ÉPILOGUE
le cœur pervertis, que son procès révéla avec trop d'évidence.
Dans ses Dialogues spirituels, le P. Surin a tout un chapitre^ sur les «faux mystiques », dont il distingue trois sortes. Il y a ceux qui sont vraiment « attirés par Dieu à un état sublime et reçoivent de lui des grâces extraordinaires »; mais comme « ils en abusent et ne s'étudient pas à l'humilité, ils s'évaporent en leurs propres idées et tombent dans l'orgueil et dans plusieurs dérèglements». Il advient aussi que « de bonnes personnes, recevant de Dieu des grâces particulières, donnent quelquefois lieu à la tromperie par faiblesse, par erreur, par ignorance, ou par Timprudence de ceux qui les conduisent ». Ni l'un ni l'autre de ces portraits ne semble convenir à MoHnos. Mais il est une autre catégorie de « faux mystiques » dont la physionomie est esquissée par Surin, en une page qu'il convient de citer toute entière :
« Ce sont ceux qui, sans être appelés de Dieu à cet état, lisant les auteurs qui en traitent ou conversant avec des personnes qui en parlent sans cesse, prennent goût à cette lecture et à ces entretiens, se portent d'eux-mêmes aux choses extraordinaires, n'ont dans la bouche que la désappropriation, l'annéantissement passif, la transformation de l'âme en Dieu, l'union essentielle, et d'autres semblables termes qui ne viennent point du cœur, sont vides de suc, n'ont qu'un faux brillant, et ne descendent jamais jusqu'au cœur. Toute leur spiritualité ne consiste qu'en des mots.
« Ces personnes sont extrêmement éloignées de l'esprit de Dieu. Leur langage, leurs sentiments, leurs manières, tout chez eux est affecté. Ils ne sont qu'à deux doigts de l'erreur.
« Les mets qu'ils présentent aux âmes sont des viandes creuses, incapables de les nourrir. Donnez-leur du pain et non pas des gâteaux feuilletés dont la moitié n'est que du vent. Il n'est pas question de friandises, mais d'un repas sohde. d'où les âmes tirent du suc et de l'embonpoint, et non pas seulement un coloris superficiel. Fondez-les dans une vraie contrition, dans l'humilité, dans la mortification de leurs passions, dans une sincère et cordiale charité, dans la doctrine de Jésus-Christ et dans son esprit. Où avez-vous
1 Op. cit. t. 11,1. 3, ch. 9.
appris ces grands mots qui ne disent rien ? Ce n'est point là le langage de la vraie doctrine mystique, qui ne s'apprend qu'à l'école du Saint-Esprit » .
Voilà toute l'histoire de Molinos contée à l'avance, par un homme qui connaissait d'expérience la vie mystique.
Molinos a affecté d'être un maître inspiré ; il n'a pas été « à l'école du Saint-Esprit » . Son orgueil et sa présomption furent toujours trop grands, pour que les dons de Dieu aient pu être remarquables en lui, à un moment quelconque de sa vie. La Guide est une systématisation de ses lectures dans les livres et dans les âmes des autres ; il est invraisemblable qu'elle soit une notation d'états de conscience personnels. Dès 1675 — ses juges le lui ont dit en face et il l'a avoué — Molinos était impudique.
D'autres se servent de la politique et du savoir, pour dominer ; lui a usé d'une prétendue connaissance expérimentale des voies mystiques. Ainsi est-il devenu à Rome, pendant des années, une manière de roi spirituel. Un succès aussi éclatant l'aura étonné d'abord, enivré ensuite. Il aura pris goût à une supercherie qui lui donnait une gloire rare. Son assurance superbe aura grandi à la dimension même de son influence et de son mensonge. Le châtiment aura suivi, tel que la Providence a coutume de le ménager, selon saint Paul^, aux cœurs enflés et doubles. Plus il se sera enfoncé dans l'ignominie, plus le docteur aura pris les dehors d'un mystique de bon aloi. Autant que ses victoires publiques et ses fautes secrètes, les contradictions, auxquelles se heurtaient ses livres, le poussaient à cette hypocrisie ; il ne pouvait tenir qu'à ce prix le grand rôle assumé devant Topinion.
Et tout cela finit par un procès en règle et une sentence de réprobation. C'était juste.
* * Partisans et adversaires du quiétisme,dans leurs polémiques parfois ardentes, se sont heurtés à des problèmes qui peuvent amuser la malice frivole ou la vaine curiosité des incroyants,
* Ad. Rom. J, 24.