‹ Le quiétiste espagnol, Michel MolinosChapitre 25 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Victoire apparente du quiétisme

Si importante que fût, dans le monde restreint où elle s'agitait, la controverse sur l'oraison de quiétude, tant qu'elle demeurait pour ainsi parler entre augures, elle ne pouvait aboutir, Molinos et Petrucci avaient leurs disciples ; Segneri et Bell'huomo avaient leurs partisans. Dans cette ville de Rome, où les discussions théologiques sont de toujours, beaucoup pensaient sans doute que le quiétisme fournirait un chapitre de plus aux disputes qui ne finissent pas ; cependant que le monde continue de tourner.

Mais, le Saint Office s'en mêlant, l'affaire va prendre nécessairement un autre caractère.

Segneri ne mit pas longtemps à s'apercevoir qu'il y avait des gens ardemment résolus à « l'extermination de son livre ». Nous trouvons cette forte expression sous sa plume, le 25 octobre Î680. Et, ce qui est encore plus significatif, l'auteur s'avance jusqu'à indiquer que peut-être un mot du cardinal Barbarigo au pape ou au secrétaire d'État serait souverainement désirable^. Il y avait des menaces dans l'air.

La Concordia fut dénoncée au Saint Office vers la fin de

Au début de mars 1681, Segneri s'en préoccupe. Selon la maxime de S. François de Sales, il lui paraît que sa réputation a quelque prix dans la mesure même où elle est la condition de son ministère apostolique. Il écrit donc au Grand- Duc, Côme III, pour le prier de recommander la cause au cardinal Nerli et au cardinal Colonna^. Il sait que « les circon-

^ Tacchi Venturi, Lettre inédite, p. 9. — ^ /^t^i., p, 13. Lettre du 8 mars

stances sont peu favorables aux pauvres jésuites » ; il sait aussi et il rappelle à Côme III quelles intrigues et manèges on a coutume de pratiquer auprès des congrégations romaines. Ses adversaires pourraient fort bien, après avoir laissé traîner la cause, lafairedécider brusquement un beau jour, lorsque les protecteurs de la Concordia seront absents. C'est pourquoi mieux vaudrait que les cardinaux Colonna et Nerli s'eiïorcent d'obtenir une prompte sentence. Le Grand- Duc n'avait rien à refuser à Segneri. Quarante-huit heures après en avoir été prié, il a ses lettres prêtes ; elles sont instantes et chaudes^ Malgré tout, de longs mois s'écoulèrent, sans incident.

Entre-temps les jésuites ne s'abandonnent pas. Le P, Vanni fait un foglietto^. Le P. Caprini entreprend une réfutation de Petrucci qui promet d'être vigoureuse^. Bartoli écrit les opuscules dont nous avons parlé*. Le P. Brunacci y ajoute les siens^ Segneri lui-même se flatte d'avoir fait l'anatomie de Malaval jusqu'aux dernières fibres ^; et nous savons quelle riposte il décocha à Petrucci'.

Ce sont donc des rumeurs de combat qui montent de partout. Et Segneri est stupéfait de constater tant de ferveur contre lui de la part de gens qui vont répétant que la Concordia est l'œuvre d'un ignorante Cette animosité lui semble d'autant plus incroyable que les écrits des quiétistes, pour répondre aux objections faites par lui, sont plus misérables^ Des amis de Florence, comme le marquis Albizzi et le cardinal Nerli, voudraient qu'il allât à Rome afin de s'y défendre ; il préfère écrire au P, Général et s'en tenir à ce que celui-ci conseillera, tout en convenant qu'il faut agir pour se délivrer de la contradiction que le Seigneur permet en châtiment de ses fautes^". De Rome, un vieil et sage ami lui conseille de faire écrire au cardinal Cybo par le Grand-Duc. Segneri n'est pas sans mesurer les difficultés d'une pareille démarche ; tout de

^ Ibid., p. 14, 15. Lettres des 10 mars 1681. — ^npacchi Venturi, Lettere inédite, p. 26. Lettre du 22 juillet 1681. — ^ Ibid., p. 27. Lettre du 29 juillet 1681.— * Ch. VIII, p.— ^ Ibid., p. 29. Lettre du 9 août 1681.— « Ibid., p. 11 Lettre du 28 décembre 1680. — ' Ch. VU, p. 112. — « Tacchi, Op. cit., p. 26. Lettre du 22 juillet, 1681. — » Ibid., p. 33. Lettre du 23 sept. 1681. — ^^ Ibid., p. 35. Lettre du 11 octobre 1681,

même il la suggère discrètement au secrétaire du prince^. Quelques jours après, Côme III écrivait au cardinal secrétaire d'État.

« Le P. Paul Segneri est connu dans toute l'Italie pour un homme apostolique, et par l'éloquence de ses sermons et par le feu de son zèle infatigable de missionnaire, et par la vigueur de sa plume à dénoncer le vice, en tant d'écrits destinés à éclairer et à soutenir la vertu chrétienne. V. E. certainement sait en quelle réputation il est, et quelle reconnaissance professent pour lui des multitudes de peuples qu'il a évangélisées et qui l'ont vu répandre pour leur salut ses sueurs et son sang. ... Si jamais le livre (de la Concordia ) venait à être prohibé, que V. E. considère l'effet produit : quel préjudice pour l'honneur d'un tel religieux ; quelle suspicion pour les leçons qu'il prêche partout depuis si longtemps, au profit de tant d'âmes ! Dieu sait combien pourraient être abusées par faiblesse ou par ignorance.

)^ Ce motif, beaucoup plus encore que l'affection que je dois au P. Segneri, me porte à prier instamment V. E. de vouloir bien lui accorder sa protection dans cette affaire et le secours d'une main qui fut toujours favorable à la piété. »

Dans sa répugnance à faire le voyage de Rome, Segneri avait demandé au P. Oliva qu'il voulût bien désigner un procureur pour défendre la Concordia devant le Saint Office. Le général des jésuites avait confié au P. Brunacci et au P. Caprini cette charge délicate^ Vers le milieu d'octobre, ces avocats d'office avaient terminé leur plaidoyer principal.

Le mémoire du P. Brunacci^ commence par préciser les prin-

1 Ibid., p. 38. Lettre du 14 oct. 1681. — ^ ibid., p. 39. Lettre du 18 octobre 1681. — Dans les Œuvres Aq Signeri (Ed. Torino, 1856, IV, p. 192) figure une supplique, dans le même sens, au pape Innocent XI (28 novembre 1680). J'en ai vu des copies manuscrites portant la date plus vraisemblable du 28 octobre. — ^ Dans son intéressant commen-

cipaux points de doctrine à examiner ; et il fixe les positions prises par Segneri. Il n'est pas vrai que la contemplation des quiétistes soit celle des saints, ni qu'elle soit une vraie contemplation ; elle n'en a ni les qualités, ni la nature ; là est l'erreur essentielle des qniétistes ; s'ils n'étaient pas catholiques, on pourrait mettre leur foi en cause ; comme ils sont catholiques, on se contente de dire que leurs livres mettent en péril la foi des simples.

En présence de ces erreurs de doctrine et de ces égarements dans la pratique, Segneri a voulu défendre la vraie notion de l'oraison mentale, les prières vocales, les images des saints, la méditation de la passion du Sauveur.

Brunacci reprit la question dans un autre mémoire intitulé : Quelques-unes des nombreuses doctrines des modernes contemplatifs, doctrines susceptibles d'être facilement entendues dans un sens nuisible soit à la piété, soit à la pureté de la foi chrétienne. Là, Molinos et Malaval sont cités tour à tour ; on discute leurs idées sur les pratiques usuelles des chrétiens, l'exclusion du sensible, du souvenir de Jésus-Christ et des attributs de Dieu dans la contemplation, la prétendue continuité d'un acte de foi fait une fois pour toutes.

De son côté, le P. Caprini^ faisait tenir aux inquisiteurs

taire aux Lettres inédites de Segneri publiées par lui, le P. Tacchi Venturi déclare qu'il n'a pas rencontré le « memoriale y du P. Brunacci remis au Saint Office.

Je crois pouvoir attribuer au P. Brunacci les pièces que j'analyse ici; elles sont des plaidoyers pourla Concorde, elles sont adressées au Saint Office, elles sont du procureur de Segneri. Tout cela résulte de leur teneur même. ^

La première série de pièces se trouve aux archives de l'Univ. grég.

La seconde Alcune délie moite dottrine se trouve dans le mss. Gasanata

1 Les Scritture de Caprini dont il est ici question ont été signalées en partie par le P, Tacchi Venturi [Op. cit. p. 28, 37). Il faut, je crois, corriger quelque peu et allonger les indications de l'excellent érudit.

1° La scritture visée par une lettre de Segneri du 28 juillet 1681, et qui est appelée une réfutation de Petrucci, consiste dans une série d'études sur la Contemplatione acquistata qui sont intitulés Dubii.

Ces Duèiï se trouvent en diverses archives.

romains des démonstrations dont les titres suffisent à indiquer la portée : Erreur fondamentale des livres qui traitent de la moderne contemplation acquise et spécialement du livre la Guide spirituelle ; — Discours sur Voraison mentale d'après les principes de la théologie mystique et scolastique, pour résoudre les controverses présentes ,* — La nouvelle et chimérique contemplation acquise qu'enseigne la Guide spirituelle est impossible à acquérir et périlleuse à pratiquer.

Il existe également de la plume du P. Caprini, une Brève information sur les controverses actuelles autour de la contemplation^. Cette K information » est une dissertation très claire

2° Les scritture de Caprini pour défendre la Concordia devant la Saint Office consistent dans les pièces suivantes :

a) Pro memoria que le P. Tacchi Veiituri cite.

b) Une dissertation intitulée Errore jondamentate dei libri che trattano délia moderna contemplatione acquistata e specialmente délia nuova Guida spiritttale :

Il existe deux autres écrits, dont Caprini lui-même donne les titres au début de V Errore fundamentale, à savoir ;

c) îiscorso delV oratione mentale con i principii mistici e scolasticc per scioglere le conlroversie che di essa si agitano ;

d) La nuova e chimerica contemplatione acquistata che nella Guida spi- RITUALE s^insegna, impossibile ad acquistarsi e nel pratticarsi damnosa.

Zaccaria, dans des Excursus litterarii (I, 313) nous a conservé la pièce d. Il y joint une seconde pièce intitulée : Dottrine de' moderni contemplativi con alcune note poste per a^^certire gli errori che se ne possono apprendere. Il se peut que cette pièce soit de Caprini ; mais elle n'est sûrement pas la pièce c remise au Saint Office en octobre 1681.

Celle-ci se trouvait en copie à la Bibliothèque univ. de Turin, avant l'incendie de janvier 1904 ; le catalogue des Codici ilalici dressé par Peyron l'indique.

3° Caprini est l'auteur certainement de beaucoup d'autres mémoires sur la Guide et sur les ouvrages de Petrucci, que nous aurons occasion d'indiquer.

* Dans les Lettres inédites publiées parle P. Tacchi Venturi, il y a deux allusions très claires à cet écrit ; et le P. Agnelli, qui en parle, l'attribue au P. Caprini. Dans la première lettre (8 nov. 1681) Agnelli parle de «l'informatione brève ai cardinal!» du P. Caprini ; or c'est là le titre même de l'écrit en question. Dans la seconde lettre (29 nov. 1681) Agnelli analyse un mémoire de Caprini « per essere udito in contradittorio, obligandosi a disdirsi in publico ancora si besognera e sera fatto capace de haver errato nell'uno e nell'altro discorso che ha posti nelle mani deU'assesore. » Et ceci se retrouve dans la Brè.e information indiquée.

en deux parties, avec références en marges pour les citations faites. Dans la première partie, l'auteur montre que la nature et les caractères de la contemplation, tels que les décrit le B. Jean de la Croix en des passages cités par Molinos, ne sont pas du tout ceux de la Guide. Il énumère, dans la seconde partie, quelques-unes des nombreuses erreurs et équivoques, grâce auxquelles les modernes docteurs mystiques égarent les âmes. Par manière de conclusion, il demande que ces docteurs s'expliquent et se rétractent sur les points où leurs torts sont démontrés. Moins que tout autre, Petrucci doit avoir difficulté à cette confession, puisqu'il s'est engagé par avance à la faire.

C'est une vaine excuse de répéter, comme fait Petrucci : on me comprend mal. Il faut parler si clairement que personne ne s'y trompe. Or, combien sont déroutés par le langage des quiétistes, non pas dans un, mais dans plusieurs diocèses ! On s'abrite derrière le silence du Saint Siège qui n'a pas encore décidé la controverse. La raison ne vaut rien. Le mal occasionné dans les âmes est certain et il est grave. Qui l'a causé doit y remédier, par charité, sinon en justice. Du reste, combien d'hommes éminents en savoir et en sainteté se sont rétractés ! Quiconque est convaincu d'erreur dans la matière en doit faire autant. L'auteur y est prêt ; que les quiétistes y soient sincèrement disposés. « Ainsi le respect humain sera vaincu, la vérité resplendira, les âmes seront aidées et Dieu glorifié ».

Après avoir longuement développé son thème, l'auteur se se ravise ; il écrit un abrégé en trois pages, comme pour avoir dans sa brièveté même quelque chance de plus d'être lu. Il termine cet abrégé par ces lignes : « On attend de M. le Docteur Molinos une réponse à cet écrit et aux autres qu'on lui a fait tenir ; s'il répond, on arrivera au point désiré^ » .

La production de ces écrits devant le Saint Office, la protection que l'on espérait des démarches faites par Côme III

^ C'est dans la Raccolta di scritture gravissime tiella causa di Molinos (mss. Gasanata, 310) que se trouvent les deux écrits signalés ; ils sont suivis d'une très longue lettre (66 p.) également défavorable aux doctrines quiétistes, et dont le destinataire est aussi inconnu que l'auteur.

auprès des cardinaux Nerli, Colonna et Cybo n'était pas sans avoir donné quelque confiance aux jésuites de Rome. A la date du 26 octobre 1681, le P. Agnelli écrivait à Florence :

« On croit ici que le tribunal de l'Inquisition examinera la substance même de la controverse et prendra quelque forte résolution, pour remédier aux dommages que souffrent les âmes par suite des idées répandues par les nouveaux mystiques. Ils ont en leur faveur de grands personnages tout dévoués ; et cela rendra difficile la marche de l'affaire. Mais si nous redoutons leur puissance, nous espérons aussi que des fncilités viendront, pour le bien de l'Église, par la main de Celui qui peut tout. Il est bien certain que pas un de nous n'a travaillé à d'autres fins. Que le Seigneur fasse selon son bon plaisir ; celui-ci sera la règle infaillible de notre contentement. ))

Bientôt le bruit court que Innocent XI aurait confié le jugement de la cause aux cardinaux Capizucchi, Lauria et Ricci. Le premier avait approuvé la Guide, le second l'avait défendue devant la Congrégation du Saint Office, le troisième était un pénitent de Molinos. Mauvaise augure ! Cependant les jésuites sont « sans crainte », observe le P. Agnelli ; d'autant que l'écrit du P. Bartoli contre les quiétistes est fort applaudi à Rome^.

A la date du 17 novembre, on remit encore un court mémoire de 3 pages au Saint Office. On y insistait, pour justifier la Concordia, sur les inconvénients pratiques du quiétisme que l'exercice même de son ministère en divers diocèses avait amené Segneri à constater : omission systématique des pénitences sacramentelles, de tout acte de contrition et de bon propos ; refus d'invoquer les saints à l'article de la mort ; accusation en confession d'avoir regardé l'hostie sainte à l'élévation de la messe, etc., etc.

On ne saurait donc contester, observe le mémoire, l'utilité des critiques de Segneri. Il a répondu aux griefs connus contre

1 Tacchi Venturi, Lettere inédite, p. 40. — ^ Jbid., p. 42. Lettre du 29 aov. 1681.

son livre ; et il est prêt à y faire les modifications nécessaires ainsi qu'il l'a montré en corrigeant déjà quelques passages dans la dernière édition parue de la Concordia. On a d'ailleurs la certitude morale que les désordres du quiétisme ont été dénoncés au tribunal de l'Inquisition. Mais, alors même que cela ne serait pas, il est manifeste que les principes des nouveaux docteurs sont très périlleux pour les simples.

Ainsi raisonnait le procureur du P. Segneri. Et voici la réponse du Saint Office, à la date du 26 novembre 1681 ; elle est écrite, au dos de la pièce, de la main de Casanata :

« Il n'y a point à revenir sur la prohibition faite des livres qui attaquent l'oraison de quiétude ; mais il faut, pour le bon usage de celle-ci, envoyer une lettre circulaire dont le texte sera établi par la congrégation particulière. »

Ce que signifiait au juste cette résolution, les jésuites de Rome ne tardèrent pas à l'apprendre, et Segneri non plus. Le cardinal Cybo ne pouvait se dispenser de répondre à la lettre que le Grand- Duc de Toscane lui avait écrite en faveur de l'auteur de la Concordia. Il attendit, pour le faire, que le Saint Office eut pris sa décision. Le 29 novembre, il mandait à Côme III que le zèle apostolique de Segneri était bien connu à Rome ; que son livre avait été examiné avec le plus grand soin ; et qup malheureusement « il n'avait pas été possible d'approuver la manière dont il explique sa doctrine » . Quelques jours plus tard, le P. Agnelli écrivait à Florence :

« On a fait le premier pas, en condamnant l'innocent ; on fera maintenant le second en absolvant le coupable. Ainsi plaît-il à Dieu, ainsi doit-il nous plaire à nous. Le temps rendra témoignage à la vérité ; et si le temps ne le fait, l'éternité le fera, seule elle est infaillible. .Je vois que Dieu veut faire briller la vertu du P. Segneri. Jusqu'ici il n'a connu que la bonne renommée ; il convient fort qu'il expérimente aussi le déshonneur ; ceci est d'un homme apostolique comme lui^».

* Ibid., p 42. Lettre du 9 décembre 1681.

La Concordia est prohibée par décret de l'Index.

On se rappelle que le Pregio de BeU'huomo avait été déféré aussi au redoutable tribunal. Le 12 décembre 1680, Oliva avait demandé à l'auteur une u brève et nerveuse apologie ». Que reprochait-on au Pregio ? Oliva le fait entrevoir dans la lettre à Molinos citée dans un précédent chapitre : on traitait BeU'huomo d'ennemi de la contemplation et on disait qu'il manquait de respect à Denys l'aréopagite. Or, il existe une pièce de 8 pages in-folio, intitulée : Défense du P. Gothard BelVhiiomo^^ où il est solidement démontré que Beirhuomo n'attaque point la théologie mystique du pseudo-Denys non plus que la vraie contemplation. C'est ïapologie demandée par Oliva pour être mise sous les yeux des Inquisiteurs romains. Les procureurs de l'accusé y auront ajouté les deux alinéas qui la terminent et qui sont un vif éloge de l'auteur du Pregio. Le 13 février 1681, Oliva mande à celui-ci : « L'^lpologie de V. R. est digne de son savoir ; mais le livre n'a plus besoin de défense ; il a triomphé de toutes les oppositions >\ Le 2 avril, nouvelles assurances, et cette fois catégoriques : tout péril a disparu, et il n'y a plus qu'à se réjouir^.

Oliva était mal informé ou bien les attaques contre BeU'huomo un moment suspendues reconmiençèrent. Le 28 novembre 1681, le Pregio fut mis à l'index. Oliva mourut ce jour-là même. En attendant l'élection du général, le P. de Noyelle eut le gouvernement de la Compagnie. Le P. BeU'huomo, désolé de la condamnation subie, avait écrit une lettre pour dire ses regrets et demander des explications. Le 25 janvier 1682, le P. de Noyelle lui répondit : « Dans cette affaire V. R. ne saurait s'accuser de faute à l'égard de la Compagnie. Mais je n'en dirai pas plus long là-dessus ; car le respect dû aux mesures de nos supérieurs nous obhge au silence . » Ces lignes n'apaisèrent pas le condamné. 11 continuait à se reprocher d'avoir entaché l'honneur de son Ordre, et pour laver cette tache, il avait le désir de présenter au pape un mémoire justificatif. Le P. de Noyelle observa, une fois encore, que les torts dont le religieux se croyait coupable à l'égard de son

^ Arch. de l'Univ. grég. — ^ Je dois cette correspondance à une aimable communication du P. IlUgers et du P. Rosa.

Institut, étaient imaginaires. Quant au mémoire, il ne pensait pas qu'il convînt de le faire tenir au Souverain Pontife, avant qu'il ne s'offrît une occasion favorable (8 février 1682).

Les polémiques publiques et secrètes menées contre la Guide durent avoir pour épilogue une dénonciation formelle du livre du Saint Office. Cette dénonciation est affirmée comme un fait, dans une dépêche du cardinal d'Estrées à sa cour^. Elle est supposée dans une lettre du P. Agnelli que nous avons déjà citée^ Par ailleurs il existe un plaidoyer pour la Guide, dans lequel il est parlé de ceux qui s'acharnent à faire condamner ce petit livre^.

^ Dépêche du 24 juillet 1685 : « [Molinos] imprima son livre, il y a quelques années, qui fut déféré au Saint Office. » — ^ Lettre du 29 novembre 1681: «(Il cardinale Lauria) lo difese essendoaccusato alla congregatione». ^ Ce document, sans nom d'auteur et sans date, se trouve à la Bibl. Vallicelliana, sous la cote P. 117, pp. 424-457.

Il doit être du printemps de 1681. Car il suppose que la Guide est très répandue dans Rome, très attaquée et menacée de ne pouvoir se réimprimer. Or il a y une troisième édition romaine de la Guide, faite par Ercole en 1681 ; et au printemps de cette année-là la Guide est sous le coup des attaques de Segneri, dont le Saint Office n'a pas encore condamné la Çoncordia.

D'autre part, Petrucci passa trois mois à Rome, de la mi-février à la mi-mai 1681. Sans doute ce voyage fut rempli pour lui des plus hautes préoccupations, puisqu'il fut motivé par sa promotion à l'épiscopat. Mais ce moment est aussi celui de la Contemplatione acquisiata où Petrucci s'est solidarisé avec Molinos. Petrucci a donc un intérêt majeur à ce que la Guide se puisse réimprimer. Et à Rome, il est à même de comprendre, mieux qu'à Jesi, la portée des oppositions faites à la doctrine quiétiste. Gomment douter qu'il ait tenté de conjurer le péril ? Comment douter qu'il ait écrit, vu son goût pour ce genre d'exercice ? Le document que nous utilisons ici est rédigé sous forme de lettre dans un style abondant et effusif : double raison encore de l'attribuer à Petrucci.

La Lettre est adressée à un « molto reverendo Padre ■>■>. Qui est-ce religieux ? L'oratorien François Marchese ? Peut-être. Petrucci a échangé avec lui, nous l'avons dit, une correspondance sur la controverse quiétiste. Toutefois, comme il s'agit, dans la circonstance, de lever les obstacles qui s'opposent à la réédition de la Guide, le

En terminant, l'auteur de la lettre, pour " des raisons qui lui sont, dit -il, plus chères que la conservation même de la vie », demande à son correspondant de ne pas le nommer en le laissant maître de communiquer son mémoire à qui lui semblera bon.

L'avocat de Molinos est chaleureux et affirmatif. 11 réfute point par point les trois reproches principaux faits à la Guide.

On dit qu'elle est faite pour les âmes appelées à la contemplation passive ; or ces âmes sont peu nombreuses ; un livre est donc inutile ; écrit en langue vulgaire, il ne saurait avoir pour résultat que de persuader aux plus ignorantes femmelettes qu'elles peuvent monter à la hauteur de sainte Thérèse. — L'objection ne tient pas. Le livre demeurera scellé à toute personne qui ne sera pas appelée d'en haut à la contemplation ; quant à celles qui y sont appelées, quel mal peut leur faire un ouvrage dont la fin propre est précisément d'ajuster les âmes aux desseins de leur créateur ? Du reste l'expérience décide. « Rien que dans Rome, il est des centaines de lecteurs qui sont transportés par la lecture de la Guide spirituelle et qui donneraient leur sang pour les doctrines qu'elle enseigne « ; doctrines qui sont celles des grands maîtres de la vie spirituelle. Grâce à l'opposition du diable et des hommes, il pourra advenir que ces leçons succombent sous les attaques et soient comme ensevelies dans les archives ; les temps changeront ; ils ne sauraient tarder à changer.

On dit qu'il est douteux que la Guide puisse servir aux purs contemplatifs, attendu qu'elle fait consister la contemplation dans un acte de foi pure et de résignation passive entre les mains de Dieu. — Qu'y a-t-il là d'étonnant ? Quiconque est

destinataire de la lettre de Pettrucci pourrait être le Maître du Sacré Palais Capizucchi, ou le conventuel Lauria. Le premier avait donné Vimprimatur à la Guide en 1675 ; le second fut examinateur de Petrucci au moment de sa promotion à lépiscopat et nous savons par Agnelli qu'il défendit la Guide devant le Saint Office, en 1681. Tous deux furent créés cardinaux par Innocent XI, le 1«' septembre 1681.

Bien entendu, l'attribution à Petrucci n'est ici qu'une conjecture plausible. La rédacteur de l'écrit en question peut être tout aussi bien le franciscain Jean de Sainte Marie, premier éditeur et patron enthousiaste de la Guide en 1675.

dans l'état passif n'a qu'à s'abandonner à Dieu. 11 est mort à toute vie qui n'est pas divine. Pourquoi lui imposer de reprendre les actes d'une vie inférieure ? 11 est tout à fait inutile, même au moment de tentations, de se rejeter sur une activité personnelle. Car enfin la victoire sur la tentation consiste à ne point y consentir. Et comment concevoir un consentement au mal de la part d'une âme qui, s'unissant par la foi au souverain bien, y adhère et par le fait exclut de son adhésion tout ce qui n'est pas Dieu ?

On dit que les disciples de Molinos ont peu d'estime et de respect pour les plus saintes pratiques de l'Église. — Quelle merveille que certains abusent de la Guide ! De quoi les hommes n'abusent-ils pas ? Molinos peut-il être responsable des sottes conséquences tirées de son livre ? Et puis qui a établi la vérité des faits dont tout le monde parle ? Une enquête sérieuse montrera, sans doute aucun, qu'on a fait d'une mouche un éléphant. 11 est certain que l'Ëghse n'a pas de fils plus tendrement obéissants que ceux qui s'adonnent à l'oraison de pure foi. Ce sont leurs vertus qui soutiennent le monde. Ah ! si les saints descendaient du ciel pour dire de la part de Dieu ce qu'il faut penser de ce livre, les plus grands lui rendraient témoignage. Et dans ce verdict d'en haut, quelle confusion pour ceux qui jugent ce qu'ils n'entendent pas !

En demandant sur cette controverse plus de clartés, on fait injure au Saint Siège. Le problème du quiétisme a été examiné par les premiers théologiens de Rome. Leur jugement a été approuvé par le pape ; il est aussi sage que solennel. Que veut-on de plus ? « Pour moi, conclut habilement l'avocat de Molinos, je tiens pour indubitable que je n'aurais aucune raison d'espérer mon salut, que je serais simplement un orgueilleux épris de lui-même et de ses idées propres », si je ne savais pas me ranger à une décision du Siège apostolique^.

^ 11 peut paraître, au premier abord, que l'avocat de Molinos fait allusion là à la condamnation de Segneri, qui eut lieu en novembre 1681. Mais ce n'est qu'une apparence. Premièrement le mémoire parle d'une manière générale de jugement du Saint Siège en matière de quiétisme. Ensuite il qualifie le jugement porté de « sage» et de " solennel ». Ceci ne saurait convenir qu'à une décision doctrinale proprement dite. L'auteur a ici en vue la lettre du Saint Office à l'évêque de Savone, en date du 29

Nous ignorons l'usage que put faire de ce mémoire anonyme le personnage inconnu qui le reçut. Deux faits sont constants. En 1681, l'éditeur romain de la Guide en fit une réimpression ; Petrucci fut nommé évêque de cette ville de Jesi où il était jusque-là supérieur de l'Oratoire et il fut sacré à Rome parle cardinal Cybo, secrétaire d'État ; pour les gens, toujours si nombreux, qui jugent les questions par le dehors, et même parmi le monde spécial des consulteurs de congrégations et des théologiens, quel argument troublant que ce double succès des deux maîtres du quiétisme ! Lorsque, à la fin de novembre de la même année, s'ajouta la mise à l'index des deux jésuites qui avaient osé attaquer la Guide, est-ce que, pour l'opinion publique, la cause n'était pas finie ? Le moins qu'on pût conclure, c'était assurément qu'aux yeux du pape, juge suprême des doctrines dans l'Ëglise, l'erreur et le péril quiétistes n'existaient pas.

On imagine l'exultation de Molinos et des siens. Pour mesurer cette joie, il faut se rappeler que Paul Segneri était alors le plus illustre fils de saint Ignace que l'Italie connût : grand par Téloquence, les lettres et le savoir, comme par la vertu, son nom rayonnait de gloire aux yeux des peuples, du clergé et des princes. Des prélats illustres l'honoraient de leur confiance. La cour de Florence le couvrait de sa protection. Ni les mérites de l'homme ni le crédit de ses amis n'avaient pu détourner l'orage. La fouore était tombée, mettant en [fièces la Concordia et blessant son auteur. De sa lutte avec un écrivain fameux et un saint apôtre, Molinos sortait victorieux. Quel triomphe plus décisif aurait pu rêv^er cet Aragonais, aux plus folles heures de son ambition ?

avril 1676 (dont nous avons déjà parlé, p. 47^ et dans laquelle il est dit qu'il ne faut point attaquer l'oraison de quiétude, sauf à blâmer ceux qui méprisent la prière vocale et ceux qui font de l'oraison de quiétude un gat,e de salut.

Si l'auteur du mémoire avait voulu argumenter de la condamnation de Segneri et de Bell'huomo, nul doute qu'il ne l'eût fait en termes plus explicites et plus triomphants.

Peut-on même croire qu'après cette condamnation, Molinos pût rencontrer les difficultés à la réimpression de la Guide, visées par le mémoire en question ?

De Marseille, Malaval suivait dans le détail ces polémiques. Il avait, pour l'en instruire, de nombreux amis à Rome : au couvent français des minimes de la Trinité des Monts, parmi les oratoriens de Saint-Louis des Français, chez les lazaristes ; il était en outre lié avec le prélat Fabroni, le P. Balducci de l'Oratoire, et le professeur de théologie de la Propagande Giovanni Pastrizio ; enfin il est, au plus tard dès janvier 1681, en correspondance avec Molinos.

A la date que nous venons d'indiquer, l'auteur de la Guide envoie à Marseille deux mémoires remis à la Congrégation de l'Index contre la Pratique facile. Malaval écrit immédiatement une réfutation, à son avis décisive. Racontant tout cela à son ami Pastrizio, il observe que toutes les difficultés soulevées contre la contemplation proviennent « du peu d'expérience et de la grande jalousie des adversaires ».

A la nouvelle que le livre de Segneri est déféré à l'Index, Malaval dit à Pastrizio (12 octobre 1681) : « Dieu veuille tirer grand bien de cet imbroglio, sauver la contemplation, glorifier les saints docteurs qui en ont écrit et sanctifier les adversaires ! »

Dès qu'il connaît la condamnation de la Concorde de Segneri il mande au même correspondant : c Fasse le Seigneur que cette sentence apporte aux adversaires de la contemplation, sinon du contentement, au moins quelque fruit de bénédiction! >' Et il charge Pastrizio de dire à Molinos et à l'oratorien Balducci qu'il a reçu leurs lettres et qu'il va leur répondre. Il le remercie en outre de son intervention auprès du cardinal Ricci en faveur de la Pratique facile, se réjouit de la voir indemne et demande s'il convient d'adresserdes remerciements à quelques officiers de la Congrégation du Saint Office (21 janvier 1682).

Mais la joie de ce triomphe est mêlée d'inquiétude. A la même date, Malaval envoie à la Congrégation de l'Index une longue épitre. Toute l'histoire de son livre y est reprise ; il

rappelle le succès de l'ouvrage, l'approbation de Bona, les attaques de Beirhuomo et de Segneri, le secours que sa doctrine sur l'oraison reçoit des deux volumes de lettres spirituelles récemment publiées par l'oratorien Petrucci et d'une certaine Lettre de Falconi à un religieux qu'on a insérée dans une traduction italienne de la Pratique facile, faite à Venise. Malgré quoi il pourraitadvenirque la Pratiquefacile soit dénoncée à Rome. En ce cas, que la Congrégation veuille bien suspendre son jugement. La cause de la contemplation se défend par elle-même. Tout au plus peut-on reprocher aux auteurs récents quelques expressions trop vives. Quant à lui personnellement, il se soumet d'esprit et do cœur, sans hésitation et sans équivoque, à toute décision en matière de foi et de morale ; et si quelque erreur lui est échappée, il donnerait volontiers, pour l'efTacer, son sang même.

Par ses correspondants de Florence, Malaval ne tarde pas à avoir connaissance, avant même que celui-ci ne fût imprimé, de l'opuscule de Segneri intitulé: Sept principes, et écrit précisément contre la Pratique facile. L'opuscule lui paraît calomnieux. Mais il prend ses précautions. Il se met sous la protection de trois cardinaux :Cybo, parce que Petrucci lui a dédié sa Contemplation acquise ; Lauria et Capizucchi, parce qu'ils ont été juges dans la controverse qui a abouti à la condamnation des livres de Bell'huomo et de Segneri.

En priant son ami romain, Pastrizio, de vouloir bien remettre ces précieux papiers à leurs éminents destinataires, Malaval ajoute que, par l'intermédiaire de Molinos, il a écrit à la reine Christine de Suède pour la remercier de ses bontés et se recommander à sa protection. Il avait pensé à rédiger une défense de la Pratique facile. Mais le livre de Petrucci sur la Contemplationlui Tparait répondre atout. Que si cependant Pastrizio estime qu'il vaut mieux présenter un plaidoyer, on pourrait peut-être se servir de celui envoyé naguère à Molinos. D'autant que les accusations portées par les adversaires sont toujours les mômes. ^ Malaval doit être revenu

• Cette lettre n'est pas datée. Pastrizio a écrit an dos: 1681 ou 1682. Le contenu de la lettre authentique l'indication de Pastrizio.

sur ce premier mouvement, car sa lettre au cardinal Cybo est accompagnée d'un court mémoire en dix points pour répondre aux Sept Principes de Segneri.

Nous retrouverons cette activité quelque peu fiévreuse de l'aveugle de Marseille, quand les circonstances deviendront pour lui autrement critiques. Par les détails de sa correspondance de 1681 et de 1682, nous voyons clairement qu'à cette date même, malgré le triomphe apparent du quiètisme, il n'est pas sans éprouver une vive inquiétude.

Il a bien raison. Aux yeux de certains, que les apparences n'abusent ni ne dominent, la Guide spirituelle demeure un mauvais livre. Le P. Alessandro Regio, clerc régulier mineur, va le dire, sans ménagement, dans un opuscule latin qu'il \ni\iw\eClai'isaurea^qua aperiuntur errores Michaelisde Molinos.

De ce personnage, nous savons peu de chose. Et nous devons ce peu à Segneri. Nous lisons dans une lettre de lui au P. Felice Barnabei, de Pérouse, qui l'avait interrogé «ur la Clavis aurea :

a J'ai connu l'auteur de cet ouvrage, à Bologne, et nous sommes encore en relations. Il m'a envoyé son livre en cadeau ; mais je n'ai pu voir ce livre jusqu'ici parce qu'il est resté au lazaret où l'on arrête, pour les fumiger, toutes les lettres et papiers qui viennent de ces régions. Je puis dire que Regio est un vieillard, tout à fait homme de bien, qui ne sort presque jamais de son couvent, et passe son temps à prier et à faire oraison. De telle sorte qu'en ces matières il peut être aussi entendu que n'importe quel quiétiste ^)).

Ces lignes de Segneri nous recommandent la haute piété de Regio. La Clavis aurea témoigne de la probité de son auteur. Regio cite abondamment la Guide. Il veut que ses lecteurs soient aussi à même que lui de porter un jugement sur les textes incriminés ; il a soin d'indiquer le livre et le paragraphe.

^ Lettere inédite (Ed. Boero), p. 144. Lettre du 19 décembre 1682.

Ses moyens de preuve sont fort simples. Il argumente d'après saint Thomas et le concile de Vienne.

11 juge que saint Thomas condamne la passivité (p. 27), l'exclusion de tout acte intellectuel dans la contemplation (p. 40), la virtuahté que INIolinos attribue à la simple appréhension (p, 54), la i^ia média qu'il semble établir entre la vie active et la vie contemplative (p. 6")), le mépris qu'il fait de la méditation des mystères de Jésus-Christ (p. 90), la notion que donne la Guide des âmes intérieures (p. 100) et extérieures (p. 108), etc. Encore que Regio, à l'occasion, cite les Pères, c'est surtout l'autorité du prince de la théologie qu'il invoque, dans tout le détail de sa discussion ; il ne s'occupe pas de confronter la doctrine de Molinos avec celle des grands docteurs de l'ascèse ou de la mystique chrétiennes ; il se borne h projeter, sur les points fondamentaux, la lumière des principes reçus dans l'École. Et sa manière est concise et sèche, comme serait le schéma d'une leçon de professeur.

11 faut noter un autre caractère de Clavis aurca^ et qui lui est peut-être plus particulier. Ce n'est rien exagérer que de dire : la grande affaire de Regio est de montrer en quoi Molinos s'apparente aux Bégards. Dès le début, il rappelle les huit propositions condamnées par le concile de Vienne ; et il consacre la moitié de son travail (p. llP-216) à établir que la Guide contient ou favorise les trois erreurs foudroyées par l'Église depuis trois siècles. Segneri osait à peine insinuer ce rapprochement. Regio ne prend pas tant de précautions. 11 ahgne ses textes, marque les points de contact et conclut : l'impeccabilité, l'inutilité du jeûne et de la prière pour les parfaits, leur exemption des préceptes de lÉglise, se déduisent facilement de certaines assertions de Molinos ; sa doctrine sur les âmes intérieures achemine aux conclusions des Pégards sur la béatitude finale qui, ('es ici-bas, convient aux parfaits, sans aucun besoin de la lumière de gloire et à plus forte raison de l'exercice des vertus ; la passivité que la Guide enseigne aux âme:} fortement tentées d'impudicité doit avoir pour conséquence pratique de faciliter les péchés charnels ; et s'abstenir, comme les Bégarcs faisaient, de tout homrrage extérieur au Saint Sacrement, pour ne pas troiii)ler l'acte <îe la contom-

plation, s'accorde sans peine aucune avec les encouragements de Molinos à délaisser le souvenir de rhumanité du Sauveur.

Les Annotations de Louis Bail aux canons du concile de Vienne servent à Regio de guide dans ce rapprochement si compromettant pour Molinos. Déjà Segneri en avait appelé, en passant, à l'autorité du théologien français. Accusé d'être l'ennemi de la contemplation, il avait répliqué : '( Non, je 1 admire, je l'adore, je l'aime, comme un don souverain qui nous lait jouir d'un avant-goût du paradis. Ce sera sans doute aussi un ennemi de la contemplation que l'Aheauville, ce docteur si accrédité, qui dans son ouvrage sur le concile de Vienne n'hésite pas à dire qu'il reste encore dans l'Église comme des cendres mal éteintes des erreurs des Bégards ». Kt la page accusatrice de Louis Bail est citée tout entière^

Regio a développé l'argument, point par point, sans effort oratoire, mais sans aucune précaution politique. La Congrégation de l'Index le réduisit à se taire comme tous les autres qui avaient attaqué la Guide. Un même décret condamna la Lettera di risposta et la Claris aurea (16 décembre 1682).

Au lendemain de cette prohibition, Segneri écrivait à un ami :

« V, R. aura appris l'interdiction de la Lettre de réponse, alors qu'on attendait quelque décret opportun contre les quiétistes. L'aiïaire a marché dans le plus grand secret, comme il arrive dans toutes les intrigues ; et elle a été conclue avant qu'on ait pu en rien soupçonner.

«.J'ai lu en son temps la Clavis aurea. C'est un petit livre très docte, qu'on peut bien interdire, mais non réfuter.

«Mais révérons les secrets jugements de Dieu et appliquons nous à faire le bien, de notre mieux, le peu de jours qui nous restent, et quoique nous ayons des maux à redouter^ ».

Parmi les œuvres complètes de Segneri figurent deux opus-

^ Lettera di risposta, ^Vl. — ^ Segneri à Barnabei, 26 décembre 1682. — En 1686, Segneri eut encore à s'occnper de la LeUera di risposta réimprimée sans son aveu, et avec une aggiunta qu'il jugea sproposita. Sur l'ordre du général, une lettre explicative fut envoyée au Commissaire du Saint Office ; et ainsi finit l'incident autant que nous pouvons en juger par la correspondance imprimée de Segneri.

cules sur le quiétisme parus à Venise, en 1682, sous la signature de Francesco Pace, chanoine de Montepulciano. Segneri était homme trop vertueux pour continuer, même sous le voile d'un pseudonyme, une polémique interdite par lo Saint Siège^. Nous en sommes assurés a priori, les livrets de Venise étaient faits avant que la Concordia fut trappée par l'Index. Sur l'un d'eux, Poignée de doutes divers sur V oraison de quiétude, nous n'avons, dans la correspondance de l'auteur, aucun renseignement. Sur l'autre Segneri s'explique à loisir, dans une lettre du 28 décembre 1680, au cardinal Barbarigo. 11 a fouillé, dit-il, Malaval, jusque dans les entrailles et aux dernières fibres ; il est sorti de cette étude persuadé que, si on n'y remédie, l'Église subira plus d'un dommage et il pense dans son petit livre avoir montré à l'évidence tout le mal de la. Pratique /acf/e. Toutefois, tant que l'aiïaire de la Concordia n'est pas terminée, il n'ose rien publier ; il se contentera d'envoyer à Rome son manuscrit, qui est tout prêt. « Si jamais on l'imprime, conclut-il, je pense que j'aurais mis tout à fait par terre la méchante machine que ces gens-là avaient construite afin de remplacer la méditation par cette nouvelle forme d'oraison, non seulement inutile, mais dangereuse, qu'ils avaient baptisée du nom de contemplation^. »

C'est en effet contre Malaval que Segneri argumente dans les Sept principes, sur lesquels se fonde la nouvelle oraison de quiétude. Et ceci explique comment l'idée a pu venir à un Français de traduire l'ouvrage^, au moment où sous la poussée de M"^^ Guyon les théories quiétistes prenaient en France comme un essor nouveau.

Dans les Sept principes, comme dans la Poignée de doutes

^ Plusieurs fois, dans ses lettres à Pastrizio, Malaval s'étonne que Segneri condamné continue à écrire contre la Guide et la Pratique facile ; il ignorait que les opuscules en question étaient rédigés avant la mise à l'index de la Concordia. — - Tacchi Venturi, op. cit. p. 12. — ' La traduction parut chez Cramoisy, en 1687, sous le titre suivant : Le quiétiste ou les illusions de le nouvelle oraison de quiétude. Ce livre est postérieur, comme le prouve la préface, à 1? condamnation de Molinos. Il n'est pas signé ; mais nous savons qu'il est de l'abbé Hilaire du Mas qui fit plus tard VHistoire des cinq propositions de Jnn.fénius.

divers^ Segneri a exposé avec toute la lucidité désirable, les griefs principaux contre le quiétisme. C'est folie pure, dit-il, que de vouloir éliminer tout le sensible des actes de l'intelligence et de la volonté ; de supprimer toute industrie personnelle dans le soin de la perfection ; de réduire toute l'oraison à un acte de foi habituel, dans une complète inactivité d'esprit ; et de prétendre trouver là le moyen de se passer du souvenir de Jésus-Christ, le secret de connaître Dieu comme il est en lui-même et sans qu'il soit possible d'ajouter à cette connaissance. Pour convaincre les âmes religieuses à qui il s'adresse, Segneri cite copieusement les grands docteurs du quiétisme, auxquels il ne cesse d'opposer les vrais maîtres de la mystique et l'autorité de saint Thomas. Les Sept principes réduisent à sept les illusions créées par la doctrine de Malaval ; le Fascetto de doutes divers examine jusqu'à trentedeux des assertions les plus communes de Malaval et de Molinos. Dans les deux écrits, Segneri, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans la Lettera di risposta, revient souvent à dire que la spiritualité des nouveaux maîtres n'est pas la spiritualité traditionnelle dans l'Église de Dieu et que les attaquer n'est pas attaquer la vraie contemplation.

Pour le moment cette thèse parut vaincue. Mais il semble bien que ceux qui la soutenaient ne perdirent jamais l'espoir de vaincre à leur tour.

En particulier le P. Caprini ne posa pas la plume. L'insuccès des mémoires remis par lui au Saint Office pour défendre Segneri, ne le découragea pas. Les nombreuses dissertations qui restent, parmi les papiers de la Compagnie de Jésus, suffisent à révéler quelle fut l'activité de cet avocat tenace et des jésuites qui lui ressemblaient^

^ Voici, par manière de spécimen, l'indication de quelques-uns des mémoires que j'ai rencontrés :

1 L'autore, la doctrina fundamentale et il fine del quiétisme.

2 Errori principali intorno alla nuova contemplatione o vero oratione di quiète.

En ce temps-là vivait à Rome un jésuite français peu banal, le P. Honoré Fabri. Ancien professeur de philosophie et de sciences, théologien de la Pénitencerie, auteur de savants ouvrages de morale, il suivait de fort près tout ce qui intéressait les doctrines de son Ordre. Comme on le savait prompt à dire sa pensée sur les controverses les plus ardentes, on lui a attribué des hvres de polémique dont il n'était pas l'auteur. En revanche, quand il mourut en lf^88, il laissa dfi nombreux manuscrits que l'on peut consulter aujourd'hui à la Ri])lio-

3 Disinganno délia moltitudine alletata délia falsa contemplatione da tre fallacie.

4 Ristretto de'damni che resultano dall' orazione senza immagini, faotasmi ed rltre cose sensibili.

5 Che l'oratione usata da' moderni quietisti non e la contemplatione usata da santa Teresi , Giovanni délia Croce, San Pietro d'Alcantara, San Bernardo ed altri santi contemplativi. (P. Caprini).

6 Nota circa le doctrine che possoro essere facilimente di scandalo nella contemplatione di quiète,

7 Esame del libro di Molinos (P. Cesare Benzoli).

8 Errori del solo primo Avvertimento nel proemio délia Guida spirituale.

9 Artifizio e damni nottati nella Guida spirititale.

10 Passi pericolosi ai quali conduce la Guida spiritiiale.

11 Saggio de 25 allegationi gravemente falsificate nel solo 1° libro délia Guidi •^pirituàle.

12 Lettera theologo-mistica a ehi guida et a chi e guidato neiroratione mentale.

Cette lettre s'achève par une apostille approbative du P. Martin d'Esparza.

13 Dubbii circa la Contemplatione a cqu istata di Petrucri (P. Caprini).

14 Dubbii sopra un libretto titolato Scuola di oratione (P. Caprini).

15 Quali sciano i principii su' quali si fundano gravi disordini dell'anime publicati dalla fama.

16 Le dottrine di Mgr Petrucci uniformi a quelle damnate del Molinos. (P. Caprini).

17 Si scoprono i tundamenti de' pessimi disordini nelle Lettere e trattati spirituali di Mgr Petrucci (P. Caprini ?).

18 Sopra gli Enigmi mistici di Mgr Petrucci (P. Caprini ?).

19 "Via larghissima alla perditione dell'anime proposta da'quietisti conseguentemente aile scuse de' peccati promosse et in parte inventate da Mgr Petrucci (P. Caprini ?).

tlièque municipale de Lyon^ On trouve ailleurs ses mémoires.

Le vieux jésuite mentionne, à sa date, la mise à l'Index de la Concordia, de la Lettera di risposta et de la Clavis aurea. Mais cette sentence, si elle l'agace visiblement, le laisse intrépide. 11 ne faut pas croire, remarqae-t-il, que l'Inquisition, du moment qu'elle a interdit les ouvrages de Segneri et de Regio, approuve par là même l'oraison des quiétistes. A Dieu ne plaise qu'on raisonne de la sorte ! « Jamais, jamais, cette doctrine ne sera autorisée, du moins par le suffrage du Souverain Pontife ». L'Eglise ne condamne pas le quiétisme ; soit. Cela peut s'expliquer par les « raisons humaines » qui parfois décident de la conduite des hommes. « J'irai plus loin. Quand bien même Innocent XI inclinerait vers cette doctrine, ce que je me garde d'affirmer, il ne l'approuvera certainement pas. »

Et là-dessus le P. Fabri rappelle la fameuse opinion de Jean XXII sur la vision béatifique. Puis il raconte comment, après la sentence de l'Index, Molinos triomphant — ou l'un de ses partisans en délire — décocha à Segneri une lettre anonyme, pleine d'injures, comme celles que l'auteur de la Concordia avait déjà reçues dès les premiers jours de la controverse. Mais Molinos, observe Fabri, « a tout à redouter de Dieu, sinon des hommes ; et, avec les meilleurs, nous attendons la fin ».

Il y a là le pressentiment d'une victoire qui ne saurait manquer. Par là se soutenait la patience des jésuites. Après, comme avant les deux décrets de l'Index, la question de fond demeurait tout entière à régler. 11 ne plaisait point manifestement à l'Inquisition romaine qu'on en discutât alors. Pourquoi ? Les hauts patronages qui couvrent Molinos et Petrucci l'expHquent trop bien. Le cardinal Cybo, secrétaire d'État, a fait Petrucci évêque. Christine de Suède, le cardinal Azzolini, le cardinal Ricci protègent Molinos. Le cardinal Capizucchi a donné V imprimatur à la Guide, quand il était Maître du Sacré Palais. Et surtout Favoriti, qui conseille le pape, est

1 II y d en particulier (ms 704) une longue lettre qui est un vrai traité sur l'oraison de quiétude ; et une autre lettre plus brève sur V Analyse de V oraison mentale de La Combe (ms. 703). Je remercie le P. Barthélémy Roy d'avoir bien voulu me signaler ces deux pièces.

148 MICHtL MOLINOS

tout dévoué à l'homme et aux idées que Segneri s'est permis de contredire. C'est en songeant à Favoriti que le P. Fabri écrit dans le secret de ses mémoires : « La perversité des quiétistes a ses patrons dans le lieu saint. 11 est quelqu'un qui connaît ces vipères et qui cependant les nourrit. La postérité s'en étonnera. Mais il faut qu'il y ait des hérésies et des scandales. » Lorsque le fameux secrétaire intime d'Innocent XI sera à ses derniers moments, Dorât et Molinos l'assisteront au lit de mort. Molinos devait bien à son tout-puissant protecteur cette veille funèbre. Même disparu dans le tombeau (14 novembre 1682), Favoriti continuera encore à plaider pour ses amis : Innocent XI sera longtemps prisonnier de l'attitude prise en 1681 ; il donnera d'ailleurs à Casoni, neveu de Favoriti, l'héritage de la confiance et des charges dont celui-ci avait tant abusé.

11 faut bien le dire. Innocent XI, dès le début de son pontificat, avait mis les jésuites en une situation assez pénible. Qu'on lise cette lettre de leur général, le P. Oliva (21 mars 1680) :

« En vérité, je ne saurais expliquer mes efforts pour résister à la tempête et suivre les passes par une bonne manœuvre du timon. Mais ma main n'y suffit pas, si elle n'est aidée par le bras de celui qui peut tout, me donnant accroissement d'autorité et le crédit de son patronage. Je ne rencontre plus d'Hercule, comme au temps passé, pour soulever la portière, pour pénétrer à n'importe quel jour et heure jusqu'au souverain, afin qu'il m'écoute et me croie. Je ne suis pas repoussé, ni même, par la miséricorde de Dieu, mal vu. Pourtant les entrevues sont rares et les nombreux adversaires de la Compagnie ont le champ libre pour soulever des vapeurs et assembler des nuages. Recommandez-moi à Dieu, afin que, au miheu de l'affaiblissement de ma santé, je ne manque ni d'esprit de patience, ni de magnanimité de cœur. »

Des esprits exigeants diront peut être : ces considérations sont plausibles ; mais, pour être fixé sur les raisons de la mise à l'Index de BeU'huomo et de Segneri, rien ne vaudrait une

enquête parmi les papiers du Saint Office. C'est vrai. Mais cette enquête est impossible. Le Saint Office ferme inexorablement les portes de ses archives. En attendant que cette rigidité plie, force nous est de nous contenter avec des raisonnements. Ceux-ci, d'ailleurs, ne sont pas négligeables. Il est même permis de dire qu'ils recevront des événements qui vont suivre le commentaire le plus décisif.

En dépit d'appuis extérieurs qui semblent à toute épreuve, la doctrine quiétiste n'en est pas moins ruineuse. Ses maîtres les plus qualifiés ne répondent aux objections faites que par des diversions, des confusions, des protestations, des affirmations. La controverse a tout éclairci dans le domaine de la spéculation ; l'expérience a révélé le danger des pratiques quiétistes. Le quiétisme, bien que l'Index semble le protéger, est suspect, non seulement aux jésuites, mais à des religieux de toute robe, à une foule de confesseurs et de curés de Rome, à des évêques, à des cardinaux.

En des conditions pareilles, des esprits fermes peuvent prévoir le jour où la discussion, close par des actes d'autorité, se rouvrira forcément. Et alors le quiétisme succombera sous les anathèmes de l'Église.

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