CHAPITRE XV
Contre-coups d-.i procès de Moîinos à Rome, à Séville, à Paris (1687-1699)
De tous les contre-coups que put avoir le procès de Molinos, celui qui atteignit la doctrine et la personne de Petrucci est le plus considérable. L'importance du personnage, les singularités du procès engagé contre le cardinal quiétiste, la rétractation qui s'ensuivit, demandaient que son histoire fût contée à part. Mais, à côté de lui, à Rome, des condamnés de moindre notoriété se rencontrent, dont il faut dire un mot, pour mieux mesurer les influences détestables du molinosisme.
Le lendemain de l'abjuration de Molinos, l'église de la Minerve fut encore le théâtre d'une cérémonie toute pareille qui ne manqua point de spectateurs curieux. Quelques contemporains ont écrit sur leurs tablettes le nom des deux frères Leoni qui firent, le 4 septembre 1687, profession de renoncer à leurs erreurs quiétistes. Mais manifestement ces Leoni étaient gens sans notoriété aucune. Il a fallu leur abjuration pour les faire entrer dans l'histoire. Leur sentence de condamnation, comme celle de Molinos, est assez détaillée; c'est par là que nous savons en quoi consistèrent leurs hérésies.
Des deux frères Leoni, l'un, Antoine-Marie, était marchand, l'autre, Simon, était prêtre. Celui-ci était âgé de 55 ans, celui-là de 48. Ils étaient nés à Cabeglio dans le diocèse de Côme où circulaient tant de colporteurs, de livres et d'idées venus des pays protestants d'Allemagne. Tous deux disent des choses étranges ; mais c'est le laïque qui est le plus hardi et le plus obstiné dans ses propos. D'une manière générale, ils sont ennemis des prières vocales, du culte des saints, de la pratique de la confession, du jeûne et des mortifications corporelles ; en quoi ils s'apparentent aux luthériens comme aux
disciples de Molinos. Mais il y a bien d'autres folies dans leurs cervelles malades.
Simon a pour pénitente une femme visionnaire et dogmatisante, qui remplit des cahiers et des cahiers de ses réflexions. Le confesseur est d'ailleurs d'avis qu'elle doit ainsi noircir du papier sans fin ; et de peur de perdre une parcelle de ce trésor, il copie de sa main toutes ces écritures. Dans la perquisition que les sbires du Saint Office firent chez lui, on trouva plus de 100 cahiers de transcription. On va voir s'il valait la peine de dépenser tant de temps et d'encre à recueilhr ces inepties.
On peut nier la Trinité sans être hérétique. Le Fils et l'Esprit ne sont qu'une seule personne. Jésus-Christ n'a pas d'autre âme que sa divinité. Comme tout fils d'Adam, il a eu la tache originelle et il a connu l'inclination au péché. Sa chair était impassible ; et son cœur demeura vivant après sa mort sur la croix. La Vierge Marie n'est pas une pure créature. Elle a eu, en sa vie, une grâce suffisante supérieure à celle de Jésus. L'Eghse a besoin d'être régénérée. Elle le sera par une connaissance plus exacte de l'Ecriture. Et quand l'Eglise sera réformée, l'humanité retrouvera l'état d'innocence. En ce bienheureux temps, plus de messe, ni de sacrements. La mort mystique de l'âme est un acheminement vers cet état. Les âmes qui y sont appelées doivent bien se garder de penser, de vouloir, d'agir par elles-mêmes. Dieu agit en elles. La méditation et d'autres moyens qu'on a coutume de suggérer, pour trouver Dieu, ne sont que des inventions humaines. Le péché charnel que l'on commet sans désir d'oiïenser Dieu n'est pas un péché, etc., etc.
Emprisonné le 3 octobre 1685, Simon convient qu'il avait écrit tous ces cahiers, mais il ne les a communiqués qu'à une seule personne. Pour beaucoup de ces choses étranges, il ne sait que penser. Comme on lui objecte qu'il a fait ses études de philosophie et de théologie, subi des examens avant d'être approuvé pour les confessions, il se tait. Après qu'on lui a remontré les principes de la doctrine catholique sur les points en cause, il convient de ses torts, renonce à sa défense, accepte toutes les décisions qu'il plaira au tribunal de prendre. Il est condamné à 10 ans de prison.
Antoine-Marie finit lui aussi par se rendre aux exhortations des juges et des théologiens qu'ils lui dépêchèrent dans sa cellule. Mais la résistance fut longue. Au cours du procès, le bonhomme n'hésitait pas à dire aux Inquisiteurs, qui lui reprochaient ses hérésies, que le Saint Office était hérétique, que l'EgHse était en proie aux loups ravisseurs. Naturellement il avait, comme son frère, une conception de l'Eglise régénérée ; mais il précisait cet avenir merveilleux. C'était le successeur d'Innocent XI, qui devait être le grand réformateur ; alors s'accomplirait la parole du Christ : fiet iinum ovile et uniis pastor. Plus de jeûnes, plus d'abstinence, plus de sacrements. La quiétude serait la loi totale et le sacrement des sacrements. Ce serait, pour les prisonniers enfermés aujourd'hui dans les cachots du Saint Office, l'heure du triomphe. Ils le savent, ils l'attendent. Dieu lui-même les a instruits de cette revanche proche et de ces hautes vérités. Le monde doit passer par quatre états ; la loi naturelle, la loi écrite, la loi évangélique, la loi divine. Les temps sont déjà révolus pour cette dernière ; on ne saurait douter que l'heure ne soit venue de son avènement. C'est précisément l'oraison de quiétude qui en est le signe.
Sur les privilèges et les pratiques qui conviennent aux contemplatifs, Antoine-Marie Leoni répète les assertions famihères à la secte. Chez les âmes parfaites, le libre arbitre est aboli. Personnellement il y a vingt-deux ans qu'il ne s'est pas confessé ; il n'y a pas, dans ses œuvres, matière à confession ; et des âmes sans nombre sont dans son cas. 11 est vrai qu'il est très porté au péché d'impureté. Mais jamais il n'a violenté une femme. Ses pollutions sont fréquentes, même devant le Saint Sacrement ou après la communion ; ceci est un dessein de Dieu sur lui, pour l'humiiipr.
Moins discret que son frère Simon, Antoine-Marie prêchait à tout venant sa doctrine, avec l'aplomb d'un homme inspiré de Dieu et qui voit l'avenir. Ce furent les échos de ces prédications hardies qui motivèrent son arrestation le 25 octobre 1685. Si, devant ses juges, il essaye d'écarter quelques-uns des griefs formulés contre lui, il s'exprima, sur les points que nous avons dits, de la façon la plus claire et la plus formelle. Son
cas n'était pas douteux. Le tribunal lui accorda un délai de dix jours pour venir à résipiscence et le confia à un théologien. Le délai passé, Antoine-Marie reconnut ses torts et s'en remit à la miséricorde du Saint Office. Il fut condamné, comme Molinos, à la prison perpétuelle.
Lorsque Molinos fut arrêté par les sbires de l'Inquisition, il avait pour secrétaire un jeune clerc minoré, du diocèse de Saragosse, nommé Pierre Pena. Peîïa avait alors la trentaine, il était depuis onze ans au service de Molinos. Il fut dénoncé en septembre 1685, trois mois après l'arrestation de son maître, comme coupable de lui avoir prêté sa plume pour diverses lettres versées au procès et notamment pour la fameuse dissertation sur les violences diaboliques.
Appelé au Saint Office, pour répondre de ses écritures, Pierre Pena convint du fait. 11 témoigna en outre qu'il était à sa connaissance que le docteur Molinos excusait par cette théorie des actes d'impureté ; il le savait pour lui-même et pour d'autres.
Le tribunal le relâcha, mais avec ordre de se tenir à la disposition des juges à la première convocation. Pena ne tarda pas à être impliqué plus gravement dans le procès de Molinos. Non seulement sa plume était au service du maître ; mais, au dire de quelques témoins, son esprit domestiqué partageait toutes les erreurs quiétistes : il professait notamment l'impossibilité de méditer, d'avoir la contrition des péchés, de résister aux actes charnels pour les âmes qui sont appelées à la voie contemplative. Et il ne manquait pas de propager autour de lui ces doctrine de perfection.
Naturellement le fait de l'emprisonnement de Molinos n'avait pas entamé ses convictions. Molinos souffrait pour la vérité. Il entretenait d'ailleurs son disciple dans des sentiments de fidélHé par la prédiction d'une délivrance certaine. Et le disciple transmettait jusqu'à Naples ces annonces prodigieuses, pour affermir la foi du petit troupeau battu par la tempête. Un grand nombre, aurait-il dit, ont abandonné le maître
dans l'épreuve ; mais Dieu les châtiera de leur lâcheté. D'autant que Molinos est saint, aimé de Dieu ; et que, par des lumières d'en haut, certaines personnes ont reçu révélation de l'heureuse issue du procès. Pour le moment, Dieu, dans sa sagesse, permet que la lumière de la vérité soit voilée aux yeux du Saint Office. La condamnation s'ensuivra. Mais, après, les miracles eux-mêmes se multiplieront, pour contraindre l'Inquisition à proclamer l'innocence de Molinos.
Accusé d'avoir tenu ces propos et ces fausses doctrines, Peiia fut incarcéré le 20 mai 1687. Les perquisitions faites à son domicile amenèrent la saisie de papiers divers qu'il reconnut comme siens et tout semblables à d'autres que le tribunal avait déjà entre les mains.
Interrogé là-dessus, le prisonnier déclara que tous ces écrits étaient des dictées de Molinos et que d'ailleurs il n'aurait jamais écrit ces choses et ne serait pas resté onze ans comme il a fait au service de cet homme s'il n'avait eu la conviction que le docteur parlait comme l'Église elle-même. 11 est vrai qu'au premier abord les théories sur les violences diaboliques le choquèrent ; peu à peu, sur l'assurance du maître, il s'en persuada.
Depuis que Molinos est en prison, il ne s'est pas gêné pour vanter la sainteté et le savoir de son maître ; mais il n'a jamais dit que les âmes parfaites ne pouvaient avoir la contrition, ou que Molinos avait bien fait d'approuver les violences diabohques, ou que Dieu ferait des miracles pour le délivrer.
Des papiers saisis, des aveux et déclarations de Pena, quelques propositions furent extraites dont les qualificateurs du Saint Office firent la censure. Pena reconnut tout ce qu'on voulut et se recommanda à la miséricorde du tribunal. Après son abjuration, faite dans la maison même de l'Inquisition, il fut revêtu de l'habit de pénitence, absous par le commissaire du Saint Office et condamné à la prison perpétuelle.
Les trois coupables que nous venons de nommer n'étaient pas les seuls compromis par le molinosisme. Les narrations contemporaines parlent de prisonniers nombreux amenés au Saint Office par le chemin de l'oraison de quiétude.
A défaut des renseignements que seules pourraient fournir
les archives du Saint Office, voici les bruits qui courent dans Rome et que relate la Gazette de France :
« Le Commissaire du Saint Office a eu une longue audience de Sa Sainteté au sujet du grand nombre de quiétistes qui sont prisonniers. La congrégation de l'Inquisition continue de s'assembler tous les jours.
« On a défendu de faire des estampes de Molinos ; et les sbires ont ordre de les enlever de tous les lieux où on les trouvera^ » .
« On a supprimé les exemplaires d'un écrit qui avait été publié, pour servir de réponse à la lettre circulaire écrite par le cardinal Cybo, touchant les principaux points de la doctrine quiétiste.
« La congrégation s'est assemblée plusieurs fois cette semaine, pour expédier les procès de ceux qui sont en prison. Quelques-uns ont été mis en liberté-. »
La Gazette signale des réunions du Saint Office, en septembre et novembre 1887, en janvier, février 1688, juillet 1689.
Elle mentionne l'arrestation d'un théologien du cardinal Azzolini^, la rétractation du comte Vespignani, sa condamnation à dix ans de prison*, la commutation de cette peine en six années de détention au château de Pérouse^ ; l'emprisonnement d'un religieux qui avait prêché le carême à Jesi^, de deux autres religieux à Ancône', de cinquante-quatre personnes accusées de suivre les doctrines de Molinos^ ; l'abjuration de deux de ses domestiques^ ; l'arrestation de l'archiprêtre de Jesi^"; l'envoi d'un enquêteur dans les Marches pour informer sur les quiétistes qui y abondent^^; la condamnation aux galères d'un caudataire de Petrucci convaincu de quiétisme ; et le procès mystérieux fait à un certain abbéGabrielli^^.
Le zèle et la vigilance d'Ottoboni, qui était devenu pape
1 18 octobre 1687. — - 25 oct. 1687. — ^ 22 nov. 1687. — * 24 janv. 1688.— 5 15 mai 1688. — ^ 22 mai 1688.— ' 5 juin 1688. — « 11 sept. 1688. — 9 17 mai 1689. — i" 20 avril 1689. — ^^ 8 oct. 1689. — 12 2 sept. 1689. — L'arrestation du caudataire est mentionné aussi dans une dépêche de Lavardin (22 mars 1689).
SOUS le nom d'Alexandre VIII, ne suffirent pas à extirper le mal. Sous le pontificat suivant, on crut indispensable d'envoyer une circulaire aux évêques, afin de préciser les conditions requises pour les prêtres à employer dans les missions, plusieurs profitant de ces exercices apostoliques pour répandre de nouveaux modes d'oraison^. Plus tard encore, tandis que les cardinaux et les consulteurs du Saint Office discutaient sur les Maximes des saints de Fénelon, eut lieu, le jugement et l'abjuration de deux religieux augustins déchaux, le P. Benigno et le P. Pietro Paolo (26 novembre 1698) dont la pseudomystique et les désordres rivalisaient avec ceux de Molinos^.
Parmi les fervents disciples de Molinos, nous avons eu occasion de nommer Jaime Palafox y Cardona, archevêque de Palerme^. Quand il quitta la Sicile pour l'Espagne, le prélat n'oublia pas son maître. Dès son arrivée à Séville, il s'empressa de faire une édition de la Guide. Le décret du 28 août 1687, l'abjuration du 3 septembre, la bulle Cœlestis Pastor devaient naturellement embarrasser beaucoup un protecteur aussi déclaré de Molinos et un partisan aussi notoire de sa doctrine. L'archevêque n'avait qu'un moyen de sortir d'embarras : brûler ce qu'il avait adoré. Il fit de son mieux cette opération toujours difficile.
Au lendemain de la condamnation de Molinos, Palafox écrivit au pape une lettre qu'il fît porter par son frère, le marquis d'Arizza, au nonce de Madrid et que celui-ci manda à Rome*: Mais si nette que fût, dans cette communication confidentielle, l'adhésion de l'archevêque de Séville aux décisions de l'Inquisition romaine, il était évident qu'il fallait y ajouter un désaveu public. Dès son arrivée dans le diocèse au printemps de 1685, le prélat avait multiplié comme à plaisir les
1 Gaz. 23 février 1693. — '^ Corr. de Bossuet (Ed. Urbain et Levesque) t. X, p. 87, 318, 332, 459. A la Bibl. Vitt. Em., dans le Ms 977-60 de San Lorenzo in Lucina, on trouve un Ristretto du procès du P. Pietro Paolo,— 3 Ch. VII, p. 100. — J Arch. Vat. Nunz. Spagna, 166, fo 654. Dép. du 16 oct. 1687. — Le cardinal d'Estrées en envoya copie à Louis XIV, avec sa dépêche du 25 décembre 1687.
manifestations quiétistes ; tous les prêtres de sa maison rivalisaient avec lui de ferveur pour la spiritualité nouvelle ; on attribuait même à l'un d'eux, conseiller intime et confesseur du prélat, une apologie de Molinos, parue en 1686, et condamnée aussitôt par l'Inquisition de Tolède. Après de tels excès de zèle, il fallait un solennel meâ culpâ. Palafox écrivit et publia une lettre pastorale (20 novembre 1687).
La confession est complète. Molinos est un « perfide, qui, avec une malice infernale, a su cacher ses exécrables erreurs et ses abominables turpitudes ». L'archevêque a été victime de cette astuce. Il a soutenu de sa faveur la Guide, parce qu'elle lui semblait renfermer les principes d'une oraison mentale toute catholique. Rome a parlé, jugé, condamné ; la cause est finie. Immédiatement, au milieu de la visite pastorale qui J'a conduit à Ecija, sans vouloir attendre un instant, ne regardant qu'au bien des âmes, il considère comme un devoir de flétrir le misérable hérétique et ses fausses doctrines. Il s'humihc ; il profite de la leçon que la Providence lui donne, et en même temps, il remercie Dieu « dont la bonté l'a préservé, malgré l'estime qu'il avait pour un si horrible individu, do la pestilentielle contagion de ses erreurs » ; car, s'il a ouvertement patronné la Guide, il est notoire qu'il a toujours interprété dans un sens cotholique les doctrines d'un livre qui avait d'ailleurs l'approbation d'hommes pieux, doctes et graves. Rappelant qu'il est arrivé à saint Augustin de rétracter les éloges donnés autrefois à Pelage, Palafox s'engage humblement dans la voie de semblables désaveux. Il retire, au misérable qui n'en était pas digne, les louanges que celui-ci avait su artificieusement s'attirer^ en ayant l'air de suivre les traces de saint Jean de la Croix et de Thérèse de Jésus ; « ces astres de première grandeur, qui, dans la nuit obscure de la foi et dans le jour brillant des lumières infuses, répandent leur clarté sur les deux hémisphères de la théologie mystique ».
^ D'après une conversation du P. Mazza rapportée par le cardinal d'Estrées (dans sa dépêche du 16 sept. 1687), Palafox, pour excuser sa confiance en Molinos, aurait dit qu'il avait été frappé, lors de son voyage à Rome, des connaissances spirituelles de cet Espagnol et du fait que Molinos dirigeait la reine de Suède.
Et pour mieux séparer sa cause de celle du fils de perdition que viennent de frapper les foudres de l'Inquisition de Rome, le prélat résume les enseignements ascétiques qu'il n'a jamais cessé de donner, au confessionnal et en chaire : l'imitation de Jésus est la grande loi du chrétien ; elle ne saurait avoir lieu sans l'observation exacte des commandements de Dieu et de l'Éghse ; tout pécheur doit faire pénitence de ses fautes, pratiquer l'examen de conscience, gagner les indulgences accordées par l'Église ; la communion doit se faire avec le respect, la piété, la dévotion recommandée dans le décret d'Innocent XI Ciim ad aures ; le souvenir des fins dernières ne doit pas quitter la pensée des fidèles ; la prière vocale doit être pratiquée par tous ; dans les exercices de l'oraison mentale, il faut suivre les enseignements traditionnels, méditer, considérer les mystères de l'Évangile, entrer dans la voie de la contemplation selon les règles données par S. Jean de la Croix. Celui-ci est un maître souverain. Que les confesseurs s'y tiennent ; que pour les âmes même mystiques, à qui la contemplation convient, ils n'oublient pas que les bonnes œuvres et une sainte activité chrétienne sont indispensables
Ainsi s'expliqua le prélat dans sa lettre remplie de périodes abondantes, de citations multiples et de grandes précautions. Le marquis d'Arizza en remit au nonce de Madrid trois exemplaires. Le nonce les transmit à Rome sans aucune réflexion^.
Que pensa-t-on à Rome de la pièce? Des consulteurs du Saint Office y auraient pu trouver à reprendre peut-être. Des bruits fâcheux durent courir contre le prélat. Parmi les papiers de Casanata figure une Brève réponse à certaines réflexions répandues contre la pastorale de Palafox ; et cette Réponse fut remise à Casanata par l'agent à Rome de l'archevêque de Séville.
La correspondance entre le nonce de Madrid, Durazzo, et le cardinal secrétaire d'État, devrait fournir quelque lumière. Les dépêches ne manquent pas sur Palafox. Mais le nonce, comme le cardinal, semble éviter de propos délibéré le
1 Arch. Vat. Nunz. Spagna. 167. f" 198. Dépêche du 18 mars 1688. — Les trois exemplaires sont encore joints à la dépêche. La même lettre pastorale se trouve aussi à la Bibl. Gasanatense, mss. 2427.
sujet douloureux. Innocent XI, victime lui-même de la perfidie de Molinos, ne devait pas beaucoup aimer qu'on taquinât un prélat qui avait le malheur de lui ressembler en ce point. Les démêlés de Palafox avec son chapitre forment tout l'entretien, ou peu s'en faut, de Cybo et de Durazzo.
Ces querelles pourraient amuser la verve d'un faiseur de satires ou aiguiser l'esprit juridique d'un canoniste de profession. Nous n'entrerons pas dans ces disputes. Mais il faut dire un mot de quelques procès faits par les inquisiteurs espagnols ; ils touchent de trop près l'archevêque pour que nous imitions, sur ce point, la discrétion du nonce de Madrid.
Antoine Rodriguez Pasos, visiteur de monastères (10 mai 1687) ; François de Lasarte, camérier et confesseur de l'archevêque^ (25 octobre 1687) ; Joseph Navarro, chanoine familier de l'archevêché (3 mars 1690) ; Jean Bustos et François Chavera, commensaux et disciples de Navarro (20 avril 1688) ; Diego Enriquez, médecin de l'archevêque (8 décembre 1689), furent tour à tour cités, emprisonnés, condamnés par l'Inquisition. Jamais le quiétisme n'aurait eu de tels adhérents, si ces hommes n'avaient pensé que le mysticisme trouble de Molinos était le moyen le plus sûr de capter et de garder la confiance du prélat. De même les excès par lesquels tous ces quiétistes s'exposèrent aux rigueurs des tribunaux ecclésiastiques témoignent de l'aveuglement de Palafox ou de sa faiblesse; à Séville, comme à Païenne, le prélat était le prisonnier de la secte qu'il protégeait. Il n'y a pas jusqu'à l'opposition de ses chanoines qu'il n'expliquât amèrement comme une guerre déclarée à son quiétisme^ ; et peut-être avait-il raison; il se pourrait bien qu'avec la prétention de soutenir ses droits de juridiction, le chapitre de la cathédrale de Séville eût aussi la malice de marquer son hostilité à la spiritualité de l'archevêque et de ses familiers.
A Madrid et à Rome, la consigne était d'attendre, de parler le moins possible, de confier au temps la guérison du mal.
^ 11 est question de ces deux inculpés dans la dépêche de Durazzo du 23 mai 1687 (Nunz. Spagna, 166, t° 338. — - Lettre de Palafox à Durazzo, 12 mai 1687. (Nunz. Spagna, 166, f 323),
Palafox resta sur son siège jusqu'à sa mort. Il est fort douteux que son autorité ait pu demeurer intacte, à la suite des rétractations qu'il avait été contraint de faire et des condamnations dont ses amis et confidents avaient été frappés.
Lorsque la longue dispute entre Fénelon et Bossuet eut remis à l'ordre du jour la controverse quiétiste, Palafox, tenu au courant des faits par son agent de Rome ou autrement^, se préoccupa de garantir auprès de l'évêque de Meaux sa réputation d'orthodoxie. Il lui envoya sa lettre pastorale de 1687, à quoi Bossuet répondit par le canal de l'ambassadeur de France à Madrid. Henri d'Harcourt Beuvron tenait alors cette charge. Il s'acquitta avec zèle des commissions de Bossuet et profita de l'occasion pour hasarder ses réflexions sur le quiétisme.
« Je me suis informé ici soigneusement, écrivait-il, du chemin que cela peut faire, en Espagne, qui est peu de chose. Car cette monarchie a tellement baissé en tout que l'ignorance y règne de manière que le seul mot de mystique y est très peu connu. L'Inquisition ne fait la guerre qu'au judaïsme et son principal souci est de conserver une autorité injustement acquise et de la pousser au delà des bornes^. »
Harcourt est bon gallican, sa lettre en témoigne ; mais il connaît mal le pays qu'il habite. Il est vrai qu'il est à Madrid depuis un an à peine ; c'est une excuse. Il lui a manqué de savoir les malheurs de ce Palafox auquel il transmettait une épitre de Bossuet ; par la seule histoire de cet archevêque, il aurait appris si le quiétisme avait « fait du chemin en Espagne », et si « le mot de mystique y était connu », et si l'Inquisition espagnole s'occupait de la Guide de Molinos.
1 Par une lettre de Bossuet [Corr. X, 192, lettre du 14 sept. 1698). nous savons qu'il envoyait en Espagne Mystici in tuto, Schola in tuto. — ^Ges faits del698sont relatés dans la Corr. de Bossuet (X, 219, 290,337), Les savants éditeurs de la Correspondance se demandent quelle était la lettre pastorale que Palafox avait envoyée à Bossuet ; c'est évidemment celle de 1687 où il s'explique sur la condamnationdeMolinos.
La France, nous venons de le rappeler, eut ses contre-coups du molinosisme.
La querelle qui divisa Bossuet et Fénelon est fameuse. Tout le monde sait combien, en cette dispute longue et sonore, Fénelon et Bossuet dépensèrent, l'un avec plus de souplesse, l'autre avec plus de force, un égal acharnement. Nous ne raconterons pas cette histoire ; elle déborde le cadre de ce livre. Mais il convient de noter quelques observations importantes.
Tout d'abord, il faut mettre les moeurs hors de cause. Pour gagner une partie qui en se prolongeant risquait de demeurer douteuse, l'abbé Bossuet, l'évêque de Meaux, ont mis en avant des insinuations et des textes, qui ont paru des preuves. Ce jeu a réussi ; pour avoir été efficace, il n'en est ni plus noble, ni plus recevable, encore qu'il ait pu être employé de bonne foi. Dans ses rapports avec M'^-^^ Guyon, Fénelon peut paraître ridicule ; il est pur. Rien ne se passa entre eux de suspect. Tous les efforts dépensés, au xvii® siècle et depuis, pour justifier un soupçon, sont demeurés vains. La confrérie du pur amour est une réunion de raffinés. Dans ses rapports avec M™® Guyon, Fénelon se souvint toujours de ses devoirs de prêtre et M"^^ Guyon n'oublia jamais avec Fénelon les exigences de la pureté chrétienne.
On a voulu qu'elle les aie oubliés au temps où le P. La Combe était son directeur. On l'a dit à la Cour et dans Paris ; on l'a répété à Rome. Phélipeaux a recueilli dans sa Relation^ deux lettres du P. La Combe, dont les copies, distribuées aux cardinaux juges au Saint Office, devaient les amener à conclure que l'auteur des Maximes des saints était l'ami, le défenseur, sinon le complice, d'une coquine.
La passion mise dans ce débat est évidente. Malgré tout, il n'est pas de raison sérieuse de considérer comme suspects ces textes accusateurs. Leur teneur, dans ce qu'ils ont de plus fort, est confirmée par d'autres écrits de La Combe absolu-
1 II, p. 43-50. Lettre à l'év. do Tarbes, du 9 janvier 1698 ; p. 92-93. Lettre à M™ Guyon, du 25 avril 1698.
ment concordants^. L'homme qui, en 1698, a écrit à l'évêque de Tarbes une douloureuse confession et qui a exhorté M°ie Guyon à la pénitence, n'est pas fou^ ; et il n'est pas contraint. Dans la solitude du château de Lourdes, il a vu s'évanouir, un instant, la griserie de son affection trop vive-'' pour Mme Guyon et la griserie des théories mohnosiennes. Ses illusions sont tombées. Et le nuage balayé, le Décalogue lui est apparu dans la netteté de ses lignes géométriques ; les devoirs de la vie sacerdotale et religieuse se sont dessinés au regard du reclus, avec le rehef des Pyrénées, toutes voisines, quand le soleil a fondu les brouillards qui montent des vallées. De là, la lettre de 1698 à l'évêque de Tarbes. Il ne serait pas impossible que, se croyant ou se sachant dénoncé au prélat, La Combe ait voulu prévenir, par une sorte de confession spontanée, un jugement qu'il redoutait fort rigoureux.
En tout cas, nous ne connaissons d'information canonique que celle faite, à la fin d'avril 1698, par l'official de Tarbes, Bernard de Poudenx, à la requête du promoteur Joseph de la Salle. Cette pièce a été aux mains des contemporains. Noailles l'a envoyée à Rome à son agent le minime Zacharie Roslet ; l'abbé Bossuet en a remis une copie au cardinal Spada^. Le document décide de la cause^. Les mœurs de La Combe sont indéfendables. Illusionné à fond, comme Molinos, sur les limites de l'abandon à Dieu, et les vertus purificatives des actes peccamineux commis sous l'influence du démon, le pauvre homme se hvrait à des obscénités avec les quelques femmes qu'il pouvait voir au château de Lourdes. Cinq de ces
1 Corr. de Bossuet, t. IX, p. 472. Lettre de La Combe au chap. gén. de son Ordre, !«' février 1689. — Voir surtout le mémoire apologétique de La Combe rédigé en 1698 et que M. Urbain a publié dans la Revue Fénelon (sept, et déc. 1910). — - La Combe est mort à Charenton en 1715, et non en 1699 comme disent, après Bausset, Griveau et Delplanque ; il avait été enfermé à Charenton en 1712. — ^ En preuve de cette vivacité excessive, lire la curieuse lettre publiée par M. Levesque dans la Revue d'histoire de V Eglise de France (1912, p. 74). — ^ Corr. de Bossuet, t. X, p 202, 415. Lettres de l'abbé Bossuet, 23 sept. 1698. — ^ Les éditeurs de la Corr. de Bossuet ont cherché cette pièce sans la trouver, mais ils la signalent, t. IX, p. 487 — J'utilise ici une copie que j'ai vue à la Bibl. Vat. dans le mss. Ottob. lat. 3164.
femmes abusées ont témoigné devantrofïîcial. Cinqprêtres, dont un vicaire général de Tarbes, ont confirmé par leurs dépositions ce qu'elles avaient dit des doctrines et pratiques de La Combe.
Mme Guyon est mise en cause dans ces informations. Une de ces femmes raconte qu'elle tient du P. La Combe qu'il avait couché quinze nuits avec sa pénitente^. Testis uniis testis niillus^ dira-t-on. M'^e Guyon a protesté contre ces horreurs ; elle a opposé à l'archevêque de Paris des dénégations tenaces, Bossuet qui l'avait jugée innocente en 1695, l'a tenue pour coupable en 1698, et finalement l'a absoute en 1700. Son cas, si l'on veut, reste douteux. Mais il est difTicile de croire à sa vertu sans tache. Ses voyages incessants aux trousses du P. La Combe, les lettres pseudo-mystiques qu'ils échangeaient entre eux, le besoin de se retrouver qu'ils éprouvaient, en dépit des mesures de police qui les emprisonnaient loin l'un de l'autre, ne sont que des imprudences qui prêtent au soupçon. Malheureusement la doctrine quiétiste de M™® Guyon sur l'abandon est celle du P. La Combe. C'est là le point terrible-. Pour qu'avec cette théorie commune, une femme, toquée d'un malheureux prêtre illusionné, soit demeurée indemne, il faut une sorte de miracle^
Mais, l'immoralité des personnes mise à part, ce quiétisme français ressemble encore beaucoup trop à celui de Molinos.
Certes, de l'archevêque de Cambrai à l'hérésiarque espagnol, quelle distance ! Fénelon est plus subtil, plus raffiné, plus aristocratique. Sa pensée est d'une agilité et sa langue d'une ductilité dont Molinos n'approche pas. Sa conscience est plus ferme, son âme plus haute. Mais, en tous deux, il existe une erreur analogue sur l'indifférence et l'oraison. Fénelon, Mme Guyon, La Combe ont une spiritualité de l'abandon qui compromet la notion chrétienne de l'espérance et qui énerve l'activité de l'âme même dans la tentation ; et ceci est le fond
^ On voit l'origine de l'accusation formulée contre La Combe dans une célèbre lettre de M"»e de Maintenon à Noailles (9 sept 1698). — ^ Cant. des Cant. ch. VIII, v. 14. Voir aussi les deux mémoires où Roussel dit au cardinal de Noailles ce qu'il sait de M^^ Guj'on. Je remercie M. Levesque de m'avoir communiqué ces pièces. — ^ J'ai traité la double question des mœurs et de la doctrine de La Combe, plus au long, dans les Recherches de science religieuse, mai-août 1920, p. 182-211.
même du quiétisme chimérique et dangereux condamné par Innocent XI dans la bulle Cœlestis Pastor.
Cette parenté n'est pas un hasard. Les apologistes les plus ardents de Fénelon n'arriveront pas à abolir les faits et les textes. On notera entre le Guyonisme et le Fénelonisme toutes les différences que l'on voudra ; il en est de réelles ; néanmoins, si on supprimait le Moyen court, le Cantique des Cantiques et les Torrents, on supprimerait les Maximes des saints dans leur source même. C'est pour défendre la spiritualité qu'il avait apprise de W^^ Guyon, que Fénelon a fait son livre. 11 a entendu, non pas commenter, mais compléter les XXXIV articles d'Issy ; démontrer que les théories, développées dans le langage imagé et sentimental d'une femme sans théologie, pouvaient être tenues par un docteur en Sorbonne. Cette dépendance de l'archevêque de Cambrai est indéniable. Il n'a pas été le Montan d'une autre Priscille. Mais, lui qui aurait dû catéchiser et redresser une visionnaire, il s'est laissé endoctriner par elle. Sa correspondance le prouve, les Maximes des saints le prouvent, les circonstances mêmes qui ont fait de Fénelon un spirituel le prouvent.
L'histoire des relations de M^^^ Guyon avec le P. La Combe est plus obscure. Ce que nous en savons est fragmentaire et difficile à interpréter avec sûreté. La Relation de Bossuet, «a correspondance, la Relation de PhéHpeaux, ne sauraient suffire et demandent, non seulement un sévère contrôle, mais un supplément d'information. 11 y a bien la Vie de W^^ Guyon écrite par elle-même. Mais elle n'ofïre pas toutes les ressources dont nous aurions besoin ; la chronologie y fait défaut au point que les meilleurs travailleurs^ n'arrivent pas à l'établir comme il faudrait. Surtout les textes manquent, les lettres telles qu'elles furent écrites aux moments importants et dont la teneur préciserait les relations qui existèrent entre deux âmes si voisines l'une de l'autre^. Nous savons qu'ils se virent
^ Voir la thèse de L. Guerrier, Madame Guyon, sa vie, sa doctrine, son influence. Orléans, Herluison, 1881. — - Dans la Vie de M'^^ Guyon écrite par elle-même il n'y a que quelques lettres du P. La Combe. Gosselin en a publié quelques autres dans la Correspondance de Fénelon. Il y en a trois dans le dossier la Reynie de la B.N.M. Levesque
beaucoup, qu'ils se comprirent, qu'ils se pénétrèrent très profondément. Nous démêlons mal quel est celui qui manœuvre l'autre, jusqu'à quel point et dans quel sens.
Toutefois nous pouvons tenir pour certains quelques points d'importance. M^^ Guyon a été de 1681 jusqu'en 1688 sou& la direction du P. La Combe ; leur mise en prison n'a pu interrompre leur commerce. Le livre des Torrents et le Moyen court ont été écrits en 1680, à Thonon, dans le voisinage du P. La Combe, alors supérieur des barnabites de cette ville. Manifestement M™® Guyon échappe parfois au gouvernement de son directeur ; elle le gouverne ; mais si grande que soit son emprise, elle a besoin qu'une voix autorisée la maintienne dans son quiétisme. Le P. La Combe est cette voix.
Le P. La Combe est-il quiétiste ? Oui, dans une certaine mesure ; ses ouvrages le prouvent. Sa Lettre sur l'oraison mentale l'est moins que son Analyse de V oraison mentale, bien que les deux livres soient de la même date (1685-1686). Et d'où vient à La Combe sa doctrine ? De Molinos indirectement. Il a vécu à Rome de 1673 à 1674 ; il y est revenu en 1682 pour quelques semaines. C'est le temps où Molinos triomphe ; et c'est le temps où Vittorio Augusto Ripa, disciple de Molinos, convertit au quiétisme le P. La Combe. Le fait nous est garanti par le P. Honoré Fabri^. Et voilà qui explique à merveille comment le P. La Combe fut, en 1685, appelé à Verceil par Ripa^ devenu évêque de la ville ; voilà qui explique pourquoi V Anahjse de V oraison mentale s. été écrite et imprimée à Verceil. La Combe a dit qu'il n'avait jamais eu commerce avec Mohnos^. Nous l'en croyons. M™^ Guyon a affirmé qu'elle avait écrit le Moyen Court et les Torrents avant d'avoir lu la Guide et V Analyse de V oraison mentale^.. Nous l'en croyons aussi. Mais, avant que V Analyse de V oraison
en a publié une, et fort curieuse, dans la Revue de Vhistoire de VEglise de France (1912, p 74). Mais tout cela est peu. — ^ Bibl. mun. de Lyon, Mss. 703. — ^ Ripa est l'auteur d'un livre intitulé Orazioiie del cuore facilitata, publié à Milan en 1686 et qu'un chanoine de Verceil dénonça au chapitre comme quiétiste en 1689. (Rech. de se. rel. mai 1920, p. 205- 208;. — 3 Mémoire dé La Combe, Revue Fénelon, déc. 1910, p. 163. — * Déclaration souscrite à Meaux le 1er juillet 1695.
mentale fût écrite, M™^ Guyon, par la direction de La Combe, savait depuis longtemps que l'oraison de foi et la pratique de l'abandon sont le tout de la vie intérieure. Et de même, avant que la Guide fût écrite, La Combe (qui d'ailleurs a lu le livre et l'a gardé entre ses mains jusqu'en 1688, nous le savons par lui^),abu le quiétisme de Molinos dans ses entretiens avec Ripa^.
Et c'est ainsi que, dans le courant du quiétisme français qui entraîna Fénelon, par une chaîne continue d'errants, nous retrouvons l'influence initiale de l'hérésiarque espagnol dont nous achevons l'histoire.
Au reste, il est bien évident que s'ils n'avaient pas été soupçonnés de mohnosisme par Louis XIV, M™e Guyon et La Combe n'auraient pas été emprisonnés, Fénelon et ses amis de la Cour n'auraient pas connu de disgrâce. Sur le fait que le roi rattachait le quiétisme français au quiétisme de Molinos, nous avons pour preuve la correspondance diplomatique du cardinal d'Estrées^
C'est ce lien logique qui justifie la condamnation à Rome de V Explication des maximes des saijits. Parmi les théologiens romains, ceux qui veulent absoudre Fénelon — le cistercien Gabrielli, le jésuite Alfaro, le Lovaniste Le Drou^ — disent ouvertement : entre les Maximes et la Guide, il y a un abîme. Ceux qui pensent qu'il faut frapper l'archevêque de Cambrai^ — l'augustin Serrano, le bénédictin Méro, les dominicains Bernardini et Massoulié — jugent avec Bossuet qu'il y a dans la doctrine de Fénelon des infiltrations secrètes de la doctrine de Molinos.
Le bref Cum alias d'Innocent XII prononce avec ces derniers.
Les points d'histoire que nous avons marqués aident à saisir par quels chemins la dérivation s'est faite.
^ Corr. de Bossuet, t. IX, p. 477. Lettre de La Combe au chap. gén. de son Ordre, !«' fév. 1689. — ^ Voir Rech. de science religieuse, maiaoùt 1920,p. 200-211.— 3 Afï. étr. Rome, 315, 1«' 164 Lettre du l^rsept. 1688 — * Anal. jur. pont. IX, 828-919 ; XX, 654-709. — ^ Anal. jur. pont. IX, 810-823 919-923 ; XX 323-348, 407-438.