CHAPITRE VI
Le décret Cum ad aures sur la communion quotidienne
Laissons un instant la Guide et les disputes sur Toraison qu'elle provoque, pour revenir aux théories eucharistiques de Molinos ; car, en 1679, émane de la Congrégation du Concile un décret sur la communion quotidienne, dont il convient de marquer exactement l'occasion et la portée.
A tous ceux qui se sont occupés des controverses sur l'usage de la Sainte Eucharistie le décret Cum ad aures, publié sous le pontificat d'Innocent XI, est un document familier. Tous les théologiens défavorables à la communion quotidienne — de 1679 à 1905 — invoquent l'autorité de ce décret ; beaucoup ne manquent pas d'insinuer que le Pontife qui l'approuva était un saint dont le procès de béatification a été commencé. Il est advenu aussi que des partisans déclarés de la communion quotidienne — ainsi le P. Piclion, jésuite du xviii^ siècle^ — ont mis leurs idées sous le patronage de cette décision solennelle. De toute manière, la pièce est importante. Fut-elle provoquée par les doctrines eucharistiques de Molinos ? On serait tenté de le croire. Lorsque le décret parut, le Bref traité de Molinos était publié depuis quatre ans à peine ; et par ailleurs des documents romains aussi graves que la bulle Cœlestis Pasior condamnent certaines théories de Molinos concernant la communion. Il y a donc là un petit problème à débrouiller.
Tout d'abord, il est constant que les abus visés expressément par la Congrégation du Concile, en 1679, sont le fait de quelques diocèses d'Espagne.
^ Cf. Recherches de science religieuse, ocl.-déc. 1916, p. 522 ; mai-sept. 1919, p. 255.
L'un des consulteurs de la Congrégation, le conventuel Laurent Brancato de Lauria, le dit en termes exprès, et aussi le cardinal Casanata qui fut l'un des juges de la cause^.
Parmi les abus signalés à la vigilance des cardinaux, nous relevons celui-ci : communier sans aucun acte de préparation ni aucune action de grâces. Partout où régnaient les doctrines quiétistes — et nous avons vu qu'elles régnaient, sous le pontificat d'Innocent XI, jusque dans Rome — il est à présumer que les adeptes les plus convaincus du système se faisaient un devoir de cette parfaite inertie chaque fois qu'ils approchaient de la sainte Table. Ainsi l'exigeait la logique du quiétisme. Et nous avons la preuve manifeste que les âmes, sous couleur de religion meilleure, s'égaraient à ce point, quand nous constatons qu'en 1687 Rome est obligée de condamner des idées et des pratiques qui s'expriment dans les propositions suivantes.
« Le sacrement de pénitence, avant la sainte communion, n'est pas nécessaire aux âmes intérieures et contemplatives, mais seulement à celles qui sont dans la vie active et s'exercent encore dans la méditation^. »
« Avant et après la communion, il n'est requis d'autre préparation ou d'autre action de grâces que de demeurer dans la résignation passive habituelle, parce que cette résignation supplée tous les actes de vertu qui pourraient être faits et se fontdans la vie ordinaire. Que si, à l'occasion de la communion, s'élèvent dans l'âme des mouvements d'humilité, de si^ppHcation, de remerciement, il les faut réprimer, toutes les fois qu'on ne discerne pas qu'ils procèdent d'une particulière inspiration de Dieu ; hors ce cas, ce sont des impulsions d'une nature qui n'est pas encore morte. ^ »
L'erreur, les inconvénients pratiques, les tendances quiétistes d'une pareille direction spirituelle sautent aux yeux. L'on ne saurait être surpris que, dans la réunion du Saint Office où l'on s'occupa de ces doctrines, tous les consulteurs
1 Analecta juris pontificii (1864). VII, p. 798, 822. — 2 Circulaire du S. 0. aux évêques d'Italie (15 février 1687). — ^Bulle Cœlestis Pastor {20 nov. 1687).
aient été unanimes à les déclarer « téméraires, scandaleuses, dangereuses, erronées et fleurant l'hérésie ».
Il y eut donc certainement, entre 1675 et 1687, à Rome et ailleurs, parmi les disciples de Molinos, une mise en pratique de ces idées déplorables. A quelle date Molinos enseigna-t-il l'erreur sur ce point, ou couvrit-il de son approbation les écarts de ses partisans ? Lorsqu'il écrivait, en 1675, son Bref traité sur la communion quotidienne et certains chapitres de la Guide sur la sainte Table, avait-il des idées saines et des intentions droites ? Impossible de répondre avec certitude à ces questions toujours difficiles ; mais on peut essayer d'établir quelques précisions, en distinguant l'un de l'autre les deux ouvrages de Molinos.
Dans la Guide spirituelle Molinos a deux chapitres (le XIII® et le XIV® de la 2® partie) sur la fréquente communion. Le chapitre XIV® est une effusion de reconnaissance pour l'amour incomparable que Dieu témoigne à notre misère en daignant habiter parmi nous pour nous servir d'aliment. Dans le chapitre précédent, l'auteur signale l'assiduité à la sainte Table — avec l'oraison, l'obéissance et la mortification intérieure — comme les « quatre choses les plus nécessaires )> pour acquérir la perfection et jouir de la paix spirituelle. Et voici les observations principales qu'il fait dans ces pages d'ailleurs fort courtes.
« Si tu as une fin pure, dit-il à l'âme dévote, un désir vjai de faire le bon plaisir de Dieu, sans regarder à la dévotion sensible ni à la propre satisfaction, approclie avec sécurité : tu es bien disposée...
'( Bien que la meilleure préparation soit de communier fréquemment, parce qu'une commimion prépare à l'autre, je veux cependant t'enseigner deux sortes de préparation.
« La préparation des âmes extérieures est de se confesser, de se retirer des créatures avant la communion, de se tenir en silence, considérant qui est celui qu'on va recevoir et qui est celui qui le reçoit...
« La seconde préparation convient aux âmes intérieures et spirituelles et elle consiste à procurer de vivre avec plus de pureté, une plus grande abnégation de soi-même, un détachement total, une vraie mortification intérieure et un recueillement continuel ; à qui marche par ce chemin, il n'y a aucune nécessité de se préparer actuellement à la communion, parce que sa vie est une préparation ininterrompue et parfaite ».
Tout cela peut s'entendre dans le sens le plus orthodoxe. Si nous Hsions ces lignes sous la plume d'un Pierre de Marcilla ou d'un Christophe de Madrid, elles n'occasionneraient ni surprise ni doute. Malheureusement la conception que Molinos se fait du « recueillement continuel » et de la « mortification intérieure » est suspecte. Cette double formule, d'apparence inoffensive et usitée par les maitres de l'ascétisme les plus incontestés dans un sens famiher à tous les bons chrétiens, recèle l'essence même du quiétisme condamné de Molinos.
Et ici de nouveau une question de date se pose. Quand est-ce que Molinos a fait consister la perfection chrétienne dans une certaine passivité de l'âme toute pareille à celle que prônaient les illuminés d'Espagne ? Si nous en croyons la Défense de la contemplation que nous analysions dans le chapitre précédent, Molinos, en 1679, rejetait avec horreur cette passivité abominable. Et alors on pourrait conclure, a fortiori, qu'il n'avait aucunement^ en 1675, quand il écrivait la Guide, le dessein d'entraîner les âmes par des chemins suspects. Mais la T)éfense de la contemplation est-elle un mensonge habile ou un plaidoyer sincère ?
Si l'on admet que, dès 1675, Molinos est un infâme qui cache dans un livre d'honnête apparence le venin dkine doctrine mortifère, la formule sur la préparation à la communion couvre dès lors les pratiques blâmées par la bulle Cœlestis pastor. Si au contraire on pense que les abus condamnés en 1687 se sont introduits par étapes parmi les partisans de Molinos, et que lui-même en est venu par étapes à justifier en doctrine ces pratiques de fait, il faudra simpleirient conclure que le chapitre XIII de la 2^ partie de la Guide, correct,
rigoureusement parlant, avait l'inconvénient de se prêter à des interprétations fâcheuses.
Et là peut-être est la vérité. Quant aux lettres de direction de Molinos, elles sont inconnues. Les papiers saisis lors de son emprisonnement ou au cours de son procès sont demeurés derrière les portes infranchissables du Saint Office. Nous n'avons pas en mains des documents nombreux et certains d'où nous puissions déduire comment Molinos appliquait ses principes sur la communion, pendant les longues années où il fut à Rome une sorte de roi spirituel. Voici deux des rares lettres que nous possédions ^. Elles sont écrites à don Sancho de Lasada. Molinos avait connu ce jeune Espagnol, quand celui-ci, privé d'une fonction publique qu'il exerçait en Sicile, reprenait lentement le chemin de Madrid, pour essayer de retrouver justice et faveur. De passage à Rome, il avait vu le grand docteur des consciences. En cours de route, de Milan, il lui avait donné de ses nouvelles. Molinos lui répond :
« Que Votre Seigneurie ne s'afflige point, parce qu'alors elle souffrira deux tourments au lieu d'un ; tandis que si elle s'apaise et se conforme à la volonté divine, elle ne souffrira de rien et se trouvera mieux disposée pour que le Seigneur fasse, comme nous espérons, rendre justice à la vérité et à l'innocence.
« En frappant Votre Seigneurie de ce coup, Dieu n'a voulu que deux choses : premièrement vous humilier, afin que l'estime de vous-même ne vous entraîne point au souffle des honneurs, des offices et de la faveur populaire ; secondement, vous apprendre à vous résigner, afin que, sans risque aucun, et avec un j)rofit tant spirituel que temporel, vous soyez prêt à recevoir de nouveaux bienfaits. Telle est la conduite de ce roi du ciel qui vivifie alors même qu'il mortifie ; bien différent des rois de la terre qui donnent la mort par leurs bienfaits, nuisent par leurs faveurs et parfois aveuglent les âmes au point qu'elles se perdent dans leur propre estime.
« Résignez-vous, Seigneur don Sancho, et jetez-vous avec
^ Madrid. Archivo historico nacional. Inquis. 1080.
pleine sécurité dans les bras de Dieu ; vous y trouverez des bonheurs imprévus au milieu de vos angoisses. Vivez et cheminez plus allègrement, à mesure que vous approchez de Madrid, parce que ce Père très aimant vous sera propice jusque dans la Cour.
« Oh ! Seigneur don Sancho, si vous saviez quelle faveur Dieu vous a faite en vous tirant de la Sicile, en vous privant de votre charge, et en vous appelant à Madrid. Que Votre Seigneurie en soit persuadée. Dieu a fait par là plus de bien à votre âme que ne le sauraient faire cinquante postes et charges dont le roi pourra vous honorer... Confiez-vous en Dieu qui vous rendra le crédit et la faveur d'autrefois, et vous aurez en outre gagné de vivre plus humble, résigné, détaché, circonspect.
a Pour le moment je ne veux rien ajouter si ce n'est qu'il vous faut lire des livres qui vous détachent du monde (il y a du temps pour tout) fréquenter plus souvent les sacrements et assurer ainsi la plus principale de vos affaires, je veux dire la fin pour laquelle Dieu vous mit en ce monde. Tâchez de vous sauver. Seigneur don Sancho ; c'est là ce qui importe le plus ; le reste adviendra comme il plaira au Seigneur ».
A Madrid, Lasada trouva bon accueil, comme Molinos s'était hasardé à le prédire. Dans sa reconnaissance, l'heureux fonctionnaire manda à Rome la nouvelle des faveurs reçues du roi d'Espagne et consulta sur son avenir le docteur qui lui avait si bien tiré son horoscope. Molinos donna une seconde consultation :
« Voilà Votre Seigneurie en crédit et en charge, et sur un premier échelon pour monter plus haut encore. Tout cela est bienfait de la main de Dieu et qui vous oblige à la reconnaissance. Vous savez que ce sont là de grandes faveurs ; mais vous ignorez combien est singulière et précieuse la grâce que Dieu vous fit en vous tirant de la Sicile, ce labyrinthe compliqué et obscur où votre âme inquiète était en péril de se perdre. 0 Seigneur don Sancho, comme vous êtes redevable à Dieu, qui vous a tiré de ce chaos et de cette ténébreuse Babylone ! Le but du Seigneur a été de sauver votre âme. Voyez de quelles attentions et de quel spécialissime bienfait
VOUS lui êtes débiteur ! Et pour que, sans grand risque et en plus grande tranquillité, vous puissiez vous occuper de votre âme et de votre salut, il vous a rendu vos dignités et vos charges. Qu'adviendra-t-il de votre âme, si elle est ingrate ? Qu'en sera-t-il, si elle ne correspond pas à la grâce si spéciale de la miséricorde infinie ? Mieux vaut, Seigneur don Sancho, l'espérance des biens éternels que la possession de tous les biens de la terre ; et cela seul est bon en ce monde qui nous aide à gagner le ciel. Servir Dieu est la félicité véritable ; tout le reste est vanité et mensonge. Thésaurisons pour le ciel ; là est notre vraie patrie et notre propre royaume.
« Je me réjouis de la nouvelle que vous me donnez de votre confession générale. Plaise au Seigneur qu'elle soit le commencement d'une vie exemplaire et sainte, comme d'ailleurs Votre Seigneurie est tenue de la mener !
« Puisque Dieu veut que vous soyez juge, jugez avec équité, rectitude et prudence, attentif à Dieu et à votre âme, et non aux considérations humaines si hautes soient-elles. Beaucoup de jug^s se damnent, parce qu'ils font acception de personnes et veulent plaire aux grands. Et pourtant ceux-ci ne peuvent donner ni la santé, ni la vie, ni le salut ; ils ne peuvent que donner de l'argent qui risque de perdre l'âme.
« L'unique souci qui doit occuper le cœur de Votre Seigneurie est de plaire à Dieu. Les récompenses que donnent les hommes sont très petites et éphémères, celles de Dieu sont grandes et éternelles. 11 est donc meilleur de plaire à Dieu qu'aux hommes. Pilate, de peur d'offenser César, condamna Jésus Christ el mit Barabbas en liberté.
« Oh ! si Votre Seigneurie prenait chaque jour le temps de faire un peu d'oraison, comme elle assurerait par là sa persévérance et son salut ! Comme elle agirait avec justice, équité et rectitude ! Comme elle plairait à Dieu ! Comme elle vivrait dans la paix, le repos, la sécurité et la joie ! Je ne sais si je vous donnai à Rome un petit livre de deux lettres qui traitent de ce sujet. Si vous ne l'avez pas, je vous le ferai envoyer par don Melchior de Navarre. Votre Seigneurie recevrait des biens infinis si elle se décidait à cette sainte entreprise.
« Pour le moment, Dieu n'appelle pas Votre Seigneurie à la vie religieuse, ni au sacerdoce. Mais si vous n'avez pas d'inclination à l'état du mariage, il ne le faut point choisir uniquement parce que votre mère y insiste. La vocation du ciel doit décider ; et celle-ci se reconnaît à l'inclination qui est comme une voix par laquelle Dieu nous manifeste sa volonté. Au cas où vous prendriez l'état du mariage, votre premier soin doit être de demander à Dieu sa lumière pour réussir. Car si l'on se trompe, c'est pour la vie. 11 n'y a pas de plus grand malheur pour un homme que d'être mal marié ; et le plus grand bonheur d'un marié et aussi sa gloire est d'avoir une excellente femme. Les mariés sont très nombreux ; ceux qui s'en repentent ne sont pas en petit nombre, parce que peu réfléchissent et prient le Seigneur avant de se marier. La sagesse conseille que les époux soient de même condition. Lg noble doit épouser une noble, le plébéien une plébéienne. S'il n'y a pas cet assortiment, l'inférieur sera mécontent et le supérieur désespéré. 11 n'y a pas de trésor plus grand au monde ni de meilleure gloire pour un mari qu'une femme bonne, chaste, capable de tenir une maison et exemplaire. Juvénal a dit qu'il préférait une femme de basse extraction à une Cornélie orgueilleuse.
« Je le sais, les fonctionnaires, à cause des études et de leurs charges, qui au commencement les absorbent, se marient tard et avec des femmes plus jeunes qu'eux. Pour que le mariage soit heureux il faut veiller à ce que la femme, quoique jeune, ait de la maturité en sa conduite.
« Pour obéir aux ordres de Votre Seigneurie, j'ai écrit ce que le Seigneur m'a inspiré; je le supplie d'accorder à Votre Seigneurie sa lumière pour l'affaire de son mariage et pour la gestion de sa charge. De Votre Seigneurie le serviteur en Jésus-Christ.
Le docteur Michel de Molinos.
Cette lettre est du 28 avril 1679, c'est à dire de l'époque même du décret Cum ad aures et des premières polémiques menées contre le spiritualité de la Guide. Dans cette consultation du docteur espagnol, rien qui ne soit équilibré, mesuré.
88 MICHEL MOLINÔs
Molinos n'engage à l'oraison qu'avec sagesse ; il ne dit presque rien de la communion. Ce directeur avait donc une direction capable de discrétion et de souplesse.
En fait, parmi ceux qui combattent les doctrines eucharistiques de Molinos après 1679, il en est qui ne s'arment pas contre lui du fameux décret d'Innocent XI. Ainsi fait Paul du VauceU, par exemple et tel théologien inconnu dont le çotiim est parvenu jusqu'à nous-. Il faut le remarquer aussi, dans les travaux préparatoires du décret Cum ad aures que nous connaissons^, aucune trace visible de préoccupations à l'égard de Molinos. Si les consiilteurs de la Congrégation du Concile ont pensé à lui, ils se sont gardés de le laisser paraître. Aucun ne le nomme. La faveur dont le directeur à la mode jouit dans les monastères, auprès de quelques princesses de la noblesse romaine, de la reine Christine de Suède, de certains cardinaux et du pape lui-même, suffit à expliquer la discrétion de ces conseillers circonspects. Les yeux de la Congrégation du Concile paraissent uniquement tournés vers le royaume lointain des Espagnes, où le sacrement des sacrements serait en proie aux mains des téméraires.
D'autre part, le Bref traité do Molinos pouvait être regardé comme le vrai manifeste des théories eucharistiques de ce docteur. Or rien ne se trouve, dans ces pages, des excès condamnés par le décret Cum ad aures. On peut même soutenir que le livret de Molinos est confirmé par le décret, dans sa thèse essentielle. Ceci aurait été taxé d'audacieux paradoxe par toutes les générations de théologiens qui, de 1679 à 1906, se montrèrent hésitants, défiants ou hostiles à l'égard de la généraHsation de la communion quotidienne. Mais le paradoxe n'est qu'apparente
^ Brèves considrationes n° 32 — - Bibl.Vallicelliana mss. P. 176, p. 19* ' Les travaux préparatoires durèrent de 1677 à 1679. Des pièces importantes en ont été publiées dans les Analecta juris pontificii en 1864 (VII, p. 790-829). — * Paul Dudon, Pour la Communion quotidienne, p. 35-87.
Parmi les c'onsultcurs et cardinaux mêlés aux discussions de la Congrégation du Concile, de 1677 à 1679, les avis étaient très partagés ; il existe entre eux, bien plus que des nuances, des oppositions. Quelques-uns n'ont pas d'objection à la thèse de la communion quotidienne des laïques, bien disposés, mais ils ne louent ni ne blâment cette pratique ; ainsi le P. Maracci, confesseur du pape. D'autres, plus nombreux, y sont opposés ; ainsi le P. Esparza, le P. Sozzini, Brancacio, secrétaire de la Congrégation, le cardinal Casanata. Le conventuel Laurent de Lauria semble moins préoccupé de la fréquence des communions que des dispositions nécessaires pour bien communier. Les œuvres de ce docte professeur du couvent des saints Apôtres donnaient déjà la même impression. Quand on parcourt les Commentaria sur le quatrième livre de Scot, publiés par lui en 1653, on ne voit pas que la question de la communion quotidienne l'ait alors préoccupé ; il n'en parle pas. Là où il s'explique sur les conditions de la bonne communion, il demande la dévotion actuelle ou virtuelle^ Aussi, dans son votiim de 1679, il insiste pour que soit attaquée de front la théorie qui représente comme suffisante, pour approcher de la sainte Table, l'exemption de tout péché mortel. Michel Ange Ricci souhaiterait que la Congrégation s'appropriât simplement les règles formulées par S. François de Sales dans V Introductioji à la Vie dévote.
En dépit des diversités que les séparent, sur la communion des gens du monde, tous ces consulteurs sont d'accord pour user de sévérité envers les religieuses ; ils veulent qu'elles s'en tiennent, pour l'usage de la sainte Eucharistie, à ce que portent leurs règles.
On le voit donc, par ce rapide exposé, c'est à statuer sur la communion quotidienne des laïques qu'on trouvait difficulté. Les divergences de vues firent tramer les délibérations. Dès le premier moment, quelques consulteurs avaient rappelé l'existence de la réponse déjà donnée par la Congrégation en 1587. Mais il semblait à plusieurs que les circonstances réclamaient des déclarations plus précises. D'autres redoutaient de s'engager en des précisions qui leur paraissaient
^ Op. cit., p. 758.
inopportunes ou trop difficiles à établir. Cependant, comme la majorité des opinants était plutôt défavorable à la communion quotidienne, le secrétaire de la Congrégation du Concile, chargé de préparer une instruction officielle pour les évèques d'Espagne, rédigea un texte plutôt rigoureux.
La réunion du 2 octobre 1677 n'eut pas d'autre conclusion. On renvoya à une autre séance l'examen attentif des précédents de 1587. Un instant on songea à s'aider des lumières du Saint Office ; mais il ne semble pas que l'idée ait eu une suite.
Dans la séance du 5 février 1678, la Congrégation décida de renouveler les prescriptions adressées le 24 juin 1587 à l'évêque de Brescia ; et aussi de transmettre, après correction du texte, l'instruction préparée par le secrétaire Brancacio.
La reWsion de cette pièce eut lieu le 6 septembre 1678 ; étaient présents les cardinaux Ottoboni, Carpegna, Colonna et Portocarrero, avec le secrétaire Brancacio. Il fut convenu que du projet amendé de Brancacio et de la lettre à l'évêque de Brescia on ferait un seul document.
La Congrégation générale du 24 septembre 1678 approuva les résolutions prises le 6. Lecture fut donnée de la minute du décret. On désigna, pour la revoir, les consulteurs de 1677, Esparza, Ricci, Lauria, Sozzini, Maracci ; auxquels fut adjoint le théatin Miroballo.
De nouvelles discussions eurent lieu encore, le 14 et le 28 janvier 1679. Casanata avait été chargé de la rédaction dernière. Parmi les conseillers auxquels il demanda un avis, nous avons les remarques du cardinal Rospigliosi. Le 4 février, le décret fut enfin approuvé, dans les ternies que nous connaissons, et promulgué le 12.
Dans le projet d'instruction dont nous avons parlé plus haut, Brancacio n'avait pas hésité à écrire, par manière d'exorde :
^ L'histoire de ces délibératioQS a été contée dans les Analecta juris pontificii de 1864. Les rédacteurs n'indiquent pas leurs sources ; mais il est évident qu'ils ont puisé dans les pApiers de Casanata. J'ai retrouvé tous leurs documents, et d'autres encore, dans les mss. Casanata 125 et 12 '>.
« Quoique désirable pour tous, la communion quotidienne n'est pas expédiente pour tous. Que les confesseurs sachent que les pénitents, pour s'approcher tous les jours de la Table sainte, doivent avoir une âme, non seulement pure do fautes mortelles, mais exempte de péchés véniels, maîtresse des afTections désordonnées, délivrée des occupations superflues que ne justifient ni les devoirs d'état, ni la justice, ni la charité, ni l'obéissance. »
Ce texte avait été approuvé par Casanata, et consei^é par lui dans sa propre rédaction.
Les cardinaux Ottoboni, Carpegna,Colonna et Portocarrero étaient chargés de reviser l'instruction préparée par Brancacio. Ils bifl'èrent le texte draconien cité et tous les développements qui s'en suivaient. Pour sortir d'embarras et conclure — les discussions duraient depuis deux ans — la commission cardinalice prit un biais qui rallia les suffrages de toute la Congrégation. On condamnerait, dans les termes les plus formels, les plus inacceptables, des pratiques abusives signalées en Espagne ; quant à la communion quotidienne et aux dispositions qui y conviennent, on préférerait àla gloire d'innover le souci de s'abriter derrière un précédent fameux. Le texte même de la réponse, donnée en 1587 à l'évêque de Broscia, passa tout entier dans le décret Cum ad aures.
Cette réponse de 1587 est connue de Molinos ; il s'y appuie dans le premier chapitre de son Bref traité et il la résume, en disant qu'il a été affirmé alors, par le tribunal ecclésiastique compétent, que personne ne devait être écarté de la communion quotidienne, pour le seul fait qu'il était laïque, marchand ou marié. Notons en passant que Falconi^, avant Molinos, avait fait état, dans le môme sens, de la décision de 1587. Et rien n'est plus légitime.
L'évêque de Brescia, nous l'avons déjà rappelé, voulait réduire les communions des laïques, surtout marchands et mariés, à trois par semaine. 11 consulte le pape. Sixte V lui répond, par la voix de la Congrégation du Concile : « que personne ne soit écarté du banquet sacré, alors même qu'il
^ El pan nuestro de cada dia, 1. II. c. XI.
communierait fréquemment ou tous les jours »; le confesseur est « juge de la fréquence » qui convient à ses pénitents, séculiers ou non ; pour arrêter son jugement, qu'il s'en tienne à ce que lui dictera l'expérience de chaque âme.
Molinos, comme tous les docteurs espagnols dont il est le disciple, dépasse cette direction générale. D'après eux tous, l'expérience amènera toujours le confesseur à approuver la communion quotidienne de quiconque désire, pour le bien de son âme, recevoir tous les jours la sainte Eucharistie ; car toute communion, faite en état de grâce, est profitable ; et mieux vaut communier ainsi que de s'abstenir sous prétexte de respect.
La Congrégation du Concile reste en deçà de ces affirmations ; mais elle n'y contredit pas. Elle y contredit si peu qu'elle refuse de suivre, en 1679, les consulteurs qui auraient voulu l'amener à y contredire.
Et voilà dans quel sens le décret Cum ad aures confirme, loin de les infirmer, les leçons eucharistiques du Bref traité de Molinos en faveur de la communion quotidienne.