CHAPITRE XII
La condamnation de Molinos (1687).
Pour écrire sur la condamnation de Molinos un chapitre autant que possible définitif, il faudrait avoir connaissance des pièces mêmes de la procédure. 11 est plus facile de la souhaiter que l'obtenir^ Mais le manque du dossier juridique de Molinos, s'il rend plus difficile la tâche de l'historien, ne le laisse pourtant pas sans ressources. Les doléances que l'on peut lire à ce sujet en certains livres s'expliquent pnr les préjugés, l'inquiétude d'esprit et l'ignorance.
Dès le XVII^ siècle, les protestants se sont emparés de l'opinion par leurs livres de Hollande et d'Angleterre^, et ces livres de la première heure ont créé un courant de suspicion sur le procès de Mohnos. Jurieu a très justement défini les raisons pour lesquelles les écrivains de la Réforme se sont intéressés à l'auteur de la Guide ; mais, tout en essayant de réagir contre le sentiment commun des siens, il y cède et il est aussi ardent que personne à discréditer l'Inquisition^. Son prétendu Traité historique renforce, loin de les infirmer, les doutes et les légendes répandus par ses coreligionnaires. Les
^ J'ai tenté une démarche auprès du Commissaire du Saint Office en 1912, auprès de la Congrégation du Saint Office en 1918. En 1912, la réponse fat immédiate et négative. En mai 1918, je renouvelai ma demande ; le 28 juillet, Mgr. Carlo Perosi, assesseur du Saint Office, me dit que les actes originaux du procès n'étaient plus aux archives ; et que d'ailleurs on ne pouvait rien me communiquer. — ^ Recueil de pièces concernant le quiétisme (1688). — Trois lettres touchant Vétat d'Italie, écrites en Vannée 1687. — ^ Traité historique contenant le jugement d'un protestant sur la Théologie mystique, sur le quiétisme (1700)» p. 91-96.
historiens allemands, qui, au XIX^ siècle, se sont occupés de Molinos, ont repris à leur compte avec assurance les récits tendancieux du Recueil de 1688^. Des catholiques, émus plus que de raison par une série d'affirmations dont ils ne croyaient pas avoir les moyens de démontrer l'inanité, ont gardé une attitude embarrassée, l'affaire de Molinos leur paraissant peuplée de points d'interrogation. Il en est même qui ont dit catégoriquement que Molinos était « un saint prêtre^ », bien qu'auteur d'un mauvais livre.
Voilà un jugement qui aurait indigné Bossuet. Lui pensait pouvoir conclure à coup sur dans le procès de 1687. Et en effet, pour qui veut, il y a moyen de savoir avec certitude pourquoi Molinos fut condamné^. On l'a vu au chapitre précédent, dès les premiers mois de la procédure, le cardinal d'Estrées n'hésitait pas à dire que le docteur aragonais ne pouvait sortir à son honneur de l'affaire engagée devant le Saint Office. Les pages qui vont suivre montreront avec évidence combien les pronostics du prélat étaient fondés en solides raisons.
Tout d'abord, les mœurs de l'inculpé sont en cause. Les contemporains n'ont pas manqué de noter que la conduite de Molinos était abominable. « Sa vie était souillée des crimes les plus honteux », écrit Jean-Baptiste Pacichelli, ministre
^ Ainsi Scharling, Heppe. — - Moyse Gagnac. Fénelon, directeur de conscience, p. 117. — ^ Le document capital que j'utiliserai dans ce chapitre est un Sommaire de la cause, dressé vraisemblablement par le Sommiste officiel du tribunal.
Dans différentes bibliothèques d'Italie, on trouve une pièce qui porte le titre de Sommaire du procès de Molinos. Elle est utile, mais brève et insuffisante. Le Sommaire où je m'appuie est tout autre chose. C'est une pièce considérable par son origine, par l'abondance, la précision et la sûreté des détails. Les dépositions de tous les témoins y sont résumées ainsi que les réponses de Molinos. Les témoins sont désignés par un numéro d'ordre. Une clé était jointe primitivement à ce Sommaire ; il ne reste que les débris du cachet de cire qui la tenait attachée.
Ce Sommaire est un cahier manuscrit de 120 ff., relié en parchemin. Il se trouve, sous la cote P 180, à la Bibl. Vallicelliana à laquelle il a été donné en 1745 par Giacomo Migliorini, chanoine de Saint-Nicolas in carcere.
du duc de Parme à Naples^. Les mauristes français de Rome parlent à leurs confrères de Saint Germain des Prés « des impuretés » de Molinos^. Bossuet flétrit ses « infamies » dans son Instruction sur les états d'oraison^. Renaudot n'hésite pas à l'appeler « un des plus grands scélérats » qu'on puisse imaginer ; et il ajoute : « il n'y a ordures exécrables qu'il n'ait commises*. » A plus forte raison, les mœurs du coupable sontelles mises en cause dans les dépêches du cardinal César d'Estrées ; le cardinal était juge au procès de Molinos.
La concordance de ces témoignages n'a rien qui doive surprendre. Tous ceux qui parlent de la sorte ont eu sous les yeux la sentence portée par les cardinaux inquisiteurs. Et celle-ci est formelle. Elle constate que Mohnos a été accusé par sa complice, et convaincu, en effet, « d'actes déshonnêtes que la modestie ne permet pas de décrire dans leurs détails, mais que la nécessité ne permet pas non plus de passer entièrement sous silence », à savoir : « baisers, embrassements, attouchements et rasures impudiques », suivis parfois de pollution ; promenades côte à côte dans la chambre « sans vêtement aucun » ; et au milieu de tous ces gestes, avaient lieu des «discours peu convenables et des exhortations à croire qu'il n'y avait là aucun péché ».
Le Sommaire de la procédure établit que les dépositions très détaillées du témoin 13 sont confirmées par les aveux de Molinos ; et que le malheureux prêtre prenait les mêmes libertés avec le témoin 14^ quand celle-ci était à son service. Impossible de remuer cette boue fétide. Nous nous contenterons de dire : les faits de lubricité sont nombreux ; il s'agit
^ Lettere familiari, istoriche, erudite, tratte dalle memorie recondite delVabbateD. Gio. BaUista Pacichelli, I, p. 222.
La lettre écrite en latin, au P. Alessandro Gaduti, provincial des Servîtes, est datée de Naples, idibus dec. 1691. — ^ Corr. inédite de Mabillon et de Montjaucon avec V Italie, I, p. 106. Lettre de Dom Estiennot à Dom Bulteau (3 sept. 1687). — Dans une lettre à Magliabecchi (/ôirf., p. 113), Dom Germain appelle Molinos un « homme perdu » qui a renouvelé les monstruosités des Cathares et des Fratricelles (6 oct. 1687). — 3 Op. cit. Livre X § 3. — * Corr. de Bossuet (Ed. Urbain et Levés jue), III, p. 430. Lettre du 13 octobre 1687.
* Le témoin 14 était mort quand le procès s'acheva.
MOLINOS ji. 13
d'habitudes qui ont duré des années. On peut à ce sujet, et le détail des accusations y invite, conjecturer que Molinos était un sensuel plus ou moins anormal. Mais ni les pratiques luxurieuses ne peuvent être mises en doute, ni la responsabilité morale de celui qui s'y livrait.
Le témoin 13 et Molinos ont toujours répété qu'il n'y avait point eu entre eux de rapports charnels. C'est possible. Le contraire est possible aussi, les deux coupables étant intéressés à diminuer leurs torts et le mystère de leurs fautes n'étant connu que d'eux seuls et de Dieu.
Molinos a soutenu devant ses juges qu'il tenait sa complice pour une femme pure, humble, renoncée et d'une grande tendresse pour Dieu. 11 avait écrit une notice édifiante sur le témoin 14, malgré tout ce qui s'était passé entre eux de suspect. A plusieurs reprises il déclara au tribunal que, pour qui est parvenu à l'état passif, les actes en apparence impudiques ne sauraient être criminels et qu'ils peuvent même favoriser une plus grande union avec le Seigneur.
Par là Molinos s'apparente aux Illuminés de son pays et aux Bégards d'Allemagne, avec lesquels il avait protesté, dans ses plaidoyers pour la Guide, que sa doctrine n'avait aucun rapport. Lorsque devant ses juges l'accusé parle avec ce cynisme tranquille, est-il sincère, tient-il un rôle ? Peu importe. En admettant qu'en 1687, l'habitude du mal et de la sophistique eussent obnubilé en lui les clartés de la conscience, il est certain qu'il y a eu dans sa vie une heure où il a voulu le mal qu'il voyait tel. Toutes les dissertations et toutes les recherches sur les limites de la bonne foi sont vaines,, parce qu'elles ne peuvent aboutir : les instruments nous manquent pour mesurer à coup sûr la sincérité d'un accusé plaidant sa cause. Nous savons seulement qu'un chrétien dont la conscience a été formée selon les règles de l'Église ne peut — hors le cas de folie — être privé de cette lumière que par un aveuglement volontaire.
Combien d'années Mohnos vécut-il ainsi dans le mal ? Les données des témoins ne peuvent suffire à l'établir. Lui a avoué vingt-deux ans de vie coupable. Cà et là, dans le procès, le voile du passé lointain de Molinos se lève un peu.
Jusque dans les années delà jeunesse, des femmes audacieuses apparaissent. L'étudiant et le jeune prêtre de Valence aurait repoussé leurs entreprises avec l'indignation des saints. Mais pourquoi, plus tard, narrer ces prouesses à des domestiques, soi-disant pour leur donner une idée de son horreur de l'impureté ? Est-ce une histoire vraie que Molinos conte ? Est-ce une attitude qu'il prend? En tout cas, un fait inquiétant se dessine : le malheureux semble avoir mené avec lui d'Espagne une servante qui avait osé le provoquer à l'impureté^. La prudence et la dignité auraient demandé évidemment la suppression d'une occasion aussi dangereuse.
Comme s'il eût voulu à plaisir ajouter aux excitations de la nature perverse, Molinos avait une théorie de la tentation que lui reprochaient avec force ses contradicteurs jésuites : il admettait que le démon peut user d'un empire irrésistible sur les membres de telle sorte que les actes extérieurs (de colère, de haine, de blasphème, d'irréhgion, d'impureté) se produisent sans que le tenté soit responsable aucunement d'un désordre dont son corps est le théâtre, mais où son âme n'a aucune part. Ici les témoins sont nombreux ; ils vont jusqu'à la quarantaine ; il y a des prêtres, des religieuses, des femmes mariées, des jeunes filles. Les actes en cause sont extrêmement divers, depuis les disputes violentes et les insultes jusqu'aux blasphèmes les plus horribles contre la Vierge, aux lacérations d'images pieuses, au bris de croix et de rosaires, aux pratiques impudiques les plus éhontées et les plus sacrilèges. Molinos a donné cette direction de vive voix, par écrit. Ses lettres ont été produites au tribunal. Il en a reconnu l'authenticité et répété la doctrine. Il a été jusqu'à dire à ses juges que, même pour le cas d'acte charnel entre homme et femme, il admettait la possibilité d'une pure violence du démon. A l'usage des pénitents et des confesseurs qui le consultaient sur ce point, il avait composé une dissertation qui circulait en copie à Rome et ailleurs. Le document fut joint au dossier avec les lettres de direction.
Parmi ces dernières, il en est une, dont la discussion est particulièrement intéressante, parce que les faits remontent à
^ C'est le témoin 71 ; elle était morte, au moment où le procès s'acheva.
1680 et parce que nous avons, avec la réponse de Molinos, la lettre du questionneur^
Celui-ci, nommé Gian Giacomo Macello, était curé de Pomigliano de Castella^. Il avait dans sa paroisse une certaine Suor Teresa, à qui il voulut imposer l'obligation de se confesser avant de communier, parce que elle s'était emportée en injures très vives dans une rixe solennelle avec des femmes de son voisinage. Suor Teresa se déroba, disant qu'elle avait défense de son directeur de se confesser en cas pareil. Naturellement Don Gian Giacomo s'étonne de cette théologie. Par ailleurs Suor Teresa et ses compagnes n'ont jamais voulu accepter de lire les opuscules spirituels de Maître Avila, ni réciter le rosaire, et elles se déclarent incapables de toute prière vocale. Le clergé du lieu, les religieux, l'évêque ne comprennent rien à cet ascétisme. Molinos serait bien bon d'en dire son avis et d'expliquer particulièrement s'il convient d'admettre à la communion, sans confession, des religieuses qui font des scènes de grand style aux femmes de leur quartier, au scandale de tout le public.
Molinos proteste modestement de son embarras, bien qu'il lui arrive d'écrire des lettres de direction à une infinité de personnes. Mais, comme on le devine, l'embarras n'est pas long. Dès la fin du premier alinéa, le curé de Pomigliano aurait pu fermer la lettre ; car son correspondant lui disait en propres termes :
« Si Votre Seigneurie avait entendu Job blasphémer contre Dieu, immédiatement elle l'aurait tenu pour pécheur ; et cependant l'Esprit Saint, qui voit le fond des cœurs mieux que personne, et qui sait en quoi consiste le péché, nous assure que in omnibus his non peccavit Job. «
Et après avoir lancé ce principe, qui est, à la fois, la clé du système et l'expression voilée de sa pensée sur le cas exposé, Molinos recommence les humbles déclarations. C'est avec
1 Bibl. Casanatense. Mss. 310. — Cette correspondance à été publiée par M. Martin Robles dans le l^"" fasc. de la Escuela de Archeologia e historia en Roma (1912). — - C'est le témoin 17 du procès.
« grande difficulté et répugnance » qu'il entre dans une matière aussi « périlleuse ». Son correspondant — « bien plus docte que lui qui est l'ignorance même » — n'est aucunement obligé de le croire. Après quoi viennent les raisonnements ad hominem, les formules autoritaires et les décisions catégoriques.
« Par des moyens très sûrs je tiens Suor Teresa pour sainte. Et si Votre Seigneurie croit que sa vie n'est qu'hypocrisie, pourquoi me demande-t-elle mon avis, puisqu'elle est sur le cas assez éclairée pour prendre une décision si grave au préjudice si grand d'une âme si simple ?
» Votre Seigneurie fera dans la conjoncture ce qui lui semblera bon. Mais qu'elle y pense bien, qu'elle consulte Dieu, qu'elle prie, pour ne point errer. Quant à moi, je ne sais qui a le plus mal agi : ou Votre Seigneurie en prononçant ce jugement si rigoureux, ou Suor Teresa en laissant échapper les paroles en question. Je ne sais pas, je suis un aveugle... Je sais seulement que, pour conduire les âmes spirituelles, il faut être soi-même un spirituel et avoir beaucoup de lumière... La religion naturelle, la théologie morale ne suffisent pas ; il y faut la mystique et la lumière infuse du Saint-Esprit, guis intelh^it spiritiim nisi ipse spiriiiis? Et comme Votre Seigneurie a réprouvé cet esprit, comment pourra-t-elle maintenant se déterminer à donner à Suor Teresa la communion quotidienne, malgré que je l'en prie ?
'( Je ne voulais écrire à V. R. qu'une simple réponse et Dieu a voulu que je lui écrive comme j'ai fait. Elle m'excusera de mon audace. Mais qu'elle sache que tout ceci a eu lieu contre ma volonté, ainsi qu'il m'est arrivé souvent avec d'autres. Et il convenait sans doute qu'il en fût de la sorte. »
C'est par ce mélange d'audace, de modestie et de religion raffinées, que Molinos en imposait à tant de monde. Nous retrouvons, dans cette lettre, la psychologie que révèle la correspondance avec Oliva. Il y a en plus une théorie morale, esquissée dans la Guide et que Molinos développa, devant le tribunal du Saint Office, avec précision et fermeté.
Pour humilier les âmes et les conduire à la perfection, Dieu permet qu'elles soient soumises aux violences diaboliques ; même en état de veille, même en gardant toute leur liberté d'esprit, elles commettent des actes, peccamineux'en apparence, où leur volonté n'est pour rien ; le démon, sans elles, agite leurs membres.
Cela peut advenir même pour des actes charnels accomplis par deux personnes ensemble.
Autrefois Dieu éprouvait les siens par la rage des tyrans ; aujourd'hui il se sert du démon pour amener les âmes à l'anéantissement d'elles-mêmes, à une parfaite résignation entre ses mains. L'histoire de Job, de Judith, de Samson, d'Elie, de Jérémie et de saint Paul en montre des exemples très remarquables.
Ces violences diaboliques sont môme le moyen le plus parfait pour transformer les âmes ; c'est la voie la plus facile et la plus sûre de la perfection.
Quand ces phénomènes se produisent, il n'y a qu'à laisser faire Satan. Mépriser les scrupules, doutes et frayeurs ; se garder de tout effort de réflexion, de toute prière, de toute résistance, de toute confession aussi : c'est le moyen d'avoir l'âme plus éclairée, plus forte, plus pure, plus tranquille.
Le démon ne manque pas, dans la suite, d'éveiller les inquiétudes de conscience : il n'y a là qu'une ruse pour arracher l'âme au vrai chemin intérieur. Parmi les actes peccamineux accomplis sous la poussée irrésistible du démon, même s'il s'agit d'actes impurs, l'union à Dieu est plus intime.
Lorsque les juges demandent à ce directeur singulier quel est son critère pour discerner dans les âmes ces agissements du démon, il répond ; Une lumière actuelle, supérieure à la connaissance naturelle, et aux principes théologiques. Par là il est à même de prononcer sur le cas avec une certitude absolue ; et il voit en même temps, dans la plénitude de l'évidence, qu'une telle clarté lui vient d'en haut.
S'ils avaient assisté aux séances du Saint Office, dans lesquelles iMolinos exprimait av^ec sérénité des théories aussi déconcertantes, Bell'huomo, Scgneri, Caprini, Bartoli, Regio — qui avaient assimilé aux Bégards et aux Illuminés l'au-
teiir de la Guide — auraient vu justifier leurs griefs et leurs soupçons les plus graves. Quelle mystique que celle-là, qui prétendait faire trouver aux âmes, dans les bas-fonds du plus abject sensualisme, le vrai lieu d'une transformation divine ! En entendant l'exposé de ces doctrines effrontées, que devaient penser, du docteur qui les soutenait, les Cybo, les F.auria, les Capizucchi, les Azzolini, tous ces cardinaux inquisiteurs dont la bienveillance s'était employée si longtemps à défendre Molinos contre les censeurs les plus doctes et les plus saints ?
Il est des points où Molinos a pu opposer à certaines accusations des dénégations formelles ou des explications plausibles : ainsi l'indifférence à la perte de la grâce ; le privilège des âmes mortes d'être exemptées des préceptes divins ou de jouir d'une union déifique, ou d'être impeccables ; le mépris des Ordres religieux, des vœux, du Saint Office ; le désir d'une réputation de sainteté. En quelques occurrences, on entrevoit que les témoins ont mal interprété ses dires, par ignorance. Mais il est indéniable aussi que ce maître véritablement extraordinaire a des pratiques qui ne sont qu'à lui. Il écrit à certains de ses disciples, sur l'état de leur âme, des lettres enflammées et admiratives comme jamais n'en reçurent les Thérèse ou les Madeleine de Pazzi; et il affecte, dans ces lettres, de connaître les secrets intimes des cœurs en vertu d'une lumière spéciale que Dieu lui dispense. Il s'est souvent expliqué sur les vertus de l'anéantissement en termes fort équivoques. 11 a autorisé entre hommes et femmes, parmi ces disciples, des embrassements suspects dont une certaine impeccabilité était la seule justification possible. 11 a laissé faire sur son nom de nombreux anagrammes, une trentaine, remplis des éloges les plus excessifs. 11 a tenu au sbire qui l'a arrêté un discours de la dernière outrecuidance. Dans ses lettres de direction, il a souvent parlé de l'intérieur des âmes comme d'un jardin réservé où seuls ont entrée Dieu et le guide spirituel, etc., etc.
Bref, à travers tous les détails de conduite que le tribunal de l'Inquisition est appelé à examiner, au hasard des dépositions faites par de nombreux témoins, nous retrouvons ce
docteur aragonais tel que nous le connaissons déjà : souple, habile, avec des apparences de haute religion et des dessous suspects, une orgueilleuse sûreté de soi, une doctrine spirituelle dont la prétention, l'extravagance et le péri! sont également indéniables.
Ceci apparut mieux encore, lorsque le Saint-Office vit défiler à sa barre, pour s'expliquer sur l'oraison de quiétude, une troupe de femmes dirigées par Molinos^ Toutes sont impuissantes à dire des prières vocales, à lire la vie des saints, à honorer les images, à trouver dans leur conscience matière à confession, à se préparer à la communion quotidienne, à examiner les fruits qu'elles en retirent. Dieu est en elles et les mène. Elles le laissent faire, s'attachant à vivre dans un recueillement que rien ne trouble, avec un parfait abandon à la volonté divine, sans efforts pour faire un acte de vertu, former un désir ou une pensée, repousser une tentation. Avant d'entendre ces pauvres femmes, les juges avaient entendu un prêtre^ s'expliquer sur la manière dont les disciples de Molinos comprenaient et pratiquaient laviespirituelle. De ce portrait général d'un quiétiste tous les traits ont reparu, quand chacune des filles de Mohnos est venue raconter sa vie de conscience. De leur bouche ont jailli les formules essentielles de la Guide j de leurs poches sont sorties les lettres de direction appropriées à leur cas particulier. Et Molinos retrouvant dans les confidences de ses pénitentes, comme dans ges propres écritures, la plus pure doctrine quiétiste, l'a encore illustrée, devant le tribunal, par les commentaires les plus abondants et les plus lucides.
La plupart des témoins furent interrogés plusieurs fois et à de longs intervalles, le procès ayant duré plus de deux années ; toujours ils furent confrontés avec Molinos. Les lettres jointes au dossier étaient fort nombreuses. De là un flot de déclarations, écrites et orales, que la plume des théologiens du tribunal fixa en 263 propositions^. Ces propositions sont extraites
1 Témoins 10, 11, 12, 22, 51, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59,60.— ^ Témoin 20. — ^ On trouvera ces propositions, telles qu'elles furent rapportées aux cardinaux inquisiteurs, dans lemss. 138 du Fonds Italien de notre Bibliothèque Nationale.
propriis terminis des lettres ou des explications de Molinos ; elles ont été reconnues par lui comme l'expression exacte de sa pensée ; elles se réfèrent à la passivité de l'âme en général (1-12), à la passivité de l'intelligence (13-48), à la passivité de la volonté (49-87), à l'oraison de quiétude (88-140), à l'exclusion de tout élément sensible dans la prière (141-200), aux violences diaboliques (201-237), aux fruits de l'oraison de quiétude (238-263).
Chaque fois que les expressions du prévenu, à cause de leur ambiguïté, demeurent incertaines, les juges pressent Molinos de leurs questions, afin d'arriver à saisir sa pensée vraie. Ces commentaires de Molinos par lui-même sont consignés au procès ; le plus souvent ils ne font qu'aggraver son cas. Et c'est uniquement parce que l'hérésiarque entendait chacune des 263 propositions dans un sens condamné par la philosophie et la théologie catholiques, que le tribunal les a retenues.
Au cours du procès, les théologiens recueillirent, des papiers ou de la bouche de Molinos, bien d'autres thèses. Mais ils finirent par n'en pas faire état, soit parce que la formule s'en trouvait équivalemment dans les 263 propositions, soit parce que ces idées étranges touchaient à des points non essentiels au molinosisme.
Après tant de discussions, dont le récit a rempli ce volume, le détail de ces doctrines erronées est superflu ; il suffira de tracer ici quelques lignes générales.
Pour Molinos, la perfection de la vie intérieure consiste dans la perfection de la passivité de l'âme : là est le secret de la paix, de l'union à Dieu, de la déification. L'activité ^propre, les désirs propres, les pensées propres sont les grands ennemis de la vie divine. Qui met cette doctrine en pratique simpHfie son oraison com.me toute sa conduite. 11 ne s'inquiète ni des trois voies de la vie spirituelle, ni des méthodes compHquées de méditation. Résister aux tentations, gagner des indulgences, pratiquer des pénitences, réciter des prières vocales, est chose inutile, à ce stade. Une âme morte ne pense pas à soi ; elle est fixée en Dieu. Le sommeil n'interrompt pas sa contemplation, pas plus que les actes en apparence peccami-
neux ne brisent la fidélité de l'amour. Cette orne élue ne connaît plus deux lois contraires ; elle n'en connait qu'une, celle de Dieu qui est son tout et son centre, sa lumière et sa paix. La transformation dont les saints ont conscience et jouissent dans le ciel est déjà ici-bas le partage des contemplatifs. Ils souffrent, il est vrai ; mais la résignation à la volonté divine adoucit jusqu'à l'éteindre leur souffrance. Il sont, en droit, capables de commettre le péché ; en fait, ils ne pèchent pas, encore qu'aux regards grossiers des hommes il puisse paraître qu'ils violent les préceptes du Décalogueou de l'Éghse. Tel est le fonds de l'ascétisme molinosien, à le déduire des 263 propositions consignées au procès. Il offre l'apparence d'un raffinement d'abnégation et cette apparence couvre un rafTmement de vice. Les formules caractéristiques semblent rejoindre les élans sublimes des saints ; elles ne sont qu'un décalque des fohes honteuses des Illuminés d'Espagne et des plus grossiers gnostiques.
A la fin des longs débots juridiques où son sort s'était débattu pendant deux années, Molinos changea d'attitude. Longtemps il avait plaidé ; en face des inquisiteurs, qui blâmaient décidément ses idées et ses mœurs, il s'inclina, désavoua sa doctrine, regretta ses fautes. Il se déclara prêt à subir toute peine qui lui serait imposée, lût-elle capitale. On lui offrit d'examiner de nouveau les points contestés ou niés. Il refusa. Quand on lui parla de la défense qu'il avait le droit de présenter, il répondit qu'il y renonçait. L'avocat qu'on lui donna d'office, après avoir conféré avec lui, remit au tribunal une note qui peut se résumer l;)rièvement :
1) Comme l'accusé s'est soumis au jugemeut du Saint Office avant la sentence, il doit être reçu à merci et admis à faire pénitence jusqu'à sa mort dans les prisons du tribunal ; ainsi que le veulent la jurisprudence et les auteurs de droit criminel ecclésiastique.
2) Si on lui impose l'abjuration formelle et la priî^on perpétuelle, soit à cause de ses actes impudiques, soit à cause
de ses doctrines hérétiques ; il ne faut pas que d'autres peines lui soient infligées pour les menus délits ; car il est reçu que la peine majeure absorbe la moindre.
3) Quant aux points que les qualificateurs ont déclaré formellement hérétiques, il convient de se référer aux dires de l'accusé plutôt qu'à ceux des témoins, attendu que ce sont des matières qui passent les profanes.
Quant aux points où l'accusé s'est inscrit en faux, il n'y a pas lieu de lui infliger la torture pour lui arracher la vérité. Les témoins sont des femmes, et donc écartés parle droit canonique ; parfois les témoignages sont d'un seul et d'un complice ; et en ce qui touche par exemple à l'affectation de vie sainte, alors même que le délit serait établi, on pourrait tout au plus décréter l'emprisonnement.
En remettant ses conclusions, l'avocat savait d'avance qu'il y serait fait droit. On n'imposa à MoHnos ni la torture, ni un supplément de peine, ni le bûcher.
Dès la fm de mai 1687, la soumission du coupable était acquise. Elle mettait fin au procès. Il ne restait qu'a rapporter la cause devant les cardinaux et à rédiger la sentence.
Au sujet des 263 propositions erronées de Molinos, le cardinal d'Estrées remarque, dans sa dépêche du 4 mars 1687, qu'elles « se peuvent réduire à un petit nombre de principes dont elles dépendent ». C'est à ce travail de condensation que se livrèrent les consulteurs de l'Inquisition, à partir du printemps de 1687. « On presse extrêmement le jugement de TafTaire de Molinos, écrit le cardinal d'Estrées, et l'on a résolu dans le Saint Office des congrégations extraordinaires. De la manière que les choses sont éclaircies, il ne peut en sortir que très mal^ » Aux premiers jours de juillet les théologiens de l'Inquisition ont terminé leurs opérations ; les propositions de Molinos sont réduites de 263 à 68 et la censure de chacune d'elles est établie. Il ne reste qu'à déhbérer dessus, entre cardinaux inquisiteurs, sous la présidence du pape.
C'est ce qui eut lieu le 3, le 10, le 13, le 24, le 31 juillet et le 7 août. Le cardinal d'Estrées note la présence d'InnocentXI à ces congrégations du Saint Office, « où il n'avait pas paru
1 Dépêche du 2 mai 1687.
depuis plus d'un an^ ». A son avis, le péril où se trouve le cardinal Petrucci, par suite de l'analogie de sa doctrine avec celle de Molinos et des poursuites du Saint Office, a mis le pape dans un nouvel état d'âme. Il veut maintenant terminer le procès de Molinos ; il le « facilite » dans l'espoir secret qu'après avoir ainsi fait droit à l'opinion et au zèle des cardinaux inquisiteurs, il pourra plus facilement sauver Petrucci de la condamnation qui le menace^ Quoi qu'il en soit, au début d'août, tout est terminé. Les censures proposées successivement par les PP. Perez, Varese, F'abri, le Maître du Sacré Palais et le général des dominicains, ont été discutées ; elles sont approuvées, non seulement par les cardinaux inquisiteurs, mais par le Souverain Pontife. Les 68 propositions sont textuellement extraites des manuscrits de Molinos. Elles contiennent « soit des hérésies depuis longtemps réprouvées par les conciles et les papes «, soit des doctrines «erronées, blasphématoires, périlleuses dans la pratique, et contraires à la discipline chrétienne ». Le 7 août, sur le rapport fait par les qualificateurs, Innocent XI ordonne de mener à son terme la procédure.
Le samedi 23 août, durant huit heures d'horloge, le procès '• est rapporté tout au long^ » devant les cardinaux inquisiteurs et les décisions finales sont prises. Le 2 septembre, la sentence est prête, et elle est signée par les juges*.
Molinos a reçu communication des censures. Il a reconnu comme siennes les propositions extraites ; il s'est incliné devant le jugement porté par le tribunal, déclarant qu'il confesse ses erreurs, y renonce et se remet à la clémence de l'Église. L'Église lui fit grâce de la vie ; mais lui imposa la prison et une rétractation solennelle de ses scandales et de ses témérités.
L'abjuration"^ eut lieu le 31 septembre. L'Église de la Minerve
^ Dépêche du 8 juillet 1687. — - Dépèche du 26 août 1687. — ^ Dépdu 26 août 1687. — Le rapport auquel le cardinal d'Estrées fait allusion est précisément le Sommaire qui m'a servi dans ce chapitre. — * Dépêche du 2 sept. 1687.
^ L'Allemand Hugo Laemmer (dans Meletamatumromanorummantissa,
en fut le théâtre. Par une publication d'indulgences de 15 années et 1? quarantaines, les fidèles furent conviés à assister à la cérémonie. Ils vinrent en si grande foule que, dès 8 heures du matin, la garde mise aux portes fut débordée. On exigeait des billets d'entrée délivrés par le Saint Office. L'aiTluence des curieux obligea à renforcer les cordons de police.
Quand le carrosse du Saint Office qui emmenait Molinos s'engagea dans la rue du Saint-Esprit, le peuple assemblé commença à crier : Au feu! Le barigel responsable du prisonnier eut tellement peur qu'il fit un vœu à N.-D. des Grâces-.
Dès que Molinos fut arrivé à la Minerve, sous bonne escorte, il fut conduit dans une salle voisine de la sacristie ; nombre de gens voulurent l'aller contempler de près et assister à son repas de midi.
A 3 h. du soir entrèrent les prélats, les ambassadeurs (celui d'Espagne y était), les cardinaux. Les cardinaux inquisiteurs avaient examiné entre eux la question de savoir si le cardinal Petrucci assisterait à l'abjuration de son ami quiétiste ; ils furent d'avis que l'abstention était préférable pour Petrucci et pour la dignité du Sacré Collège. Vingt-trois cardinaux vinrent à la Minerve.
Quand ils eurent pris place, Molinos entra, entre deux sbires. 11 portait l'habit ecclésiastique. Après avoir fait la révérence aux cardinaux, il gagna l'estrade qui lui était destinée. Tous les regards fixaient ce petit homme, aux cheveux blancs,
Ratisbonne, 1875 p. 407-412) a publié une Brève relation de l'abjuration de Molinos, d'après un ms. de la Bibliothèque Corsinienne.
On en trouve également un récit dans la Gazette de France du 4 oct. 1687 ; et dans la Correspondance des Mauristes publiée par Valéry, (II, p. 95).
Dans sa dépêche du 9 septembre 1687, le cardinal d'Estrées raconte assez longuement la cérémonie du 3 septembre dont il fut témoin.
D'autres narrations se rencontrent en divers manuscrits des bibliothèques de Rome, par exemple, à la Casanatense, mss. 2037, p. 147-160 Sommario del processo et abjura di Molinos. — Le mss. 1481 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris, contient, avec d'autres pièces relatives à Molinos, deux relations différentes, et toutes deux en français, de l'abjuration. — - Vida, f» 21.
replet, le visage olivâtre et vermeil, l'air grave et la démarche posée.
Une vieille estampe, dédiée par son auteur Arnaud ^'an Westerhout. Flamand, au cardinal Flavio Chigi, nous a conservé l'aspect qu'offrait ce jour-là le vieux sanctuaire ogival des dominicains. Sous la chaire, sur une estrade, les consulteurs du Saint Office sont assis ; en face le Collège des cardinaux. A droite, Molinos à genoux, les mains liées tenant un cierge, entre deux sbires assis sur le tapis ; devant lui la noblesse romaine. Tout autour en diverses tribunes et estrades — leur nombre s'élève jusqu'à 24 — les ambassadeurs, les princes, les prélats, le clergé régulier et séculier, le peuple. La garde suisse maintient l'ordre.
Tout ce monde se place, se tasse, regarde, devise sur l'événement.
Un dominicain monte en chaire pour lire la longue sentence rédigée en italien. C'est un résumé de toute la cause, résumé précis et abondant. Rien qu'en écoutant cette lecture — qui dura deux heures et pour laquelle quatre dominicains se relayèrent — les assistants peuvent se faire une idée très exacte du quiétisme de Molinos. A mesure que les chefs d'accusation s'accumulent, l'indignation du peuple grandit ; elle finit, à certains passages, par éclater en cris furieux : Au feu ! Au feu '
Sous le coup du réquisitoire qui met sa réputation en lambeaux, et sous la clameur populaire qui exige des supplices contre l'infâme dont les abominations révoltent, Molinos demeure impassible^. Son visage ne trahit aucun trouble. Le récit de sa lamentable histoire doit pourtant, semble-t-il, éveiller, au fond de son âme, un écho douloureux. Durant vingt années, il a régné à Rome en maître de la vie spirituelle. Son livre s'est répanda dans toute l'Italie et hors des frontières, comme un rayon de pure lumière. Ses lettres étaient pour ses correspondants d'infailfibles oracles. Et maintenant il apparaît aux regards d'une multitude surprise comme un docteur de mensonge et un homme rongé par le vice. Si parfaitement sûr de ses nerfs que fût cet Aragonais, il est difiicile
^ Tous les témoins noient ce trait ; il est aussi marqué dans la Vida,î° 21.
de croire que son orgueil n'est pas été péniblement broyé dans cet étalage solennel de ses duperies et de ses turpitudes.
Finalement, le lecteur qui est en chaire, récite, une par une, les 68 propositions censurées, il en demande à Molinos l'abjuration parce qu'elles sont « respectivement hérétiques, erronées, scandaleuses, suspectes, ofTensives des oreilles pies et éversives de la discipline chrétienne ». Bien qu'il soit hérétique dogmatisant, l' Eglise lui pardonne. Le commissaire du Saint Office l'absoudra, après son abjuration. 11 demeurera condamné à la prison perpétuelle. Il se confessera quatre fois l'année, aux fêtes de Noël, Pâques, Pentecôte et Toussaint ; son confesseur décidera de ses communions. Tous les jours il récitera, en esprit de pénitence, le symbole des apôtres et le chapelet.
Dès que le lecteur descend de chaire, Molinos se lève et vient s'agenouiller devait le commissaire du Saint Office, pour faire entre se» mains une rétractation, dont le notaire Lucidi prend acte aussitôt. Le commissaire donne au coupable l'absolution, le revêt d'un sac de pénitence jaune orné d'une croix rouge, le frappe de la longue baguette des pénitenciers et le renvoie à son estrade. Lorsque les cardinaux sont partis, le condamné ({uitte l'église et retrouve sa cellule de la Minerve. Plus tard le carrosse de l'Inquisition le ramène h la prison ; il est 8 ou 9 heures du soir.
Malgré quoi, à ce qu'assure le cardinal d'Estrées, « la lureur du peuple qui suivait le carrosse était si grande que l'hérétique courut le risque d'être jeté dans le rii)re ».
Quand il se jeta sur sa couche de prisonnier, Michel Molinos dut faire des réflexions fort tristes. Quel chemin parcouru depuis Muniesa et Valence ! Il avait joui de la faveur des plus grands dans la ville des papes ; plus d'un de ses amis lui avait prédit sans doute le herettorosso ; et tandis que Petrucci était cardinal, lui, comme un vulgaire hérétique, était condamné à la geôle perpétuelle... Plus que jamais c'était l'heure de l'abandon à Dieu, du dépouillement total etdelavieintérieure.
En accusant réception au cardinal d'Estrées de son récit de
l'abjuration et de la copie de la sentence portée contre Molinos," Louis XIV écriv^ait :
« Le procès du docteur Molinos et le jugement rendu contre cet hérésiarque me font d'autant plus estimer la sagesse et la fermeté des cardinaux qui composent la congrégation du Saint Office que le pape, étant prévenu d'une bonne opinion pour ce coupable, avait besoin de juges intègres'. »
Ces « juges intègres » voulurent pousser jusqu'au bout les mesures conservatrices de la doctrine et des mœurs. Ils demandèrent au pape de publier une bulle contre les erreurs de Molinos. Dans sa dépêche du 16 septembre 1687, le cardinal d'Estrées annonce que le pape y consent-. La bulle Cœlestis Pastor, en date du 20 novembre 1687, condamne solennellement les 68 propositions déjà condamnées par le décret de l'Inquisition rendu le 28 août précédent.
^ Arch. des Aff. étr. Rome, 305 t° 210. Lettre du 1^' octobre 1687. — 2 Rome, 305, f» 232.