations (p. 1-192) ; le second sur les assauts et pièges du diable (p. 193-46-^i) ; le troisième sur les vertus, l'oraison, la contemplation et autres choses intérieures (p. 465-832).
Par ces brèves indications, on entrevoit que l'ordre et la méthode ne distinguent pas cet ouvrage. 11 y a beaucoup de répétitions : plusieurs lettres et traités reviennent sur les mêmes idées. Et dans chaque traité, comme dans les lettres de quelque étendue, Petrucci laisse courir sa plume dans toute sorte de directions. C'est un besoin incoercible de sa nature eiïusive. Il faut savoir que ces pages ont été écrites pour consoler, éclairer des âmes en détresse. C'est en face de malades spirituels très déterminés, dont il connaît et plaint les misères, que Petrucci rédige ses consultations. Son cœur ardent s'émeut et s'épanche beaucoup plus que son esprit. En tête du second volume, Petrucci a mis son hommage à l'ange de l'école.
0 Dès les premières années de l'adolescence, j'ai connu \otre S ommethéologiqiie. J'y ai puisé une connaissance de Dieu qui eut suffi à ma perfection, si je n'avais pas été infidèle à la grâce. Je le confesse, c'est à vous que je dois tout ce que je sais en matière théologique ; car aucun homme ne m'en a instruit, je ne suis le disciple que de vos écrits immortels. Et si je le dis, ce n'est pas par ostentation — je ne suis rien — mais pour rendre témoignage à la clarté souveraine de votre doctrine, laquelle, à l'égal de la lumière du soleil, n'a pas besoin d'une autre lumière pour se révéler aux yeux. >>
La naïveté de ces déclarations suffirait à prouver que
62 MICHEL MOLIÎiOS
Petrucci, quoiqu'il prétende, est un fils de saint Thomas, qui ressemble peu à son père. Petrucci a lu la Somme, mais plus encore les livres spirituels. Son vrai maître fut le carme déchaux Joseph de Jésus-Marie. C'est dans la Siihida del aima a Bios — il l'avait déjà lue avant 1673 — que l'oratorien de Jesi a puisé sa doctrine sur l'oraison et la vie intérieure. Naturellement il s'est assimilé le traité du carme espagnol, comme pouvait le faire un prêtre sans théologie et un homme d'une psychologie toute féminine. Mais c'est de là que dérive son quiétisme ; et non de la Pratique de Malaval ou de la Guide de Molinos. Le calendrier décide ici. Avant que la Pratique pénètre à Venise et à Gênes, et que la Guide soit publiée à Rome, Petrucci inculque à ses pénitents, Foraison de pure foi, l'anéantissement des puissances ; il insiste sur la contemplation comme si elle constituait toute la perfection chrétienne, et l'unique moyen de s'unir à Dieu. Bref, il prêche le quiétisme.
Donc (pour résumer en quelques lignes tout ce chapitre) entre 1660 et 1675, tandis que Molinos est encore en Espagne ou n'agit à Rome que par des entretiens confidentiels, une doctrine circule à Otrante, à Lecce, à Rome, à Venise, à Milan, à Jesi, à Gênes, à Turin. Les formules en sont plus ou moins complexes, mais une tendance se dessine fortement, et partout la même. On propose aux fidèles, une manière unique, simple, de faire oraison; et on réduit là presque toute l'ascèse; et on promet que les âmes dociles seront divinisées, sous peu, à coup sûr.
Par sa Guide spirituelle, Molinos donne à cette spiritualité simplifiée une puissance d'expansion inconnue à ses devanciers. Il est à Rome et il est en crédit. Ses relations ajoutent à son livre des ailes sur lesquelles il franchira triomphalement les espaces. Sa gravité sentencieuse en imposera à beaucoup. Partout où les opuscules de Petrucci, de Malaval et de Falconi ont trouvé faveur, la Guide pénètre en dominatrice. Les âmes attirées au quiétisme soupirent d'aise : enfin le quiétisme a son maître définitif; et c'est à Rome même qu'il enseigne.