‹ Le quiétiste espagnol, Michel MolinosChapitre 29 sur 46 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le procès et la rétractation de Petrucci (1687-1688).

Au temps de la faveur, la solidarité de Petrucci avec Molinos a pu servir sa fortune. Mais, nous l'avons vu, les adversaires du quiétisme considèrent que c'est le malheur de l'évêque de Jesi, d'avoir écrit des livres pour défendre la spiritualité nouvelle ; ils les trouvent aussi dangereux et aussi contestables que la Guide. Sans doute, le prélat a ses partisans : les rééditions de ses livres le prouvent ; et telle de ses lettres — par exemple celle qu'il a écrite le 13 juin 1681 pour définir l'oraison de quiétude — est devenue comme le catéchisme des quiétistes^. Néanmoins ses amis les plus fidèles finissent par s'alarmer d'une contradiction qui ne désarme pas.

Lui, de son mieux, les exhorte à garder la confiance et la paix ; il leur répète que sa doctrine n'est pas sa doctrine, mais celle des maîtres les plus autorisés ; qu'il prend la liberté de propager ses idées, sans condamner pour autant une spiritualité diiïérente de la sienne. Pour mieux se dégager de certaines compromissions où l'opinion l'engage plus qu'il ne voudrait, il publie les lettres rassurantes adressées à ses amis-. Toute cette guerre faite à ses opinions l'enfonce dans son néant et le rattache à l'unique tout qui est Dieu ; le mal qu'on dit lui paraît peu de chose auprès de l'enfer qu'il a mérité ; aucun mauvais procédé, si inique qu'il puisse être, ne pourra lui faire oublier le vœu qu'il a fait, aux pieds du crucifix, de ne jamais connaître pour ses ennemis d'autres sentiments que l'amour

^ Francisco Buonavalle cite cette lettre dans son Ristretto (p. 23 ■. — 2 Voir dans le 2^ vol. des Lettere brieoi (p. 59, 250, 343) les lettres des 9 janvier et 17 février 1684.

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et le pardon^. Lorsque le P. Marchese, de l'Oratoire de Rome, lui écrit qu'il devrait bien songer à réparer le mal fait à tant d'âmes égarées par les rêveries quiétistes, il répond doucement:

« On abuse de mon pauvre nom, on invoque mon autorité de néant, on prétend marcher à ma suite — à moi qui crie à tous : sequimini Jesum — et on se conduit à son gré et on entend à rebours mes livres, si toutefois on les a lus. Je crois tout cela, je le sais, j'en gémis et mon âme en pleure. Mais que Votre Révérence m'indique ce que je puis faire pour apporter à ce scandale le remède nécessaire^. »

Et comme Marchese l'avait exhorté à méditer les opuscules du cardinal de Lauria qui venaient de paraître, Petrucci se met à argumenter, textes en main ; il pense trouver dans les chapitres VI, VII, VIII, IX de l'opuscule 4 de Lauria, sa doctrine même sur l'oraison de quiétude, comme jadis il avait trouvé ses idées sur la lecture, la méditation, la considération et la contemplation dans le livre du dominicain espagnol, Pedro Villalobos, paru à Madrid, en 1676'.

Il est une question délicate entre toutes, celle des violences diaboliques, au sujet de laquelle il n'est pas inutile de savoir comment Petrucci s'expliquait par écrit. Par le témoignage de La Combe, fameux directeur de la célèbre Mme Guyon, nous avons une preuve que l'évêque de Jesi consulté se refusait à approuver la grossière théorie molinosienne ^. Voici une lettre ^ dans le même sens, écrite au P. Balma, oratorien de Rome, au cours du procès de Mohnos.

Petrucci déplore que la mode gouverne impérieusement la pratique même de la religion. Il a lu beaucoup, longtemps dirigé les âmes. Les phénomènes que l'on dit aujourd'hui courants le déconcertent. Certes, dans sa vie de directeur, il a rencontré beaucoup d'extravagances. Mais il n'a point vu des âmes chrétiennes, sui compotes, rire des tentations

^ Lettres de 1683 et du 18 octobre 1685 citées par le biographe Monacelli. — » Lettre du 22 juillet 1685 (Bibl. Vallicelliana P. 178). — ^ Ibid. — * Recherches de science religieuse, mai-août 1920, p. 193. — 5 Mss. Casanata, 310. Lettre du 20 juin 1686.

charnelles, s'en désintéresser et prendre le chemin de l'enfer pour celui du paradis. Et il conclut : « La perfection chrétienne est une affaire fort difïîcile pour les fils d'Adam ; et il faut, pour être parfait, se renoncer soi-même, porter sa croix, suivre Jésus-Christ, et le suivre jusque sur le mont du Calvaire. Telle est ma doctrine. Qui dit autre chose ne me connaît pas, non plus que les chemins par où je guide les âmes; celles, j'entends, qui m'obéissent,et non celles qui, tout en se vantant d'être gouvernées par moi, font à leur guise )'.

Cette profession d'austérité est-elle suggérée à Petrucci par le triste sort de Molinos ? Les principes affirmés ici avec tant de netteté sont-ils ceux que l'oratorien et l'évêque de Jesi ont toujours pris pour règle ? Questions difficiles à débattre, et que nous retrouverons.

Tandis que Petrucci expHquait de son mjeux son quiétisme avec ses confrères de l'Oratoire, Molinos était en prison ; et son procès commençait. Ce procès aurait dû jeter sur Petrucci des suspicions. Mais l'évêque de Jesi était si loin d'avoir perdu la faveur d'Innocent XI qu'il fut nommé cardinal, le 2 septembre 1686.

Compris dans la même promotion, l'oratorien Léandre Colloredo écrivit à Innocent XI une lettre où il refusait la pourpre au nom des exemples de Saint Phihppe de Néri et des règles de son Institut^. Petrucci, trois jours après avoir reçu le billet pontifical qui l'agrégeait au Sacré Collège, répondit au Souverain Pontife (5 septembre 1686) :

« Prosterné aux pieds de Votre Sainteté, je comparais devant Elle plein de confusion, en me voyant par sa protection paternelle tiré de mon néant et élevé au sublime honneur de ce cardinalat, qui réclame une perfection de vertu dont mon âme est aussi privée qu'elle en est désireuse. L'esprit de Dieu qui gouverne le grand coeur de Votre Sainteté daigne lui rendre, pour un tel bienfait, la récompense méritée et mettre

^ Puccetti. Vita del cardenale Leandro Colloredo, p. 43.

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dans mon âme les dons nécessaires pour correspondre aux pieux desseins de Votre Béatitude !

« Cependant que je m'incline, avec la soumission la plus profonde, devant la volonté de Votre Sainteté interprète de la volonté divine ; je m'et^orcerai de diriger toute ma conduite à la plus grande gloire du Très- Haut et de rendre à Votre Sainteté l'hommage que je lui dois, en dépensant ma vie, en esprit d'obéissance, selon Votre pensée souveraine. Et je prie Notre-Seigneur de donner à Votre Sainteté longue et très heureuse vie pour le salut du monde chrétien^. »

Juxtaposée aux lettres de remerciements des cardinaux de la même promotion, la pièce qu'on vient de lire accuse encore davantage sa nuance particulière. Cette dévotion pénétrée exprime bien la psychologie de Petrucci. Aucun des nouveaux princes de l'Église ne parle ainsi à Innocent XI, pas même quand ils sont aussi pieux que le fameux évêque de Grenoble, Le Camus.

On devine sans peine le bruit que fit à Jesi la grande nouvelle. Les amis exultent, les adversaires sont déconcertés. Le Chapitre écrit au pape pour le remercier d'avoir élevé si haut un concitoyen et un apôtre ; avec une précision curieuse, les notables de la ville, dans leur lettre à Innocent XI, se félicitent de ce que les faveurs pontificales sont tombées sur un pasteur qui montre à son peuple « le chemin de la véritable vertu ». Jusque de Naples, les oratoriens s'en mêlent, joignant dans leurs éloges les noms de Petrucci et de Colloredo, ils promettent à Rome que les nou vocaux porporati feront revivre Baronius^ Dans le bref qui appelait Petrucci dans le Sacré Collège, Innocent XI n'hésita pas à dire que l'évêque de Jesi « faisait revivre les vertus des prélats des premiers siècles de l'Église ».

Le cardinalat semblait consacrer la victoire décisive de la Contemplation acquise sur ses contradicteurs. Mais derrière le voile éclatant de cette pourpre, un mystère de douleur se cache. Le consistoire où Petrucci doit recevoir le chapeau est

1 Arch. Vat. Cardinali, 50, p. 71. — ^ Arch. Vat. Particulari, 70. p. 378, 379, 403..

retardé par des délais qui se prolongent plusieurs mois. Les mauvaises langues s'en vont en propos des plus alarmants. Inquiets de ces bruits, les amis interrogent. Petrucci les rassure. Quant à ses théories de l'oraison mentale, il les maintient, les déclare inattaquables ; quiconque « saisit la vérité et sait la théologie », les approuve. Les prédicateurs, et les confesseurs qui prétendent le condamner au nom de la circulaire du Saint Office envoyée aux évêques d'Itahe (15 février 1687), n'ont pas compris ce document. Celui-ci condamne, non l'oraison de quiétude, mais les directeurs inexpérimentés ou malicieux, qui, sous couleur d'enseigner la contemplation, entraînent leurs disciples en de « manifestes hérésies et de honteuses abominations ». Ce sont les termes mêmes de la circulaire ^. Ainsi plaidait le cardinal.

C'était plaider habilement. Mais, pour l'opinion, rien ne pouvait mieux défendre l'honneur de l'évêque de Jesi que les honneurs publics rendus à sa dignité nouvelle. Il envoya d'abord des protestations d'une gaieté un peu contrainte. Enfin, le 2 avril 1687, il put écrire :

« Hier a eu lieu mon entrée solennelle ; j'ai eu aussi mon audience auprès du Saint Père ; elle a duré cinq heures d'horloge. Voilà un fait vrai et visible. Où sont donc et ces rétractations, et ces emprisonnements de mes serviteurs, et vingt autres inventions répandues partout avec tant de sincérité ? f rès cordialement je supplie Jésus-Christ d'accorder à des cerveaux aussi inventifs la sainte lumière de la vérité; qu'il leur pardonne leur faute et les sanctifie.

(' Me rétracter ! Il faudrait d'abord montrer l'erreur. On ne l'a point fait jusqu'ici et j'espère qu'on ne le fera jamais. Au reste, si dans mes livres et mes écrits il y a quelque fausse doctrine, c'est avec joie que je me rétracterai. J'aime la vérité, bien au-dessus d'une flatteuse réputation. Sachez que de tout cela il n'est plus question à Rome. Ceux qui écrivent d'autres nouvelles les imaginent. Dominus ne statuât illis hoc peccatam fortasse non levé ! »

Il est dommage que nous n'ayons pas de Petrucci des lettres

1 Mss Gasanata 310. Lettre du 18 mars 1687.

datant do l'été de 1687. Elles de^ aient être d'un autre ton, à moins qu'il n'ait ignoré jusqu'au dernier moment que l'inqui sition s'occupait de lui, ce qui n'est guère croj^ahie.

Les relations de l'évêque de Jesi avec des gens professant le quiétisme le plus suspect remontent au temps même où il écrivit la Contemplation acquis»'.. Un procès institué, en 1682, contre un certain Ricaldini, révéla que le prélat écrivait au prévenu. Ricaldini avait en lui une telle confiance qu'il aurait voulu en taire le chef de la congrégation délia Praia ; Petrucci accepta au moins d'être leur procureur ; il devait obtenir, à Rome, in permission d'avoir des oratoires''po;jr cette congrégation, répandue notamment à Brescia, Vérone, Vicence, Padoue, Venise, Pesaro, Crémone et Lucques. C'est d'après une note du Saint Office à Casanata que nous connaissons ces détails. Malheureusement le procès Ricaldini tourna mal. Par décision du 20 janvier 1683, le Saint Office défendit à Petrucci tout commerce avec Ricaldini et la Fraia.

Du procès institué à Matolica contre l'oratorien Pier Matteo Romiti et de celui fait à Naples à l'oratorien Bartolomeo di Rossi, il résulta que ces deux directeurs spirituels tenaient Petrucci pour leur maître en quiétisme. Le procès de Molinos le mit aussi directement en cause ; un témoin déposa que l'évêque de Jesi avait fait demander à Molinos comment il devait se conduire à Tégard des âmes qui souffraient des violences du démon ; on produisit des lettres de lui sur cette question. Pondant l'été de 1687, au plus tard, il y eut en outre des dénonciations formelles venues de Jesi ou portant sur des faits passés à Jesi^

Tout cela faisait du cardinal un suspect, et même un pré-

^ Les détails qu'on vient de lire sont tirés de deux notes qui se trouvent dans les papiers du cardinal Casanata : la première est intitulée : Capi degli indizii tramessi al S. 0. contro il C. P. ; la seconde : Brève notizia di quanto se ha dei processi del S. O. contro il C. P. vescoi'o de lesi. Ces deux pièces ont été rédigées dans les bureaux du Saint Office, à l'usage des cardinaux juges du jirocès de Petrucci.

venu. Il est difficile qu'il n'eût pas conscience de cette situation, vu le sort fait à Molinos, aux PP. Rossi et Romiti et à Ricaldini. Au surplus, près d'un mois avant l'entrée solennelle de Petrucci à Rome, les cardinaux inquisiteurs avaient décidé d'entreprendre l'examen des ouvrages de leur collègue, pour en extraire les propositions suspectes (7 mai 1687). De ce jour le propre procès du cardinal avait commencé, pour suivre son cours malgré tous les obstacles^.

Tant que le Saint Office peut agir librement, les choses marchent. Les consulteurs dépouillent les ouvrages, extraient les propositions, les rangent sous certains chefs, en déterminent la censure. Comme à cette époque un travail analogue a été fait pour Molinos, les théologiens ont un cadre tout prêt et sous la main un étalon d'erreur. Les cardinaux inquisiteurs avancent ainsi leurs opérations. Petrucci, à ce que l'on dit, ne se privant guère de discourir sur les matières familières aux quiétistes, on décide de lui donner secrètement des conseils de prudence. Le cardinal habite au couvent des Saints- Apôtres. Le P. Laurent Fabri, consulteur du Saint Office, est un religieux de ce couvent. On le charge de dire au prélat que ses livres sont à l'examen, et que ses conversations sont imprudentes. Aux premiers mots du P. Fabri, Petrucci ne peut dissimuler quelque trouble ; mais il proteste que jamais sa doctrine sur les violences n'a été celle de Molinos ; d'ailleurs il est prêt à se soumettre à tous les jugements et décisions de la Sainte Église.

Le P. Fabri avait reçu sa commission le 13 mai ; le 20, il rend compte par écrit au Saint Office de son entrevue avec Petrucci. Le même jour, le cardinal Lauria, qui avait été chargé de vérifier si les extraits faits de certaines pages de Petrucci étaient conformes au texte, atteste qu'ils le sont. On décide de passer à la qualification des propositions sus-

^ Dans les Recherches de science religieuse (juillet-octobre 1914) j'ai raconté le procès de Petrucci d'après les documents contenus dans les papiers de Gasanata, Mss. 310. Il existe, aux Archives Vaticanes {Miscella nea. Arm. X, vol. 9) un recueil de pièces plus complet encore ; et dont je dois l'indication à l'obligeance du P. Ferdinand Tournier. J'utilise ici les deux sources d'information.

pectes. Le 19 juin le travail estassez avancé pour que les cardinaux soient déterminés à exiger la mise à l'Index des ouvrages de l'évêque de Jesi.

Il existe, parmi les papiers de Casanata, une étude où de nombreux textes de Petrucci sont classés et discutés sous la rubrique de huit «dogmes» qui résument le quiétisme alors régnant : violences diaboliques, tentations, mort mystique, transformation en Dieu, impeccabilité, inutilité pour les contemplatifs de méditer les mystères de l'Évangile. Cette pièce représente peut-être le travail de quelque théologien du Saint Office.

En tout cas nous savons les noms des consulteurs qui furent officiellement chargés de la quahfication de cinquante-quatre propositions tirées des livres de Petrucci : c'étaient le général des dominicains, le Maître du Sacré Palais, le commissaire du Saint Office Mazza, le P. Perez, le P.Varese, franciscain, le P. Fabri. Nous avons jusqu'à la mention précise de leurs divergences d'opinion dans l'examen des textes déférés. Sur trente propositions, les examinateurs sont absolument d'accord^ ; ils diffèrent sur vingt-quatre, au sujet desquelles le P. Perez estime (seul contre tous) qu'il y en a seize qui ne sont pas censurables. A l'unanimité, de la proposition 45, ils disent esse dimittendam 2; de huit autres, qu'elles sont hœresi proxima ou sapiens hœresim^ ; de cinq qu'elles sont erronea, errori prorima* ; de six, qu'elles rappellent les doctrines de Molinos^ et d'une, la 38^, qu'elle renouvelle une théorie des Illuminés. Le reste est déclaré malsonnant, téméraire, scandaleux, et surtout pernicieux ou dangereux dans la pratique.

Si l'on songe que ce travail des qualificateurs a coïncidé avec la phase décisive du procès de Molinos, on comprendra sans peine que le pape ait eu, pour ainsi dire, la main forcée. Bon gré, mal gré, il fallait agir. Le 20 mai 1687, le cardinal

1 Ce sont les propositions 1, 2, 3, 4, 5, 6, 8, 9, 12, 13, 16, 17, 20, 21, 22,

29, 31, 40, 41, 42, 43, 46, 49, 50, 51, 52, 53, 54. — - Ce sont les propositions 10, 11, 14, 18, 23, 24, 25, 26, 27, 30, 34, 38, 44, 47, 48. — ^ Prop. 15, 16, 19, 40, 50, 51, 52, 54. — * Prop. 12, 42, 46, 48, 53. — ^ Prop. 1, 2. 3,

d'Estrées mandait à Louis XIV : « Le rapport des livres du cardinal Petrucci aux maximes de Molinos pourra l'obliger dans la suite à des explications désagréables. » Et un peu plus tard : « Sa Sainteté voit avec peine la doctrine et les livres du cardinal Petrucci exposés à l'inconvénient [d'une censure]. Mais quelque adoucissement qu'on y puisse apporter, il ne paraît pas possible de l'en exempter. »

Innocent XI commença par se donner du champ, en confiant l'affaire à une congrégation particulière dont furent membres Cybo, Ottoboni, Casanata, Azzolini. Azzolini était malade et il protégeait les quiétistes. En faire un juge de la querelle ne pouvait que témoigner le grand désir qu'avait le pape de sauver Petrucci.

La congrégation particulière inaugure ses travaux le 26 juin. Le P. Thomas Mazza, commissaire du Saint Office, y rapporte 9 propositions extraites des ouvrages de Petrucci. Le 4 juillet, on examine 10 autres propositions et on décide la mise des livres à l'Index. Sur le sort à faire à l'auteur, Ottoboni se montre le plus rigoureux ; il veut bien admettre le coupable au bénéfice de la comparution spontanée ; mais si par hasard Petrucci refuse de se présenter ou de se rétracter, qu'on l'enferme au château Saint-Ange. Cybo, Casanata se contentent de retenir Petrucci à Rome. Ottoboni se range finalement à cet avis. Azzolini, toujours malade et absent, s'y range aussi.

Cybo est chargé de voir Petrucci, de lui représenter la nécessité où ses collègues se trouvent de procéder contre lui selon les règles ; il invitera l'Éminence à livrer ses papiers et ses écrits et à ne pas sortir de la ville jusqu'à ce qu'il soit statué sur son cas.

Informé de tout par le P. Mazza, Innocent XI approuve ; mais il insiste pour que la congrégation procède mature^ sincère^ bénigne et reverenter.

Le public n'est pas sans se douter de quelque chose. Non seulement on sait que le Saint Office, durant ces mois de juin, juillet et d'août, s'occupe avec activité des quiétistes; mais la Gazette de France marque que, le 16 juin, Petrucci a une très

longue audience du pape ; à la date du 8 juillet, elle note que le cardinal a cessé les visites de congé qu'il avait commencées et elle ajoute : « On ne croit pas qu'il retourne à son Église . »

Au surplus, un opuscule venait de paraître qui mettait l'orthodoxie de Petrucci en cause : Lettre écrite par Vahhé Verneuil à un ami de Marseille sur les doctrines du maître de la nouvelle école d'oraison de quiétude ou de pure foi. A Padoue chez les héritiers de Paolo Frambotto. Avec la permission des supérieurs.

Dès les premières lignes, l'intention est manifeste d'enlever à Petrucci le prestige qu'il tient de sa pourpre. Verneuil rappelle que, selon l'instruction envoyée aux évêques d'Italie en février 1687, les livres quiétistes ont été enlevés des monastères qu'ils infectaient : les livres de Petrucci aussi bien que ceux de Molinos. Et rien n'est plus juste. Il ne faut pas regarderàla main qui verse maisau poison versé. Dans tous ses ouvrages, Petrucci parle comme Molinos ; comme lui, il tient que les âmes contemplatives sont impeccables ; qu'elles sont dans une parfaite ignorance de ce qui se passe dans leur volonté; qu'elles souffrent des violences diaboliques. Comme Molinos, il dénature la notion de la foi et du libre arbitre. La Lettrese termine par l'espoir quo, après avoir arraché dos mains des fidèles des livres porteurs do doctrines aussi risquées, le tribunal do l'Inquisition « ira plus loin, avec la grâce du Seigneur 1).

La réplique ne manqua pas. Elle parut, sans nom de lieu ni d'imprimeur, en dix-sept pages in-'io : Réponse de V ami à la lettre écrite par Vabbé Verneuil. Elle était précédée, comme par manière d'épigraphe, d'une longue citation empruntée à l'Apologétique de Tertullien : quid iniquius quam ut oderint qnod ignorant ! etc. Dans toute la controverse quiétiste, nous avons souvent retrouvé cette manière habile et inefficace d'argumenter.

On ne tarda pas à répandre le bruit que la Réponse était

l'œuvre de Petrucci en personne^. Petrucci s'en défendit et même montra un vif déplaisir que la brochure eût paru ; mais au Saint Office on demeura persuadé qu'il n'y était pas complètement étranger, parce que son secrétaire d'abord et ensuite le P. Bussi, oratorien de la Chiesanuova^ furent inculpés d'être les auteurs de ce plaidoyer'.

Innocent XI voulut que la congrégation particulière examinât cette affaire, les édits pontificaux défendant sévèrement les écrits anonymes Lorsque le commisssaire du Saint Office lui proposa la mise à l'Index de la Réponse kYevuQwW^ le pape repartit qu'il fallait y mettre aussi les opuscules de Verneuil (6-8 août).

Entre temps Verneuil avait récidivé, et écrit une Réplique à la réponse de Vami sur la doctrine du C. P. La parenté de la doctrine de Petrucci avec celle de Molinos y est de nouveau affirmée, sur les points mis en évidence dans la première brochure. Il est même surprenant que Verneuil n'y insiste pas avec plus de malice, vu que, dès la fin de juillet, la Gazette de France avait annoncé la conclusion du procès de Molinos et sa condamnation imminente.

Mais ces feuillets anonymes n'importaient guère que pour l'amusement. Les curieux s'exerçaient à deviner quels étaient ces Romains, qui prenaient des noms français ou écrivaient de Marseille. Et les conjectures nourrissaient les conversations des oisifs. Au Saint Office, on n'avait nul besoin de ces polémiques, pour être fixé sur les doctrines de Petrucci. Commencés en juin, les travaux de-la congrégation sont assez avancés en juillet, pour qu'on s'occupe déjà de la conclusion (10 juillet) ;

^ L'abbé d'Hervault, à Rome, recueille ce bruit (Lettre du 3 septembre 1687. Rome, 305, f» 160). — - Dans la correspondance des Mauristes de Rome (II, 64, 76, 77, 81) plusieurs lettres se réfèrent à cet incident. Le P. Estiennot écrit d'abord comme si un certain abbé Taya était responsable de la brochure ; puis il dit que c'est l'oratorienBussi. L'emprisonnement de Taya dut avoir pour cause les opinions et discours quiétistes dont parle Estiennot. Son nom ne figure pas dans les procès verbaux de la Congrégation particulière.

L'ambassadeur d'Espagne, Marquis de GogoUudo, dans sa dépêche du 10 août, parle de l'emprisonnement de Taya, comme le P. Estiennot dans sa première lettre.

on pourra admettre le cardinal au bénéfice d'une dénonciation et d'une comparution spontanées, devant Cybo,qui l'absoudra, en présence du commissaire et du notaire du Saint Office ; Mgr Cybo, secrétaire de la propagande, et le P. Vallata servirent de témoins. On indiquera à Petrucci les formes à suivre et il est bien entendu que dans sa rétractation il reconnaîtra la justesse des censures portées.

Quand il fallut en venir à l'exécution, Cybo recula. Il ne dit rien au pape. Il vit Petrucci, sans s'expliquer ouvertement sur la nécessité d'une rétractation. Le 17 juillet, le secrétaire d'Etat fit à ses collègues l'aveu de ses réticences et il suggéra un moyen plus simple de terminer le procès. Petrucci s'accuserait au pape en personne qui l'absoudrait. L'expédient ne plut pas ; la congrégation enjoignit à Cybo de faire part au Saint Père des résolutions prises le 10 juillet et d'en parler sans ambages à Petrucci. Naturellement Azzolini refusait d'envisager toute procédure quelconque.

Innocent XI reçut les confidences dont Cybo était chargé. Mais sa bonté fit surgir un nouvel incident. Petrucci lui avait fait observer que ses livres tenaient le même langage que vingt auteurs recommandables par leur piété ; dès lors n'était-il pas équitable de faire rechercher et transcrire au pied de chacune des propositions censurées les textes des autres écrivains qui s'y trouveraient conformes ? Déférant au désir du Souverain Pontife, la congrégation résout que Petrucci lui-même sera prié de faire ce travail avec l'aide, au besoin, de tel théologien qu'il lui plaira de s'adjoindre ; le secret sera ainsi mieux gardé et l'opération plus rapide (24 juillet). Le cardinal Azzohni condescend à cette procédure (3 août), dans laquelle il entrevoit peut-être, pour l'inculpé, des chances de salut par le moyen dun plaidoyer triomphant.

Dans le monde ecclésiastique, on jase, à l'aventure. Les uns disent que Petrucci s'est retiré au mont Cassin ; d'autres qu'il est plus ferme que jamais dans ses idées ; certains vont le dévisager dans les cérémonies pontificales où il paraît et lui trouvent le visage d'un homme qui n'a pas d'affaires ; les mieux informés croient savoir qu'il imprime unlivredans lequel

il expliquera ou rétractera les passages incriminés de ses ouvrages^.

Un autre coup de malheur vint compliquer la situation du pauvre cardinal. Des lettres de Jesi accusèrent ses pénitentes d'actions honteuses et leur directeur de morale relâchée. Les cardinaux de la congrégation particulière décidèrent de confier au gardien des franciscains d'Assise le soin de faire une enquête, d'après des instructions qui seraient rédigées par Lauria (10 septembre). Le pape préféra déléguer l'inquisiteur de Fermo ; et voulut que Cybo écrivît au gouverneur de Jesi, aux évêquesde Cingoli, d'Osimo et d'Ancône, pour les prier de prendre des informations secrètes (27 septembre). Le résultat de ces informations fut plutôt contraire au prélat ; à tout le moins il avait manqué de prudence dans la conduite, et de fermeté dans les principes. 11 était de plus en plus probable, sinon certain, que le quiétisme de Jesi, comme celui de Rome, accommodait la pratique de la contemplation avec celle des actes déshonnêtes qui prenaient le nom de violences diaboliques. Cette parenté était pour embarrasser les défenseurs de l'évêque deJesi ; en tout cas elle mettait un argument terrible aux mains des juges qui étaient déjà, com^me Ottoboni, convaincus que la condamnation de Molinos emportait logiquement la condamnation de Petrucci.

A la fin de septembre 1687 celle-ci paraît inévitable^. Le 30, le commissaire du Saint Office a ordre de dire à Innocent XI que le cardinal Petrucci est prêt à se rétracter et à subir la mise à l'Index de ses livres; et que les cardinaux inquisiteurs prient Sa Sainteté de consentir à cette mesure indispensable, après avoir pris connaissance des propositions extraites et des censures établies par les qualificateurs.

Innocent XI cède sous l'offensive des cardinaux, mais pas à pas et en disputant le terrain. Il veut que la rétractation

"^ Dom Estiennot à Dom Bulteau. (II, 107, 23 sept. 1687). — ^ Dans ses dépêches du 8 juillet, du 26 août, du 9 septembre 1687, le cardinal d'Estrées affirme qu'à son avis la censure des œuvres de Petrucci est immanquable malgré les ménagements dus à un cardinal.

de Petrucci se fasse per honestam formam ; il veut que la mise à l'Index ne soit pas nominative. Naturellement Azzolini soutient aussi ce système de précautions et de ménagements. Lorsque le P. Mazza rapporta à la congrégation particulière les désirs du Souverain Pontife, ce fut un désarroi. Casanata et Ottoboni s'arc-boutèrent. Leur attitude décida les autres. On munit le commissaire d'un papier relatant les raisons de procéder à la condamnation expresse et formelle des ouvrages de Petrucci.

Innocent XI exige une discussion de ces raisons par quatre consulteurs qu'il désigne (8 octobre). L'un d'eux, vicaire général des Carmes, remet un vote de transaction qu'il retire le lendemain. Les quatre consulteurs sont d'accord pour demander, ainsi que les cardinaux l'avaient fait déjà, la mise à l'Index des ouvrages avec désignation des titres et de l'auteur. Azzolini persiste à s'y opposer (10 octobre). Le pape, à qui on remet une lettre de Petrucci se rétractant et demandant la condamnation de ses ouvrages, dit que la lettre ne lui plaît pas et qu'il faut la rendre à Cybo ; quant au fond de l'affaire, il se contente de dire : diutlus considerandum ; et encore negotiiun maturandum. En vue de quoi, il adjoint à la congrégation particulière deux nouveaux membres, Lauria et Capizuccbi (12 novembre).

Dès le lendemain, la congrégation se réunit, sous la présidence du pape ; on décide de dresser une formule de rétractation. Le 20, la formule est prête ; on la discute, on la corrige, on l'établit définitivement. Malgré Capizuccbi, qui voulait qu'on mît les ouvrages à l'Index, done.c corrigantiir, on décide la condamnation formelle. Le 27, on règle la procédure de la rétractation : Petrucci se dénoncera, le pape ordonnera de l'admettre au bénéfice de la comparution spontanée ; la congrégation fera le décret d'exécution dans les conditions à déterminer par le pape ; chaque cardinal recevra un sommaire de la causée Le pape approuve en principe et dicte le mode

^ Dans l'opinion on recueille les bruits qui filtrent discrètement. Ainsi l'abbé d'Hervault, de l'ambassade de France, dans une lettre consacrée au procès de Petrucci (11 nov. 1687) rapporte que le P. François Marchese a fait « de grandes instances au pape et lui a dit qu'il

de rétractation. Celle-ci aura lieu, dans la chambre de Cybo, par la lecture à haute voix de la formule déjà étabhe ; le commissaire du Saint Office servira de notaire ; et Cybo choisira deux témoins. Quant à la condamnation des livres, on verra plus tard (4 décembre). Mis au courant par le Commisssaire des volontés d'Innocent XI, les cardinaux prennent leurs dernières dispositions. Cybo avertira Petrucci de se rappeler tous les éléments de l'inculpation, de pourvoir à sa conscience et de s'exciter à une rétractation sincère ; le Commissaire insistera de nouveau auprès du Souverain Pontife pour que les livres de Petrucci soient condamnés. Le H décembre, toutes ces résolutions sont renouvelées et on fixe la rétractation au 17. Le même jour, le P. Mazza rapporta à la Congrégation que tout s'était passé dans les formes prescrites.

Huit jours après, dans sa dépêche du 25 décembre 1687, le cardinal d'Estrées mande au roi de France :

« Je pourrai sous peu envoyer [à V. M.] une [copie] de la rétractation du cardinal Petrucci. Car le pape qui a voulu la recevoir lui-même, pour le garantir des formes humihantes du Saint Office, n'a pas voulu qu'elle fût communiquée aux cardinaux de cette congrégation^. »

Soit oubli, soit impossibilité de tenir sa promesse, le cardinal n'envoya rien. Ses dépêches de 1687 — celle du 25 décembre mise à part — ne contiennent pas une ligne qui puisse instruire du moindre détail du procès de Petrucci. Innocent Xï avait voulu ensevelir dans le silence cette affaire si douloureuse pour lui. Ce fut le silence d'une tombe.

Toutefois la ténacité des cardinaux avait fini par remporter sur les hésitations du Pontife. Encore quelques mois, la mise

fallait absolument achever ce que Sa Sainteté avait commencé... et que ce Père ditensortantqu'il y avait lieu d'espérer que la chose irait comme elle devait aller. » — ^ Rome, 306, î° 267. — La Gazette de France dit dans le même sens (17 janvier 1688 : « On assure que le c. Petrucci sera obligé de rétracter en présence du pape toutes les propositions extraites de ses livres lesquels seront ensuite défendus ; et que son affaire sera ainsi terminée sans que le Saint Office en prenne connaissance. »

à l'Index des ouvrages de Petrucci suivra (5 févrer 1688). Et avant que de mourir, le vieux pape consignera dans un bref, ad Jutiiram rei memoriam, la dénonciation spontanée de Petrucci, ses rétractations et la liste des 54 propositions censurées par le Saint Office ^ Il cassera, il est vrai, toutes les informations juridiques faites ou à faire contre le cardinal ; il décrétera que rien ne pourra s'ensuivre jamais qui entame riionneur, les dignités et les titres et il imposera un perpétuel silence à tous ceux qui, sous un prétexte quelconque, voudraient de nouveau soulever la question par-devant les tribunaux ecclésiastiques. Sentant la vie lui échapper, devinant sous le pontificat futur le jeu des réactions inévitables. Innocent XI voulait ainsi protéger encore, après sa mort, celui qu'il avait vainement tenté d'arracher aux prises du Saint Office. 11 y avait une logique secrète dans cette faiblesse qui se prolongeait. Malgré tout, l'essentiel était acquis. La doctrine quiétiste recevait un coup fatal de plus.

Lorsque l'évêque de Jesi regagna sa ville épiscopale, on lui fit un accueil magnifique. Les amis fidèles s'exaltèrent, en retrouvant celui qu'ils regardaient comme un martyr de la vérité mystique. Les arcs de triomphe, les inscriptions flatteuses, les compliments hyperboliques firent du retour de Petrucci une réjouissance publique. Dans ses lettres au pape et au secrétaire d'État, le prélat se tut sur ces ovations, il ne parla que des bontés de Rome pour lui ; en quoi il avait bien raison. Mais des zelanti imprimèrent le récit de la réception pour en porter au loin la bonne nouvelle. Ces bruits de fêtes ne firent qu'éveiller au Saint Office les suspicions et les désirs

^ Ce bref Cum sicut accepimus a été publié pour la première fois en 1904, par le P. Hilgers {Der Index der verbotenen Bûcher, p. 564-573), d'après un volume des archives des brefs. — Dans le volume des Archives Vaticanes {M iscellanea, Krmdià. X, vol. 9) que nous avons utilisé ici, on trouve le texte de la dénonciation, de la rétractation, des 54 propositions censurées ; il y a là en outre le texte de la sentence d'absolution prononcée par Cybo.

Nous ignorons pourquoi dans son édition de l'jE'ncAt/'irfiondeDenzinger (1911) le P. Bannvvart n'a pas inséré ces 54 propositions. Elles ne figurent pas non plus dans le Thésaurus doctrinse cat'.olicse réC3niment publié (1920) parle P. Cavallera.

d'autrefois. Les cardinaux inquisiteurs insistèrent pour la mise à l'Index des ouvrages de Petrucci et finirent par l'obtenir. Dès le milieu de janvier 1688, Segneri en était informé. Le décret parut le 5 février. C'était une condamnation nominative et publique qui devait rendre à jamais suspecte la doctrine du cardinal.

Lorsque la mort d'Innocent XI (12 juillet 1689) eut rendu vacant le trône pontifical, des malins firent courir des vers où Molinos s'étonnait que son rival en quiétisme fût assis au conclave qui devait donner un successeur au pape défunt^.

Entre-temps, le P. Caprini poursuivait ses volumineux écrits intitulés Doutes sur V Ecole d'oraison^ sur les Énigmes mystiques, sur la Contemplation acquise. Évidemment l'ancien provincial de Rome et avocat de la Concordia ne noircissait pas tant de papier uniquement pour occuper les loisirs de sa verte vieillesse. D'autres documents intéressants voisinent avec ceux-là. Lettre (sans date ni signature) à un cardinal, accompagnant une étude de soixante dix-huit pages : Les doctrines de Mgr Petrucci conformes à celles qui ont été condamnées de Molinos. Le titre même de cette étude indique qu'elle est postérieure à septembre 1687. Autre lettre (également sans date ni signature) jointe à un écrit de quatrevingts pages : Voie très large de perdition pour les âmes ouverte par les quiétistes au moyen de 15 excuses de péché mises en avant et en partie inventées par Mgr Petrucci. Par un passage de la lettre oii il est fait allusion au conclave nous pouvons conclure que ces démarches sont de la fin de 1689. Troisième lettre à un évêque, formulant les conclusions d'une note de dix pages sur la doctrine de Petrucci concernant les tentations ^.

Dans cette pièce, comme dans les précédentes, il est parlé

^ Garcere continuo speculans Molina Petruccium Ah ! ubi sum ? dixit, care sodalis ubi es ? Tu datum conclave colis venerabile, quando Debueras isto quo sumus esse loco.

Non tamen invideo, cuperem felicior esses, Et, te regnaret prseside, nostra quies ! Glaves sume Pétri, dandas tibi dœinone nostro. Et mihi de pedibus vincula solve, Petre ! (Bibl. Vat. Ottob. lat. 3165).— - Arch. de l'Univ. grég.

MOLINOS jj. 15

des Brèves considérations de Paul du Vaucel. Ce janséniste de marque était d'accord avec les jésuites, pour attaquer dans Bon opuscule l'auteur de la Contemplation acquise^ comme celui de la Guide. Il insère le décret de la mise à l'Index de Petrucci à côté de la bulle Cœlestis Pastor portant condamnation des 68 propositions de Molinos ; et dans les chapitres où il essaye de réfuter le quiétisme contemporain, il emprunte constamment des textes à l'évêque de Jesi. C'était s'acharner, dans une sorte de combat d'arrière-garde, contre un ennemi déjà vaincu. Mais l'ardeur du combattant est à signaler tout de même. Comme il vivait à Rome, où il multipliait les intrigues pour servir la cause et les héros du jansénisme, il est probable que l'anonymat de sa brochure fut assez vite levé. Le vif éloge de Nicole qu'on pouvait lire dans la préface, trahissait d'ailleurs les attaches doctrinales et la patrie de l'écrivain. Bien que le livre portât à sa première page le nom d'un libraire de Cologne, aucun théologien romain ne dut s'y tromper. Les plus réservés parmi eux durent admirer la coalition singulière qui rapprochait, dans la bataille antiquiétiste, les jansénistes et les jésuites.

Quand vint le moment de donner un successeur à Innocent XI, on déhbéra sur la question de savoir si Petrucci, pouvait être légitimement admis au conclave. Son biographe Monacelli n'oublie pas de marquer cette crise dans la vie de son héros. Il existe, sur ce diibbio, une consultation en règle d'un canoniste^ ; et, dans les papiers du procès de Petrucci, il y a trace de l'opinion des intransigeants qui estimaient que, malgré la rétractation secrète du 17 décembre 1687, la cause de cet errant demeurait toujours ouverte^. En fait, le cardinal participa aux opérations du conclave. Mais on devine que ce ne fut pas sans un grand serrement de cœur, qu'après l'élection d'Ottoboni il vint, à son tour, baiser les pieds du nouveau pape. Avec la vie d'Innocent XI les heures d'amitié indulgente s'étaient enfuies ; dans les pans de sa robe blanche, Alexandre VIII n'apportait à Petrucci que la justice.

1 Bibl. Vat. Cod. Capp. 170, t. IX, p. 25-30. — 2 Bibl. Vat. MiscelL, Arm. VIII, Vol. 9.

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