‹ Le quiétiste espagnol, Michel MolinosChapitre 37 sur 46 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

mais qui sont, en réalité, la substance même de la conscience chrétienne et le mystère de la vie divine dans les âmes.

Fléchier, dans ses Dialogues en vers sur le quiétisme, a raillé agréablement les disciples de M"»^ Guyon.

« Ah ! que ne pouvez-vous vous élever. Madame,

Au sommet de l'esprit, dans le donjon de l'âme.

Et là, dans une sainte insensibilité,

Voir sous tels mots obscurs luire la vérité !

Là, dans l'être divin toute déifiée,

Vide du monde entier et désappropriée,

Une âme s'enveloppe en son état passif.

Et sans pouvoir produire un acte discursif.

Des objets d'ici-bas arrête l'imposture

Et de ses facultés serre la ligature ;

L'entendement n'admet, dans ce repos central.

Rien qui soit aperçu, rien qui soit nominal.

Nulle opération d'effort ou d'industrie.

Suppression de vœux, extinction de vie,

Du corps avec l'esprit séparabilité,

Surtout exclusion de mercenarité ».

Voilà comment on s'exprime en langage mystique.

Mais cet évêque, qui badine en vers, est trop évêque pour ne point savoir et sentir qu'entre la Clarice et la Flavie de ses Dialogues, c'est le vrai christianisme et le vrai mysticisme qui sont en question : et nulles questions ne sont plus hautes.

Je l'ai marqué dans la préface même de ce livre, l'histoire de Molinos est un chapitre d'une longue histoire qui remonte jusqu'aux premiers gnostiques, et au cours de laquelle le panthéisme, avec le fanatisme, le fatalisme et le quiétisme, ont semé leurs théories et mêlé leurs influences fatales.

Dans sa conception des rapports de l'homme avec Dieu, le christianisme emporte nos esprits, d'un vol hardi, jusqu'au centre même de la vie divine. Mais de même que les âmes procèdent de Dieu par création et non par émanation ; ainsi finalement elles y retournent dans une contemplation sans voiles, amoureuse, déhcieuse, inamissible, qui les laisse dis-

tinctes de rinfini, tout en les unissant à l'infini qui fait leur bonheur éternel. Voilà le ciel des chrétiens.

Et leur terre peut et doit ressembler à ce ciel. Par la grâce reçue au baptême — grâce qu'il perd par le péché mortel, mais qu'il peut recouvrer, enrichir, capitaliser indéfiniment par l'usage des sacrements et de la prière, par la pratique des vertus et des bonnes oeuvres — le chrétien vit à la lettre de la vie divine. Dieu remplit son âme comme il remplit le ciel. La foi lui affirme la présence de cet hôte merveilleux, la charité l'anime à l'aimer, les vertus morales l'aident à le servir. Et ce service garde cette présence. Et la perfection grandissante de ce service provoque, pour ainsi parler, la bonté de Dieu à rendre cette présence à la fois plus manifeste et plus opérante.

Quand il cherchait le chemin de l'amour pur, Fénelon ne poursuivait pas une chimère. Molinos ne prêchait pas une morale impossible, lorsqu'il inculquait la nécessité de la mort totale à soi-même. L'Évangile exige de tout disciple de Jésus- Christ de perdre son âme pour la gagner; les écrits de S. Paul sont pleins des cris de l'amour de Dieu le plus désintéressé. Tous les saints ont été ces morts parfaits et ces purs amants.

Mais les maximes traditionnelles des saints et les théories autorisées de l'ascétisme chrétien ne mettent pas la perfection de la charité dans la suppression de l'espérance, ni la vérité de l'abnégation dans l'inertie de l'âme. Encore moins monte-t-il des vieux âges chrétiens une invitation à délaisser le Christ pour mieux trouver Dieu, à supprimer tout acte personnel pour mieux faire oraison. Les apôtres, les Pères de l'Église, les saints n'ont jamais enseigné ce renversement de l'ascèse. Les mystiques qui sont sur les autels ont réalisé à la perfection la leçon éternelle de l'Église qui dit aux siens d'être en euxmêmes les ouvriers du royaume de Dieu et des soldats qui conquièrent leur part de paradis. Une spiritualité qui risque d'effacer dans les esprits ces notions essentielles n'est pas seulement dangereuse pour les mœurs ; elle renie les enseignements de l'antiquité chrétienne.

Au surplus, quelle est la doctrine traditionnelle de l'Église, en matière d'oraison et d'abandon à la Providence ?

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