CHAPITRE X
La condamnation de Molinos demeure inévitable (1682- 1684)
L'archevêqae de Napler=, Inigo Caracciolo, fut le premier prélat d'Italie qui prit la liberté de dénoncer au Souverain Pontife (30 janvier 1682) l^s méfait? de la doctrine quiétiste. Aucun nom propre de dogmatisant. Mais la lettre, longue et précise, décrit et déplore les abus très graves constatés dans le diocèse. Les quiétistes — c'est le nom qu'on leur donne — n'usent point de prières vocales ni de méditation ; ils sont dans le repos et le silence, comme morts. Ils se piquent d'oraison mentale passive ; aussi s'efforcent-ils de bannir de leurs yeux toute image, de leur esprit toute pensée ; ils se contentent d'offrir leur âme, comme ils disent, aux lumières et aux influences qu'ils attendent du ciel. Dans la pratique de quelques-uns, cela mène loin ; ils refusent de réciter le rosaire et de faire le signe de la croix ; ils chassent comme nuisible le souvenir du Christ, de la Vierge et des saints ; ils en viennent même à prendre pour inspirations d'en haut tout ce qui leur passe par la tête dans l'oraison et à le traduire en actes sans scrupule.
Après ces détails topiques, Caracciolo ajoute que, parmi ces quiétistes, l'usage de la communion quotidienne est en honneur, sans que d'ailleurs on s'arrête à savoir si ces communiants ont la ferveur et la vertu recommandées par le récent décret de Rome. On a présenté à la Curie archiépiscopale un livre favorable à l'oraison de quiétude ; nombre de propositions condamnables y ont été notées et V imprimatur a été refusé.
En terminant, le prélat demande quelles mesures prendre ; car, pour lui, la nécessité d'agir au plus tôt est évidente.
L'Inquisition romaine comptait alors parmi ses membres le cardinal Albizzi. C'était un vieux routier des luttes de la doctrine. Pendant de longues années, il avait rempli les fonctions d'assesseur du Saint Office ; il avait l'esprit ferme, la volonté courageuse, la langue libre^. Pour lui la condamnation de Segneri marque si peu la fin de la controverse qu'après l'avoir mentionnée, il écrit, dans un mémoire destiné à éclairer le Sacré Collège et le Pape :
« On dit que Sa Sainteté a nommé une congrégation particulière pour savoir s'il est expédient de permettre ou de tolérer un tel mode d'oraison ou s'il ne faut pas plutôt remédier aux abus introduits, non seulement à Rome, mais encore en d'autres villes d'Italie... abus bien capables de dégénérer en erreurs de divers genres, toutes pareilles à celles que connurent les Bégards et les Béguins en Allemagne, les Illuminés en Espagne, les Pélagins en Italie, pour ne point parler des professeurs de quiétisme qui habitent à Rome » .
Ce langage ne témoigne pas d'un grand enthousiasme pour la spiritualité nouvelle. Et, en effet, Albizzi ne se gêne pas pour plaisanter l'aveugle Malaval qui a prétendu fixer les yeux de son esprit sur l'essence même de Dieu ; il appelle tout uniment Molinos « homme de peu de lettres et de moeurs médiocres » ; s'il n'inflige à Petrucci aucune épithète, c'est sans doute par respect pour la dignité épiscopale.
Puis donc que les doctrines et pratiques quiétistes sont dangereuses et circulent par toute l'Italie — et la condamnation d'un adversaire aussi considérable que Segneri ne peut que les mettre davantage en faveur — quelle est l'attitude qu' Albizzi conseillerait au pape ? Il le dira à la fin de son mémoire, très nettement. Mais sa conclusion s'imposera avec d'autant plus de force qu'elle sera mieux appuyée sur les leçons de l'histoire. Quand il écrivait sa consultation, Albizzi était plus qu'octogénaire : il avait beaucoup vu, beaucoup retenu et il ne manquait pas de précieux papiers pour l'aider à préciser ses souvenirs. C'est pièces en main que l'ancien assesseur du Saint Office fait un <> brieve racconto » des procès
^ Voir sa notice dans les Memorie storiche de Lorenzo Gardella, Vil, p. 109-111.
instruits par l'Inquisition romaine, en matière d'oraison suspecte, au cours du dix-septième siècle. Les Pélagins de Valcamonica, le médecin Grignon et le comte Scarampi, la mère Bon de rincarnation. le curé corse auteur de la Simamitide et Lombardi d'Osimo, les quiétistes de Naples, défilent dans le mémoire d'Albizzi comme une procession de condamnés^ L'histoire de leurs erreurs est rappelée en quelques phrases, ainsi que les sentences du Saint Office par lesquelles on essaya d'arrêter leur propagande néfaste.
On conviendra qu'un « brieve racconto » de ce genre donnait au vieil Albizzi le droit de conclure. Les faits étaient récents : le plus ancien n'avait pas trente ans de date. Ils étaient significatifs par leur concordance : à Naples et à Gênes, dans le Montferrat et dans les Marches, les sectaires avaient un langage dentique, celui-là même qu'ils tenaient à Rome. A plusieurs reprises, l'Inquisition s'était prononcée. Qu'est-ce qui l'empêcherait de se prononcer encore ? Si elle n'a point condamné l'oraison de quiétude, elle a pourtant réprouvé une certaine manière de l'entendre. Pour couper court au mal, qui règne d'un bout à l'autre de l'itahe, il faut prohiber tout livre en langue vulgaire sur l'oraison de quiétude et envoyer aux évêques une instruction destinée à guider les confesseurs et surtout les directeurs de religieuses. Modestement et habilement, le porporato se défend de tracer le canevas de cette circulaire. Il se contente d'observer que saint Bernard l'a tracé depuis longtemps dans le troisième sermon sur le Cantique des Cantiques :
« Je ne veux pas arriver d'un bond au sommet ; c'est peu à peu que je veux avancer. Autant l'impudence déplaît à Dieu, autant lui plaît la réserve de la pénitence... Ne cherche pas ce qui te dépasse. L'intervalle est large et difficile, des pieds à la bouche du Seigneur... Eh quoi ! encore souillé de taches récentes, tu oserais approcher de la bouche sacrée ? Tiré de la fange depuis hier seulement, aujourd'hui même tu voudrais monter jusqu'au visage glorieux. Passe par la main d'abord ; qu'elle te purifie, puis qu'elle t'élève. Comment t'élévera-t-elle ? En te donnant ce qui te permettra d'oser, c'est- ^Voirch. V, p. 45-48.
à-dire, la splendeur de la pureté et les fruits de la pénitence...
«Voilà le chemin de la contemplation et tel est l'ordre : d'abord nous tombons aux pieds du Seigneur et nous pleurons devant celui qui nous a fait les fautes que nous avons faites ; puis nous cherchons les mains du Dieu qui nous relève et affermit nos genoux tremblants ; en dernier lieu, après avoir obtenu, par des larmes et des prières prolongées, les biens précédents, nous nous hasarderons enfin, peut être, à lever les yeux vers la bouche glorieuse du Seigneur, non seulement pour le contempler, mais, je le dis avec crainte et tremblement, pour la baiser^ » .
Innocent XI était trop pieux, trop soucieux de la plus sévère morale, trop jaloux de la pure doctrine, pour ne pas être ému par la Scrittiira d'Albizzi. Et puis, l'archevêque de Naples demandait instymment qu'on prît des mesures. Seules, les archives du Saint Office pourraient nous révéler ce qu'on fit entre le 30 janvier et le 12 avril 1682. Mais il est certain, d'après les papiers de Casanata, que c'est sprès l'intervention d'Albizzi que la Congrégation particulière députée par le pape à l'examen du quiétisme en arrive au projet de dresser une Instruction aux confesseurs et directeurs de conscience.
Les influences qui se croisaient dans le palais du pape étaient
^ Nolo repente fieri summus, sed paulatim proficere volo. Quantum displicet Deo impudentia, tantum peenitentis verecundia placet... Alliera te ne quœsieris. Longus saltus et arduus de pede ad os... Quid enim ? Recenti adhuc pulvere respersus, ora sacra continges ? Heri de luto tractus, hodie vultui glorise prsesentaris ! Per manum tibi transitus sit, illa prius te tergat, illa te erigat. Quomodo erigat ? Dando unde praesumas. Quid istud ? Décor continentise et psenitentise fructus...
Haec via ad contemplationem, hic ordo : primo ad pedes procedimus et ploramus, coram Domino qui fecit nos, ea quae fecimus nos ; secundo manus quairimus suLlevantis et roborantis genua dissoluta ; postremo, ciàm ista multis lacrymis et precibus obtinemus, tum demum audemus forsan ad ipsum os glori.'e caput attollere (pavens ac timens dico) non solum speculandum sed etiam osculandum. (P. L. CLXXXIII, 795-796.
loin d'être concourantes. Le confesseur d'Innocent XI, le P. Maracci, de la Congrégation de la Mère de Dieu, était opposé aux idées de la Guide et aux pratiques des disciples de Molinos. Le quiétisme avait, au contraire, un appui dans la personne de Favoriti, secrétaire du pontife.
Dans les papiers de Casanata, il y a un écrit intitulé : Principales erreurs concernant la nouvelle contemplation ou oraison de quiétude. Au dos, le cardinal a écrit de sa main : Voto del P. Maracci conf. di S. S. C'est un résumé des doctrines quiétistes, en dix-neuf points, dont chacun est suivi d'une brève censure. Après quoi, le P. Maracci propose deux résolutions : interdire les conventicoli particulari di donne, où l'on professe l'oraison de quiétude ; quant aux livres, n'en publier aucun à l'avenir, sur la matière, du moins en langue vulgaire, ssns approbation expresse des Ordinaires et du Saint OfTice ; prohiber tous ceux qui ont été imprimés récemment dans le sens quiétiste, jusqu'à ce qu'ils aient été expurgés des erreurs ou des passages suspects qu'ils contiennent.
Suivre cet avis, c'était frapper sans merci Petrucci et Molinos. Parmi les cardinaux, l'oratorien Colloredo n'eût sans doute pas hésité. Nous avons de lui un écrit autographe^, malheureusement très incomplet, mais dont les fragments permettent de conclure que la spiritualité quiétiste ne lui agréait guère, en dépit du patronage dont la couvrait son confrère Petrucci^.
Mais d'autres Éminences étaient beaucoup moins déterminées en ce sens. Capizucchi, étant Maître du Sacré Palais en 1673, avait accordé V imprimatur a la Guide de Molinos. Pouvait-il, voulait-il publiquement se dédire ? 11 est vrai, en 1676, ayant à donner son çoto dans l'affaire des quiétistes de Spigno, il l'avait donné défavorable ; et il pensait même qu'il fallait faire un procès régulier au curé corse auteur de la Sunamitide délie Sacra Cantica, bien que ce livre ne fût encore que manuscrit". Mais la difficulté consistait précisément, pour Capizucchi, à traiter comme la Sunamitide un livre auquel il avait accordé lui-même un laissez-passer.
^ Vallicelliana. Mss P, 176, p. 67. — - Le biographe de Petrucci nomme Colloredo parmi les cardinaux qui étaient opposés à la Contemplatione acquistata. — ^ Ce Voto se trouve dans les papiers de Casanata.
En 1682, Lauria ne devait pas être non plus féroce contre Molinos et Petrucci. 11 publiera bientôt (en 1685) un livre sur l'oraison : Opuscula octo de oratione christiana ejusque speciebus in tironum gratiam édita. Or, si dans l'opuscule IV (surtout aux chap. VII et VIII), l'auteur prend ses précautions pour ne point parler comme les quiétistes — sans jamais les nommer d'ailleurs — il a soin de répéter (comme il l'avait déjà expliqué dans l'opuscule III) qu'il y a une contemplation acquise et qu'elle est bonne, bien que peut-être peu de chrétiens soient capables de s'y livrer ; et dans l'opuscule VI, il écrit un chapitre XII avec ce titre : Pro servis Dei contemplatii>is qui a înundanis irridentur, consolatio. Parmi les novices des Frères Mineurs Conventuels, dans ce couvent des Saints- Apôtres dont Lanria était le grand docteur, dans les monastères de religieuses contemplatives, et par le monde dévot de Rome, il pouvait se trouver des âmes ayant besoin d'être défendues contre les sarcasmes du monde. Et de ce point de vue, les deux chapitres où Lauria s'explique comme nous avons dit, n'ont guère lieu de surprendre ; d'autant que la distinction est classique entre la contemplation infuse et la contemplation acquise. Toutefois le langage de l'auteur prend une signification particulière, si l'on observe sa réserve jalouse à l'égard des polémiques du moment. Au chapitre IV de l'opuscule III, Lauria décrit les erreurs en matière d'oraison mentale. S'il parle des Bégards et des Illuminés, il se garde d'une allusion à ce quiétisme romain au milieu duquel il vit. Et cette prudence ne témoigne guère d'une antipathie bien prononcée pour la Guide spirituelle. Voià pourquoi, quand on a lu avec attention les Opuscula octo, on n'est pas étonné de trouver le nom de Lauria dans les dépêches du cardinal d'Estrées, qui signalent les membres du Sacré Collège favorables à Molinos^.
Dans sa solitude de Marseille, Malaval juge de même. Par ses correspondants romains, il sait que Lauria a reçu d'Innocent XI commission d'écrire sur l'oraison mentale. Il attend avec impatience l'ouvrage. Dès qu'il l'a reçu, il écrit à son ami Pastrizio (15 kal. maii 1686) : « Le livre est digne de la piété et de la science de l'auteur. Que le Seigneur, à
^ Dépêche du 7 août 1685.
qui il appartient de faire éclater la lumière parmi les ténèbres, fasse que tous les lecteurs du cardinal de Lauria s'inspirent de son esprit pacifique ».
Or, il faut remarquer que Capizucchi et Lauria ont, en matière quiétiste,la confiance d'Innocent XI : avec Casanata, ils forment cette congrégation particulière nommée par le pape, et dont parle Albizzi dans la Scrittura analysée plus haut. A ces trois cardinaux, il est vrai, étaient joints le Maître du Sacré Palais, le commissaire du Saint Office, le général des barnabites et le P. Maracci, confesseur du pape. Et il semble bien que ces religieux fussent plutôt opposés au quiétisme. Mais ces divergences de vues ne devaient guère favoriser l'activité de la Congrégation. Décidé en principe dès le 26 novembre 1681, le projet d'une circulaire à l'épiscopat n'avait pas encore abouti à l'automne de 1682.
Ce fut, semble-t-il, par l'intervention active de François Marchese que cette Congrégation fut un instant engagée dans la voie des conclusions efficaces. Marchese, que sa vie apostohque mettait en contact perpétuel avec les âmes, était toujours fort préoccupé des désordres où la direction des docteurs quiétistes entraînait une foule de femmes ignorantes et vaniteuses. En poursuivant ses discussions avec Petrucci et Molinos, il pensait être parvenu à obtenir d'eux des déclarations suffisantes pour se borner à remédier aux abus pratiques. Afin de mieux réussir dans cette entreprise, il essaya d'obtenir le concours de Favoriti. Peine perdue ; Favoriti niait les faits, haussant les épaules comme on fait à des contes. Marchese se tourna alors vers le cardinal Casanata qui faisait fonction de provicaire pendant que le cardinal Carpegna prenait sa villégiature. Il lui raconta ce qu'il savait, par l'expérience de son ministère, des fantaisies et des égarements quiétistes ; il lui soumit le projet d'une enquête parmi les confesseurs et curés de la ville éternelle. Casanata acquiesça.
De l'enquête résulta une sorte de procès-verbal, constatant
quatre choses : 1^ des personnes de toute condition et de tout degré de vertu s'adonnent à l'oraison de quiétude ; 2° cette oraison consiste essentiellement en un acte de foi à la présence de Dieu et de résignation de la propre volonté entre ses mains, avec le souci d'éviter tout acte particulier de pensée ou d'affection, et dans la seule attente des lumières de Dieu ou des mouvements de la grâce ; 3^ même attitude, au moment de la tentation ; 4° ce néanmoins, ces personnes pensent vaquer ainsi à une contemplation continue, du moment qu'elles ne rétractent pas formellement l'acte premier^.
Malgré la discrétion des détails consignés dans ces pièces, Marchese fut eîTrayé du mal. 11 se mit à relire les auteurs quiétistes. A la lumière de l'expérience d'autrui (qui multipliait la sienne), les idées de Molinos, de Petrucci et de Malaval lui apparurent plus suspectes encore^. De là l'idée de reprendre la plume pour fixer ses idées sur ce douloureux sujet. Ce nou-
^ Vallicelliana, Mss. P, 177, p. 480. — Ces attestations sont signées par quatre clercs réguliers mineurs de San Lorenzo in Lucina : Angelo Ruffînelli, Lorenzo Moutani, Bernardo Nemi, Leonardo Loredano ; 1 franciscain d'Aracœli, Diego da Roma; 3 prêtres de Santa Maria in Porticu in Campitelli, Diego Minutoli, Giovanni Bernardino, Daniello Grunigi ; 1 franciscain de San Paolo alla regola, Bernardo Rossi ; 3 carmes déchaux, Alessandro Maria di Giesu, Onofrio di S. Giacomo, Basilio di San Paolo ; 2 augustins déchaux, Pietro di S. Barbara, Benedetto di S. Giacomo ; 1 Père de la Merci, Carlo délia Madré di Dio ; 1 mineur conventuel des SS. Apôtres, Bartolomeo Comandi ; 1 religieux de S. Silvestro in Capite, Giovanni Strata ; 1 de S. Pietro in Montorio, Francesco Varese ; 1 mineur observantin, Giuseppe d'Aniano. Chacun de ces signataires ne manque pas de spécifier ses fonctions de confesseur ou de curé.
Une attestation semblable à celle-ci est signée par des prêtres séculiers dont les noms suivent : Scipione Polidori, recteur de S. Biaggio ; Giuseppe Pendino, curé de S. Giovanni des Florentins ; Francesco Topini, curé de SSmo Salvatore délia Pietà ; Giacinto Romano, confesseur des religieuses de Sainte-Marguerite ; Giovanni Paccarelli, conf. à S. Giuseppe Gapo le Case ; Francesco Santini ; Teodoro Navone, conf. des religieuses de Sainte-Apollonie ; Giuseppe di Nicolo, conf. à S. Silvestro in Capite ; Agostino Pellegrini, conf. des religieuses de Sta Cecilia ; Rodolfo Marchetti, conf. des religieuses de Tor di Specchi ; Leonardo Ingrossi et Abrahamo Clesio, conf. des religieuses délia Penitenza. — ^ C'est dans une lettre de Marchese à un ami que nous trouvons ces intéressants détails.
veau mémoire est intitulé : Sommaire des réflexions faites au sujet des controverses présentés sur V oraison contemplative.
Le problème est pris uniquement du côté spéculatif. Marchese examine si les nouveaux maîtres de spiritualité : a) assignent à la contemplation son véritable objet ; b) s'ils donnent à l'humanité de Jésus-Christ, à cet égard, la place qui lui appartient ; c) si leur doctrine sur l'absence de toute image même intellectuelle est recevable ; d) ce qu'il faut penser de leur acte de foi continu ; é) si par hasard ces grands mystiques n'attribueraient pas à la contemplation acquise les quahtés de l'infuse. Les citations sont rapportées in extenso, avec indication exacte des pages. Molinos, Malaval, Petrucci en font généralement les frais. La conclusion tirée est que la contemplation acquise « e stata da essi (moderni mistici) con termini equivoci e confusi descritta e troppo altamente celebrata ». C'est le moins qu'on puisse dire.
Par lui-même ce mémoire est intéressant, car il montre comment un esprit juste et un homme de modération était obligé par l'évidence de prendre parti contre le mouvement quiétiste, à Rome, malgré la faveur dont celui-ci jouissait en haut lieu. Mais le document a un épilogue qui accroît singulièrement sa signification. La pensée de l'oratorien Marchese a eu des approbateurs qui ont signé de leur nom une adhésion motivée.
«Nous, soussignés, priés par une personne amie de la vérité, d'examiner avec soin les considérations et raisonnements contenus dans cet écrit... nous attestons en conscience qu'après les avoir pesés attentivement nous les approuvons en entier. Et c'est pouquoi nous estimons nécessaire que soient expliquées les formules dont les modernes mystiques ont coutume dans leurs ouvrages, afin que les lecteurs n'y trébuchent pas....
« F. Bénigne de Recanati, Définiteur général des Capucins.
« F. Michel Ange de Ravenne, gardien des Capucins de Rome.
« D. Jean-Baptiste Lamia, Définiteur et procureur général des chanoines de Saint- Jean de Latran.
« D. Justin Campera, abbé et procureur général de la Congrégation des Olivétains
(( F. Séraphin Bartolini, dominicain, pénitencier de Sainte- Marie Majeure.
« F. Jean Charles de Saint-Ambroise, provincial des Carmes déchaussés.
« Léonard Loredano, des Clercs réguliers mineurs, lecteur jubilaire et ancien général.
« Jean Navarro, 0. M., lecteur en théologie et assistant général ».
Deux autres théologiens ne se contentèrent pas de l'approbation ci-dessus. Avant de signer le mémoire, ils tinrent à dire avec plus de précision et de force, pourquoi, avec le rédacteur du Sommario, ils répudiaient les principes de Malaval, de Molinos et de Petrucci, sur l'oraison de quiétude :
« ... Je conclus que leur oraison est impraticable ou que, si elle est praticable, elle n'a d'autre effet que de faire du patient qui s'y livre un stoïcien et un Bégard. J'ai lu avec le plus grand plaisir le présent écrit, parce qu'il frappe droit et au cœur les théories d'où peuvent sortir tant de dommages et d'illusions pour les âmes...
« Philippe Grottieri, romain, des Clercs réguliers mineurs, lecteur jubilé en théologie, provincial de la province romaine, consulteur de la Congrégation de l'Index et examinateur synodal de Rome. »
L'autre docteur s'expliquait avec une égale vigueur et plus de détail :
« 1° Leurs théories sont contraires à l'acquisition même de la contemplation ; 2° elles enseignent un abandon total extrêmement dangereux... ; 3° il est faux qu'il faille pour être parfait délaisser la contemplation de l'humanité de Jésus- Christ ; 40 il est très difficile de réaliser un acte de foi continu ; 5° il est impossible de concevoir la contemplation comme ils l'entendent ; 6° ils confondent évidemment la contemplation acquise avec l'infuse... D'où j'infère qu'il faut expliquer les formules des quiétistes, dans le sens des réflexions du présent
écrit, réflexions que j'approuve comme très vraies, très saines et très sûres.
.( F. Charles- François Varese, lecteur en controverse, au collège de Saint-Pierre in Montorio^ ^)
L'importance des documents que nous venons d'analyser ne saurait échapper à personne. L'unanimité de ces liommes considérables par leurs charges et qualifiés par leur compétence, est impressionnante. Leur démarche si grave est provoquée par un homme qui estime Molinos et qui aime Petrucci. Quel plaidoyer pourrait valoir celui-là, pour venger les jésuites des sottes accusations ressassées par tant d'historiens ? Le moyen de répéter encore, avec bonne foi, que Segneri, Beirhuomo et leurs frères se sont acharnés sur la Guide, uniquement par une ambition jalouse de monopoliser la direction des consciences ?
Il ne s'agissait pas de garder une clientèle. 11 s'agissait de savoir si les pratiques traditionnelles de l'ascétisme chrétien devaient être remplacées par une manière d'oraison dont le moindre inconvénient était de détraquer nombre de cervelles. Marchese était d'a\4s qu'il fallait à tout prix remédier au mal, rompre avec l'inertie bienveillante dans laquelle Innocent XI s'était jusque-là renfermé. Dans une Brè<e notice sur les qualités et perfections de la contemplation acquise^, il expliqua de nouveau sa pensée.
Le mémoire fait, en somme, à Molinos, à Petrucci et à Malaval les reproches essentiels formulés par Segneri ; surtout il déplore les désordres qui pratiquement s'ensuivent des doc-
^ Bibl. Vfllicelliana. Mss. P, 177, p. 197-215. Toutes ces signatures sont autographes. — Ces pièces ne portent pas de d.ite. Mais il est manifeste qu'elles sont de ces jours particulièrement obscurs où Innocent XI, après avoir frappé par décret de l'Index les adversaires de la Guide, paraissait vouloir s'en tenir là. N'est-ce pas alors que les esprits devaient éprouver ce besoin de clarté qui est l'âme même des déclarations signées par ces théologiens de tous Ordres ? D'ailleurs la lettre de Marchese, à laquelle nous avons emprunté l'histoire de %es multiples interventions, place l'enquête ci-dessus avant une autre pièce dont nous parlerons bientôt ; et de celle-ci nous pouvons affirmer qu'elle est. au plus tard, de l'automne de 1682.
2 Bibl. Cas. mss. 310. — Au dos de la pièce, le cardinal Gasanate a écrit Discorso sopra Voratione di quiète e del présente uso di essa dal P. Fr. M.
trines quiétistes répandues à Rome. Sans le déclarer très ouvertement, Marchese estime que les déclarations manuscrites ou imprimées données par les docteurs du quiétisme dégagent suffisamment leur responsabilité. Et il conclut à une instruction à envoyer aux évêques d'Italie pour leur signaler six erreurs principales à proscrire dans la pratique de l'oraison mentale. Il dressa même le projet de cette instruction, projet qui fut approuvé par le cardinal Ricci, le P. Balma, oratorien, le P. Bénigne de Recanati, capucin, le P. Procureur des Olivétains, Justin Gampora, le P. Dominique délia Scala et d'autres théologiens. Marchese lut aussi son texte au Docteur Molinos avec qui il demeura en désaccord
sur deux points.
L'idée d'agir par une circulaire adressée aux évêques d'Italie était déjà indiquée, nous l'avons dit, dans un voto du Père Maracci, confesseur du pape, et dans la S crittiir a du cardinal Albizzi. Elle finit par prendre corps, pendant l'automne de
Dans le courant de juillet 1682, le dominicain Cecalti, inquisiteur général à Brescia, de concert avec le vicaire capitulaire Luzzano, avait déjà promulgué un édit dissolvant et prohibant à l'avenir, sous peine d'excommunication, des réunions quiétistes ; car, sous prétexte de contemplation, des hommes et des femmes se livrent là à des exercices dommageables à la piété chrétienne et professent les plus graves erreurs. Avec instance, les directeurs spirituels sont priés de se souvenir qu'avec les femmes senno brevis et ri^idus sit, selon le conseil de saint Augustin, nec quia sanctiores ideo minus cavemlac.
Pourquoi l'Inquisition ne ferait-elle pas à Rome ce qu'elle faisait à Brescia ?
Etant donnée la confiance dont Marchese jouissait auprès de Casanata, on peut croire qu'il lui remit son projet d'instruction^ Fidèle aux principes que nous connaissons de lui,
^ Il n'est pas trace de cette remise, ni de la pièce elle-même, dans les papiers de Casanata. Mais il existe, parmi les papiers des jésuites
MOLINOS jt 11
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le zélé et discret oratorien limitait ses conclusions aux points suivants. On peut distinguer trois sortes d'oraison, la méditative, l'afTective, la contemplative. Les directeurs spirituels en doivent respecter la gradation, selon les données de l'expérience ; jeter n'importe qui dans la contemplation est une faute. Celle-ci ne saurait consister dans une oisiveté de l'âme, après un acte de foi pure fait au début. Et c'est une erreur d'attribuer à la contemplation acquise les effets de l'infuse. Quelle impiété que de bannir le souvenir de la vie et de la passion de N. S. et de mépriser les images saintes, les prières vocales, les pénitences, la confession fréquente, l'observation exacte des préceptes de l'Église ! Que les directeurs ne croient pas facilement à de prétendues violences diaboliques. Et qu'ils ne bornent pas l'ascétisme à l'oraison.
On ne sera pas surpris qu'un jésuite, tel par exemple Brunacci ou Caprini, tienne une pareille « Instruction « pour inopérante. 11 lui reproche avec beaucoup de sagacité des expressions imprudentes dont les quiétistes ne manqueront pas de tirer parti ; surtout il regrette que 1' « Instruction » laisse dans l'ombre des points importants que le désarroi des esprits demanderait de préciser avec la clarté la plus nette. Ce qu'il faudrait marquer en traits fermes, ce sont les caractères et les effets pernicieux de la fausse contemplation, les formules équivoques des livres quiétistes d'où a pullulé la foule des faux contemplatifs. Tant qu'on n'aura pas tracé ces limites, les quiétistes auront libre carrière, et les désordres auxquels on prétend remédier continueront à se produire. Ces Notes étaient sans doute destinées à quelque prélat ou cardinal. Peut-être eurent-elles quelque influence sur le sort de « l'Instruction» préparée par Marchese.
Il est pourtant plus vraisemblable que les cardinaux favorables à Molinos durent reprocher plutôt à ce texte de serrer de trop près les doctrines et pratiques quiétistes. En tout cas
conservés à la Bibl. Vittorio Emmanuele (mss. 148) une Istrutione, en 15 points, qui répond trop aux idées de Marchese pour qu'on puisse hésiter à la lui attribuer. C'est dans les archives de l'Univ. grég., que j'ai rencontré des Notes sur cette « Instruction » qui sont vraisemblablement du P. Caprini et que j'utilise plus loin.
la formule de Marchese, si tant est que la Congrégation en ait délibéré, ne paraît pas avoir longtemps retenu l'attention. A la fin de septembre, le cardinal de Lauria avait déjà élaboré une rédaction différente que Casanata fit passer à Marchese pour avoir son avis.
Le 2 octobre, Marchese retourne le projet au cardinal avec ses observations. Casanata le renvoie, le 7, à son auteur avec prière d'ajouter et de biffer, selon les indications portées en marge. Le 12, Lauria redemande son papier. Le 13, il le réexpédie à Casanata, demandant s'il faut ajouter autre chose. Ce même jour, le cardinal Capizucchi envoie ses remarques. La pièce de son collègue ne lui plaît pas. Outre que le stjde lui en paraît négligé, il juge qu'on n'explique pas biena les caractères de l'orfeison de quiétude >;. Comme l'Instruction doit être publique, Capizucchi ne voudrait pas que les cardinaux du Saint Ofïîce apparussent ridicules et incompétents. Il insiste pour que le document ait un « langage grave et soigné » et surtout il y veut une doctrine irréprochable. Le 15 octobre, la Congrégation au complet délibère chez Capizucchi, sur le texte remanié ; on convient que d'autres retouches encore sont indispensables et Casanata est chargé de cette rédaction nouvelle. Voici l'analyse de la pièce telle qu'elle sortit des laborieuses veilles de l'Éminence.
Après avoir constaté, dans un bref préambule, la diffusion de doctrines erronées sur l'oraison mentale, et la résolution du pape d'y couper court par des moyens arrêtés en conseil des Inquisiteurs, et sur avis des maîtres en théologie les plus réputés, on fait inhibition à quiconque de croire ou de professer des idées contraires aux points suivants : il ne faut pas dédaigner la prière vocale ; que les méditatifs ne suspectent pas les contemplatifs, ni ceux-ci les méditatifs ; que les directeurs soient prudents à autoriser la contemplation ; celle-ci ne consiste pas dans l'exercice de la présence de Dieu ; les mystères de la vie de Notre Seigneur sont salutaires aux contemplatifs comme à tous les chrétiens ; de même les images saintes ; bien que la contemplation consiste essentiellement à se fixer en Dieu, en oubliant tout le reste, elle n'est pas une oisiveté méprisable ; d'autant que personne, si haute que soit son
oraison, n'est dispensé du Décalogue et des devoirs d'état ; il tant bien penser aussi que les sacrements, les sacramentaux, les jeûnes, les pénitences, les œuvres de charité conviennent à tous les fidèles ; et comme tous les fidèles les contemplatils sont tenus de résister aux tentations.
Cette circulaire rédigée par Casanata subit-elle encore des retouches ? C'est possible. Fut-elle envoyée aux évêques d'Italie .'' Il n'y a pas trace ; personne ne la mentionne ; elle n'est rappelée dans aucun acte subséquent du Saint-Siège. Il est donc probable que les travaux de la Congrégation s'arrêtèrent sans conclusion efficace d'aucune sorte.
En attendant, les ouvrages qui attaquent la Guide (tels que la Lettre de réponse de Segneri et la Clef d'or de Regio) sont mis à l'Index ; tandis que les livres qui véhiculent le quiétisme se publient en liberté. On réédite la Guide (1683) de Molinos, la Vierge montée au ciel, les Énigmes mystiques, la Contemplation acquise de Petrucci; l'évêque de Jesi fait paraître deux volumes de Lettres (1682-1684), le JSéant de la créature et le tout de Dieu (1682) ; l'oratorien Benoit Bischia publie ses Brejs documents (1682) et ses Enseignements spirituels (1683) à l'usage des âmes qui aspirent à la perfection ; on extrait sous le titre significatif de Lumière mi/stique (1682), certaines pages de L'œm're de la diiine s^âce du dominicain Menghini.
Par ailleurs, la faveur dont le quiétisme jouit auprès de Christine de Suède, des princesses Ludovisi et Borghese, du cardinal Azzolini, du secrétaire du pape Casoni, n'est en rien diminuée ; Innocent XI garde à Petrucci et à Molinos la même bienveillance.
Cependant quand il s'agit de taire sortir des presses de la Révérende Chambre Apostolique un traité sur l'oraison, qui tienne de cette origine même comme un titre officiel de recommandation, ce n'est pas à ces docteurs modernes qu'on le demande, mais à saint Pierre d'Alcantara. Le célèbre Traite de cet homme de Dieu est réimprimé par l'imprimerie du pape, en 1684 ; et si le cardinal Crescenzi jugea à propos d'y joindre
quelque chose, ce sont des documents spirituels empruntés, non à Molinos, mais à maître Jean d'Avila*.
Ce menu fait n'est pas sans avoir sa signification. 11 était propre à soutenir les espoirs des adversaires du quiétisme. 11 témoignait aux professeurs de la contemplation acquise que leurs doctrines n'avaient pas encore assez de crédit pour supplanter celles des saints.
La partie n'est donc pas encore gagnée pour la Guide. La troupe de ses partisans trouve toujours en face d'elle une phalange compacte que rien n'a entamée et dont ks rangs ont plutôt grossi. Dans un ciel oii ne flottent encore que des nuages légers, l'atmosphère est lourde. Molinos peut-être, qui ne publie rien, et qui se contente d'écrire à des disciples passionnés, peut affecter le calme et parler de victoire définitive. Petrucci, qui continue à imprimer, a une autre attitude. Il ne met pas au jour un opuscule nouveau, sans multiplier, dans ses préfaces, les protestations et les précautions. Ses lettres trahissent plus encore ses craintes et son embarras. Ses amis sont inquiets. De son mieux, il les exhorte à garder la confiance et la paix, il leur répète, comme il fait dans ses livres, que sa doctrine n'est pas sa doctrine, mais celle des maîtres les plus autorisés ; qu'il prend la liberté de l'enseigner, sans condamner pour autant une spiritualité différente de la sienne. Un jour viendra on il sera invité par son confrère F'rançois Marchese à réparer le mal fait à tant d'âmes égarées par les rêveries quiétistes et à se remettre à l'école pour apprendre d'autrui les vrais principes de l'oraison.
1 Le Traité de S. Pierre d'Alcantara a été traduit en français par le P. Marcel Bouix (Paris, Périsse, 1862). Un coup d'œil sur la table des matières suffît pour se rendre compte que le saint nomme à peine la contemplation. — On sait qu'il y a entre les dominicains et les franciscains, une vieille controverse sur la question de savoir si le Traité ne serait pas de Louis de Grenade et non de S. Pierre d'Alcantara. Le P. Justo Guervo O. P. a définitivement démontré que S. Pierre d'Alcantara avait résumé à sa manière Louis de Grenade. {Biografii de Fr. Luis de Grenada, Madrid, 1896). Les dernières polémiques (1919-1920) n'ont rien enlevé à la force de l'argument principal du P. Guervo