‹ Le quiétiste espagnol, Michel MolinosChapitre 27 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Molinos dans les prisons du Saint Office (Î685-I687).

Parmi les Français vivant alors à Rome, se détachait fort en relief un personnage de premier plan, le cardinal César d'Estrées. Envoyé par Louis XIV pour traiter avec le pape de la régale et autres affaires litigieuses, il fut pendant quinze ans, sans en avoir le titre, le véritable ambassadeur de France auprès du Saint Siège^. On connaît le portrait en pied que Saint- Simon a fait de ce prince de l'Église :

« C'était l'homme du monde le mieux et le plus noblement fait, de corps et d'âme, d'esprit et de visage, qu'on voyait avoir été beau dans sa jeunesse, et qui était vénérable en vieillesse, l'air prévenant, mais majestueux, de grande taille, de clieveux presque blancs, une physionomie qui montrait beaucoup d'esprit et qui tenait parole, un esprit supérieur et un bel esprit, une érudition vaste, profonde, exacte, nette, précise, beaucoup de vraie et sage théologie, attachement constant aux libertés de l'Église gallicane, une éloquence naturelle, beaucoup de grâce et de facilité à s'énoncer, nulle envie d'en abuser, ni de montrer de l'esprit et du savoir, extrêmement noble, désintéressé, magnifique, libéral, beaucoup d'honneur et de probité, grande sagacité, grande pénétration, beaucoup de juste discernement, souvent trop de feu en traitant les affaires... l'homme du monde de la meilleure compagnie, la plus instructive et la plus agréable et dont la mémoire toujours

^ J'ai résumé ce chap. et le suivant dans Revue (Vase, et de myst. janv. 1920, p. 20-35.

2 Le cardinal connut à Rome trois ambassadeurs en titre, le duc d'Estréas son frère, le marquis de Lavardin et le duc de Chaulnes. Sa correspondance diplomatique côtoie celle des ambassadeurs, sans jamais entreprendre sur celle-ci. Les dépèches, nombreuses et longues, ont trait surtout aux alïaires religieuses.

présente n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait su, vu ou lu ; toujours gai, égal, et sans la moindre humeur... Il était fort courtisan et fort attentif aux ministres de la cour, mais avec dignité, un désinvolte qui lui était naturel, et incapable de rien de ce qu'il ne croyait pas devoir faire.

« Tant de grandes et d'aimables qualités le firent généralement aimer et respecter. Sa science, son esprit, sa fermeté, sa liberté, le perçant de ses expresions quands il lui plaisait, une plaisanterie fine et quelquefois poignante, un tour charmant le faisaient craindre et ménager, et cela jusqu'à sa mort, par ceux qui étaient devenus la terreur de tout le monde^ ».

Avec moins d'éclat et de malice, un de ces informateurs politiques que les princes entretenaient ou questionnaient à Rome, au moment des conclaves, trace de César d'Estrées un crayon tout pareil. 11 n'hésite pas, quoique Italien, à voir dans ce Français une des meilleures têtes du Sacré Collège. Il lui attribue, dans la condamnation de Molinos, la plus efficace initiative^. Les contemporains font de même, et notamment les bénédictins français présents à Rome à cette époque'. A les en croire, le cardinal d'Estrées serait un de ceux qui se « serait aperçu des premiers » du m-al et qui aurait « poussé plus vivement » les choses. Les protestants du XVI I^ siècle ont imaginé tout un scénario impressionnant : les jésuites de Rome, par le ?. de la Chaise, auraient ému la conscience de Louis XIV ; et le roi de France, persuadé qu'il y allait de toute la religion, aurait fait savoir à Innocent XI, dès le printemps de 1685, combien il lui paraissait étrange que le pape <> honorât de sa faveur et hospitalisât dans son palais » un hérétique comme Molinos^.

La correspondance diplomatique du cardinal ne justifie rien de ces affirmations. Avant l'emprisonnement de Molinos (juillet 1685) pas un mot du personnage. Après, les détails abondent sur la marche du procès, surtout quand le roi a

^Mémoires, XXV, p. 170. — ^ Bibl. Vat. Vat. lat. 7438. — ' M. Valéry, Corresp. inédite de Mabillon et de Montfaucon, II, p. 50. Lettre du 30 sept. 1687. — ' Recueil de diverses pièces concernant le quiétisme, p. 304. De ce Recueil, cette histoire a passé dans les récits de Jurieu, Scharling, Heppe, etc.

montré le désir (17 août 1785) d'en être instruit tout au long. Mais il n'est rien, dans les dépêches, qui témoigne d'un rôle décisif joué par le cardinal d'Estrées. Bien que les lenteurs lui paraissent injustifiées et dues à des causes misérables, il ne presse rien ; il refuse même au cardinal Chigi (1 J août 1687) de faire des instances auprès de Louis XIV. pour que le roi intervienne et réclame d'Innocent XI une prompte solution. Enfin, et ceci achève de ruiner le récit de Heppe comme le récit des mauristes, le cardinal écrit au roi en propres termes, à la date du 11 septeebre 168.^ ;

« On a mis, dans des avis publics, qui sont presque toujours pleins de faussetés, qu'on me devait la découverte de cette secte et que j'avais fort travaillé pour faire arrêter Molinos. Je ne m'attribue pas ce mérite. 11 est bien vrai que ses idées m'ont toujours paru vaines et chimériques et je m'en suis expliqué de la sorte dans les occasions, mais sans y mêler aucune chaleur ; et depuis qu'il est en prison, j'ai assez pris soin d'empêcher que la poursuite d'une chose de cette importnnce ne se ralentit ou ne .^'évanouît^ «

Ce fragment de dépêche définit fort exactement les idées et le rôle du cardinal, dans le procès de Mohnos. 11 nous rend aussi le service de désigner avec précision la source des bruits dont l'informateur du duc de Toscane et les bénédictins français se faisaient l'écho, dans leurs lettres. Malgré leur sagacité, ces personnages importants étaient dupes des « faussetés » des « avis publics » qui couraient dans Rome, à l'usage des curieux de nouA'elles.

Nous l'avons déjà marqué, en dépit de son triomphe apparent sur les adversaires de sa doctrine, Molinos demeurait un suspect. Les suspicions finirent par s'aggraver au point que les cardinaux du Saint Office décidèrent une prise de corps.

Le 18 juillet 1685, en plein jour, la maison de Mohnos fut investie par une troupe de sbires pontificaux. Le docteur aragonais habitait alors le quartier des Monti, non loin de réghse Saint-Laurent in Panisperna, dans la rue qui conduit

1 Arch. Aiï. étr. Rom£, 294, f» 272-273.

de celle des Serpents à l'Esquilin. La brusquerie de la décision du Saint Office permit de le surprendre à son domicile.

Au premier moment, il essaya de résister. Seul avec les gens de sa maison, contre une poignée d'hommes armés, il devait succomber très vite dans une lutte trop inégale. Il lui restait la ressource de cette éloquence par laquelle il avait séduit tout le monde. Il se mit à parler. Ce ne fut pas un cri violent qui jaillit, dans un moment de révolte, lorsqu'il sentit sur lui les mains de la force publique. Dans sa maison, dans la rue, il pérora, comme il eut fait dans une assemblée de VÉcole du Christ, prenant le ciel à témoin de son innocence, menaçant de la vengeance divine ceux qui l'arrêtaient, engageant les sbires à quitter un métier où leur salut était compromis. De sa maison des Monti à travers toute la ville, tandis qu'il allait aux prisons du Saint Office situées alors comme aujourd'hui par de là le Tibre, dans le voisinage de la Basilique de Saint- Pierre, il continua de discourir. Il disait à son compagnon de route: «Vous avez de la chance d'approcher le docteur Molinos ; combien de Romains, parmi les plus grands, voudraient être à votre place pour avoir l'honneur d'un entretien avec l'homme que vous menez à la geôle, etc. »

C'est par l'interlocuteur qui eut à subir cet étonnant monologue que nous connaissons ces détails. Il en déposa au procès, en face de Molinos qui en convint.

Comme on le pense les femmes qui, pour jouir plus facilement de la direction de Molinos, étaient venues habiter son quartier, s'émurent et firent grand bruit; à l'arrestation de leur directeur. Le domestique du docteur proclamait qu'il était digne des autels ; son secrétaire prédit que les murs de la chambre de Mohnos seraient un jour un sanctuaire fameux. La propriétaire de la maison prenait les choses d'un autre air : elle renvoya deux prêtres espagnols qui habitaient là depuis quinze ans et qui portaient Molinos aux nues ; elle fit asperger d'eau bénite l'appartement du docteur quiétiste, de peur, disait-elle, que cet homme n'eût commerce avec le diable^. i.

Toute la ville s'émut de l'arrestation du fameux mystique.

1 Vida, P 20, 21.

Pendant plusieurs jours, dit le cardinal d'Estrées, on ne parla que de cette grosse nouvelle^. Les gens de Molinos protestaient de son innocence et n'hésitaient pas à prophétiser la délivrance miraculeuse de celui qu'ils traitaient de saint. Avec plus de mesure et un sens plus réel de choses, dont François Bernard de Quiros, ambassadeur d'Espagne auprès du pape, mandait au roi son maître :

« Depuis vingt ans vivait en cette cour, avec le crédit d'une vertu exemplaire, le docteur Molinos, sujet de Votre Majesté, natif du royaume de Valence. Sa bonne réputation le faisait consulter par des personnes de toute condition et il en dirigeait un grand nombre vers la perfection de la vertu et l'oraison de quiétude. Il a même écrit là-dessus un livre, lequel, s'il a été fortement attaqué, n'a pas été jusqu'ici réprouvé par le tribunal de l'Inquisition. Et par le fait on n'en est que plus surpris qu'il soit à cause de ce livre mis en prison.

« J'informe de tout cela Votre Majesté sans pouvoir cependant assigner avec certitude le motif de cet emprisonnement ; car les afîaires du Saint Office sont secrètes et on parle de l'événement en sens divers. Mais généralement la plupart disent qu'il s'agit de doctrines inusitées et malsonnantes sur l'oraison de quiétude et la fréquentation du sacrement de l'Eucharistie sans confession préalable...

« On présume que de ces doctrines et autres, mal comprises, les disciples du docteur Molinos ont abusé jusqu'au scandale. Et on considère comme très probable que ces gens, blâmés par le docteur Molinos et exclus de sa communion pour leur mauvaise vie, l'auront calomnieusement accusé d'excès dont il est innocent. Et ainsi, dans l'opinion de beaucoup, son acquittement prouvera que sa conduite était digne d'approbation. D'autres pourtant l'inculpent et parlent, en les réprouvant absolument, de ses décisions et de sa direction, marquant leur étonnement qu'il ait pu bénéficier d'une aussi longue tolérance...

« Comme la matière appartient au Saint Office, bien que, en sa qualité d'Espagnol, je sois disposé à secourir le docteur 1 Rome, 294, fo 176. Dépêche du 24 juillet 1685.

Molinos selon mes moyens, il ne m'a point paru convenable jusqu'à présent de tenter un effort ou de dire un mot ou de me plaindre de la rigueur et de la publicité de cet emprisonnement. Au surplus, s'il est innocent, le temps ne manquera pas pour la réparation suffisante du tort qui aura été fait, et si Molinos est tombé en des erreurs qui justifient les mesures prises, il serait maladroit de prétendre le disculper avant qu'il ne se rétracte^. »

Cette dépèche était trop circonstanciée et trop prudente pour ne pas mériter l'approbation royale. Dans le conseil qui suivit la lecture du document, on arrêta à Madrid ce qui suit : « Répondre qu'on approuve l'attitude de l'ambassadeur dans cette affaire, lui ordonner de se maintenir dans la même indifférence, sans se mêler ni directement, ni indirectement, du procès ; Sa Majesté serait fâchée si l'ambassadeur contrevenait à cette résolution-. » Le roi approuva et signa une lettre en ce sens^.

Le cardinal d'Estrées est mieux instruit que François Bernard de Quiros du fond de l'affaire. Homme d'église et juge du tribunal du Saint Office, il est doublement qualifié pour savoir. Dès le premier moment, il précise les griefs et les circonstances.

C'est sur le rapport de charges « ramassées depuis quatre ou cinq mois » que les cardinaux et consulteurs du Saint Office décidèrent « à l'unanimité » l'arrestation de Molinos. Le cardinal Azzolini lui-même, qui « avait fait beaucoup de diligences pour empêcher que cette affaire ne fût portée à la Congrégation, suivit l'avis commun sans rien dire >>. Lorsque l'assesseur du Saint Office alla prendre les ordres d'Inocent XI, le pape se récria, disant que Molinos était un « homme de bien », et qu'on risquait « une fausse démarche ». Il fallut une vive résistance du prélat pour obtenir le consentement du pape à la mesure votée par les cardinaux. Quant à la reine de Suède, « elle envoie presque tous les jours prendre des nou-

^ Arch. gen. de Simancas. Secret, de Estado, 3071. Dépêche du 29 juillet 1685. — ^ Jbid., 23 août 1685. — ^ Arch. de l'amb. d'Espagne à Rome. Leg. 76. Lettre du 6 septembre 1685.

velles » du prisonnier^ Les domestiques du docteur espagnol « ont baisé ses pieds » quand il est monté dans le carrosse de l'Inquisition. On a trouvé dans sa chambre « beaucoup d'argent « qu'il a dit destiné à la canonisation d'un saint ».

Sur le fond même de la cause, le cardinal d'Estrées s'explique en ces termes :

« Le docteur Molinos... fut dénoncé sur divers cas qui ont rapport à ses prétendues maximes, qui seraient fort criminelles et même détestables si elles avaient été autorisées par ses conseils... La principale qu'on lui attribue c'est que, quand l'entendement parvient à un degré d'élévation qui attache l'âme incessamment à Dieu... quelques désordres... qui se passent dans les sens... on ne doit plus les regarder comme des péchés, mais tout au plus comme des tentations et des eiïorts inutiles du démon... »

La Guide ne parle pas ce langage ; mais « dans des directions secrètes » Molinos tient cette doctrine, « et c'est sur quoi principalement il a été accusé ».

IjC public était moins informé que le cardinal, comme on peut voir par la correspondance des mauristes français résidant à Rome. Le 31 juillet 1685, Dom Durand écrit à Dom Ruinart :

« On ne sait pas encore précisément quelles sont les causes de l'emprisonnement. On y a mis aussi, pour le même sujet, quelques ecclésiastiques, quelques personnes séculières et même des personnes de qualité. J'ai vu des personnes fort sages et fort équitables qui parlent en termes avantageux de ce docteur Molinos et qui disent que c'est un homme fort humble et fort désintéressé. Tous néanmoins ne paraissent pas être dans les mêmes sentiments à son égard ; mais il vaut beaucoup mieux croire le bien que le mal. On pourrait bien

1 Archives des AfT. étr., Rome 294. Dép. du 24 juillet 1685. — Dans le t. YW Aq Louis XIV et Innocent XI, Michaud a analysé soigneusement la correspondance du cardinal d'Estrées sur Molinos. J'ai vérifié sur les originaux toutes les citations de Michaud.

avoir abusé de la doctrine de cet ecclésiastique. Ce n'est pas le premier qu'on ait mis à l'Inquisition et dont on ait reconnu l'innocence dans la suite. Le temps nous en apprendra davantage'. »

Naturellement, Pasquino se mêle de l'aventure. Comme le gouverneur de Rome avait fait quelques exécutions rigoureuses contre certains colporteurs de nouvelles calomnieuses, Pasquino déclare à Marforio qu'il va quitter Rome. Marforio, s'étonne et demande pourquoi. Réponse :

Qui parle est envoyé aux galères.

Qui écrit est pendu.

Qui demeure en quiétude va au Saint Office.

Mais ces pasquinades, si elles faisaient sourire, n'apprenaient pas grand chose. Même des érudits de profession comme les bénédictins n'arrivaient que péniblement à déchiffrer l'énigme du sort de Molinos.

« Ce que l'on peut observer de plus raisonnable, mande Dom Germain à Dom Porcheron, est :

« 1) Que personne n'est arrêté au Saint-Office qu'on n'ait par avance les deux tiers des convictions du fait pour lequel on arrête ;

2) Molinos était très bien dans l'esprit du pape, qui, ne haïssant pas les Espagnols, n'aurait eu de garde de changer de sentiments, si on ne lui avait donné de fortes raisons de le faire, et si fortes qu'on lui fait dire : Veramente siamo ingannati.

« 3) La reine de Suède, grande amie du cardinal Azzolini, et tous deux amis de Molinos, s'est remuée pour savoir le fm mot de cette affaire... On dit qu'on lui répondit qu'on ne pouvait lui révéler autre chose de ce secret, sinon que le mal était très grand et plus grand qu'on ne croyait. »

Et Dom Germain conclut :

« Après tout, je crois qu'on peut dire raisonnablement que le grand mal de ces gens-là était pour les suites et pour les

^ Corr. inédite de Mabillon et de Montfaucon avecV Italie, l,p.90. — ^Ibid., p. 93. Lettre du 7 août 1685.

craintes qu'ils ne fissent une secte qui fût d'autant et plus dangereuse qu'elle naissait (pour parler en Romain de ce pontificat) dans le sein et dans les plus nobles parties de la foi catholique^. »

-Manifestement ces historiens ne sont pas au courant de la controverse quiétiste ; Ils n'ont lu ni Molinos, ni Segneri ; ils ignorent les démarches de Marchese et tout de ce mouvement quiétiste qui a déjà dix ans de date. Il faut que le mémoire du cardinal Albizzi leur vienne aux mains pour qu'ils se rendent compte de la situation vraie. Alors, ils comprennent. Et Dom Germain observe avec justesse : « Si on les avait condamnés pour lors, peut-être que notre Saint Père n'aurait pa été obligé de dire qu'il a été ingannato (trompé) et que Molinos se reposerait encore in casa. »

Revenons à la correspondance du cardinal d'Estrées. Là, à défaut d'abondants détails, nous apprendrons du moins quelques faits précis, qui serviront à marquer comme des étapes du procès.

Les interrogatoires ne tardent pas à commencer'^. On questionne Molinos « sur les liaisons et commerce qu'il entretenait avec beaucoup de gens ». On lui fait reconnaître « tous les papiers qu'on a trouvés en son logis et qui sont en très grande quantité ». Dans ces conditions la procédure sera longue. Mais elle est en bonnes mains. L'assesseur du Saint Office, Mgr Piazza, et le P. Mazza, commissaire du Saint Office, agissent « avec toute l'exactitude imaginable pour mettre cette affaire dans la plus grande évidence qu'ils pourront et pour en découvrir la vérité ». Mgr Piazza a parlé de tout cela « à Sa Sainteté, avec tant de force qu'Elle commence à cette heure à douter de la probité de Molinos ».

L'examen des lettres saisies, la confrontation des témoins avec le prévenu éclairent peu à peu les juges. Un mois après l'arrestation, le cardinal d'Estrées écrit : « Quoiqu'on ne voie

1 Lettre du 13 août 1G85. — 2 ibid., Dép. du 31 juillet 1685.

pas encore le fond » de l'affaire, « il en paraît assez pour dire que ce docteur n'en sortira pas heureusement et sans demeurer discrédité^ ».

Même note, en septembre : avec le temps « l'affaire do Molinos ne devient pas meilleure pour lui ». Ses protecteurs, comme Casoni, secrétaire du pape et le cardinal Azzolini, s'emploient de leur mieux à le couvrir. Mais l'assesseur et le commissaire déjouent cet « artifice » et ces « machines >k On a fait revenir le pape à ses premiers sentiments ; il a dit brusquement à Piazza : « Veut-on tenir toujours cet homme en prison ? Nous voulons qu'on termine cette affaire au plus tôt ». Emu de cette confidence, le cardinal d'Estrées demande que la Congrégation des cardinaux soit mise au courant de la procédure par un mémoire. Sur quoi, Azzolini convient qu'il a été trompé. Le mémoire lui ayant été communiqué, le pape reconnait la gravité du cas. Avant tout, on cherche à démêler la vraie pensée de Molinos au sujet df^ ces fameuses violences du démon sur les contemplatifs. L'inculpé « s'e^t assez embarrassé sur ce point ^ ».

L'examen des correspondances que le directeur à la mode entretenait « dans différentes villes d'Italie, Naples, Milan, Florence et quelques autres^ », étend et éclaire le procès.

D'autres cas surgissent. Dans une réunion du Saint Office, il est un jour parlé d'une religieuse « qui a écrit douze volumes de sa propre main sur l'oraison de quiétude ». On ne trouve rien là dedans sur les violences diaboliques ; mais selon les maximes familières à la secte, la nonne incriminée tient que, pour l'âme parvenu à l'union divine, toutes les mortifications sont inutiles^.

Pour la plus grande confusion du parti, de mauvaises nouvelles surviennent d'Espagne.

Moins lente dans sa procédure que l'Inquisition romaine, l'Inquisition d'Aragon condamne, le 24 novembre 1685, toutes les éditions espagnoles de la Guide. Les motifs de la condamnation sont libellés comme il suit :

^Ibid., Dép. dul4aoûtl685. — - Dép. du 11 sept. 1685. — "' Dép. du 25 sept. 1685. — * Dép. dn 9 octobre 1685.

'i Ce livre « contient une doctrine périlleuse, destructive de la mortification et de la pénitence, et impliquant le mépris de ces pratiques contrairement à l'usage commun et constant attesté par la vie des saints. Il contient en outre des propositions malsonnantes, offensives des oreilles pies, téméraires, fleurant l'hérésie des Illuminés, et nombre de propositions erronées. Et comme ce livre, étant écrit en langue vulgaire, la lecture en est par là facilitée à toute sorte de personnes ; et comme son titre ne correspond pas à son contenu attendu que la vie spirituelle comprend la vie purgative, illuminative et unitive, et que la Guide traite seulement de l'unitive ; donnant ainsi occasion aux ignorants ou gens peu versés dans les choses de l'esprit de leur persuader qu'ils peuvent atteindre à la vie unitive sans passer par les étapes de l'illuminative et de la purgative — ce qui, selon les règles communes, est une erreur; par ces motifs, nous ordonnons, sous peine d'excommunication latœ sententise que soient apportés au Saint Oflice dans l'espace de 8 jours, tous les exemplaires qu'on pourrait avoir de la Guide spirituelle. »

Le coup était direct, rude, fatal. Les amis de Molinos furent consternés « de voir son livre et sa doctrine aussi maltraités dans son pays que sa personne l'est à Rome^ » Mais, après quelques mois de douloureuse patience, ils eurent leur jour de liesse : Petrucci fut compris dans la grande promotion de cardinaux du 2 septembre 1686. L'ambassadeur de France, en mandant la nouvelle à Louis XIV, observe : ccchoix « pourra faire à juger Votre Majesté que Sa Sainteté n'est pas désabusée tout à fait de la doctrine » quiétiste^ Le cardinal d'Estrées écrit dans le même sens. La création de Petrucci lui paraît d'autant plus regrettable que l'homme, s'il « fait une vie sainte » comme certains disent, est médiocre de naissance, et même de savoir, hors « sa spiritualité mystique », qui est d'ailleurs contestée devant le Saint Ofllce. Si le pape voulait faire entrer au Sacré Collège un homme de vertu, il aurait pu choisir le P. Recanati, capucin, « si vénérable par sa sainteté et l'éloquence de ses prédications » et bien supérieur à Petrucci

1 Dép. du 8 janvier 1686. — ^ D^.p ^^y 4 septembre 1686.

« pour le savoir, la vertu et l'éclat de la réputation^. » On se souvient que le P. Bénigne de Recanati était un des signataires de la consultation rédigée par Marchese'^. Son élévation au cardinalat aurait donné au quiétisme un adversaire de plus. Petrucci était un ami, mais il ne put être qu'un protecteur impuissant.

Malgré tout, le procès entamé continue. 11 a beau traîner en longueur par des complications imprévues, les torts de Molinos s'aggravent à mesure que les interrogatoires se multiplient. Sa renommée s'étendait au loin : des prêtres, des religieuses, des femmes dévotes lui écrivaient pour avoir ses lumières sur des problèmes de conscience. Ses réponses fournirent matière à discussion. Il dut s'expliquer sur ses correspondants. On les cita à comparaître, on les questionna, on leur intima de verser au dossier les lettres reçues. Les passages suspects furent extraits. On demanda au directeur et aux dirigés le sens précis qu'ils attachaient à ces paroles malsonnantes. Souvent ces confrontations firent découvrir d'autres quiétistes à qui de semblables conseils avaient été donnés de vive voix ou par écrit. Le nombre des témoins entendus s'accrut ainsi jusqu'à atteindre le chiffre de 70. Et à mesure que leurs dépositions s'ajoutaient, soit qu'elles fussent confirmées par les aveux de Molinos — ce qui fut le cas le plus fréquent — soit qu'elles fussent atténuées ou même contredites, un réquisitoire se formait, accusateur, décisif.

Il serait intéressant de savoir ce que pensait Malaval de tous ces événements. Gomme il correspondait avec Molinos, ses lettres n'avaient-elles pas été saisies au domicile de l'inculpé ? N'allait-il pas être compromis dans le procès entamé contre l'auteur de la Guide ?

Nous avons trop peu de lettres de Malaval pour suivre exactement le cours de ses émotions diverses. Nous en avons assez pour entrevoir son embarras. D'une part, la discrétion gardée par le cardinal de Lauria, dans ses opuscules de 1685

1 Dépêche des 3 et 10 sept. 1686.— - Cf. p. 158.

178 MICHEL MOIINOS

sur l'oraison, le rassure, et il le dit (mai 1686) ; la promotion de Petrucci aux honneurs de la pourpre, l'exalte au point de lui faire écrire à Giovanni Pastrizio (septembre 1686) : « La voix de Sa Sainteté a étouffé tous les bruits qui s'étaient élevés contre les livres de Petrucci ; en le nommant cardinal, le pape a approuvé sa doctrine ; vive le Saint Père, pour le plus grand bien de l'Église! «Mais, d'autre part, Molinos est en prison ; et on raconte à Marseille que l'Inquisition a relevé dans la Guide vingt deux propositions suspectes. « Que le Christ défende l'innocent, conclut Malaval, ou qu'il le retire de l'erreur s'il y est tombé ! ».

Pastrizio est chargé de donner des nouvelles précises sur le sort du prisonnier du Saint Office. Et, en attendant, il voudra bien remettre à Innocent XI une longue lettre. Là^ Malaval résume à grands traits l'histoire de la controverse sur l'oraison. Contre ses adversaires, il rappelle que leurs livres sont à l'Index. Pour la défense de la Pratique facile, il allègue son succès en France et à Rome, l'approbation du cardinal Bona, la droiture des intentions de l'auteur, la régularité de sa vie d'homme et de clerc. Voilà à quoi il faut regarder, si par aventure les théories de la Pratique facile étaient dénoncées à l'Inquisition romaine. Au surplus, s'il en est besoin, les évêques de Beauvais et de Marseille répondront pour Malaval.

Déjà quelques mois auparavant, dès les premières nouvelles de l'incarcération de Molinos, le théologien marseillais se défendait de l'accusation qui courait à Rome, à savoir que l'un des inculpés du procès aurait été; selon sa propre déposition, endoctriné à Marseille par Malaval en personne. « Je suis chrétien, mandait-il à Pastrizio, (octobre 1685), je ne sais pas et je ne me rappelle pas qui pourrait être cet homme. Mais ce que je sais avec certitude, c'est que je n'ai jamais traité de la contemplation qu'avec des personnes instruites, en passant, et pour les confirmer dans leur voie d'oraison, non pour les y induire. Je n'enseigne pas, j'étudie; je prie, et je méprise le monde ; et j'atteste au Souverain Pontife que^ depuis tant d'années que je tiens une plume, je n'ai jamais écrit une lettre sur la piété, la théologie, ou les lettres hu-

maines, qui puisse redouter la lumière et tourner à ma coufusion ».

Suivait un long plaidoyer adressé à l'assesseur du Saint Office et dont Pastrizio était prié d'acheminer à sa destination le duplicata, si par hasard une première copie, envoyée par d'autres mains, n'était pas encore parvenue à Mgr Piazza.

Dans cette pièce, iSIalaval recommence les réflexions déjà faites, en 1682, à la Congrégation de l'Index, aux cardinaux Cybo, Lauria et Capizucchi. La Pratique facile a eu toutes les bénédictions de Dieu ; les éditions s'en sont multipliées à Paris, à Lyon, à Avignon, à Grenoble. Elle s'est imprimée à Rome sans conteste ; le cardinal Bona était le premier à la lancer et à la répandre ; on en a fait des éditions à Bologne et à Venise. Le livre est connu en Belgique et en Angleterre. Le jésuite Guilloré en a fait l'éloge en France et l'illustre évoque de Jesi l'a applaudi en Itahe. Bona avait dans l'auteur de la Pratique facile tant de confiance qu'il lui avait permis de traduire, même en la modifiant à sa guise, la Via compendii ad Deum.

Sans doute on peut opposer que Bell'huomo, Segneri et quelqu'autre jésuite ont attaqué la doctrine de la Pratique facile. Mais cette doctrine n'est pas la doctrine de Malaval. C'est la doctrine de Denys l'Aréopagite, de saint Thomas, de saint Bonaventure ; celle que le cardinal Altieri à Rome a couverte de son autorité, en 1674, en acceptant la dédicace de la traduction italienne d'un ouvrage français intitulé : Le jour nujstique] celle que l'Église elle-même a canonisée, en mettant sur les autels Jean de la Croix.

Ruysbroeck, Tauler, sainte Thérèse, le B. Jean de la Croix ont trouvé eux aussi des accusateurs.

Que si on signale dans la Protique facile des erreurs, il est prêt à les corriger. Qu'on l'entende avant de le condamner. Et, en tous cas, si certaines idées de lui sont jamais frappées d'une censure, on ne pourra flétrir ses mœurs qui sont pures, grâces à Dieu.

C'est sur le conseil des dominicains d'Avignon et de quelques autres amis, que Malaval s'était déterminé à remettre à l'assesseur du Saint Office ce plaidoyer.

La situation de 1682 était donc retournée. Alors, pour triompher, il fallait être d'accord avec Molinos. Aujourd'hui il faut, pour éviter le péril d'une censure, séparer sa cause de la sienne. C'est tellement vrai que Malaval mande à Pastrizio (9 janvier 1686) : « On a écrit ici que Molinos, faisant imprimer ma Pratique, y a fait quelques additions qui en modifient le sens. Je ne le crois pas. Mais si ces changements existent, je n'en puis être responsable. Il faut comparer avec le texte français et constater la vérité ».

Tels sont les échos de Marseille. Ecoutons ceux de Florence et de Rome.

La correspondance de Segneri nous révèle une intervention intéressante, au début de 1687. L'archevêque de Pise, François Pannochieschi, avait fait étabhr une liste de 204 propositions quiétistes à soumettre au Saint Office pour en obtenir la qualification. Pour mieux réussir, le prélat aurait voulu se prévaloir du grand Duc Côme III et du cardinal de Médicis. Segneri consulté suggère de remettre la liste de propositions au P. Brunacci et au P. AgneHi ; ceux-ci exphqueront à l'archevêque comment procéder, lorsqu'il sera à Rome\

Nous ne savons si la démarche projetée auprès du Saint- Office eut Heu en effet. Le document pisan n'en est pas moins curieux à parcourir. L'analogie est frappante, entre cet elenchus et celui qui sortira des séances du procès de Molinos. 11 n'en pouvait être autrement ; bien qu'à Rome on eût examiné seulement les lettres et les dires de Molinos, tandis qu'à Pise on avait fait des extraits des livres quiétistes. En tête de i:. ïuAq que l'archevêque de Pise devait soumettre ïi l'Inquisition r-.iîiainc, figure ce titre : Doctrines des maîtres de la nouvelle manière de contemplation, dite de quiétude ou de pure foi, d'après les livres publics tl imprinips : on deinande d'examiner si elles sont préjudiciables, soit à la ioi, soit à la piété, soit aux mœurs chrétiennes .

A mesure que le procès de Molinos s'allongeait, la nécessité d'agir, pour contenir les excès du quiétisme, s'imposait aux moins clairvoyants et aux plus inertes. A la suite de circonstances précises que nous ignorons, le Saint Office décida d'en-

1 Lettere inédite (Florence, 1857), p. 88, 90.

voyer une circulaire aux évêques d'Italie. Cybo la signa, à la date du 15 février 1687.

Le cardinal constate d'abord la multiplication des réunions, qui, sous des noms divers, en plusieurs diocèses d'Italie, pratiquent l'oraison de quiétude. La responsabilité en est imputée à "Certains directeurs que leur inexpérience des voies de Dieu fréquentées par les saints, ou peut-être même leur malice », ont jetés dans des nouveautés. Leurs « principes » sont équivoques, et ils sont « mis en pratique » d'une façon déplorable. Et bien que cette spiritualité paraisse au premier abord « inculquer des maximes de la plus raffinée perfection », elle aboutit finalement à « instiller dans l'esprit des simples des erreurs très graves et très pernicieuses, d'où procèdent jusqu'à des hérésies manifestes et des abominations honteuses, pour le malheur irréparable des âmes, qui, dans le seul désir de servir Dieu, s'étaient mises sous la conduite de pareils guides ». En conséquence les cardinaux inquisiteurs chargent les Ordinaires de « faire une recherche exacte » des associations quiétistes ; de les « dissoudre incessamment » et de refuser à l'avenir d'en instituer de semblables. Ils doivent en outre recommander aux directeurs de conscience « de marcher par le grand chemin de la perfection chrétienne, sans affecter des voies particulières ». Surtout qu'aucun prêtre « suspect de semblables nouveautés » ne soit employé à diriger les «religieuses, soit de vive voix, soit par écrit ». Toutes ces indications sont confiées au zèle et à la prudence des évêques. S'ils croient devoir en outre agir judiciairement contre quelques personnes, libre à eux. A Rome, on étudie mûrement la question, de façon à « pouvoir en temps opportun prévenir la chrétienté contre l'erreur ».

Ce texte ne dut guère contenter l'archevêque de Pise ni aucun des prélats qui partageaient sur le quiétisme les alarmes de Segneri. Il taisait les noms des « directeurs inexpérimentés ou malicieux » ; il laissait dans le vague les « principes » et les « pratiques » d'où pullulaient les hérésies et les abominations. Toutefois c'était un acte que cette circulaire ; et il avait l'avantage de dénoncer officiellement, comme suspect et prohibé, au moins un certain quiétisme.

L'ambassadeur d'Espagne ne manqua pas d'envoyer la circulaire au roi son maître. 11 disait dans sa lettre d'envoi :

« Le nombre est grand des personnes qu'on jette continuellement dans les prisons du Saint Office. Et ce qui inquiète le plus le tribunal c'est la satisfaction que montrent les prisonniers obstinés dans leur erreur. 11 leur paraît qu'ils sont innocents, que leur incarcération est une persécution permise par Dieu pour le perfectionnement de leurs âmes. Et parce que cette doctrine de l'oraison de quiétude, mal comprise, et plus mal pratiquée encore, aura produit, en ces pays-ci et en d'autres de graves inconvénients, on s'occupe de chercher le moyen de la supprimer dans toute la chrétienté^. »

De Madrid, il fut mandé à Bernard de Quiros des remerciements et ordre de continuer ses informations, s'il y avait lieu^

En envoyant à Louis XIV le document signé par Cybo,l8 cardinal d'Estrées ajoutait ce commentaire :

« Votre Majesté connaîtra par là quel pourra être le jugement que cette compagnie portera de la doctrine et de la personne de Molinos. On a tiré des écrits de Molinos et d'un grand nombre de ses lettres jusqu'à deux cent cinquante propositions, qu'on fait examiner présentement par les consulteurs... On en a déjà communiqué cinquante-trois aux cardinaux de la Congrégation et les censures que ces docteurs en ont faites, quoique fort rigoureuses, paraissent à quelques-unes assez douces. 11 n'est pas imaginable combien on trouve en tout cela de présomption, de témérité, d'ignorance et d'égarement. Il faut encore quelques mois pour achever cette censure^. »

Trois mois après, le travail n'est pas encore terminé ; mais le désir d'en finir s'avive, d'autant que la controverse publique,

^ Arc. gen. de Simancas. Secret, de Estado. Leg. 3073. Lettre du 9 m.irs 1687. — ■- Ibid. Lettre du 9 mars 1687. — ^ Dép. du 4 mars 1687.

interrt)mpue depuis 1682, reprend en 1687. Francesco Buonavalle publie à Venise un Abrégé des doctrines quiétistes modernes.

Dès le début de son travail, l'auteur dit qu'il vise Malaval, Molinos, Petrucci et le dominicain Menghini, Ce sont pour lui les principaux docteurs du quiétisme répandu en Italie. Leurs doctrines sont ramenées à cinq chefs principaux : contempler sans image, attendre des prodiges, prier mentalement sans attention, exclure l'exercice de la méditation, exclure l'usage des images saintes. Pour chacune de ces cinq assertions, les renvois sont faits soigneusement aux livres des écrivains combattus. Buonavalle les réfute en quelques mots. De la première opinion il dit qu'elle est « fausse en bonne philosophie, en sorte que l'oraison enseignée est une chimère fondée sur une chose impossible ». De la seconde, il assure qu'elle s'avoisine à la dix-septième erreur des Illuminés condamnée par l'Église. La troisième lui paraît « théologiquement fausse et pernicieuse » aux âmes ; la quatrième, « impie et absolument indigne de qui porte le nom chrétien » ; la cinquième « théologiquement fausse et dommageable à la vie chrétienne. »

Afm d'appuyer chacun de ces verdicts, Buonavalle en appelle à l'autorité des Pères, des théologiens et des mystiques ; saint Thomas et sainte Thérèse sont particulièrement invoqués.

Parmi les docteurs du quiétisme, le Ristretto accorde à Petrucci une particulière importance. Non content de le réfuter en compagnie des autres, il lui consacre un chapitre spécial. Segneri, au début de sa Lettera di risposta, avait fait remarquer que l'évêque de Jesi n'était pas sans avoir tenu compte des critiques de la Concordia contre Molinos et Malaval ; puisque la Contemplation acquise, tout en défendant la Guide du premier et la Pratique facile du second, en atténuait cependant la doctrine. Buonavalle veut prévenir une interprétation trop optimiste de ces paroles. Et il essaye de montrer à quoi précisément il faut la réduire.

Pour ce qui est de méditer sans actes de l'imagination, Petrucci y insiste plus encore que Molinos et Malaval. Sur l'attitude de l'âme dans l'oraison de quiétude, il est moins exclusif que ces deux docteurs ; au lieu de l'anéantissement total des puissances, il conseille à l'orante (du moins en quel-

ques endroits de ses livres) des actes positifs d'amour de Dieu ; ce qui est autre chose que le regard amoureux auquel Malaval et Molinos réduisent tout. De même, il n'est pas clair au sujet de la virtualité du premier acte d'attention fait par l'âme au début de l'oraison mentale ; et il semble aussi qu'il veuille exclure les images durant le seul temps de la contemplation. C'est probablement en notant ces incertitudes que Segneri aura conclu que l'évêque de Jesi s'est cru obligé d'atténuer la doctrine de la Guide et de la Pratique facile. Néanmoins il reste ceci : nulle part, Petrucci ne dit qu'il entend se séparer de ces deux auteurs ; bien plus, au prologue et à l'épilogue de la Contemplatione acquistata, il dit nettement qu'il prend leur défense contre les attaques de Segneri.

« La vertu, la doctrine, la piété exemplaire » du prélat, ajoute Buonavalle, sont « connues de tous » ; et lui-même en fait « une très particulière estime ». De la part d'un pareil auteur le danger des fausses doctrines n'est que plus grand. C'est pourquoi le Ristretto contient une réfutation expresse de V Addition mise par Petrucci à la 2^ édition de sa Contemplation acquise. Entre autres préoccupations, l'évêque y avait eu celle de répondre aux textes de sainte Thérèse allégués par Segneri contre les thèses quiétistes. Buonavalle discute pied à pied ces réponses.

1° Sans doute, sainte Thérèse répète que diverses sont les voies par oii il convient de conduire les âmes ; et elle hésite à condamner les spirituels qui encouragent à « s'éloigner du corporel ». Mais cette largeur d'esprit et cette modestie ne sauraient couvrir les excès des docteurs quiétistes, car ceux-ci vont jusqu'à bannir le souvenir habituel de Notre Seigneur, et cela est condamné par la Sainte avec la plus grande vivacité.

2o Petrucci prétend que, dans les passages où sainte Thérèse blâme le mode d'oraison auquel les quiétistes se complaisent, elle suppose qu'il est question des débutants. Rien ne le prouve. Et s'il est vrai qu'elle rappelle la doctrine de certains traités qui conseillent de s'élever tout droit à Dieu, par delà le créé, ce n'est pas sans la combattre, et marquer le danger des illusions possibles ; ce n'est pas non plus sans dire expressément qu'il s'agit d'un mouvement passager de Tâme, dépen-

dant du bon plaisir de Dieu, non basé sur l'abstraction délibérée de tout souvenir de l'humanité de Jésus-Christ. Quant à l'endroit où la sainte note l'impuissance de certaines âmes contemplatives à méditer le mystère de la passion du Sauveur, impossible de se méprendre sur sa vraie pensée : c'est de l'impuissance d'une méditation rapide et suivie de tous les mystères qu'elle parle, un détail minuscule suffisant à l'âme pour la nourrir longuement.

3° Malgré tout ce que Petrucci peut assurer, il est évident que sainte Thérèse blâme ceux qui, de dessein formé, refusent, d'une manière habituelle, d'arrêter le regard de leur esprit sur l'humanité sainte du Sauveur, pour se borner à la contemplation de la seule divinité. Et cette doctrine certaine est impossible à raccorder avec les enseignements, non seulement de la Guide et de la Pratique facile, mais aussi de la Contemplation acquise.

L'autorité de la grande mystique espagnole était trop exceptionnelle pour que Buonavalle ne s'efforçât pas d'arracher aux quiétistes l'appui qu'ils cherchaient dans ses écrits. Pour mieux les convaincre d'erreur, le Rutretto ne se contente pas de discuter des textes ; il en fournit in extenso une quantité considérable, groupés par ordre, et empruntés à la Vie comme aux Châteaux de Vâme. (es textes (p. 61 94), ne tiennent pas moins de 34 pages dans un opuscule qui en compte seulement PS.

On sait que l'Inquisition d'Arpgon n'avait pas attendu le jugement de Rome pour prononcer le sien. Visant les quatre éditions du texte espagnol de la Quia (Rome 1675, Madrid 1676, Saragose 1677, Séville 1685) le tribunal condamnait le livre comme «contenant « des propositions malsonnantes, offensives des oreilles pies, téméraires, et sentant l'hérésie des Illuminés ». Cette sentence (24 nov. 1685) servait trop bien au but de Buonavalle pour ne pas être citée par lui. Il la traduit de l'espagnol, et la reproduit tout entière, m cake de son étude. Il fait de même pour un second décret de l'Inquisition d'Aragon (1er février 1686) contre un in-folio de 24 pages intitulé: Réponse à certaines erreurs qui sont répandues sans nom d'auteur, mais qu'on présume qu'on attribue à V unique

docteur Michel Molinos, gui, dit-on, est à présent enfermé dans les prisons du tribunal de /' Inquisition, à Rome.

L'importance donnée à Petrucci dans cette discussion, le soin mis à le réfuter, en prolongeant pour ainsi parler la réfutation commencée par Segneri, donnent quelque droit de conjecturer que Buonavalle est un jésuite qui a pris un nom d'emprunt.

Si le livre de Buonavalle pouvait avoir pour le public quelque utilité, les cardinaux de l'Inquisition romaine avaient mieux pour s'instruire. Ils pouvaient lire les procès faits aux quiétistes par les Ordinaires dans divers diocèses d'Italie. Le cardinal d'Estrées rapporte qu'il en vint, au printemps de 1687, avec assez d'abondance. Si vague que soit le renseignement, il est à noter. Les papiers de CasanaLa nous fournissent une de ces espèces qui aidèrent les juges du Saint Office à mesurer la gravité du mal.

Les faits en cause regardent le P. Romiti et ses compagnons de l'Oratoire de Matelica. Ils remontent à plusieurs années, puisque c'est à la date du 29 août 1685 que le cardinal Franzone, évêque de Gamerino, reçut de Rome ordre d'informer. De la chancellerie de Gamerino les pièces des procès finirent par arriver au Saint Office. Un sommaire en fut dressé à l'usage de la congrégation particulière chargée de la cause et qui était composée de Gybo, Ottoboni, Azzolini et Gasanata. Le 6 mars 1687, ces cardinaux prirent connaissance du dossier il fut décidé que l'on manderait Romiti à Rome et que l'on remettrait ses pénitentes à des confesseurs idoines. Quand on a parcouru le « sommaire » du procès, on comprend la sagesse de la décision.

Les oratoriens de Matelica sont des disciples fervents de Molinos, de Petrucci, de Falconi. Ils se sont nourris de leurs livres ; ils sont en correspondance avec Petrucci. Ils propagent la contemplation auprès de leurs pénitentes, particulièrement parmi une trentaine qui font spéciale profession de vie intérieure. Dix d'entre elles ont été interrogées par le tribunal de Gamerino. Leurs réponses confirment celles de Romiti et

de ses compagnons. Leur quiétisme est celui qui a été ici vingt fois décrit : acte de foi pure, passivité de l'âme, soin d'éviter la multiplicité des afîections intérieures, communion presque journalière, inertie dans les tentations, suppression des images saintes, réduction le plus possible des prières vocales.

Rien d'autre n'est relevé concernant les Pères Ottavio et Filippo Bonomi. Quant au P. Pietro Marco Romiti, si les perquisitions faites à son domicile n'ont pas donné de résultat, il avoue qu'il avait brûlé les papiers, jugés par lui compromettants, à savoir les écrits relatant les visions de trois pénitentes et les lettres de Petrucci, Il consultait souvent l'évêque de Jesi, il lui envoyait ses pénitentes. Les dix qui ont été interrogées par le tribunal de Camerino ont toutes déclaré qu'elles avaient fait ce pèlerinage spirituel. Les consultations demandées au docteur de Jesi portaient sur la pratique de l'oraison de quiétude, les révélations et apparitions.

Romiti confesse qu'il y a pourtant un point dont il n'a jamais instruit son collègue et maître ; mais il ajoute que c'est par suite de la conviction où il était d'être dans la vérité. Quelques-unes des pénitentes éprouvaient, à certains jours, comme des langueurs d'amour. Lorsque le phénomène se produisait, le P. Romiti appuyait fortement sa main sur leur poitrine, en leur adressant des paroles d'amour de Dieu. Parfois il se permettait de les embrasser. Ces pratiques ont occasionné des tentations chez quelque pénitentes ; mais ses intentions étaient pures ; et toujours il les a exhortées à aimer Dieu uniquement.

Il ne fallait pas être grand clerc en psychologie humaine pour découvrir le péril d'un tel quiétisme. L'analogie des doctrines répandues à travers toute l'Italie ; le rattachement de ces idées qui circulent à la direction et aux livres de deux maîtres dont l'un venait d'être nommé cardinal et dont l'autre était enfermé au Saint Office ; les suspicions qui éclaboussaient les mœurs de Petrucci et de Molinos : toutes ces circonstances concourantes et aggravantes pressaient les juges de l'Inquisition romaine de conclure par une condamnation prompte et nette.

Pourquoi après deux ans le procès engagé contre Molinos n'avait-il pas encore abouti ?

Il y a, pour l'expliquer, l'étendue des opérations judiciaires dont les complications nombreuses demandaient à être suivies avec une longue et patiente attention. Du moment que l'affaire était en partie doctrinale, il fallait dégager, dans les incidents de la cause, les idées essentielles de l'ascétisme molinosien, les discuter avec Molinos et avec les témoins, les formuler en phrases véridiques, en qualifier la valeur selon les données de la saine théologie : un pareil travail demandait beaucoup de temps. Les Congrégations romaines ont aussi, comme tous les grands bureaux d'administration, leurs lenteurs qu'on peut appeler professionnelles. On part du principe qu'il ne faut jamais se presser ; il arrive d'ailleurs que le fardeau des problèmes difficiles retombe presque toujours sur les mêmes épaules ; les cardinaux qui doivent fmalem.ent juger sont tiraillés par de multiples occupations. Et puis, pour tout dire, la décision appartient au pape. Or Innocent XI, dans le procès du quiétisme, joue des rênes plus que de l'éperon.

Sa santé est assez misérable. Dans la correspondance du duc d'Estrées et du cardinal d'Estrées les lettres abondent pour renseigner Louis XIV sur les accidents éprouvés, les dires des médecins et de l'entourage, la persuasion où est le pape qu'il n'a pas longtemps à vivre. Il se peut que la perspective d'un conclave, le désir d'y jouer un rôle au nom des intérêts français, aient amené les correspondants du roi à exagérer les choses. Il reste vrai pourtant que Innocent XI est un vieillard valétudinaire. Des mois passent, sans qu'il assiste aux congrégations. Cette abstention devait fatalement ralentir le cours des affaires.

Par ailleurs de gros soucis dévorent le pontife. Quand il a ceint la tiare, il a trouvé Louis XIV en lutte avec Rome. Loin de s'apaiser, les discussions se sont envenimées. Pour ne parler que de Clément X, les querelles dont ce pape eut à souffrir ne sont qu'une esquisse de celles qui remplirent le pontificat

d'Innocent XI. Tout le monde sait l'éclat et la durée des disputes occasionnées, entre le roi et le pape, par les questions de la régale, du gallicanisme et des franchises. Les édits royaux de janvier 1682 sur la régale, de mars 1682, sur les quatre articles du clergé de France ; la bulle d'Innocent XI, en date du 12 mai 1687, pour abolir les franchises, marquent les coups dans le duel engagé. Mais, avant et après ces dates, la lutte continue ; de part et d'autre elle est âpre. Ni le roi ni* le pape n'entendent céder ; tous deux invoquent les droits de leur couronne ; tous deux attendent du temps le remède qu'ils ne veulent point chercher en d'amiables arrangements. Apportant à sa charge des scrupules de conscience, nourri dès avant son pontificat de sentiments défavorables à la France, lent à prendre une détermination, prompt à s'échauffer ei porté à se raidir, Innocent XI souffre horriblement de ses difficultés avec Louis XIV ; elles l'absorbent, et cette hantise Tempêchc de donner au quiétismo beaucoup de son attention.

Ft quand il s'occupe du quiétisme, il est plutôt porté à en atténuer l'importance. Lorsqu'il n'était encore que le cardinal Odescalchi, il était déjà le protecteur de Molinos ; il a fait Petrucci évêque et cardinal. Ses deux secrétaires, Favoriti et Casoni, l'ont toujours poussé à ne point changer d'attitude. Le cardinal Azzolini et la reine de Suède n'ont rien ménagé pour arriver au même but. Sans doute le procès a révélé quelques mystères d'iniquité et un nid de doctrines erronées. Et c'est pourquoi le pontife a dit parfois à ses familiers : V On nous a trompé ». Mais il s'agit de répéter cette parole en pubhc dans un acte solennel de judicature ; et découvrir Molinos, c'est découvrir Petrucci, un prince du Sacré Collège. Ces inconvénients, l'amour-propre, les intrigues s'accordent pour conseiller au pape dos délais sans fin.

Il n'y a pas jusqu'^ sa piété profonde qui n'ait contribué à égyrer l'opinion d'Innocent XI. De ce chef, sa faveur était naturellement acquise à un homme que toute la ville tenait pour un grand spirituel. Mais Molinos avait encore à son service les visions et les révélations. Innocent XI y faisait bon accueil. Mohnos ne manquait point, parmi ses pénitentes, de voyantes et d'inspirées. De ses propres mains, ou par celles

des secrétaires du pape (Favoriti d'abord, Casoni ensuite), il apportait au pontife les précieux écrits qui contenaient ces communications célestes^. Le prestige qui en revenait à l'auteur de la Guide ne se peut dire. Il fallut beaucoup de temps à Innocent XI pour perdre ses illusions.

Voilà pourquoi le procès de Molinos a été engagé tardivement, s'est prolongé péniblement, avant d'arriver à la conclusion que les fermes esprits avaient indiquée dès la première heure.

1 Dans ses dépêches, le cardinal d'Estrées revient plusieurs fois sur ce fait. (Voir les dépêches du 31 juillet, 9 octobre 1685, 9 et 16 septembre 1687).

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