ÉPILOGUE
la bulle Caelestis Pastor de 1687. On se le rappelle, le procès de Molinos a porté à la fois sur ses mœurs et sur sa doctrine; mais les juges ont cherché l'expression de celle-ci, hors de la Guide. Le livre avait été approuvé par cinq théologiens romains ; le Maître du Sacré Palais qui lui avait donné V imprimatur, Capizucchi, était cardinal et membre de la congrégation du Saint Office ; ces questions de personne déterminèrent le tribunal à ne faire état que des manuscrits de Molinos et de ses déclarations orales.
Le projet de la bulle Cœlestis Pastor fut dressé par le cardinal Casanata. Dans les considérants, le cardinal avait indiqué le livre de Molinos comme la source même de la doctrine condamnée. Avant la réunion où devait être arrêté le texte définitif à soumettre à l'approbation du Souverain Pontife, Casanata pria les cardinaux Nerli et Colonna de lui dire leur opinion. Nerli demanda expressément de supprimer la mention de la Guide : « Non, observe-t-il, qu'elle ne fût très bien à sa place dans la pièce, mais parce que le Saint Père ne veut pas qu'on touche ce point^. «
Casanata raya les mots : occasione cujusdam libri a M. de Molinos impressi... yropositiones desumptas ex libris. La bulle Cœlestis Pastor ne les porte pas.
Aussi n'a-t-on pas manqué de dire que la doctrine de la Guide, bien que le livre soit à l'Index, n'est point, en fait, frappé d'anathème.
Tandis qu'il poursuivait à Rome la condamnation du livre de Fénelon sur les Maximes des saints, l'abbé Bossuet mandait un jour à son oncle :
« Ce qui donna le coup à Molinos et fit découvrir le venin de son livre, qui jusque-là passait pour bon, fut sa conduite qu'on découvrit et son intention dans tout ce qu'il faisait. Bien d'habiles gens prétendent même qu'il y aurait de la peine à trouver dans le livre de Molinos des propositions qu'on puisse condamner indépendamment de ses autres écrits, de ses explications et de sa confession^ »
^ Bibl. Casanatense. Mss. Casanata 310. — ^ Corr. de Bossuet, VII. 399. Lettre du 11 oct. 1697.
L'opinion de l'abbé Bossuet, et des « habiles gens » qu'il écoute, a contre elle deux faits très simples et très significatifs.
L'Inquisition d'Aragon ne savait rien du procès de Molinos, lorsque, le 24 novembre 1685, elle a condamné la Guide comme contenant des propositions « téméraires, erronées et fleurant l'hérésie des Illuminés ».
Ceux qui ont attaqué Molinos, dès 1680, (BeU'huomo, Segneri, Regio et les autres que nous avons nommés), n'avaient que la Guide pour juger de la pensée du docteur aragonais ; c'est le quiétisme de la Guide, vécu par les pénitents de Molinos, qui leur a paru contraire aux traditions des auteurs les plus sûrs comme au bien des âmes. Ils disaient au nouveau maître de la vie spirituelle : Vous prétendez continuer Jean de la Croix et Thérèse de Jésus ; c'est inadmisible; vos leçons ne se raccordent aux leurs ni dans l'abstrait, ni dans le concret ; nombre de vos disciples ont une conduite détestable qu'ils couvrent par des passages de votre hvre ; votre livre est donc, quoi qu'il en soit de vos intentions, dangereux et nuisible. — Et ils alignaient les paragraphes de la Guide induisant au mépris de l'ascèse traditionnelle, ramenant la contemplation à un acte de foi pure, conseillant l'inertie dans les tentations. Or n'est-ce pas là toute la substance malsaine des 68 propositions censurées par la bulle Cœlestis Pastor ?
Il faut donc conclure : non seulement la Guide spirituelle de Molinos est à l'Index ; mais elle a été, l'expérience l'a démontré, le manuel du quiétisme le plus condamnable. Elle contient de quoi autoriser ces théories, fausses en spéculation et pernicieuses dans la pratique, dont la formule détaillée se trouve dans les 68 propositions tirées des lettres de direction ou des explications orales de Molinos.
Tant qu'a duré la polémique, Molinos s'est défendu de toute responsabilité dans les égarements de ses lecteurs. S'il avait été sincère, il aurait dû avouer que sa conscience pharisaïque s'était ingéniée à truquer un livre inoiïensif. Si nous les avions ses lettres de direction écrites entre 1670 et 1676 pourraient nous aider à démontrer qu'au moment où il publia la Guide, Molinos avait déjà l'esprit et