‹ Le quiétiste espagnol, Michel MolinosChapitre 24 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La controverse sous le manteau (1680-1682).

Dès le début de la polémique suscitée par la Guide, on avait vu circuler à Rome sous le manteau un cahier de quelques pages, intitulé Animadversiones in Ubrum inscriptum Guida SPiRiTUAi.E. Dans la persuasion où ils étaient que seuls les jésuites étaient capables de les attaquer, les quiétistes ne tardèrent pas à attribuer au P. Agnelli la paternité de l'ouvrage. Ils pensèrent jouer à coup sûr, en envoyant au Collège romain une députation chargée de demander à Fauteur présumé compte de ses injustes accusations. Agnelli se défendit d'avoir écrit les pages qui troublaient la quiétude des quiétistes. Il ne fut pas cru. Des mois après, le P. Bartoli s'amusait de cette persévérante illusion, disant : « Vous vous vantez de tout savoir de l'officine où s'élaborent les dissertations qui vous sont contraires ; quelle naïveté ! Agnelli est hors de cause. L'auteur des Animadversiones est un docteur, il habite Rome, il est professeur à la Sapience, et tous ceux qui le connaissent savent qu'il est fort capable, sans recourir au P. Agnelli, de faire sur la Guide les Remarques que vous attribuez à un jésuite ».

Le docteur dont Bartoli loue la compétence doctrinale n'était autre que Charles Valois Dubourgdieu, Bordelais de naissance et professeur de médecine à la Sapience. La controverse quiétiste s'était emparée même des disciples d'Hippocrate^ Mais il est indubitable que les jésuites aussi tenaient

^ Renazzi en parle dans sa Storia delV Università degli studi di Roma detta communente la Sapienza (III, p. 189) :

« La città di Bordeaux in Francia fu la patria di Carlo Valois Dubourgdieu il quale, venuto, non so corne, in Coma, vi fece fortuna nell' esercizio deir arte raedica; cosichè non solo fu ammesso al collegio de' medici,

MOLINOS ^ g

la plume. Les archives abondent en papiers de toute sorte, mémoires, dissertations, lettres, où sont discutées toutes les questions que soulève la spiritualité nouvelle.

Nous dirons plus loin^ quels efforts dépensèrent, pour défendre la Concordia de Segneri, les P. P. Vanni, Brunacci et Caprini. Le rôle du vieux et célèbre P. Bartoli dans la controverse mérite une mention spéciale.

Plus que septuagénaire, chargé de la gloire que vingt ouvrages lui ont acquise, il laisse un instant ces grands travaux historiques, pour donner un regard à la discussion vive qui retentit dans la ville éternelle. D'abord c'est à la demande d'un cardinal qu'il prend la plume et il essaye de définir en quoi consiste cette oraison de quiétude dont on fait tant de bruit^. On retrouve là les arguments classiques dans la polémique des jésuites contre la Guide : Molinos enseigne une oraison qui n'est pas celle des saints ; elle ressemble trop à celle des Illuminés et des Bégards ; elle fait de la vie de N.S.-J. C. un mépris indécent ; elle condamne ou à peu près la méditation. Ni saint Jean de la Croix, ni sainte Thérèse, ni saint Bernard n'ont parlé de la sorte.

Les quiétistes s'émurent de ce papier. Ils y répondirent avec une vivacité et une abondance singulières, protestant contre les calomnies colportées par l'auteur dans tous les monastères et les maisons princières de Rome ; insinuant que la jalousie du crédit de Mohnos est la cause profonde et misérable du zèle que les jésuites affectent pour la doctrine ; faisant de la piété de Mohnos le plus vif éloge ; défiant qu'on trouve dans les livres quiétistes une erreur quelconque.

ma ancora consegui una catedra straordinaria di Medicina teorica collo stipendio di annui cento venti scudi. Pass6 poscia alla catedra ordinaria, con grosso aumento di stipendio e mori sul 1689. Ebbe voga un suo trattato sulla peste, e commenté gli aforismi d'Ippocrate sulli prognostici nelle febri acute. »

Ce dernier ouvrage est un in-folio publié à Rome en 1659.

^ Gh. IX. — 2 che oratione sia quella che chiamano de quiète — Cette Scrittura dut courir dans Rome vers l'été de 1681 ; car dès le 11 octobre, on trouve mention d'une réfutation, (cf. Tacchi Venturi. Lettere inédite di Paolo Segneri, p. 36. Lettre du P. Agnelli, 11 octobre 168n.

Falconi, Maiaval, Molinos ont été réimprimés plusieurs fois. Qu'a-t-on pu relever contre eux ? Rien de sérieux. Les jésuites font sonner l'approbation qu'ont reçue de FÉglise les Exercices de S. Ignace. Qui la conteste ? Est-ce que Molinos pendant longtemps n'a pas fait deux retraites par an sous la direction des jésuites ? Est-ce que l'auteur de la présente Ripo.^te à Bartoli n'a pas fait, sur le conseil de Molinos, les Exercices ? Est-ce que les jésuites vont se mettre à proscrire tous les livres de dévotion qui n'ont pas la sanction formelle du Saint Siège ? Que si d'ailleurs on tient tant à cette sanction, eh bien ! la Guide peut la revendiquer aussi. En 1678, Innocent XI a approuvé les constitutions des religieuses de la Fara, dont le monastère a été fondé par le cardinal Barberini. Or, que disent ces constitutions dans leur chapitre VII ? Elles recommandent à la maîtresse des novices et aux religieuses l'oraison de quiétude. Les termes sont formels, explicites. Tout cela a été examiné et approuvé, non seulement par Tabbé Michel Angelo Ricci et le P. Mariano Sozzini, de l'Oratoire, mais par le Souverain Pontife régnant. Que veut-on de plus ? D'ailleurs la contemplation enseignée par la Guide est celle de la Auit obscure. Et qui ignore que les œuvres du B. Jean de la Croix ont été pour ainsi dire canonisées par l'Église, le 29 décembre 1655 ?

S'il en était besoin, il suffirait de regarder la conduite de Molinos pour savoir ce que vaut son livre. A jructihus eorum cognoscetis eos : c'est le critérium indiqué par l'Évangile. Molinos attaqué, calomnié, moqué indignement, a gardé le silence et le calme. Il n'a jamais répondu une ligne ; il n'a jamais fait une démarche pour défendre la Guide que l'on veut à tout prix faire condamner ; il parle avec modération et respect de ses contradicteurs les plus violents. Cette admirable mansuétude est le fruit de l'oraison de pure foi. Il n'en faudrait pas davantage pour décider de la valeur de cette oraison.

C'est pourquoi, conclut l'auteur, on s'étonne que le P. Bartoli ait le triste courage de comparer Molinos aux Illuminés et aux Bégards.

La doctrine de Falconi ne trouve pas grâce à ses yeux ;

elle a été pourtant approuvée par le cardinal Bona, le P. Dominique de la Sainte Trinité et le P. Martin de Esparza. Celui-ci, dans sa lettre d'examinateur (12 juin 1671), écrivait ces paroles qui font autant d'honneur à son humilité qu'à son savoir : « Plût à Dieu qu'il m^e fût donné de pratiquer parfaitement cette oraison que le P. Falconi expose à merveille, d'après les enseignements authentiques des saints et les témoignages des Pères ! »

Un contradicteur aussi téméraire que Bartoli ne mérite donc pas qu'on s'y arrête. Qu'il le sache bien ! S'il prend de nouveau la plume, il ne lui sera répondu que par la voix des tribunaux. Il y a des juges à Rome. On citera Bartoli à leur barre ; et, pour le confondre, on amènera dans le prétoire une nuée de témoins : religieux, régents, gardiens, recteurs, provinciaux de tous Ordres, qui sont les humbles disciples de la Guide; le P. Nicolo Balducci, de l'Oratoire, les PP. Navarro et Caldera, minimes ; l'archevêque de Palerme Palafox et l'évêque de Jesi Petrucci ; les jésuites Alvarez de Paz, Balthasar Alvarez et Jean-Baptiste Saint- Jure; le carme Joseph de Jésus-Marie ; et même des saints authentiques comme Jean de la Croix et Jeanne de ChantaP.

C'est sur cette évocation grandiose et menaçante que le docteur quiétiste termine sa remontrance à Bartoli. Le vieil historien — il avait alors 74 ans — était persuadé que seule une âme basse pourrait prendre peur du procès canonique auquel on faisait mine de vouloir l'acculer. Il se reprit à écrire et mit sur pieds un long Examen'^ de la Réponse partie du camp de Molinos. Cet Examen est du style le pins soigné ; aussi figure-t-il parnrii les œuvres imprimées de Bartoli. L'ironie s'y exerce à loisir en des répliques amusantes et des défis tranquilles. Les anecdoctes y alternent avec les discussions. L'auteur s'est appliqué. Dans ces 40 pages in-folio, nous relèverons seulement celles qui intéressent l'histoire de cette polémique.

^ Bibl. Vitt. Em. Fondi gesuitici 1106. Riposta ad una scritlura. 2 Esame délia risposta. A la date du 8 nov. 1681,1e P. Agnelli envoie cet écrit à Bussetti, secrétaire du grand Duc de Florence (Tacchi Venturi, op. cit., p. 41).

Bartoli jure qu'il n'a montré son premier écrit qu'à un seul jésuite, et sur de très vives instances ; depuis quarante ans qu'il est à Rome, il n'est jamais allé dans aucun monastère, même pour dire la messe. Les quiétistes jouent donc de malheur ou de malice, quand ils l'accusent de remplir les cloîtres de ses invectives contre Molinos. Ce sont eux, les bons apôtres, qui déclament, et récriminent partout. Quand le P. Segneri a osé attaquer la Guide, quelle avalanche de lettres anonymes, et quelles lettres^ ! On n'a pas idée d'une pareille fureur : « Vous n'avez pas honte » ; « vous ne crevez pas de douleur » d'avoir attaqué un docteur avec tant de « mauvaise foi )) ; (' vous ne crevez pas de pure vergogne » en voyant découverte et condamnée votre « intention diabolique » ; « si vous continuez de faire querelle à Molinos, gare vos épaules ! » Voilà la modération évangélique des amis de l'oraison de quiétude.

ils assurent qu'ils pratiquent l'oraison des saints. C'est vite dit et c'est commode. La preuve est plus malaisée ; à moins que le lecteur indulgent ne se contente de cette mosaïque de textes, que les quiétistes empruntent à sainte Thérèse et à saint Jean de la Croix. Ces textes sont de très beaux morceaux de marbre ; mais leur arrangement, comme il arrive dans les travaux des mosaïstes, n'est qu'un jeu de l'ouvrier qui les emploie ; et il s'en sert pour représenter aux yeux ce qu'il veut. Une chose est certaine, c'est qu'il n'est aucun saint qui ait, comme les partisans de Molinos, bafoué, déprécié, mis au rebut la méditation ; aucun qui ait éloigné les âmes du souvenir de Jésus-Christ.

Quant à la fameuse " nuée de témoins » dont on prétend l'accabler, Bartoli a sa réplique à faire, le cas échéant. Aux grands noms qu'on lui oppose, il opposera de son côté la multitude des partisans de Mohnos et leur conduite. Précisément parce que ce docteur a beaucoup de disciples, on sait ce qu'ils disent et ce qu'ils font. Ils mettent en pièces leurs cordons de tertiaires, ils ne prennent pas d'eau bénite, ils n'adorent pas l'hostie à l'élévation de la messe, ils n'invoquent ni la Vierge,

^ Segneri parle de ces lettres « pleines de toxiques». (Tacchi Venturi, op. cit. p. 9, 21. Lettres du 25 oct. 1680, 20 juin 1681).

ni les saints, ils ne disent pas de prières vocales, ils font fi des indulgences. Ils se croient impeccables, ils ne résistent pas aux tentations ; ils communient sans se confesser, même s'ils ont la crainte d'avoir commis des péchés graves ; ils attribuent au démon leurs actes d'impureté. Il est dommage que, dans sa Réponse^ l'avocat de Molinos ait négligé cette c nuée de témoins >' ; elle est moins luisante que l'autre, mais combien impressionnante ! Et tout Rome sait que pas une des singularités alléguées ici n'est contestable. Allons, Père mystique, citez vos témoins. Les juges décideront. Et surtout, devant les juges qui décideront n'oubliez pas de vous expliquer clairement sur la méditation, la vie des saints, les tentations, les mj'^stères de la vie du Christ ; ce sont des points assez essentiels de la vie chrétienne.

Il est peu probable que ces malices de Bartoli aient apaisé les avocats de Molinos. Ceux-ci durent sans doute noircir du papier, avec une indignation toute nouvelle. Mais on devine que cette polémique était condamnée à de perpétuelles redites.

C'est un lieu commun que la querelle du quiétisme n'intéressa que les jésuites. Il s'en faut que ce soit vrai. Parmi les Romains que le tapage mené autour de Molinos et de la Guide ne laissait pas indiiïérents, il convient de signaler l'oratorien François Marchese. Son cas est à noter, parce que la maison et l'institut auxquels il appartient ne manquent pas de partisans du quiétisme ; il a d'ailleurs, dans la controverse, une attitude personnelle qui attire la sympathie ; il est si rare de rencontrer, au milieu des disputes ardentes, un homme dont la modération égale le zèle. Marchese a lui-même raconté son histoire à un de ses amis ; nous n'avons qu'à suivre sa lettre'.

Dès le début, il se fit un devoir de lire tous les ouvrages de la polémique. Cette lecture lui laissa l'impression que si les quiétistes exaltaient trop la contemplation, les jésuitess'étaient montrés trop vifs dans leurs censures. Dans son désir de conciliation, il écrivit un mémoire, à l'usage du Maître du Sacré

1 Bibl. Vallicelliana, P 177, p. 478.

Palais; il essayait d'y montrer que les passages principalement critiqués par les jésuites pouvaient s'entendre dans un sens assez acceptable. Il fît mieux encore. Il adressa à Petrucci une pièce dont le titre même indiquait les intentions pacifiques : Manière facile de concilier les divergences présentes au sujet de la contemplation acquise. Petrucci ayant répondu à son confrère de Rome qu'ils étaient d'accord, Marchese joyeux remit aux mains du cardinal Azzolini toutes ces écritures, et conseilla à Petrucci d'écrire sur la matière de l'oraison deux instructions, l'une à l'usage des gens du commun, l'autre à l'usage des âmes parfaites.

Si important qu'il fût de gagner Petrucci, il l'était davantage de gagner Molinos. Marchese, qui avait pour le docteur espagnol une grande estime, « à cause de sa piété éprouvée et de sa longue expérience des âmes », lui fit remettre une copie de son mémoire: Manière facile de concilier les divergences présentes.

Marchese indique là les caractères de la contemplation acquise, d'après les livres de Petrucci, Malaval et Molinos. 11 lui paraît que ces auteurs, inattaquables dans l'abstrait, manquent de clarté en ce qui concerne la pratique de l'oraison. Après avoir marqué quatre points en particulier qui lui sem^blent suspects ou erronés, il conclut : •> La vraie difficulté, dans la controverse présente, consiste en ceci : la doctrine de ces mystiques, telle qu'ils l'exposent dans leurs ouvrages, convient aux parfaits qui aspirent au plus haut degré de la contemplation ; or, les âmes qui pratiquent les vertus supposées par de si nobles aspirations sont peu nombreuses ; d'où vient donc que toute sorte d'âmes se jettent indifïéremment dans la voie de cette contemplation ? Il y a là manifestement une erreur pratique, imputable, soit à l'inexpérience de certains directeurs, soit à l'indiscrète initiative des fidèles eux-mêmes «.

Mohnos est trop à la mode, trop sûr de son crédit en haut lieu, engagé trop à fond dans le quiétisme, pour consentir soit aux précautions conseillées par Marchese, soit aux repentirs auxquels les jésuites l'invitent. Par 6^a Défense de la contemplation^ par sa correspondance avec Oliva, il a montré que la discussion ne l'effraie pas, si même elle ne lui agrée. Il va le montrer dans un écrit de plus, dissertant à perte de vue, pour

conclure une fois encore que la Guide est inattaquable.

Le docteur s'explique dans un mémoire qu'il intitule : Solution des objections faites contre le livre de la Guide spirituelle^. Ces objections se réduisaient à quatre : 1) la Guide assignerait comme signes de la vocation d'une âme à la contemplation acquise ceux que S. Jean de la Croix marque pour la contemplation infuse ; 2) la Guide, en de nombreux passages, parle de cette dernière contemplation, bien que l'auteur affirme que le but du livre est de traiter de la contemplation acquise ; 3) la Guide enseigne que la contemplation acquise comporte, comme l'infuse, la suppression des opérations discursives, des images et figures ; 4) la Guide prétend enfin que l'âme adonnée à la contemplation n'a plus besoin de méditer et ne le doit pas faire ; à ce sujet il invoque à tort l'autorité de S. Jean de la Croix, dont la doctrine est toute contraire.

Sur le premier point, Molinos maintient ses dires. Pour se convaincre qu'il a raison, il n'est, assure-t-il, que de lire le chapitre XIV du livre 11 de la Montée du Carmel. Au surplus, Tauler, dans son Institution spirituelle, le carme Joseph de Jésus-Marie, dans sa Montée de Vâme vers Dieu, et le P. Balthasar de Sainte Catherine parlent exactement comme la Guide. 11 est vrai que l'impuissance de méditer est un des effets de la contemplation infuse. La Guide ne le nie pas. Son auteur a trop coutume de suivre les données de l'expérience en ces matières, pour se tromper aussi grossièrement.

Si la Guide parle des deux contemplations, acquise et infuse, c'est sans les confondre. Elles voisinent cependant. Et voilà qui explique le passage de l'une à l'autre. Dieu lui-même prépare parfois à l'une par l'autre. Saint Jean de la Croix donne cette indication. Personne n'est plus net que ce maître éminent de la mystique, pour conseiller à l'âme qui contemple l'abandon de tout élément sensible, afin de s'arrêter à un concept confus et universel de Dieu. Le P. Balthasar de Sainte Catherine le fait remarquer, avec raison, dans son fameux livre Degli splendori.^

^ Bibl. Vallicelliana, P. 177, p. 408-423. -- * L'ouvrage latin de ce carme italien est intitulé Splendores refîexi Sapicntise Cœlestis... Crémone, 1673.

C'est bien à tort qu'on reproche à la Guide d'attribuer à la contemplation acquise une suspension du raisonnement. Dans le livre II de la Montée du Carmel, saint Jean de la Croix expose la même doctrine ; de même S. François de Sales, en son Traité de l'amour de Dieu (liv. VI, ch. VIII). Ce point est si constant qu'on peut citer à l'appui une foule d'écrivains jésuites : Louis du Pont, Arias, Surin, Sandeus, Rodriguez, Saint-Jure, Alvarez de Paz, La Higuera. Les docteurs récents des autres religions, Falconi et Royas, par exemple, ne sont pas moins formels. A plus forte raison trouvera-t-on les mêmes enseignements chez les anciens, tels que Riiysbroeck, Ludolphe le chartreux, Richard de Saint-Victor, Rupert et saint Thomas, Tous ces maîtres sont d'accord pour assurer que le multiloguium, dans la prière, empêche le mouvement de l'amour. Or c'est l'amour, et non le raisonnement, qui est la fin de l'oraison. Il va du reste sans dire que, là où la Guide conseille de supprimer les actes distincts, elle n'entend pas supprimer les actes de foi multiples ; et que, là où elle inculque l'abandon des images, elle ne proscrit pas les images saintes.

Que si on veut, à tout prix, que la Guide enseigne des hérésies et attaque de front les Exercices de saint Ignace de Loyola, eh bien! Molinos y consent, à la seule condition d'ajouter que la Guide s'exprime exactement comme la Montée du Curmel.

On oppose à sa doctrine sur l'impuissance de méditer le dernier chapitre du livre II de la Montée du Cormel et encore le chapitre XX du livre I^^ de la Nuit obscure. Ces textes, qui sont authentiques, ne lui sont contraires qu'en apparence. Car il les faut accorder avec vingt autres de S. Jean de la Croix, dont le sens est incontestablement celui de la Guide. A moins donc d'admettre dans le saint docteur une contradiction flagrante, on doit tenir que les passages objectés visent uniquement l'oraison des commençants. Et alors tout devient et cohérent et clair. 11 est en effet certain que la méditation est l'oraison propre au début de la vie spirituelle.

On prétend encore que la Guide enseigne à bannir le souvenir du Christ et de ses mystères. Rien n'est plus faux. Quiconque en serait là cesserait d'être un vrai chrétien et un bon

catholique. L'unique question est de savoir si ce souvenir doit toujours s'appuyer sur des méditations et des considérations multiples. La Guide répond négativement au chapitre XVI du I^^ livre. Et ce faisant, elle répète les leçons que donne sainte Thérèse au chapitre VII du 6® château de l'âme.

D'oia il suit que, de tous les reproches faits à la Guide, pas un seul ne subsiste^

La Solution du docteur Molinos n'agréa pas aux jésuites qui en eurent connaissance. Les raisons en sont déduites dans une Réponse'^ qui reprend toute la matière en discussion.

Marchese, d'autre part, ne fut pas satisfait non plus des explications fournies par l'auteur de la Guide. Il le dit expressément dans la lettre à un ami que nous avons déjà citée. Et ce déplaisir l'entraînera à d'autres démarches que nous

aurons à raconter.

Le P. Martin d'Esparza, jésuite, est un des théologiens qui ont approuvé la Guide spirituelle. D'après le roman que Heppe a conté dans son Histoire de la mystique quiétiste — roman démarqué par tous les historiens qui ont suivi — Esparza était quiétiste dans l'âme ; et il fut emporté dans la disgrâce de Molinos ; il disparut subitement de Rome, sans que l'on n'ait jamais su ce qu'il était devenue Or, parmi les papiers des jésuites conservés à la Bibliothèque Vittorio Emmanuele^ figure une lettre théologic.o-mystique dont les principes fort nets se peuvent résumer ainsi : il n'y a que des actes infus et des actes acquis ; les actes infus ne s'enseignent pas ; la contemplation acquise, soit habituelle, soit actuelle, n'empêche pas le raisonnement ; et il faut, dans la distraction comme dans la tentation, que l'âme fasse eiïort sous peine

^ Parallèlement à cette controverse sous le manteau avec Molinos, il est certain que Segneri, ou ses avocats, en ont mené une toute pareille avec Petrucci. Il y a trace, dans les papiers de la Compagnie de Jésus, des scritture échangées. — ^ Cette Risposta au Scioglimento de Molinos se trouve parmi les papiers des jésuites conservés à la Bibl. Vittorio Emmanuele (Fondi gesuitici 148, p. 41-531). Elle doit être du P. Caprini etfaire suite à une autre pièce du même auteur dont nous parlerons plus loin. — 3 Heppe, op. cit., p. 267. — * Fondi u,esuitici 148, p. 63-68.

d'être victime du péché et de rillusion ; se conduire dans la contemplation acquise, comme si on n'avait qu'à attendre les admirables effets de la contemplation infuse ne saurait aboutir qu'à la ruine des âmes ; au surplus c'est une illusion de croire que la contemplation acquise soit si fréquente.

On ne saurait répudier plus énergiquement les principes niêmes de la Guide. L'auteur de cette Lettre théologico-mystique se dit professeur au Collège romain. C'est peut-être le P. Vanni dont nous savons qu'il fit sur le quiétisme un foglietto. En tout cas, la pièce que nous venons d'analyser doit être retenue, parce qu'elle se termine par cette apostille ;

« Tous les enseignements de cet écrit me paraissent vrais et solidement fondés sur les autorités alléguées, comme sur les raisons qui s'y joignent. Par conséquent je juge utile et j'approuve qu'il soit donné communication de cet écrit aux personnes qui traitent de cette matière, soit dans leurs leçons, soit dans leurs études, soit dans la pratique. Ita sentio in Dno, salvo meliori judicio ».

Martin d'Espaeza, de la Compagnie de Jésus.

Entre les censeurs officiels qui donnèrent à la Guide un suffrage favorable, figure le carme déchaux, Dominique de la Sainte-Trinité. 11 fut général de son Ordre, et il a laissé une importante Bibliothèque théologique en 6 volumes. De quel œil ce personnage voyait-il les controverses qui s'agitaient autour de Molinos ? 11 n'est pas sans intérêt, et nous avons quelque moyen, de le savoir.

Il existe, en manuscrit, à la Bibliothèque vaticane, un Discours ihcologique sur Voraison mentale, dû à la plume du P. Dominique de la Sainte-Trinité^.

^ Discursus theolojicus de oratione mentali, pièce 13 du mss. Ottob. lat. 3161.

L'auteur anonyme du Discursus se réfère quelque part à sa Bibliotheca theologica ; c'est ce qui m'a permis, au moyen du Nomenclator de Hurter, de lever l'anonymat.

Le Discursus n'est pas daté. Mais, d'une part, le dernier volume de la Bibliotheca theologica a paru en 1676 et le P. Dominique est mort en

Le signataire de ce mémoire se flatte do fournir au cardinal qui l'a consulté le moyen de concilier les opinions extrêmes en présence. C'est peut-être une illusion. Mais cette position intermédiaire, que le P. Dominique de la Sainte-Trinité choisit de préférence comme la meilleure et la seule vraie, ne va pas sans la nécessité de quelque parti pris imposé par les principes. Molinos n'est pas nommé, ni Petrucci, ni Malaval ; aucune de leurs œuvres n'est citée. Le consulteur s'elTorce de demeurer dans l'abstrait et la spéculation pure. Malgré tout, la fidélité qu'il se doit à lui-même^ et à la doctrine traditionnelle l'oblige à formuler certaines conclusions, où il n'est pas difficile de lire la condamnation d'un certain quiétisme.

Sans doute il affirme la correspondance de trois degrés d'oraison aux trois degrés de charité qui marquent, selon la doctrine de saint Thomas, l'état des commençants, des avancés et des parfaits. D'autre part, à la lumière des controverses anciennes, provoquées par les Illuminés d'Espagne au XVIe siècle, les Bégards d'Allemagne et de Flandre au XIV®, les quiétistes des premiers âges, il n'hésite pas à déclarer suspects d'hérésie ou d'erreur les docteurs qui affirmeraient : ou que l'oraison mentale est indispensable au salut ; ou que la contemplation une fois obtenue est à la disposition de qui en a joui ; ou qu'elle suffit sans les bonnes œuvres ; ou qu'elle suppose la suspension de tout acte des puissances naturelles ; ou qu'elle est possible sans attention actuelle ; ou qu'elle est meilleure, sans la répétition des actes formels d'adoration, d'action de grâce et de demande ; ou que la suppression de

avril 1687 • d'autre part, l'époque comprise entre 1680 et 1685 marque le point vif des controverses provoquées par la Guide. Il est donc probable que le Discursus se rapporte à la même époque que les mémoires de l'oratorien Marchese (1682-1685).

La pièce fait partie d'un vo'ume de documents recuci'lis par les Bénédictins français de Rome ; et elle est destinée à éclairer la religion d'un cardinal. Le rôle joué par le cardinal d'Estrées dans le procès de Molinos nous invite à penser qu'il aura consulté avant d'agir. Or quel consulteur pouvait mieux mériter ses préférences qu'un théologien de profession, Français de naissance, mystique par état, et qui avait été par ofTice examinateur de la Guide ? — > Le dernier livre de la Bibliotheca theoîogica est consacré à la théologie mystique.

ces actes n'entraîne pas le péril d'une oisiveté spirituelle exposée à toutes les illusions ; ou que la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, de la Vierge et des saints ne saurait être l'objet de la contemplation.

Dans sa discrétion, à la fois volontaire et forcée, le jugement de l'ancien examinateur de la Guide est à retenir. Bien qu'il ne touche pas à tous les points de la doctrine de Molinos et qu'il se borne strictement à la question de l'oraison, le P. Dominique de la Sainte-Trinité se sépare du docteur aragonais ; il rejoint Marchese et la troupe des théologiens hostiles à la spiritualité nouvelle

Nous verrons plus tard se nouer une coalition plus importante encore contre le quiétisme. Mais déjà il est manifeste que les jésuites ne sont pas les seuls à dénoncer le péril. Derrière eux, dans une sorte de demi-secret, d'autres partagent leurs inquiétudes et surveillent les mouvements d'une piété suspecte. Sans écrire des livres, ils polémiquent, à leur manière. Les feuilles échappées de leur plume vont à ruiner le crédit de Molinos et de ses idées.

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