ÉPILOGUE
passages de la Bible. S'il en est ainsi d'un livre inspiré par le Saint-Esprit, qui est un Dieu de lumière, comment s'étonner des obscurités qui enveloppent les pages dictées par l'esprit infirme des hommes ? Comment la langue humaine n'auraitelle pas ses défaillances, quand elle essaye d'exposer les plus hauts mystères de la vie intime des âmes ? Comment saisir, à coup sûr, une pensée rigoureusement commune en des esprits aussi divers que les Pères du désert et les moines du moyen âge, les contemporains de saint Bernard et ceux de saint Jean de la Croix ? A une si grande distance, il y a des nuances de mots que les siècles écoulés rendent peu saisissables, si même ils ne les abolissent.
Mais tout ceci est d'ordre plutôt spéculatif. Revenons aux coïncidences notées tout à l'heure. D'après des spirituels non suspects, comme d'après Molinos, il existerait des directeurs qui ont le tort de vouloir contraindre toutes les âmes à passer par un même moule de méditation ; et c'est un malheur ; car si les âmes étaient laissées libres de répondre aux appels de la grâce, il y aurait, dans l'Église de Dieu, beaucoup plus de contemplatifs.
Le premier de ces deux points ne saurait, semble-t-il, souffrir contestation sérieuse. Dans toutes les écoles de spiritualité il y a des esprits excessifs ; pourquoi n'y en aurait-il pas dans celle des méditatifs ? Bell'huomo, Alvarez de Paz, Surin (trois jésuites) ne font aucune difficulté d'en convenir; assurément ils ne sont pas les seuls religieux de leur Ordre à faire entendre que les Exercices de saint Ignace ont eu parfois des glossateurs ou des praticiens un peu épais^. Dans leur
* Scaramelli est très décidé dans ses préférences exclusives pour la méditation.
De même Rodriguez, malgré quelques passages plus larges, dans les chapitres VI, XII et XIII de son traité de l'Oraison.
Surin explique le silence de saint Ignace sur la contemplation, par le fait que le livre des Exercices est fait pour ramener les âmes à Dieu (Traité de V Amour de Dieu, 1. II, ch. 10). Avec plus d'exactitude, Suarez note que saint Ignace n'a pas omis de parler de la contemplation, bien qu'il se contente d'en indiquer brièvement l'objet et la méthode {De religione, tr. X, 1. 9, c. 6).
Quand on compare entre elles les diverses éditions de la Pratique
souci très vif de la vérité et du bien des âmes tous ces hommes n'hésitent pas à blâmer les directeurs spirituels qui, sous prétexte de promouvoir la méditation, se refusent à autoriser toute autre forme d'oraison mentale. Et en effet, pour peu que Ton se rappelle ce qu'est la prière dans l'économie de la grâce et ce qu'est, en Dieu, le désir de transformer les âmes en lui, comment douter que le Saint-Esprit ne veuille, dans l'Église, et diversifier les ascensions spirituelles et multipHer les parfaits orantes ?
Néanmoins à qui voudra scruter jusqu'au fond la question de la rareté de la vie contemplative, il apparaîtra, je pense, manifestement, que cette rareté s'explique par la lâcheté humaine, beaucoup plus que par le fait des directeurs médiocres.
Qu'on lise le P. Surin. Il est à citer ici précisément parce qu'il tient la vocation à la contemplation comme commune, en un sens, dans le Christianisme ; et que, aux yeux de certains, sa doctrine spirituelle porte trace de quiétisme. Dans son Traité de V Amour de Dieu, dans ses Dialogues spirituels, dans son Catéchisme spirituel, il revient, sans cesse et sous toutes les formes, à cette condition d'un « cœur vigoureux, ,. indispensable à une vie intérieure digne de ce nom^.
Certes on ne saurait accuser le P. Honoré de Sainte-Marie de vouloir diminuer le nombre des contemplatifs. Dans la troisième partie de la Tradition des Pères, il a une longue dissertation sur la contemplation acquise^, dont Molinos n'aurait pas manqué de s'emparer pour accréditer certains
de VOraison, on remarque aisément que le P. de Maumigny est moins exclusif dans les dernières que dans les premières. La toute dernière (1911) parle de la contemplation acquise ; elle a un chapitre (II, p. 266- 271) pour montrer comment les Exercices préparent la contemplation infuse. L'auteur a repris la question dans l'opuscule La Grande /îe<rai«e (Paris, Beauchesne, 1916, p. 67-74) où il signale les points de contact de l'application des sens et de la contemplation infuse.
^ Traité de V Amour de Dieu, 1. II, ch. 3 et 4 ; voir, dans le même sens, le t. I, 1. 1, ch. 6 ; 1. 2, ch. 8 ; 1. 3, ch. 9 ; 1. 6, ch. 9 ; 1. 7, ch. 5, 7, 8 ; t. II, I. 1, ch. 5, 8 ; 1. 2, ch. 1, 7 ; 1. 3, ch. 4 ; 1. 4, ch. 7 ; 1. 10, ch. 4, 5, 7 des Dialogues spirituels. Dans le Catéchisme spirituel, on trouverait des indications analogues. — ^ Op. cit. P. 111% Diss. 2«.