EPILOGUE
sûr des commandements de Dieu et de l'Église ; et leur général était un chef très exigeant^. Il n'empêche que le système de laisser faire Dieu et d'attendre pour agir l'attrait du Saint-Esprit est un système ouvert aux chimères et commode à la paresse. Chez des nerveux comme M°^® Guyon, combien de fois il dut arriver que les mouvements impétueux de la nature étaient pris pour des inspirations d'en haut ; et les jours de dépression, combien il était facile de justifier, par l'absence du soufïle de la grâce, l'immobilité de la volonté en face d'un bien difficile à faire !
Certes, le monde mystique est un monde réel. C'est la région la plus haute de ce royaume spirituel qui est située, entre les bas-fonds de la nature corrompue et ce ciel des cieux où les élus vivent dans la beauté d'une vertu incorruptible. Cette création surnaturelle, effet harmonieux de la nature Ubremenfc docile à la grâce de Dieu, est un domaine de magnificences supérieures, dont n'approchent pas les paysages enchanteurs et le firmament étoile. Les saints ont essayé de dire ce que leurs yeux en ont vu, et leurs oreilles entendu et leur cœur goûté : les mots de la langue des hommes sont trop inégaux à ces choses de Dieu pour les pouvoir exprimer. Mais la sublimité des faveurs, par lesquelles il plaisait au Seigneur de récompenser la sublimité de leur vie, sont une rareté. Le grand tort des quiétistes, de Fénelon comme de Molinos, est d'avoir oublié le mot de S. Ambroise : Turba non sequitur ad excelsa, non ascendit ad sublimia.
Dans ce terrible panégyrique de S. Bernard, du 20 août 1698, prononcé aux Feuillants, et qui fit tant de bruit à Paris et à Versailles, le P. de la Rue n'hésitait pas à viser violemment les « Michelins » par ces interrogations pressantes :
« Ils se disent indifférents sur les plus grands biens du ciel ; mais le sont-ils sur les biens du siècle ? Ils sont tranquilles, disent-ils, sur le terrible jugement de Dieu. Le sont-ils sur les jugements du monde ?
» A quoi bon toutes ces critiques, toutes ces cabales, ces tours de souplesse à la Cour, toutes ces manières insinuantes
1 L. Natavel, Ibid., p. 18, 48, 62, 214, 252, 273, 303, etc.
auprès des grands, pour se pousser où ils ne sont pas, pour se maintenir où ils sont? Est-ce là agir uniquement pour l'amour de Dieu et l'homme n'y a-t-il point de part ? Ils sacrifient l'intérêt de leur salut ; sacrifient-ils aussi l'intérêt de la fortune et de l'honneur^ ? »
Malgré leur souci d'une désappropriation totale, les « Michelins » et leur général pouvaient donner lieu à ces questions indiscrètes, encore qu'il eût mieux valu qu'elles ne fussent pas tombées du haut de la chaire. Que si les membres de la confrérie du pur amour étaient encore terrestres par quelque endroit, à plus forte raison faut-il croire que des âmes plus basses amalgamaient leur quiétisme avec la satisfaction d'appétits plus grossiers. Godet Desmarais en parle comme d'un fait constaté par lui dans son diocèse de Chartres^. Le procès du curé de Seurre, Robert, condamné à être brûlé en effigie par le parlement de Bourgogne (13 août 1698), l'information canonique contre La Combe, permettent d'entrevoir les mêmes conséquences extrêmes^
Parmi la foule mêlée des disciples de Molinos, où les femmes du peuple côtoyaient les religieuses et les prélats, le danger était inévitable de mal comprendre et de mal pratiquer l'abandon. Tout ce livre en est la preuve, li'un des inconvénients essentiels du quiétisme a été de transposer la vie mystique à l'usage des faibles cervelles et des cœurs lâches. Au bout du far niente de Molinos on attendait le paradis de Mahomet. C'était la perte du sens commun et du sens chrétien, l'illusion dans les esprits et l'abolition des consciences.
L'Éghse, dans sa tradition constante, montre plus de discernement et de mesure. Elle ouvre une école où les plus magnanimes apprennent le secret d'une vie déjà céleste, par la générosité à suivre un chemin sanglant ; mais elle n'a jamais promis aux âmes faibles, que rebute la croix du Sauveur, qu'elles sont appelées à goûter ici-bas les joies des anges. La
^ Henri Ghérot, Autour de Bossuet, p. 76-114. L'auteur a publié le sermon intégral du P. de la Rre, d'après les papiers du P. Léonard. — '' Lettre pastorale du 10 juin 1698. — ^ H. Chérot. Autour de Bossuet p. 9-13.