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CHAPITRE VI

En face des premières oppositions

De bonne heure, la Guide provoqua des contradicteurs. Parmi le clergé de Rome, les jésuites, et d'autres avec eux, faisaient à Molinos le reproche de parler de la méditation en des termes tels que des lecteurs inexpérimentés ou prétentieux ne pouvaient manquer de conclure que méditer est un exercice superflu, sinon méprisable, de la vie spirituelle.

Il fallait une réponse topique. Molinos pubha, ou fit publier par un ami inconnu, des Lettres écrites à un Espagnol désabusé pour ranimer à faire oraison mentale, et lui proposer une méthode de la faire. Bien que l'ouvrage ait paru en 1676, la préface de l'éditeur anonyme assure que les Lettres datent du temps où Molinos était encore en Espagne ; il en aurait gardé des copies, lesquelles, distribuées à des amis de Rome, auraient fait le plus grand bien à leurs âmes en détresse. De là l'idée d'élargir le bienfait, en imprimant l'opuscule. Il est difficile de discuter ces assertions d'un inconnu. Il faut pourtant observer que ces écrits, si salutaires au prochain, demeurèrent en portefeuille jusqu'au jour où Molinos eut besoin d'un plaidoyer pour son livre attaqué. Le devoto qui fit paraître les Lettres livre, pour ainsi parler, son secret, quand il observe, au bout de sa préface.

« Bien que l'auteur, dans la Guide spirituelle, dise qu'il faut abandonner la méditation, il ne se contredit pas en la conseillant dans les présentes Lettres. Car dans la Guide il s'adresse aux âmes qui sont appelées de la méditation à la contemplation ; tandis qu'il prétend, dans les Lettres, instruire quelqu'un qui de sa vie n'avait fait oraison ; et c'est pourquoi

il le met sur le chemin et sur le seuil de l'oraison qui est précisément la méditation. D'où l'on conclura qu'il ne la condamne pas, puisqu'il l'enseigne. Aux uns, il conseille la méditation, à d'autres la contemplation, suivant la vocation de chacun. »

La première des Lettres de Molinos est en effet consacrée à inculquer l'excellence de l'oraison mentale, d'après les dires des saints. Saint Jean Chrysostome, saint Jean Climaque, saint Bonaventure, sainte Thérèse, saint Thomas, saint Laurent Justinien, Jean d'Avila,le chartreux Antoine Molina, sont invoqués tour à tour. Le correspondant espagnol, auquel Molinos écrit, apprend de ces personnages que l'oraison fomente les vertus et aide à corriger les vices.

Au sujet de la méthode, MoHnos s'explique au long dans sa seconde Lettre. 11 dit que la méditation est importante, qu'elle est pour tous, qu'elle n'est pas difficile; il en expose les diflérentes parties : oraison préparatoire, composition de lieu, demande, considération, prière et action de grâces. Un fils de saint Ignace de Loyola n'aurait guère parlé autrement. En terminant, le docteur insiste sur la nécessité de persévérer dans l'exercice, malgré tous les dégoûts et toutes les aridités d'esprit :

« Puisque le profit de l'oraison est si grand, et que celle-ci ne consiste pas en larmes, en saveurs, en ferveurs, mais à persévérer et persévérer encore dans le désir de faire la volonté de Dieu, persévérez, Monsieur, bien que vous soyez tiède, sec, sans ressort, affligé, sans goût, sans élan, paresseux et indévot, ou n'importe comme. La nourriture fait du bien au malade, bien qu'elle lui donne la nausée. »

Ce sont les derniers mots de l'opuscule. Saint Ignace, dans les Exercices spirituels, parle avec plus de précision et de plénitude, là où il trace aux âmes en désolation la ligne de conduite à suivre; mais il ne conseille pas plus énergiquement que Molinos une sainte obstination à méditer.

Le même ami dévoué, qui avait publié les Lettres en espa-

gnol, ne manqua pas de les faire traduire en italien. Comme les Carias, les Lettere parurent chez Ercole, en 1676. Mais cette habile défense ne parvint pas, semble-t-il, à dissiper tous les doutes et à faire tomber toutes les défiances. Deux années après les Lettres, parut le premier livre qui ait attaqué la

Guide.

Pour combattre les théories de Molinos, le P. Gottardo Bell'huomo, jésuite, publia, en 1678, chez le libraire Soliani, à Modène, Le prix et Vordre des oraisons ordinaire et mystique. Le livre est dédié à l'évêque du lieu, Ettore Molza, et porte V imprimatur àa vicaire modénois du Saint Office^.

Le Pregio est divisé en deux parties, comme l'annonce le titre lui-même. Dans la première, composée de dix chapitres, l'auteur parle de l'excellence de l'craison mentale et de ses différentes formes. Il fait l'éloge de la méditation ordinaire (ch. II) ; il étabht qu'elle peut servir à acquérir les vertus chrétiennes à un degré notable (ch. III) et même au degré le plus parfait (ch. IV). Puis il s'occupe de la contemplation. Avec les auteurs classiques, il en distingue deux sortes, la naturelle ou acquise, la surnaturelle ou infuse (ch. V) ; il s'explique sur l'oraison de quiétude (ch. VI) et l'oraison d'union (ch. VII), sur les formules qu'il convient d'employer en matière d'oraison mystique (ch. VIII) ; finalement, il disserte à loisir (ch. IX) sur l'essence de l'union béatifique, pour arriver à définir plus exactement, a simili, le propre de l'oraison d'union (ch. X). Dans la seconde partie, Bell'huomo vient à la question d'ordre et de relation qu'il convient de garder entre l'oraison ordinaire et l'oraison mystique. Et pour cela, il s'applique à tracer le portrait du bon directeur des âmes (ch. I) ; à caractériser quelques erreurs de certains pères spirituels en matière d'oraison (ch. II) ; à établir la grada-

^ Cet ouvrage est un in- 12 de 370 pages, devenu fort rare. Indiqué dans la Bibliothèque de Sommervogel (I, 1272), il a été décrit pour la première fois, avec exactitude, par le P. Hilgers (Der Index der Verbotenen Bûcher p. 552.)

J'ai parlé de ce livre dans les Recherches de science religieuse (mai 1912, p. 260-262).

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tion habituellement voulue par la Providence dans les voies d'oraison (ch. III). Il examine si, et à quelles conditions, on peut demander à Dieu la grâce de l'oraison mystique (ch. IV) ; il relève les prétentions désordonnées de quelques-uns à cet égard (ch. V) ; il note les dispositions les plus propres et les plus prochaines aux oraisons non ordinaires (ch. VI) ; il rapporte là-dessus les leçons de sainte Thérèse (ch. VII). Enfin, après avoir signalé un état d'âme peu favorable à la contemplation (ch. IX), il montre que la vie contemplative la plus caractérisée ne s'oppose ni à la considération des créatures sensibles pour s'élever jusqu'au Créateur (ch. IX), ni à la niéditation des mystères de la vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ (ch. X).

Aucune des trois cent soixante-dix pages de ce travail n'a l'accent d'une polémique. L'auteur ne cite jamais ni Malaval, ni Molinos. Mais, quand on a lu la Pratique facile et la Guide spirituelle^ on ne peut s'y tromper : c'est à ces deux docteurs d'un ascétisme nouveau que Bell'huomo en veut ; ou, plus exactement, ce sont leurs théories qui l'inquiètent. A de certains moments, une légère émotion soulève ou échauffe les phrases, quoique l'exposé ne perde jamais la calme gravité qui convient à un traité spirituel.

Ce n'est pas la mauvaise humeur d'être dérangé dans des manières familières de penser ou d'agir qui inspire l'écrivain. Il est plus maître de lui et de son sujet. Ancien professeur de philosophie et de théologie, recteur de plusieurs maisons de son Ordre, maître des novices et provincial de Venise, Bell'huomo est à même de juger, avec sang- froid et compétence, de la Guide et de la Pratique facile. Il sait les choses de la vie intérieure, parce qu'il en a étudié les principes dans les livres, tenté la pratique en des expériences personnelles, analysé les phénomènes dans la conscience d'autrui. En examinant l'enseignement de Molinos et de Malaval, il n'arrive pas à y reconnaître un écho fidèle des leçons des maîtres de la vie spirituelle ; et, en outre, il a constaté, dans les âmes engouées des doctrines à la mode, les plus fâcheuses illusions. C'est pour cela qu'il est en défiance et qu'il crie : gare ! Sa conviction est si ferme qu'il ne craint pas d'appeler, çà et là pièges du

diable et ruses du malin esprit certaines idées répandues par les docteurs quiétistes ; il affirme, ore rotundo^ qu'ils mentent ou se trompent quand, à l'appui de leurs spéculations, ils invoquent l'expérience.

Par ces observations l'on a pu s'en rendre compte, l'effort principal de l'auteur de cet ouvrage va à ramener les âmes, et tout particulièrement les filles d'Eve — le P. Bell'huomo remarque quelque part qu'elles ont été plus séduites que les hommes — à l'estime et à la pratique de la méditation, à ces modestes et solides exercices de la vie chrétienne qui consistent à corriger ses défauts, à multiplier les actes des vertus contraires, par imitation et par amour du nécessaire modèle des élus, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Combien de jésuites, de vive voix, devaient parler comme Bell'huomo faisait la plume à la main !

Dans le sentiment très vif du péril que courait son livre, s'il était attaqué, avec ensemble, par les prédicateurs, les confesseurs et les écrivains de la Compagnie de Jésus, Molinos reprit la plume. Il ne pouvait être question, pour lui, de renier son œuvre. Il était convaincu, et répétait à tout venant, qu'il avait de Dieu lumière et vocation exceptionnelles pour conduire les âmes. Il le disait avant de publier la Guide ; on devine que par la suite l'affirmation fut reprise avec plus de force et d'assurance encore^. Molinos ne pouvait donc écrire qu'une apologie.

Dans sa correspondance"'' avec le général des jésuites, sur laquelle nous aurons à revenir, Molinos se réfère, dès février

^ Vida mste, f» 16. — 'Aucun historien, que je sache, n'a fait attention à la Dejensa mentionnée dans la correspondance de Molinos avec Paul Oliva. De minutieuses recherches, faites en 1911, m'ont permis de découvrir, à la Bibl. Vat. dans le ms. lat. 8604, la Dejensa de la contemplacion. L'ouvrage manuscrit compte XXXI chapitres et est demeuré inachevé. La transcription semble due à des secrétaires de Molinos ; mais toutes les références et quelques corrections interlinéaires, ou en marge, sont d'une autre main, celle de Molinos sans doute. Ce manuscrit est un petit in-4 de 88 feuillets, demeuré inconnu et inédit.

1680, à une Défense de la Guide comme à un plaidoyer complet et décisif. 11 convient donc de nous y référer aussi.

La Défense de la Contemplation commence par une déclaration ;' au lecteur ». Molinos constate le succès de la Guide, qui, en quatre ans, a paru en quatre langues et s'est réimprimée plusieurs fois. Mais si u la bénédiction de Dieu » s'est fait sentir, ^' la persécution des hommes » n'a pas manqué. C'est le sort des écrivains qui enseignent la vérité. Le Sauveur dii monde est un exemple mémorable de ces contradictions.

Les adversaires de la Guide sont de deux sortes : les docteurs qui n'ont rien lu de ce qui touche à la théologie mystique, des hommes spirituels qui n'ont aucune expérience des phénomènes de la vie contemplative. Il y a des esprits difïiciles qui n'acceptent rien d'autrui : ceux-là, seul un miracle du Seigneur les peut convertir. Les âmes droites liront la Défense et se rendront. Quant à ceux qui en parcourront les pages avec l'intention de les combattre, Dieu les châtiera, en les aveuglant.

On a calomnié la doctrine de la Guide. Dieu pardonne aux calomniateurs ! C'est une béatitude que de souffrir pour la justice.

On a dit que le docteur Molinos rejette la méditation. C'est une conséquence illégitime et une erreur manifeste. 11 l'aime, il l'estime, il la tient pour sainte ; il désire que tout le monde s'y adonne ; mais il affirme aussi qu'il la faut abandonner, quand c'est nécessaire et que Dieu le demande.

Avec la grâce de Dieu, ce nouveau livre ne sera injurieux ni méprisant ou discourtois pour personne. Même à l'égard de ceux qui l'ont calomnié, l'auteur gardera toujours la modération. Au surplus, il n'écrit pas pour des fins humaines : amour des controverses ardentes, joie d'avancer des opinions personnelles, désir des applaudissements. Il écrit purehient pour la gloire de Dieu et l'amour du prochain. Il compte sur la grâce du Ciel pour accepter patiemment toutes les censures et renvoyer au Ciel tous les éloges reçus.

Après ces protestations des sentiments les plus élevés, Molinos s'explique dans une « préface >? sur la lecture, l'oraison et la contemplation : la lecture où les sens opèrent et qui convient

aux commençants ; la méditation, œuvre de l'entendement, et qui convient à ceux qui progressent ; l'oraison, où s'enflamment les saints désirs, et qui convient aux personnes dévotes ; la contemplation enfin qui convient aux parfaits et dans laquelle l'âme se sépare de tout ce qui est sensible.

Il y a deux sortes de contemplation : l'une ordinaire, active, acquise ; l'autre extraordinaire, passive, infuse. La première se peut enseigner ainsi que l'expliquent tous les docteurs, depuis Denys l'aréopagite jusqu'au P. Surin ; la seconde est un don de Dieu qui l'accorde, quand et comme il lui plaît. La Défense n'entend parler que de la contemplation acquise.

Après avoir longuement cité saint Jérôme et quelques lignes' de saint Augustin, Molinos revient à ce qu'il a dit déjà, à savoir que seules l'ignorance et l'inexpérience ont ameuté certaines gens contre la Guide.

Dans les six premiers chapitres de son livre, Molinos pose en thèse et explique qu'il faut abandonner la méditation pour aller à la contemplation. C'est indispensable, parce que la méditation est un moyen imparfait et sensible de trouver Dieu. A cela reviennent tous les développements de Molinos, à qui la progression logique d'une démonstration est chose inconnue et qui procède surtout par accumulation de textes et répétitions plus ou moins évidentes. Les autorités invoquées sont très nombreuses. Les mystiques: S. Pierre d'Alcantara,S^® Thérèse, Tauler, Suso, S. Jean de la Croix, Gerson, S. François de Sales, Denys le Chartreux alternent avec les princes de la Scolatique : Suarez, Henri de Gand, S. Bonaventure, S. Thomas d'Aquin ; avec les grands docteurs de l'E'glise : S. Bernard, S. Grégoire, S. Jean Chrysostome, S. A\ugustin. Le chapitre VI, par exemple, n'est guère qu'une chaîne de textes empruntés à S. Jean de la Croix.

Naturellement les auteurs jésuites sont mis à contribution, Suarez et Surin notamment, pour étal)lir cette vérité que la méditation convient aux seuls commençants. Molinos ne manque pas d'emprunter au Catéchisme spirituel l'objection tirée des Exercices spirituels et il cite la réponse du P. Surin.

Dans le même chapitre III, il y a tout une déclaration de principes sur les Exercices.

« Les Exercices du saint patriarche Ignace sont très saints, trôs utiles, et dignes de louanges infinies ; car les conversions qu'ils ont opérées et opèrent tous les jours parmi des personnes de toute condition sont innombrables et merveilleuses. Et c'est pour cela même qu'ils ont mérité l'approbation du Siège apostolique. On m'a accusé d'en parler avec peu d'estime et peu de respect. On m'a calomnié. Au contraire je les loue à toute occasion et je les conseille à une infinité d'âmes et je continuerai à le faire, tant que Dieu me laissera la vie. Je sais en eiïet qu'ils sont un moyen efficace pour convertir l'âme à Dieu, pour la détromper et lui donner l'horreur des fausses espérances et des vaines apparences de ce monde.

(' Mais ils ne sont pas le moyen immédiat de l'union de Dieu et de la perfection. Du fait qu'ils ont reçu l'approbation du Saint-Siège, on ne saurait tirer cette conséquence. L'Eglise, en les approuvant a prétendu seulement garantir que leur doctrine était conforme à la foi et aux bonnes mœurs... Jamais elle n'a décidé que la méditation est un moyen immédiat pour arriver au détachement absolu, à la purgation des passions, à la contemplation parfaite, au parfait exercice des vertus...

^; Que la contemplation soit ce moyen immédiat, Saint Augustin l'enseigne et avec lui beaucoup de saints, saint Denys, en particulier, saint Bonaventure, sainte Thérèse et le B. Jean de la Croix. Or la doctrine de ce dernier, comme il appert de la bulle de sa béatification, est aussi autorisée que celle des K'jcerciccs. »

Ces principes établis, Molinos se demande (ch. VMl) coml-ien de temps il convient de vaquer aux exercices de la méditation, avant de passer à l'oraison de foi. Et il répond : il n'est point de règles fixes ; saint Bonaventure s'avance presqu'à dire que deux mois suffisent ; et cela seul démontre, observe Molinos, combien ceux oui veulent tout borner à la méditation sont ignorants.

La conduite de Dieu est la seule règle. Mais il n'a pas coutume de procéder par révélations. Les saints et les maîtres de

la vie spirituelle indiquent toutefois des signes auxquels il est permis de reconnaître le dessein de Dieu. Les voici •

1° Dégoût et impuissance dans l'exercice do la méditation.

2° Dégoût d'appliquer aux choses de la vie spirituelle l'imagination et les sens.

3° Le goût de la solitude pour regarder à Dieu seul et s'occuper de lui amoureusement, sans exercer aucun acte distinct de la mémoire, de l'intelligence et de la volonté.

Ceci est la doctrine de tous les mystiques, et notamment de saint .Tean de la Croix, Tauler, sainte Thérèse, et du P. du Pont.

Après cela, Molinos prétend donner les raisons profondes (ch. IX et X) de la première règle. En réalité il ne fait que répéter, sous des formes dilîérentes, la règle elle-même.

Dans les chapitres suivants (IX et XII) il répond aux objections courantes. On dit que la contemplation est pour les parfaits. C'est faux. [1 faut partir de ce principe que Dieu est le maître de l'oraison. Quand il veut, il appelle ; et il appelle qui il veut. Et en fait il accorde la contemplation acquise aux imparfaits, comme l'observe saint Thomas. — On dit que ce genre d'oraison convient seulement aux anachorètes. Rien n'est plus inexact. Saint Grégoire est formel là-dessus. — On dit qu'il faut passer par la voie purgative et illuminative, avant d'arriver à l'union par la contemplation. Erreur grossière. Dieu est le maître de ses dons. Et lorsque les mystiques distinguent les trois voies, ils veulent distinguer, non des époques successives, mais divers états d'âme. Dieu fait en même temps ces opérations spirituelles : il purifie, il éclaire, il perfectionne. C'est un fait d'expérience. Et le P. Gracian l'explique fort bien dans sa théologie mystique de saint Bonaventure. De même Suarez. Il n'y a pas d'ailleurs de maladresse à craindre ; dans ce genre de travail, qui moins agit aboutit mieux. Et puis il est préférable de faire imparfaitement un acte, en soi meilleur, que de faire parfaitement un acte en soi inférieur. Et il n'y a là ni superbe, ni présomption, ainsi que le remarque avei* raison saint Bonaventure.

Même s'il s'agissait uniquement de purifier l'âme, il vaut mieux contempler que de faire pénitence (ch. XIII). Et

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c'est une raison de plus pour que les commençants se livrent à la contemplation. S. Jean de la Croix, S. Bonaventure, S. Bernard, S. Laurent Justinien sont d'accord là-dessus. La vie et l'expérience des saints montrent à l'évidence cette vérité inconnue de trop de directeurs spirituels (ch. XV, XVI). Et Molinos cite en exemple : Sor Françoise P'arnesi, la vénérable mère Catherine Patuzzi, le vénérable Fray Christophe Linan, franciscain déchanx ; sainte Catherine de Sienne, la vénérable mère de Chantai, le B. Henri Suso. Qu'on ne se méprenne pas, note Molinos, je ne veux ni mépriser, ni supprimer les pénitences corporelles. Si elles se font par obéissance, elles sont méritoires, et très efficaces pour détacher l'âme du péché. Mais là n'est pas la perfection et les saints le répètent à l'envi.

Le chemin intérieur de la contemplation est tout ce qu'il y a de plus approuvé dans l'Eghse (ch. XVII). 11 suffit, pour s'en convaincre, de lire les bulles de canonisation de sainte Thérèse et le décret du 29 novembre 1655 sur les livres du B. Jean de la Croix. Il est vrai qu'il y a peu de mystiques. Mais cela provient simplement de ce qu'il y a peu de gens d'abnégation prêts à suivre Jésus crucifié. Et c'est le diable qui écarte les âmes de la vraie voie en la leur représentant comme singulière, exceptionnelle, suspecte.

La singularité qu'il convient d'éviter dans les communautés ne regarde que l'extérieur. L'intérieur de chacun est sujet à d'autres lois que les lois communes. Il y a du reste plus de péril dans le chemin de la méditation que dans celui de la contemplation; le démon y peut bien plus tromper par de vaines imaginations. Le V. P. Balthasar Alvarez en faisait la remarque; comme il est rapporté au chapitre XIV de son histoire.

On objecte : puisque la contemplation, au dire des saints, ne dure pas plus d'une demi-heure, que fera-t-on le reste du temps, si l'oraison doit réglementairement durer une heure ? Tout ceci n'est qu'ignorance. Les modes d'oraison sont nombreux : méditation, oraison :^<fTective, oraison purgative, oraison de foi ou contemplation active, contemplation passive. C'est celle-ci qui est courte, et elle ne s'enseigne pas, ni ne se conseille. Dieu la donne comme il lui plaît. Quanta la contem-

plation active, on y ppiit durer jours, semaines et mois et années. La difficulté signalée n'en est donc pas une.

D'autres disent : la suspension des puissances dans la contemplation acquise n'est qu'une illusion (ch, XVIII). Il faut distinguer. II ne s'agit pas ici de suspension totale comme dans l'extase. Tant que les sens sont ouverts, il est difficile que les espèces et images sensibles ne s'éveillent pas dans l'âme. « Procurer par effort violent une telle suspension, c'est perdre son temps, compromettre sa santé, et supprimer le légitime usage des opérations pour lesquelles l'âme fut créée qui font connaître, aimer et servir Dieu ». Et sainte Thérèse n'a pas manqué de railler ces prétentions. Mais il est très vrai que, dans la contemplation acquise, l'âme supprime les images, les raisonnements, les actes distincts, pour s'en tenir à un acte de foi obscur et universel par la présence de Dieu dont elle s'occupe avec continuité.

On dit encore : ce chemin de la contemplation est bordé de tentations. La tentation n'est pas un mal ; il faut y succomber pour pécher ; résister est gagner du mérite. Et s'il est en effet d'expérience que les contemplatifs souffrent beaucoup plus de tentations, il faut uniquement conclure que c'est excellent pour les sauver de l'orgueil.

11 n'est pas vrai qu'on dégrade et abaisse la contemplation, en la rendant plus commune (ch. XIX). Tout d'abord il est clair que Dieu veut la perfection de tous ; à ses yeux toutes les âmes sont égales ; il les a toutes créées et rachetées, à toutes il destine le Ciel. Lui-même nous a dit qu'il préfère les ignorants et les simples et que c'est aux petits qu'il se révèle. D'une manière générale les docteurs sont moins disposés que les simples aux opérations divines. L'amour-propre est le grand obstacle et il guette les lettrés plus que les autres.

On accuse les contemplatifs de délaisser les mystères du Verbe incarné. La réponse est facile. II y a dans la Guide tout un chapitre pour exphquer l'oraison à faire en s'aidant de l'Evangile. On ne le méprise donc pas ; mais il y a deux manières d'envisager la passion de Notre-Seigneur : l'une par les sens et le raisonnement, l'autre par la foi pure. Saint Thomas exphque la chose à merveille. Les contemplatifs s'atta-

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chent à la seconde manière. Et c'est, pour le plus grand profit de leur âme, ainsi que saint Léon l'expose très exactement au sujet des apùtres et de la Madeleine.

Autre objection : on ne saurait passer à la contemplation sans avoir passé au préalable par beaucoup de préparations et purifications (ch. XIV). Il y a là un faux supposé. L'âme qui tend à la contemplation active ne fait pas l'ange ; elle exerce simplement les vertus théologales de foi, d'espérance et de charité ; choses qui conviennent à tout chrétien. Qui dira que cet exercice ne convient pas aux commençants ? Est-ce que tous ne doivent pas s'exercer à vivre en présence de Dieu ?

C'est Satan qui est le grand ennemi de la contemplation (ch. XX). Sainte Thérèse l'assure et aussi l'expérience. On ne saurait plus mal raisonner que de dire : la contemplation a été établie par les Illuminés d'Espagne ; elle est donc mauvaise. Il faut voir ce que les mots renferment ; il faut se souvenir de la parabole de l'ivraie.

La différence est énorme entre la doctrine de la Guide et celle des Illuminés (ch. XXI).

'( Le quiétisme de cette secte condamnée allait jusqu'à supprimer toute action : plus de louanges à Dieu, ni d'actions de grâce, ni d'acte de connaissance, d'amour, ni désir, ni prière... à leur sens, ils étaient d'ailleurs supérieurs aux autres en vertus parce qu'il est plus difficile, à ce qu'ils disaient, d'acquérir cette quiétude parfaite que d'exercer toutes les vertus ; et dans cet état ils prétendaient jouir de leur liberté, sans obéir à qui que ce soit, prélat, évoque ou pape... dans cet état, impossible à l'âme de progresser ni non plus de pécher, livrée qu'elle était entièrement à l'esprit de Dieu... d'où cette conséquence que, s'il survenait un mouvement d'appétit charnel, si brutal qu'il fût, il fallait y céder plutôt que de sortir do la quiétude et repos dans lesquels se trouvait la perfection. »

Folies et horreurs d'hommes méprisables. Les disciples de la Guide sont instruits et formés d'autre sorte. Qu'on lise

Louis de Filois et saint Antonin de Florence, et on saisira nettement la diiïérence qui sépare les vrais des faux mystiques. Ceux-ci poussent les âmes « à une mortification rigide, intérieure et parfaite, à une pureté de vie angélique, à la parfaite imitation de Jésus-Christ, à l'amour de sa croix, à l'abnégation totale du jugement et de la volonté, à l'étroite obéissance, à la mort spirituelle des sens, des passions et des aiïections, à l'humilité vraie et au mépris de soi, au détachement de toutes les grâces sensibles et gratis data, visions, extases, à l'anéantissement spirituel, à la fréquentation des sacrements, et finalement à l'exercice des vertus théologales : toutes choses que condamnent et abominent les démons, les illuminés et les hérétiques. »

Le démon a continué de représenter l'exercice de la contemplation comme difficile ; il est pourtant très facile (ch. XXII). Et malheureusement bien des directeurs d'âmes se laissent prendre les premiers à ce piège grossier ; ils obligent les âmes à passer par les chemins méthodiquement tracés et leur persuadent que cette manière de prier est supérieure, réservée à une élite de chrétiens. Et à ce jeu il n'y a que le démon qui gagne. Il sait bien, lui, si les ministres de Jésus-Christ ne le savent pas, quel fruit spirituel les âmes tireraient de ce saint exercice ; fruit bien supérieur à celui qu'elles peuvent tirer de la méditation. Il sait qu'un seul acte de foi vaut mieux que beaucoup d'heures de méditation, parce que cet acte soumet à Dieu l'âme en ce qu'elle a de plus précieux, l'entendement ; tandis que discourir de vérité en vérité est la satisfaction la plus naturelle et la plus profonde que l'esprit puisse goûter. 11 sait aussi que beaucoup d'âmes seront retirées par là de l'oraison ; car elles ne peuvent méditer et, d'autre part, la contemplation leur est interdite par leurs directeurs. A ce mal il n'est qu'un remède : insister sur la facilité de la contemplation active qui consiste en une simple vue de Dieu.

Pour y réussir, il n'est pas nécessaire de beaucoup de discours (ch. XXI 11). Et le Sauveur l'a bien expliqué dans l'Evangile. Dieu est en nous et nous demande notre cœur et non des paroles : la pureté, la résignation, l'humilité du cœur lui agréent plus que tous les raisonnements. D'autant qu'il

n'a pas besoin, comme les créatures, que nos sentiments s'expriment pour les connaître. C'est impolitesse et folie de sortir de soi pour aller à Dieu quand il est en nous. La multiplication des actes, dans la prière, naît de l'amour-propre (ch. XXIV). L'âme s'y cherche elle-même. Si elle exprime ses sentiments de foi, d'amour, de fidélité, de confiance, ou elle ment, ou elle dit la vérité. Si elle ment, elle pèche ; si elle dit la vérité, elle parle pour rien. A quoi bon ? La foi véritable ou l'amour ne consistent pas en des propositions formulées ; ce sont des vertus indépendantes de ces formules ; celles-ci peuvent manquer, les vertus demeurent. L'âme donc croit et aime, avant d'en venir aux paroles. Et d'ailleurs Dieu n'a pas besoin qu'on les manifeste. Il les voit, il les connaît. Et puis l'âme risque de s'y complaire. Le P. Gagliardi, jésuite, explique fort bien tout cela dans son Compendium de la perfection chrétienne.

Telle est la vraie doctrine, bien que peu en soient capables, parce que peu <ïont véritablement décidés à mourir à euxmême3.

Dire le Pater Noster est excellent. C'est la meilleure des prières vocales. Mais quelle est la fin de la prière enseignée par le Sauveur, sinon la résignation de l'âme à Dieu ? Et la fin n'est-elle pas meilleure que le moyen ? Mieux vaut donc se résigner dans un acte de foi que de réciter l'oraison dominicale. L'institution de l'office canonial ne prouve rien contre la thèse. C'est là une conséquence du culte public lequel ne peut être purement intérieur. Et puis il faut bien que les prêtres et les religieux s'occupent à quelque chose. C'est d'ailleurs un bien que la louange divine. Et jamais elle ne pourra empêcher le recueillement intérieur de ceux qui le voudront. Quant aux âmes qui n'ont pas de prières vocales imposées par leur règle, pourquoi les y astreindre puisqu'elles peuvent mieux faire ? Pourquoi résister à la voix de Dieu, s'il appelle à la contemplation active ? Saint Thomas dit fort bien que les prières vocales se doivent usiter dans la mesure où elles aident à la ferveur intérieure. Et le cardinal Cajetan y insiste dans son commentaire. Saint Augustin, avant eux, avait fait la même remarque. De même saint Jérôme et saint Ambroise, saint

Basile, saint Anselme, dont les Victorins et Denysle Chartreux ont exactement suivi les enseignements.

L'office du confesseur et l'office de directeur sont bien différents. Le premier gouverne les âmes en ce qui concerne le péché ou l'occasion du péché ; le second les gouverne dans les oraisons, les pénitences, les tentations, les motions intérieures, les inclinations, etc. Les bons confesseurs ne manquent pas ; il y a peu de bons directeurs, parce que peu réunissent à la fois la prudence, la doctrine, l'expérience des voies spirituelles (ch. XXV). Beaucoup ont plusieurs directeurs. C'est une grande erreur. Il n'en faut qu'un et il faut lui obéir humblement. Et pour arriver à le bien choisir, il faut savoir qu'il y a deux sortes d'hommes spirituels : les uns intérieurs, les autres extérieurs. De ceux-ci il y a surabondance et leurs qualités consistent en zèle, doctrine, prudence, vertu exemplaire, détachement du monde. Ils valent pour conduire les âmes par le chemin de la méditation, des pénitences corporelles, des actes, des vertus. Et tout cela est bon et sanctifiant. Mais la perfection n'est pas au bout de cette route. D'autres guides conduisent les âmes par le chemin intérieur, par la voie vraiment spirituelle de la foi, de l'anéantissement, de la mort mystique, afin que, dépouillées d'elles-mêmes, elles parviennent à l'union pure. Et parmi ces guides intérieurs, encore faut-il distinguer les spéculatifs et les pratiques : les premiers n'ont que des connaissances livresques et ils ont au moins cet avantage qu'ils ne mettent pas obstacle au vol des âmes. Les pratiques leur sont préférables toutefois, parce qu'ils tirent leurs lumières de l'expérience et des communications célestes ; d'où il résulte que rien ne les étonne, ni ne les embarrasse dans le gouvernement de n'importe quelles âmes. Heureuses celles qui ont de pareils directeurs !

Le langage des directeurs est par là même fort divers : chacun parle d'après ce qu'il sait et éprouve. Mais il est certain que ceux-là sont peu qualifiés pour conduire les âmes qui ne savent pas se conduire eux-mêmes, qui croient cependant tout savoir, supportent mal qu'on les corrige et qu'on mette en question leur compétence. Et en vérité, ils ignorent l'es-

sentiel, puisque l'expérience leur manque, ainsi que l'a noté avec raison sainte Thérèse.

Pour être ce qu'il doit, le directeur doit être pieux, docte et surtout expérimenté (ch. XXVI). Ce dernier point est le plus important, selon la pensée de Suso, de saint Bonaventure et de saint Augustin. La perfection est la même pour tous ; le même pour tous le chemin qui y mène, qui est Jésus crucifié. Mais, dans ce chemin, que d'étapes diverses ! Qui les a parcourues toutes peut seul en parler savamment. Et c'est pourquoi les docteurs sont d'accord pour affirmer la nécessité de l'expérience (ch. XXVI 1) : ainsi Suarez, sainte Thérèse, saint Augustin. Et le cas de sainte Thérèse est décisif à lui seul ; car la sainte n'étudia jamais ; l'expérience seule l'instruisit de la vie mystique.

Il faut hien convenir que de tels guides sont rares (ch. XXVIII). Les chroniques du Carmel nous le révèlent. On sait comment sainte Thérèse apparut à sœur Catherine de Jésus, pour lui dire de se servir du ministère de Jean de la Croix et non des missionnaires de Jean de Avila, si saints qu'ils fussent. La mère de Chantai ne pensait pas autrement ni non plus le V. P. Balthasar Alvarez.

Pour terminer, Molinos traite en trois chapitres de la contemplation active. Et pour l'accréditer auprès de ceux qui l'ignorent ou la combattent, il montre, par l'autorité des docteurs, combien cette oraison est, pour ainsi dire, classique dans l'EgHse de Dieu. Dans une théorie imposante, les maîtres de la vie spirituelle viennent déposer tour à tour : saint Augustin, saint Nil, Hugues de Saint-Victor, Osuna, Jean de la Croix, Surin (XXIX), Louis de Grenade (XXX) ; puis (XXI) le pseudo-Denys et ses commentateurs l'abbé de Verceil, Ambroise le Camaldule, Marsile Ficin; et encore S. Augustin, S. Thomas, S. Grégoire, Richard de Saint-Victor, le P. Alvarez de Paz, le P. Antoine Molina, la Mère de Chantai. Tous ces grands personnages sont d'accord, dit Molinos, pour enseigner la contemplation acquise.

Etant donné la manière de développer de Molinos, il est probable que le livre ne se terminait pas là. Ne se fatiguant jamais de répéter indéfiniment les mêmes choses, et trouvant

toujours, dans ses notes de lecture, de quoi confirmer ses théories, il pouvait encore allonger son traité sans ajouter d'ailleurs à la doctrine. Celle-ci est tout entière dans les premiers chapitres. Et on sait à quoi elle se réduit. Dès l'avertissement au lecteur et la préface nous sommes fixés.

S'il avait publié sa Défense de la contemplation, Molinos aurait montré surabondamment que les attaques du P. Bell'huomo ne le laissaient pas sans paroles. Mais il garda son manuscrit en portefeuille. Peut-être estima-t-il qu'un silence dédaigneux convenait davantage à sa force. Peut-être comptait-il sur les arrêts de l'Index — il en survint dont nous parlerons — pour mieux assurer sa victoire. Peut-être enfin cet ancien élève des jésuites de Valence crut-il plus décent et plus habile de ne pas risquer un éclat public. Au lieu de polémiquer au grand jour, il se décida, comme un homme simple, surpris d'un désaccord inattendu, à frapper à la porte du P. Jean-Paul OHva, pour lui offrir des explications confidentielles.

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