‹ Le quiétiste espagnol, Michel MolinosChapitre 23 sur 46 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La polémique continua (1678-1680).

Au milieu des difficultés soulevées par la Guide, Molinos, nous l'avons dit, avait d'abord songé à défendre, par un nouveau livre, ses idées sur l'oraison. Son livre fait, il le garda dans ses tiroirs et prit le parti d'écrire amicalement au général des jésuites. Menendez y Pelayo, dans ses Hétérodoxes espagnols^, a utilisé cette correspondance^. Les autres historiens se sont contentés de ce qu'il en dit. 11 y a plutôt lieu d'insister sur cet incident initial des controverses quiétistes.

La première lettre de Molinos est du 16 février 1680. Il tient à dire au général des jésuites ses vrais sentiments sur la Compagnie. 11 n'est pas le détracteur qu'on croit ni de l'Ordre ni de sa spiritualité. Ce serait de sa part une attitude ridicule ; autant vaudrait « cracher contre le ciel ou essayer d'obs-

^ II, p. 576. — - On trouvera dans les Recherches de science religieuse (mai 1912, p. 264-269) une exacte analyse de cette correspondance.

Depuis, les lettres échangées par Molinos et le P. Oliva ont été publiées in extenso, par M. Martin Robles, dans le 1^' fascicule des études de VEcole espagnole d'archéologie et d'histoire à Rome. Les brèves réflexions de M. Robles sont un plaidoyer pour Molinos, qui témoigne d'une connaissance bien sommaire du personnage et de son histoire. Quant au texte, M. Robles s'est contenté de transcrire le ms. 2399 de la Biblioteca Casanatense. Il aurait pu le collationner avec le ms. Vat. lat. 8463 de la Bibliothèque Vaticane et d'autres encore.

Ce collationnement lui aurait révélé un fait que j'ai signalé dans mon article des Recherches en mai 1912. Toutes les copies des lettres de Molinos ne se ressemblent pas ; il en existe une rédaction un peu plus brève par endroits. Toutefois, dans les deux rédactions, la marche est la même, les mêmes idées sont exprimées et un très grand nombre de passages sont identiques mot pour mot.

Les originaux des lettres de Molinos ont échappé à mes recherches ; j'ai pu voir le brouillon des réponses d'Oliva.

curcir le soleil ». En fait, il « apprécie, révère et vénère ;> la Compagnie de qui il a appris « les lettres et les bons exemples ». Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il pense ainsi, et il en a donné des preuves autrefois à Valence ; quand l'Université contestait aux jésuites le droit d'enseigner, il s'est rangé de leur côté publiquement, malgré l'exemple de bien des docteurs moins courageux, et les inconvénients qui s'en sont suivis pour sa carrière. Depuis lors, ses sentiments n'ont pas varié ; il se vante d'être l'élève des jésuites ; il a pris souvent parmi eux son directeur de conscience ; il tient l'Ordre pour ' observant exemplaire, obéissant, fécond, prudent et saint » ; jamais il ne s'est permis une critique.

Quant aux Exercices de saint Ignace, il les a toujours loués et recommandés. Ils sont un vrai don du ciel ; leur efficacité est merveilleuse pour détacher du monde. Bien que dans la Guide il soit parlé de contemplation, la méditation y est aussi conseillée à plusieurs reprises. C'est un exercice saint, utile ; et il demeurera tel jusqu'au jour du jugement pour tous ceux qui le peuvent pratiquer. Que telle soit l'opinion de Molinos, il suffît, pour en témoigner, des deux Lettres à un Espagnol qu'il a écrites en 1676. Que s'il veut conduire les âmes de la méditation à la contemplation, il le veut à la manière des saints et des docteurs, et notamment des Pères de la Compagnie Saint-Jure, Balthasar Alvarez, Louis du Pont et Surin : on ne doit pas s'engager de soi-même dans la voie de l'oraison de quiétude, mnis uniquement sur l'appel de Dieu, conirùlé par un directeur expérimenté.

Des jésuites éminents ont parlé contre lui et contre son livre. Cela n'est pas pour l'étonner. Saint Thomas, saint Bernard, saint Jean de la Croix, Ruysbroeck et Tauler ont connu de pareilles épreuves ; au surplus, ses leçons ne sont que celles des maîtres de la théologie mystique. Son cœur ne sait que prier pour ses contradicteurs ; ceux-ci l'honorent plus qu'il ne le mérite, en le mettant au nombre des persécutés ; et sa joie la plus intime, « son désir unique est d'être, pour Jésus, anéanti et outragé par tous ».

11 a fait récemment un livre intitulé la Défense de la contemplation; c'était nécessaire pour montrer que sa doctrine

n'est pas nouvelle, mais celle des saints de tous les temps. On veut le fairepasser pour un héritier des Bégards et des Illuminés. On a bien tort. L'année dernière (1679), en Espagne, le démon a suscité comme une reprise de ces théories condamnées. Prié d'en dire son sentiment, il les blâma et cela suffît à arrêter l'entreprise. Que le P. Oliva ne s'y trompe pas, la Guide n'est pas ordonnée à autre chose qu'à faire embrasser aux contemplatifs la mortification la plus rigide, la pureté la plus angélique, l'imitation de Jésus-Christ, l'amour de sa Croix, l'abnégation totale, le mépris de soi, le détachement, non seulement de tous les biens sensibles, mais encore des consolations spirituelles et des grâces les plus extraordinaires.

Depuis plusieurs années, par dévotion, il a continué dédire la messe à Saint-André du Quirinal. On s'en étonne autour de lui, vu l'attitude des jésuites à son égard. Il continuera jusqu'à ce qu'on le chasse ; et si on le chasse, il n'en gardera pas moins à la Compagnie la reconnaissance qu'il lui doit.

Pour finir, il proteste que ses écrits, comme sa conduite, n'ont qu'un but, la gloire de Dieu. Il n'entend attaquer ni poursuivre personne ; il ne fait aucun cas des attaques dont il pourrait lui-même être l'objet. C'est tout ce qu'il avait à dire au général des jésuites, lequel ne lui doit aucune réponse, parce qu'un « misérable pécheur » n'en mérite aucune.

OHva jugea que la politesse lui traçait d'autres devoirs que le silence. 11 écrivit le 28 février, à son correspondant d'occasion, que sa lettre était du plus pur accent évangéhque, étant d'un homme décidé à rendre le bien pour le mal. Il le remercie des sentiments professés à l'égard de la Compagnie et de son fondateur. Il lui déclare que l'église de Saint-André du Quirinal lui sera toujours ouverte. Quant à ses doctrines, il n'en peut juger que par ouï-dire, n'ayant pas lu la Guide. Si l'on en croit l'opinion, Mohnos ferait bon marché de la méditation, il ouvrirait la porte de la contemplation et de l'oraison de quiétude aux débutants de la vie spirituelle ; alors que Dieu a coutume — sauf exceptions très rares — de réserver aux âmes d'élite de pareils dons.

La doctrine que l'on attribue communément à l'auteur de la Guide ne concorde guère avec la lettre si sage écrite par

Molinos. Des intrigants, sans doute, abusent de son nom, pour couvrir les extravagances qu'ils débitent sur l'oraison mentale et la méditation de la passion du Christ. La contemplation est un phénomène constant dans l'Église de Dieu et elle s'accompagne même d'extases qui ravissent en Dieu l'âme tout entière. De telles prérogatives s'achètent au prix des plus rares vertus ; il y a peu d'âmes à les connaître, si elles ne sont pas saintes. Quelle erreur par conséquent de persuader à n'importe quelles religieuses ou femmes dévotes, d'ailleurs remplies de défauts et de mondanité, que la voie de la contemplation leur est facile et ouverte !

Molinos, d'après sa lettre, paraît trop instruit des voies spirituells pour s'écarter, à un tel point, de la doctrine commune des maîtres.

En terminant, Oliva se permet un rapprochement. Le P. Beirhuomo, malgré sa grande autorité, a vu déférer au Saint Office son livre sur le Prix de Voraison, livre pourtant si raisonnable. On l'a accusé de détruire la contemplation dans l'Église de Dieu. Heureusement, le tribunal a compris l'inanité du grief. Et c'est ainsi sans doute qu'il en arrivera à l'auteur de la Guide. Les contradicteurs seront bien obUgés de se taire, si vraiment ses doctrines sont celles dont témoigne la lettre du 16 février.

Mis en goût par la courtoisie et la bienveillance d' Oliva, Molinos écrivit une deuxième fois (29 février).

Jamais il n'a enseigné et jamais il n'enseignera, « tant que Dieu ne lui enlèvera pas le cerveau », que n'importe qui peut s'élever de soi-même à la contemplation. La contemplation infuse ne peut avoir de maîtres ; Dieu seul la donne, quand et comme il lui plaît ; la contemplation acquise dépend de nos efforts aidés de la grâce ; et c'est celle-là que la Guide enseigne et conseille — non pas à tous les chrétiens — mais aux seules âmes qui y sont, d'après les signes marqués par les saints, manifestement appelées d'en haut. Cette doctrine est celle de tous les auteurs mystiques, depuis saint Augustin jusqu'au P. Surin, jésuite. La Guide fait simplement écho à ces devanciers, illustres par leur sainteté comme par leur savoir. Sur ces réflexions, Molinos ajoute :

ft Sur l'appel de Dieu, non seulement les religieux, mais les séculiers et les personnes mariées peuvent se livrer à la contemplation. C'est l'enseignement de saint Grégoire. (In Ezechielem hom. 17, prope fmem) : Non enim contemplationis gratia summis datur et mininiis non datur, sed sœpe hanc summi, sœpe minimi, sœpius remoti, aliquando etiam conjugati percipiunt. Si ergo nullum est fideliam officium a quo possit gratia contemplationis excludi, quisquis cor intus habet illustrari etiam lumine contemplationis potest^. C'est cette contemplation active et oraison de foi ou de quiétude que j'inculque dans la Guide et plus clairement encore dans la Défense; et si pour cette doctrine, enseignée d'ailleurs et appuyée par les saints, on murmure contre moi et on me persécute, usque ad mortem sum paratus et non sum turhatus. »

Avec la grâce de Dieu, il souffrira avec patience et priera pour ses détracteurs ; quant au P. Bell'huomo, il ne le connaît pas ; mais, pour le vénérer, il lui suffît de savoir que c'est un jésuite.

Oliva reprit la plume (2 mars). Les monastères de Rome, écrit-il, vont respirer. Beaucoup s'étaient éloignés des jésuites qui rabaissaient les religieuses aux exercices inférieurs de la méditation, tandis que des pères spirituels plus excellents les ' portaient d'emblée sur les sommets de la contemplation la plus haute. Maintenant que Molinos canonise la méditation, les nonnes trouveront peut-être plus raisonnable la direction des fils de saint Ignace.

Au sujet de la contemplation infuse, la position prise par Oliva est des plus simples. Ni lui ni les siens n'ont jamais prétendu que les ignorants li'y pouvaient pas être appelés, ils n'en excluent que les âmes pauvres de vertu. Les plus grands contemplatifs ont trouvé, dans la plus rude pénitence et les méditations les plus humbles, le secret de leurs oraisons les plus hautes.

« Je ne puis comprendre qu'il y ait dans l'Église de Dieu

1 P. L., t. LXXVI, c. 996. Dans l'édition dont Molinos se servait, les homélies de saint Grégoire in Ezechielem n'étant point distribuées en deux livres, celle à laquelle il fait un emprunt se trouvait la dixseptième : dans Migne, c'est la cinquième du II« livre.

un adulte quelconque qui ne saisisse ce que peut être l'épouvantement des peines éternelles, les terreurs de la mort, la félicité qui comblera de joie sans mesures l'âme et le corps, lorsque les élus, après le jugement final, régneront dans le ciel avec le Christ. En parlant ainsi, je n'entends pas engager toutes les paysannes ou toutes les lavandières dans la pratique de la méditation, avec préludes obligatoires, déduction in actu siqnato des conséquences nécessaires des points étudiés, et flamme des colloques à la fin de l'exercice. Une méditation aussi explicite et aussi ordonnée, personne ne la suppose propre aux ignorants. Mais aussi qui tient ceux-ci pour incapables de réfléchir aux choses éternelles, doit leur dénier par là même la capacité d'entendre les sermons, de s'assimiler un catéchisme, d'adhérer aux enseignements de la foi que dispensent les curés et les confesseurs ».

Les explications dans lesquelles Oliva vient d'entrer doivent dissiper tout malentendu. Il est à espérer que désormais les docteurs quiétistes éclairciront mieux leurs théories ; ils n'interdiront plus la méditation aux religieuses ou aux femmes du monde ; que, s'ils l'interdisent, ils seront par là même convaincus d'être, non pas les disciples, mais les contradicteurs de Molinos.

L'intérêt des documents dont on vient de lire un résumé est multiple.

Ils rappellent, et ramassent en quelques pages, la controverse sur la contemplation qui divisa Molinos d'avec les jésuites. Dérivant leur spiritualité des Exercices de leur père, les fils de saint Ignace, dans leur manière de formuler les conditions de la vie intérieure, mettent l'accent sur le Vince te ipsum inspiré par les maximes de l'Evangile et les exemples de Jésus-Christ ; c'est à ce but immédiat qu'ils ordonnent la prière. Molinos insiste uniquement sur la contemplation de pure foi et l'anéantissement de soi dans le bon plaisir divin ; comme d'un premier bond, il transporte ses disciples, par delà les étapes de la voie purgative et illuminative, dans les régions de l'union à Dieu.

Sans processus didactique, et plus brièvement que les traités ex professo, la discussion menée par Oliva et Molinos dans leur

correspondance accuse ce contraste ; et les efforts faits par Molinos pour démontrer que sa spiritualité est traditionnelle ne sont pas sans trahir quelque embarras. Il lui était en effet difficile d'oublier — et de faire oublier — que, dès le début de la Guide, sa pensée se réduit à ceci : il y a deux voies pour aller à Dieu, la méditation et la contemplation ; la méditation est bonne pour commencer la vie intérieure, deux mois ou six mois au plus ; la contemplation est seule capable de donner la perfection et c'est une manière d'oraison plus facile, moins sujette à illusion que la méditation. Une infinité d'âmes l'ignorent; elles se fatiguent, à en perdre la tête, en composition de lieu, division de points, et suite de raisonnements, pour chercher Dieu qui est au dedans d'elles. Elles sont à plaindre, et ce sont leurs pères spirituels qui en sont responsables. Toutes et chacune de ces assertions se trouvent, en propres termes, dans les avis préfiminaires et le chapitre III de la Guide.

Où cela pouvait-il tendre ? Et qu'en pouvaient conclure les lecteurs, sinon ce que relève justement Oliva dans sa discussion ? Comment le nouveau maître de la vie intérieure aurait-il pu persuader à personne qu'il entendait conduire les âmes par les chemins battus ? Malgré lui, d'ailleurs, sa prétention éclate, quand il déclare qu'il est prêt à mourir plutôt que de ne point enseigaer cette contemplazione acquistata dont il s'est fait avec tant de succès le promoteur, dans un livre traduit, au bout de cinq ans, en plusieurs langues.

Les lettres du célèbre mystique espagnol nous amènent à constater qu'il a l'obséquiosité facile, les manières insinuantes, l'air humble, le besoin de prendre le ciel à témoin de la sincérité de son langage et de la pureté de ses intentions, je ne sais quel mélange de dévote abnégation et d'obstination invincible qui, tout ensemble, attire et inquiète.

A. défaut des nombreuses lettres de direction séquestrées au domicile de Molinos par le Saint Office, celles-ci nous donnent une esquisse de sa physionomie morale.

Enfin cette correspondance nous apprend quelle faveur avaient rencontrée dans le monde des cloîtres, à Rome et ailleurs, les doctrines quiétistes ; pourquoi Molinos avait

composé une apologie de la Guide spirituelle ; comment le Pregio du P. Bell'huomo, déféré à l'Index, sortit indemne, en 1680, du l'examen de la Sacrée Congrégation. Nous retrouverons cet incident ^.

Tandis que le général des jésuites se montrait si réservé à l'égard de la spiritualité de la Guide, celle-ci allait recevoir d'un archevêque la plus éclatante approbation. Jaime Palafox y Cardona^, métropolitain de Palerme, écrivit, le 7 mars 1681, une lettre qui figure en tête de l'édition palermitaine du livre de Molinos.

Le prélat s'adresse « aux religieuses dévotes et aux autres âmes, qui aspirent à la perfection chrétienne ». Par « une pratique continuelle du confessionnal » et par « la visite des vingt monastères de son diocèse », il sait qu'il y a « beaucoup d'âmes appelées par Dieu intérieurement à un degré plus sublime » d'oraison ; et qui tournent, douloureusement et sans profit, dans le cercle de leur méditation violente, faute de directeur éclairé ou par une sotte fidélité matérielle à de certaines méthodes. Un pareil dommage est d'autant plus déplorable que ceux qui le subissent n'auraient qu'à '( se laisser mener par Dieu » pour atteindre la vraie vie intérieure.

Le zèle d'un premier pasteur doit chercher à ce mal un remède. Il n'en est pas de meilleur que la Guide spirituelle du docteur Michel Molinos. Inutile d'énumérer « les admirables qualités » de l'auteur. Mieux vaut « respecter sa modestie » et le « laisser dans la retraite aimée de son néant ». Palafox a le bonheur de le connaître et d'être en commerce avec lui ; c'est une miséricorde de Dieu. Il a lu et relu souvent la Guide spirituelle. 11 « confesse ingénument » que ce livre a « vivement éclairé les ténèbres de son ignorance et réchauffé sa tiédeur ».

^ Dans une lettre du 15 janvier 1681, à son ami romain Giovanni Pastrizio, Malaval parle très pertinemment de cet incident, sauf qu'il appelle BeU'huomo Bonomi et qu'il ignore l'issue des démarches tentées pour sauver le livre de BeU'huomo d'une censure. — ^ Ce Jaime Palafox est le neveu de l'évêque Juan Palafox y Mendoza, célèbre par ses démêlés avec les jésuites.

Dans la plus grande partie de l'Europe, les maîtres de la vie spirituelle l'ont apprécié comme un bienfait inestimable ; en moins de six années le livre a été réimprimé plus de vingt fois en différentes langues. On le trouve difficilement aujourd'hui. C'est pourquoi le prélat le fait publier à Palerme, afin de le pouvoir distribuer à profusion. Aucun auteur n'a su « déblayer et aplanir » comme Molinos « le chemin » de la contemplation.

Il est superflu d'expliquer ici, continue le prélat, « la sécurité, la facilité, l'importance et l'excellence de la contemplation ». Qui voudra s'en instruire n'aura qu'à parcourir les pages très brèves, mais remarquables, qu'en a écrites le P. Balthasar Alvarez, « cette étoile lumineuse du firmament de la sainte Compagnie de Jésus, ce maître fameux de la séraphique mère Thérèse de Jésus, la doctoresse de la science mystique et l'honneur de notre Espagne ».

« La fréquente lecture » de la Guide spirituelle est donc recommandée, avec la plus vive instance, par l'archevêque, aux vierges des monastères, à leurs confesseurs ordinaires et extraordinaires, à tous les pères spirituels qui ont à diriger des âmes désireuses de la perfection. Par la mise en pratique des leçons du docteur Molinos, tous sont assurés de « jouir ici bas d'une paix intérieure qui sera le prélude des douces visions de l'éternité ».

Lorsque ces pages chaleureuses parvinrent à Molinos « dans la retraite aimée de son néant », nul doute qu'il en ait éprouvé grande joie. C'était une compensation des attaques que le P. Segneri menait avec vigueur contre la Guide.

• Le 12 mars 1680, dix jours à peine après la seconde lettre d'Oliva à Molinos, Segneri mandait à Rome qu'il se proposait de publier un livre pour venger la méditation du mépris des docteurs quiétistes^.

Oliva répondit dans les termc^s les plus encourageants. Rien

1 L'essentiel de ce que nous allons dire de Segneri a paru dans les Recherches de science religieuse (sept.-oct. 1912, p. 475-495).

ne pouvait plus le réjouir que l'idée de montrer de quel prix, dans l'Eglise de Dieu, doit être le sanctifiant usage de méditer. Toutefois, il ne fallait point piquer, moins encore outrager, ceux qui prétendent introduire « dans le Sancta Sanctorum de la contemplation » des âmes remplies de défauts et totalement étrangères à l'oraison mentale. Mieux valait les convaincre que les confondre.

« A cette occasion, ajoute le général, je vous envoie deux lettres écrites en hâte, en réponse à deux lettres étudiées de N., instructeur très spirituel des contemplatrices^ et digne d'avoir des disciples égales à son esprit et capables de si haute oraison. Lisez-les et retournez-les-moi bien scellées à la cire d'Espagne, »

En terminant, Ohva déclare qu'il sera très heureux que l'ouvrage soit dédié au cardinal Colonna, dont la droiture saura distinguer la vraie sagesse de la fausse. Quant à l'examen préalable de la doctrine, la confiance en Segneri est telle qu'on lui permet de choisir lui-même, parmi les Pères de Rome, les reviseurs qu'il voudra"-^.

Deux mois après (6 mai 1680), Oliva signait V imprimatur. Deux vicaires généraux de Florence ne tardaient pas à y joindre le leur (27 mai) ; sur le témoignage d'Antoine Morigia, barnabite et de Sigismond Cocapagni, provincial des Ecoles pies. Le premier de ces deux censeurs trouvait l'ouvrage plein de piété et de doctrine, comme il convenait à un homme de la réputation de Segneri ; le second se disait particulièrement heureux de voir enfin mises à nu les erreurs pernicieuses des nouveaux maîtres de la spiritualité.

Le livre, édité par le libraire florentin Ipolito délia Nave, était intitulé : Accord de la fatigue et du repos dans V oraison.

Bien que ce livre (355 p.) soit un peu plus volumineux que la Guide de Molinos, il est restreint à l'unique question de l'oraison. Segneri estime que, parmi les directeurs de son temps, il en est qui vont aux extrêmes. Ainsi qu'il s'exprime dans la

^ La rédaction primitive — qui probablement à été corrigée de la main même d'Oliva — portait ceci : due pensate lettere del doctor di Molinos capo délie donnicciuole contemplatrici. On voit en quoi a consisté le second mouvement — - Arch.del'Uni.-. grégor.Letlredxi 16 mars 1680.

dédicace de son livre au cardinal Frédéric Colonna, « quelques-uns réduisent l'oraison mentale à une perpétuelle fatigue, d'autres à un perpétuel repos ». C'est excessif. Entre la fatigue et le repos, il y a, non inimitié, mais concorde. Et il espère le montrer.

Tout d'abord, il recherche l'origine du conflit d'opinions qui div-ise les directeurs spirituels (5 chap., p. 1-35). Puis il examine les lois arbitraires que les nouveaux mystiques prétendent donner à la contemplation, quant à son objet, son mode et sa fm (14 chap., p. 37-242). 11 termine en essayant de préciser quelques-uns des signes auxquels on peut reconnaître la vraie contemplation (4 chap., p. 243-323). Par manière de conclusion (p. 324-355), il résume les inconvénients et montre la nouveauté de cette oraison de quiétude ouverte à tous et érigée en condition de la perfection chrétienne.

L'auteur déclare, au beau milieu de son travail (I I® p. chap. V) qu'il n'a point Tintention de « combattre corps à corps » avec chacun des maîtres actuels de la mystique. Aucun nom n'est mis en avant ; il y a peu de citations textuelles. Mais, soit par ces citations, soit par des allusions fort claires, soit par la réfutation de certaines théories déterminées, il n'est pas malaisé de constater que Segneri en a contre la Guide spirituelle et la Pratique facile.

Il discute un passage de Denys l'Aréopagite et un autre de saint Thomas, allégués par Molinos (2^ avertissement et chap. XVI de la l^e p. de la Guide) ; il lui dispute le droit de s'autoriser des grands noms de sainte Chantai, de saint François de Sales et de sainte Thérèse, invoqués en faveur de l'oraison de foi pure (3^ avert., chap. XI et XI 11 de la l'^ p. de la Guidé) ; il combat sa conception des deux chemins de la perfection, l'un intérieur, l'autre extérieur (1^^ et 2® chap. de la 3«' p. de la Guide). Ailleurs, Segneri dit qu'il vise les enseignements d'un écrivain «. d'au delà des monts » ; il attaque la doctrine qui réduit à Dieu seul l'objet de la contemplation (4e entretien do la 2^ p. de la Pratique facile) ; il proteste que la pensée des mystères de N. S. J.-C. n'est pas un obstacle à la contemplation comme le veut Malaval (5^ entr. de la 2e p. de la Pratique facile) ; il rétablit le sens vrai d'une

parole de saint François de Sales dénaturée dans la Pratique facile (9e entr, de la 2^ p.) ; il revendique Tutilité des oraisons jaculatoires, des colloques et des points dans la méditation dont on semble faire des empêchements à l'oraison véritable {ibid.).

Il est certain d'ailleurs qu'en 1680, au moment où écrit Segneri, Molinos et Malaval sont les grands docteurs de l'oraison de quiétude en Italie. Les renseignements que nous avons précédemment donnés sur les éditions de la Guide et de la Pratique suffisent à le prouver. Segneri ne s'égare donc point en allant droit à Malaval et à Molinos.

Il ne s'égare pas davantage, en prétendant que la vérité de la vie spirituelle se trouve dans un juste milieu, à égale distance des timidités de ceux qui ne veulent rion connaître en dehors de la méditation, et des témérités de ceux pour qui la contemplation est tout. Avec raison, il observe que telles ne sont point les leçons laissées par les écrits et les exemples des saints.

En général, ceux-ci à l'envi nous excitent à n'épargner aucun effort, aucune industrie, pour atteindre la perfection. Et quant aux livres spirituels, il ne faut pas oublier que saint François de Sales dissuadait de lire certains d'entre eux, par la seule raison qu'ils « vont par les cimes des montagnes^ ». Or, la Guide et la Pratique sont encore bien plus aventurées ; car (( ils vont par les cîmes des montagnes en laissant les sentiers battus ».

Ces réflexions marquent très exactement l'esprit dans lequel Segneri a mené sa controverse contre les docteurs du quiétisme en 1680. Son livre est objectif, prudent, pathétique. Le saint missionnaire et le saint religieux s'y révèle partout, en même temps que l'écrivain maître de sa langue et de son sujet.

L'oratorien Pier Matteo Petrucci riposta à la Concordia par un volume intitulé : De la contemplation mystique acquise.

On a coutume de dire que l'auteur était évêque de Jesi. Il fut, en effet, nommé à ce siège dès février 1681. Mais son livre

^ Ce mot de l'évêque de Genève se trouve dans une lettre à la présidente Brulard (8 nov. 1607). Œuvres de saint François de Sales (Ed. Annecy), XIII, p. 335.

est antérieur. Sans doute nous ne pouvons en préciser exactement l'apparition, h' imprimatur donné par le P. Hippolyte Bagnolini, dominicain et vicaire du Saint-OfTice à Jesi, n'est pas daté ; non plus que les avis des deux censeurs, le carme Pierre Meoliato et le dominicain Jacques Benigni désignés par le vicaire capitulaire de Jesi pour examiner la doctrine de la Contemplation acquise. Mais ces deux pièces appellent Petrucci T. R. P., et lui-même, au titre de son livre, prend la qualité de membre de la congrégation de l'Oratoire de Jesi.

L'ouvrage sort des presses de Claudio Perciminei, imprimeur èe l'évêché ; il porte le millésime de 1681, et il est dédié au cardinal Alderano Cybo.

Lorsqu'on se rappelle que le secrétaire d'État d'Innocent XI avait été évêque de Jesi et qu'il avait encouragé la vocation sacerdotale et religieuse du jeune Petrucci, béni les premiers efforts de son zèle apostolique, on s'explique plus facilement le haut patronage accordé à la Contemplation e mistica acquistata. Mais il faut aller plus loin, et considérer le fait comme un de ceux qui témoignent de la faveur que l'oraison de quiétude trouvait alors auprès du pape. Du reste, les deux examinateurs de l'ouvrage de Petrucci ne manquaient pas d'en louer l'irréprochable doctrine ; l'un d'eux se félicitait même de ce que les objections faites couramment, contre la contemplation acquise, étaient enfin réfutées.

Petrucci n'en était pas à son premier livre sur la matière. 11 avait déjà écrit Lettere e trattati spirituali e mistici (Jesi, 1676). / mistici enigmi desçelati (Jesi, 1680). Il n'est donc pas surprenant qu'il ait pris contre Segneri la défense d'une spiritualité dont il s'était déjà fait le propagateur. Dans la préface de son ouvrage il proteste C{u'il écrit sans passion, pour le seul amour df^ la vérité, par la conviction profonde où il est, après quinze années d'expérience, que les âmes n'ont qu'à gagner beaucoup à la pratique de cette contemplation, que l'on combat uniquement parce qu'on la comprend mal. Nulle part Segneri n'est nommé. Mais il est désigné clairement dans la préface, et plus clairement encore dans le corps du livre, où Petrucci l'appelle « grand homme, insigne dans la vie active, à laquelle il a été appelé par la divine Providence,

pour une si grande gloire de Dieu et bien si grand des âmes ». En outre, l'auteur cite fréquemment la Concordia, bien qu'il ne la désigne jamais par son titre. C'est d'ailleurs à regret, déclare-t-il dans sa préface, qu'il polémique ainsi. Il aurait mieux aimé ne tirer sur personne ; mais la force des choses l'a contraint malgré lui de discuter un homme « sous les pieds duquel il met humblement sa tête » et que, pour rien au monde, il ne voudrait ni blesser ni diminuer. Tout cela est dit avec une grande effusion et une copia verboruin très insistante.

C'est le genre de Petrucci. Tout son ouvrage est écrit de la sorte, de la première ligne à la dernière. Il en résulte je ne sais quelle impression de candeur et de générosité. En revanche, la netteté de la pensée laisse parfois à désirer, et plus encore l'ordonnance des développements. Après avoir emprunté à l'Aréopagite la notion de la contemplation (chap. I et II), l'auteur se met à répondre à neuf objections faites contre l'oraison de quiétude (chap. III-VIII) ; puis il définit cette oraison (chap. VIII-IX), s'explique sur l'oraison qui convient aux religieux (chap. X), montre en quoi consiste « la perfection totale )) d'une âme chrétienne (chap. XI) et finalement discute ex projeSàO des textes ou difficultés produits dans la Concordia contre les quiétistes (chap. XII-X\T).

La discussion des textes que Petrucci reproche à Segneri d'avoir tronqués ou mal interprétés, prend un grand nombre de pages ; et il en est de toute provenance : textes de saint Paul et du pseudo-Denys, de saint Thomas et de saint Bonaventure, de saint Jean de la Croix et de saint François de Sales, de Malaval et de Mohnos.

Quant au fond des questions discutées, à savoir la nature de la contemplation, la suspension des puissances, la possibilité pour un grand nombre d'âmes de faire l'oraison de pure foi, l'auteur soutient en substance les thèses de la Guide. Pour les établir, il a coutume d'argumenter, non seulement par l'autorité des anciens mystiques, mais aussi par les auteurs jésuites tels qu'Alvarez de Paz, Louis du Pont, Gaspard de la Higuera Christophe Schorrer. Il en use ainsi, dit-il dans sa préface, par déférence pour la Compagnie de Jésus à qui il doit tant, et

pour montrer au public que les grands hommes de cet Ordre célèbre n'ont pas pour la contemplation l'horreur que l'on pourrait croire.

Très souvent, au cours de son exposé,il invoque l'expérience en faveur de l'oraison de quiétude ; encore à la dernière page de son livre, il rappelera l'axiome évangéUque : non potest arbor mala honos fructus facere. Et de même, c'est par l'inexpérience qu'il explique le langage de ceux qui attaquent la contemplation acquise, leurs craintes et leur réserve excessive dans la direction des âmes, leurs méprises singulières dans l'interprétation des auteurs mystiques tant anciens que modernes.

Lorsqu'il en vient à la conclasione delV opéra, Petrucci observe que Segneri aurait dû ménager davantage des auteurs catholiques, dont les livres ont été approuvés à Rome. Celui de Molinos notamment l'a été par le P. Esparza « théologien si sublime de la Compagnie de Jésus » et par le P. Dominique de la Sainte-Trinité « dont l'érudition et la valeur sont attestées par des volumes qui le rendront immortel ». Il est surtout un point où l'auteur insiste ; et c'est que les exigences formulées par la Concordia, en ce qu'elles ont de juste, ont déjà satisfaction dans la Guide spirituelle et la Pratique facile. Ni Malaval ni Molinos ne détruisent la méditation ; ils ne prétendent pas introduire toutes les âmes à la contemplation acquise ; ils ne supposent pas un instant que Dieu n'est pas le maître absolu de la contemplation infuse.

Mieux encore. Comme pour réduire au minimum les difïîcultés, Petrucci finit son livre par ces réflexions habiles : « Le meilleur remède, dans les présentes controverses, serait celuilà même que la sacrée Congrégation du Concile a pris dans les débats au sujet de la communion quotidienne ; c'est à savoir qu'il faut laisser aux confesseurs, qui connaissent les secrets des âmes, le soin de décider ce qui convient à chacune » .

Cette allure concihante était la preuve d'une grande souplesse. L'auteur n'en retira pas le bénéfice qu'il escomptait. Les discussions entre directeurs continuèrent ; on contesta le Contemplation acquise, comme on avait contesté la Guide spirituelle et la Pratique facile. Après Malaval et Molinos,

lOS MICHEL MOLINOS

Petrucci se crut obligé à des explications et à des plaidoyers. Dans le courant de la même année 1681, parut à Gênes une seconde édition de sonlivre^. Elle se terminait par une aggiunta de 33 pages dont il faut dire un mot.

Dans un brouillon de lettre de Favoriti à un prélat inconnu, on lit ces lignes significatives :

« Il a été représenté à S. S. entre autres choses qui Mgr Petrucci, s'est rétracté dans une Addition. J'ai lu aujourd'hui même au pape un endroit de cette Addition. Petrucci déclare nettement qu'il ne rétracte rien, qu'il n'a besoin de rien rétracter, qu'il confirme au contraire, comme saine et catholique, toute la doctrine avancée précédemment. 11 ajoute du reste qu'il est prêt à une rétraction, sur un signe du Siège apostolique, si ses idées viennent jamais à être désapprouvées par ce suprême tribunal ».

Par ce texte, nous avons une preuve sûre que le secrétaire d'Innocent XI était favorable à Petrucci et à sa doctrine. Mais la phrase qu'il plaît au prélat de retenir de Vaggiunta n'a pas d'importance. Dès la préface de sa première édition, Petrucci protestait exactement de la même déférence à l'égard de l'autorité pontificale. Ce n'est donc pas pour renouveler un acte de soumission au juge suprême des doctrines dans l'Eghse, que l'auteur a jugé utile de faire à son premier texte une addition. Celle-ci a une autre portée très facile à saisir. Car elle ressemble singulièrement aux déclarations que Molinos faisait, dans la correspondance avec Oliva, sur le prix par lui attaché à la méditation, et aux explications que Malaval ajoutait dans une édition revue de la Pratique jacile. Au cours de la Contemplation acquise, Petrucci a coutume d'appeler Segneri il Meditativo. Le seul fait de caractériser ainsi l'homme dont il réfutait le livre, ne marquait pas une estime démesurée pour l'exercice de la méditation. C'est à combattre cette impression fâcheuse que Vaggiunta est surtout destinée. Et

^ Le volume paru à Gênes (in-24 de xxiv-672 pages; ne porte pas de millésime, mais V imprimatur cum additionibus recognitis, donné par les autorités ecclésiastiques du lieu, est daté du 17 avril 1681. — - Je remercie M. Marc Dubruel de m'avoir obligeamment communiqué cette pièce.

ceci explique — beaucoup mieux que la lettre de Favoriti — comment on avait pu représenter à Innocent XI que la nouvelle édition de la Contemplation acquise contenait une palinodie.

En outre, Petrucci condamne les faux mystiques qui, dans les couvents, ont pris le parti de bannir de leurs cellules les images du Sauveur et des saints ; il déclare son estime pour la prière vocale ; il s'explique sur le sens dans lequel il entend les exercices de foi pure ; il vante les fruits de salut que les âmes peuvent retirer des mystères de la vie de Notre-Seigneur ; il recommande la pratique des vertus solides ; il discute des textes de sainte Thérèse qui lui sont opposés ; il affirme la licéité et les avantages de la contemplation des attributs divins. A travers toutes ces considérations, l'auteur renouvelle souvent les protestations les plus chaleureuses de la droiture de ses intentions, de son attachement à la seule vérité, de sa soumission présente et future aux décisions infaillibles de l'Église romaine. Le moins qu'on puisse conclure de tout cela c'est que certains quiétistes donnaient prise à la critique, sur les points indiqués ci-dessus ; et que, d'après quelques passages de la Contemplazione, on pouvait peut-être craindre que Petrucci ne pactisât avec ces excessifs.

Il est à croire que telle était l'impression en particulier de quelques jésuites de Brescia et de Florence. Car l'évêque de Jesi jugea à propos de se plaindre au général de la Compagnie de la manière dont ces Pères auraient parlé de lui et de sa doctrine. Sans accepter tout de go la vérité des faits, et sans approuver non plus les enseignements de la Contemplation acquise, Oliva répondit au prélat qu'il saurait frapper les coupables des peines les plus sévères qui fussent en usage dans l'Ordre (25 août 1681). La lettre était si catégorique, que Petrucci préféra être magnanime et demanda moins de rigueur pour ceux dont il avait dénoncé les indignités. Oliva écrivit une seconde fois pour déclarer à l'évêque que. tout en déférant à ses désirs, il tâcherait de ne pas manquer au devoir de sa propre charge (15 septembre 1681). Nous ignorons ce qui advint pour les médisants de Brescia et de Florence. Mais voici les prescriptions que le général fit tenir au provincial

de Rome. Elles sont datées du môme jour que la première réponse à Petrucci (25 août 1681).

« Sa Seigneurie Illustrissime affirme, sur le rapport de personnes dignes de foi, qu'on lui manque d'égards et qu'on parle de sa personne en termes injurieux. Je ne prétends pas que nos prêtres doivent canoniser les leçons du prélat ; mais je requiers que, si on veut parler de sa personne, on le fasse en un langage où rien ne manque du respect dû aux dignitaires ecclésiastiques. V. R. intimera cet ordre au recteur de Florence, et que celui-ci le communique à ses inférieurs, leur déclarant que les contrevenants seront punis avec sévérité ».

11 faut ajouter que les controverses menées autour du quiétisme n'étaient pas du goût de to^us dans la Compagnie. Cette diversité d'avis est inévitable daiiçi un Ordre religieux très développé ; malgré une forte discipline et une charité sincère, le nombre amène forcément des diiïérences. Les documents font défaut pour apprécier le chiflre du parti de la paix. Mais nous connaissons un Père Francesco Nardi, pénitencier à Lorette' qui, après avoir examiné une pénitente de Petrucci, ravi de la vertu et de la science de cette femme, écrivait rondement au prélat : Propter quod unumqiiodque taie et illiid magis (21 octobre 1682), Noter que l'axiome était cité au plus fort des controverses avec Segneri. Un autre jésuite, dont nous ignorons le nom, confiait à l'évêque de Jesi (1683) que le dix-neuvième décret^ de la Congrégation générale de 1682 atteignait en pleine poitrine l'auteur de la Lettera di rispûta. Et enfin, dès le 11 août 1681, le P. Dominique Ottolini déclarait au général de la Compagnie, Jean-Paul Oliva, qu'il ne voyait que des inconvénients aux critiques exprimées contre la spiritualité nouvelle : les jésuites y avaient gagné de se créer de nombreux ennemis parmi les Carmes déchaux et les Oratoriens ; on concluait, de leur attitude à l'égard de la contem-

* Les textes de cette lettre et de la suivante sont rapportés dans une vie mss de Petrucci. — - Ce décret vise ceux qui, par écrit ou de vive voix, auraient injustement offensé quoscumque externos, maxime vero religiosos aut viros primarios ; il incite les supérieurs à agir contre les délinquants, à faire réparation aux offensés, à pourvoir à la refonte des livres offensants.

plation acquise, que la haute oraison était chez eux chose inconnue ; peut-être même ceux qui avaient écrit sur la matière s'étaient-ils mépris sur la pensée de ceux qu'ils combattaient avec tant de résolution ; en des conditions pareilles, le mieux ne serait-il pas que le général recommandât le calme, imposât le silence aux batailleurs, et prescrivit de laisser en paix les directeurs amis de l'oraison de quiétude^.

Les conseils du P. Ottolini ne furent pas suivis. On a vu qu'Ohva bornait ses prescriptions au respect de la personne de Petrucci. La lutte va continuer contre les idées de Tévêque de Jesi.

Le premier mouvement de Segneri fut de se taire. La Contemplatione acquistata lui paraissait peu ordonnée, difficile à apprécier, tourner dans un cercle vicieux ; et puis Malaval en personne se disposait, disait-on, à entrer en lice, afin de venger sa Pratique attaquée dans la Concordia; de plus, le P. Caprini, à Rome, préparait une réfutation de Petrucci ; et la troisième édition de la Concordia venait d'être tirée, à Bologne, à mille exemplaires'^ ; enfin de saints prélats, comme le cardinal Barbarigo, à Padoue, ne négligeaient rien pour bannir des monastères !a peste fort répandue du quiétisme^.

Mais bientôt les circonstances modifient les résolutions prises. Le 23 septembre, Segneri envoie à son ami Bassetti, secrétaire du grand duc Côme III, un nouvel écrit, rédigé au miheu des fatigues des missions, dans les cours moments de loisir arrachés çà et là. Il se préoccupe de faire faire des copies manuscrites de ce travail, pour les répandre à Florence où il les croit utiles ; néanmoins il n'a aucun désir d'imprimer, même après les encouragements reçus. Vers le milieu d'octobre, il ajoute quelque chose à sa rédaction première*. L'ou-

^ Arch. de l'Un. Grég. — ^ P. Tacchi Venturi. Lettere inédite di Paolo Segneri p. 19, 26, 27 (Lettres des 28 mai, 22 et 29 juillet 1681). p. 32, 35, 39. — ' D'après son historien Riccini (De vita ac rébus gestis B. Gregorii Barbarigo. Rome, 1761, p. 45). Barbarigo, quand il était évêque de Bergame, fit un décret contre les Pélagins. Plus tard, devenu évêque de Padoue, il fit un autre décret contre les faux contemplatifs. On trouve le texte de cette dernière pièce dans ses Œuvres, à la date du 14 novembre 1682 ; Riccini (Op. cit. p. 121) en résume les dispositions. ^ Op. cit. (Lettres des 23 septembre, 11 et 18 octobre 1681).

112 MICHEL iMOLINOS

vrage finit par paraître à Venise, en 1681. Il était intitulé Réponse au sieur Ignace Bartalini sur les exceptions alléguées par un défenseur des quiétistes d^ aujourd'hui.

L'opuscule est dédié à Emilio Landucci « patricio Sanese, proposto délia chiesa maggiore di Montichiello », La dédicace est signée «Ignazio Bartalini proposto diScrofiano». Ledit Bartalini raconte qu'à force d'instances il a pu avoir de Segneri, occupé à missionner dans le pays de Bologne, une réplique à Petrucci et il la publie sans en avertir l'auteur. La réplique est adressée, comme l'indique le titre, à Bartalini, pour le mettre à même de faire à Petrucci de justes observations. Peut-être n'y a-t-il là qu'un procédé littéraire, quoique Ignazio Bartalini semble un personnage réel.

Uaggiunta n'est visée nulle part. Segneri n'a donc eu probablement entre les mains que la première édition de la Contemplation acquise. Il répond à son contradicteur avec clarté, force, bonne bumeur, et point par point. De cette réponse, il convient surtout de retenir ceci : le quiétisme de Petrucci paraît à Segneri plus atténué que celui de Molinos et de Malaval ; il voit là une preuve que les objections de la Concordia ont porté ; en outre, Segneri maintient que la contemplation des quiétistes est plus voisine de celle des Bégards que de celle des vrais mystiques ; il se défend d'avoir tronqué ou mal interprété les textes ; finalement, il proteste contre l'accord que Petrucci veut établir entre les doctrines essentielles de la Concordia et celles de la Guide. A la dernière page de sa lettre, Segneri avoue que le tapage des controverses ne lui va guère, mais qu'il en est d'inévitables ; il pense d'ailleurs, malgré les reproches de dureté que lui adresse Petrucci, n'avoir point passé les bornes des convenances ; « aboyer n'est pas mordre ».

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