ÉPILOGUE
puissance, Dieu a ses lois connues de lui seul, ; il semble qu'il soit plus volontiers prodigue de ces signes dans la vie des saints qu'il destine à une action publique et profonde sur leurs contemporains. Mais la connaissance non discursive de la divinité, les ardeurs du cœur qui s'embrase au voisinage de Dieu soudainement révélé, sont des grâces extraordinaires qui ne manquent guère aux extraordinaires chrétiens. A ceux qui passent la mesure commune dans son service, Dieu a coutume de donner de lui-même et de ses secrets, dans une mesure non commune. Précisément parce que les délices et les clartés de la contemplation sont un avant-goût de la vision béatifique, le Seigneur les dispense, d'ordinaire, comme une « couronne de justice 'i, ainsi que dirait saint Paul. Ces dons gratuits sont généralement des récompenses méritées.
C'est pourquoi tous ceux qui, dans les siècles les plus reculés de l'Église, ont réuni des hommes autour d'eux pour les former à une vie de prière, les ont entraînéss a une vie de pénitence, d'abnégation, de silence. Cette domination des vains bruits du monde, de l'amour-propre, de la sensualité, était à leurs yeux une condition préalable des communications divines. Tant que l'âme n'était pas purifiée et maîtresse de ses affections déréglées, il leur semblait impossible qu'elle pût s'approcher de Dieu pour un entretien intime. Bien avant Molinos, ils enseignaient quelles distractions obsédantes, les dégoûts et les sécheresses d'âme, les tentations de toute sorte, sont des moyens dont le Seigneur se sert pour éprouver, mesurer, affmer la pureté de la charité. Mais, plus sages que Molinos, ils menaient leurs disciples à la mystique par l'ascèse. C'est par l'austère discipline du jeûne, des macérations, de la solitude qu'ils les préparaient à subir le tourment des peines intérieures ou à recevoir les consolations du ciel. Sainte Thérèse et saint Jean de la Croix furent de rudes chrétiens. Les quiétistes ont invoqué souvent leur autorité et cité leurs écrits. Ils auraient dû plutôt se souvenir de leurs exemples, dont la mâle énergie est si éloignée de l'indolente passivité enseignée par la Guide.
Saint Jean de la Croix a merveilleusement réalisé tout son nom. 11 a vécu en face du Christ crucifié ; dans cette vue qui
enflammait son amour, il a puisé le courage d'une guerre atroce contre lui-même, à coups de veilles, de jeûnes, de disciplines, d'afflictions de toute sorte ; étant de ceux qui, pour être à Jésus-Christ, crucifient leur chair etleurs concupiscences. Et c'est en embrassant la croix, qu'il avait eue toujours sur les lèvres et dans le cœur, qu'il expira à quarante-neuf ans'^.
Thérèse d'Avila n'avait pas un autre esprit. Le désir de châtier son corps était en elle comme une ardeur anxieuse qui s'en allait en quête de supplices inventifs, en dépit de sa santé précaire. C'est en se roulant au milieu de^ épines déchirantes, qu'elle disait à Dieu son cri d'amour : ou souffrir ou mourir^.
Le nom de la sainte réformatrice du Carmel évoque celui du Vén. P. Balthasar Alvarez qui fut un de ses confesseurs. Dans sa Défense de la contemplation^ Molinos veut se couvrir de l'autorité de ce jésuite illustre. Prétention vaine. Partisan de l'oraison contemplative, Alvarez Tétait plus encore de la mortification. Il la pratiquait, il l'inculquait avec une vigueur singulière^
Fénelon et Molinos étaient trop familiers avec la vie des saints pour ignorer ces choses. Leur malheur fut qu'ils en entretenaient peu leurs disciples ; à telles enseignes que ceux-ci oubliaient le Calvaire pour le Thabor, le sens chrétien et le sens commun pour l'illusion.
Dans l'entourage de Fénelon, «l'inconvénient était moindre. La confrérie du pur amour était peu nombreuse^ ; et les « Michelins » entendaient bien aller au ciel par le chemin très
^ Ob jugem domini; se passionis memoriam, bello in se tanquam infensissimum hostem indicto, vigiliis, jejuniis, ferreis flagellis,omnipœnarum génère, brevi carnem cum vitiis et concupiscentiis crucifixerit .. Ubedœ.. in Ghristi crucifixi amplexu quem semper in corde et ore habuerat.. obdormivit in Domino (Ofî. de S. J. d. I. c.) — ^ Tarn anxio castigandi corporis desiderio sestuabat, ut quamvis secus suaderent morbi quibus afïlictabatur, corpus, ciliciis, catenis, urticarum manipulis, aliisque asperrimis flagellis, ssepe cruciaret, et aliquando inter spinas volutaret, sic Deum alloqui solita : Domine, aut pati aut mori (Office de la fête de sainte Thérèse). — ^ Vida del V. P. Baltasar Alvarez, Madrid, 1920, p. 27 7, 279, 480. — Voir aussi Les leçons d'oraison du P. Baltasar Alvarez, dans Revue d'ascétique et de mystique, janvier 1921, p. 45. 48, 49, 53. — * Voir L. Nalavel. Fénelon. La confrérie du pur amour, ■ 4-6.