ÉPILOGUE
de ces deux hommes de Dieu suffît à rendre vain le jeu de Molinos. Son indifférence est la caricature de celle qu'ont inculquée à leurs disciples ces grands apôtres du renoncement évangélique. Les Exercices spirituels sont formels, dès leur première page : c'est à la longueur de la vie, à la santé, à la richesse, aux applaudissements des hommes, que S. Ignace demande d'être indifférent. Mais, en tout ce qui peut intéresser la gloire de Dieu et le salut des âmes, il engage le retraitant à une générosité sans bornes et à des actions d'éclat. Le chrétien dont il rêve doit avoir une âme de chevalier en quête de prouesses pour l'honneur de son roi aimé uniquement.
La spiritualité de S. François de Sales dérive des jésuites qui furent ses maîtres. Elle est à lui, parce que son esprit et son cœur étaient une fournaise trop ardente pour ne point transformer en un métal nouveau tout ce qu'on y versait. Mais quand on lit V Introduction à la vie dévote, le Traité de Vamour de Dieu, les Lettres de direction du saint évêque de Genève, on n'a point de peine à retrouver les origines proches de la spiritualité qu'il prêche. Celle-ci est ignatienne, bien qu'elle se soit transformée en passant par une imagination d'artiste, une inteUigence de docteur et un cœur incroyablement tendre. L'indifférence prêchée par S. François de Sales risque donc fort d'être exactement l'indifférence prêchée par S. Ignace de Loyola, sauf qu'elle est plus raffinée. Et la raison de ce raffinement est aisée à découvrir. Il tient à la nature de celui qui écrit. Il tient aussi à ceux qu'il veut instruire et qui sont des femmes et des amis de la vie parfaite. De là, la guerre déclarée que l'admirable directeur mène contre l'inquiétude et l'empressement. Mais si accentués que soient ses efforts pour maintenir les âmes dans la tranquillité de l'abandon, jamais il ne retranche rien des conseils où, selon les données traditionnelles de l'ascèse chrétienne, il engage ses pénitents à la mortification et à la prière, à l'accomplissement des devoirs d'état et à l'abnégation courageuse. Là est l'équilibre de cet esprit juste, et celui de la vérité.
De l'oraison nous pouvons raisonner comme de l'abandon à la Providence : Molinos en a dénaturé la notion.
La nécessité de la prière nous est imposée par notre condi-
tion de créatures et de pécheurs. A ce double titrenous sommes, selon la forte expression de S. Augustin, des « mendiants » qui ont besoin, pour vivre, de l'aumône de la grâce. Mais divers sont les besoins et divers les secours reçus. Divers par conséquent seront les modes et les effets de la prière.
Il est vrai, Dieu ne fait pas acception des personnes. Sans regarder à la naissance, au savoir, à l'âge ou à la condition, il communique ses dons à ceux qui prient. L'innocence de la vie, la simplicité du cœur, l'ardeur de l'amour attirent ses préférences et provoquent sa munificence. On a vu des enfants et des illettrés ravis dans l'oraison, au point d'en oublier et la terre et eux-mêmes, parce qu'ils étaient à la lettre perdus en Dieu.
D'ordinaire, pourtant, la contemplation — durant laquelle l'esprit inondé des lumières d'en haut, et le cœur embrasé de l'amour divin, goûtent des joies qui préludent à celles du ciel — est un aboutissement. Même pour ceux qui font profession de vie contemplative, elle s'achète par la plus rude ascèse. L'histoire des Pères du désert, les Dialogues de S. Grégoire, les écrits de S. Jean Climaque s'accordent pour affirmer cette ordonnance des grâces divines. Bien avant qu'il fût vulgarisé par les maîtres modernes de la vie spirituelle, ce canon est fixé par l'antiquité chrétienne. Et les expériences de S. Jean de la Croix et de sainte Thérèse n'y ont pas plus changé que la Théologie mystique du pseudo-Denys.
Il n'y a de contemplation digne de ce nom que la contemplation passive. Celle-ci est un libre don de Dieu, rare, merveilleux, transformant. Et Dieu, dans sa providence commune, en favorise ceux qui, par la générosité héroïque de leur vertu, se montrent dignes d'être traités en amis privilégiés, encore qu'il soit vain de prétendre mesurer par là la sainteté des âmes^.
Les effets extérieurs de la contemplation — tels que l'aliénation des sens, la lévitation, les paroles prophétiques, la vue du secret des cœurs, etc. — n'accompagnent pas toujours la contemplation elle-même. Dans ces manifestations de sa
^ Alvarex de Paz, De inq. pacis, 1. V, p. II, c. 3 ; Saint François de Sales, Traité de V amour de Dieu, 1. VII, c. 7,