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CHAPITRE SIXIEME

Départ des bateliers canadiens. — Lettres du R. P. Bouchard.— Services rendus à l'armée. —Prise de Khartoum par le Mahdi. — Mort de Gordon. — Remerciements de lord Wolseley. — Séjour à Rome. — Retour au Canada.

Le 14 septembre au soir, un sombre bateau venu de Montre'al, mouillait au large devant Qué- Ijec : c'était Y Océan King portant les bateliers canadiens avec leur chapelain. Ce dernier devait débarquer pour prendre sa chapelle portative et nous faire ses adieux. Mais on ne put le lui permettre, de crainte d'exciter la mauvaise humeur des hommes qui pouvaient se croire trompés et abandonnés, et dont quelques-uns ne paraissaient pas d'une douceur évangélique. Il fallut, le lendemain, nous rendre nous-mêmes au bateau, l'abbé C.-O. Gagnon (^aujourd'hui prélat J, 1 abbé Joseph Beaudoin et moi, trois amis du P. Bouchard, pour lui porter ses malles et lui souhaiter le bon voyage. Et c'est ce que nous fîmes immédiatement avant la visite du

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Hgvptk, Soudan et Kordofan.

gouverneur général. Je dois à la vérité de dire que je ne fus pas très enthousiasmé, ni très fier, à la vue des trois cents voyageurs qui étaient sur le pont et (]ui allaient représenter le pays en Egypte. Quel assemblage étrange ! Pas d'uniformes — des habits de toutes couleurs — des figures hâlées, quelquesunes aux traits durs et féroces — ça et là les sinistres visages des Iroquois de Caughnawaga — un demi-silence— l'air ennuyé de gens qui attendent : tout cela avait un aspect terrible et funèbre que je n'oublierai jamais.

Le Père Bouchard en avait pris son parti. Son sacrifice était fait et ce fut lui qui, le navire en marche, fit épanouir les figures, rentrer les larmes qui voulaient couler, et taire les murmures qui demandaient à se faire entendre, et qui égaya les officiers et les bateliers par ses conférences et ses histoires.

Je lui cède avec plaisir la parole et je cite quelques-unes de ses lettres de voyage.

A bord '•' The Océan King " en vue des Côtes du Portugal.

28 sei^tembre 1884.

^hn\ cher Monsieur,

Quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles et vous apprendre que, partis de Sidney, Cap- Breton, vendredi, le 18 du présent mois, nous arriverons, demain le 29, à Gibraltar. La traversée a été splendide. Pour continuer d'anciennes habitudes que je ne saurais trop recommander, je n'ai ])as vu l'ombre du mal de mer ni l'ombre de l'ennui. Du reste je n'en avais pas le temps, occupé (jue j étais à faire connaissance avec mes parois.siens nouveaux et à leur donner les secours de mon minisiëre. Nous axons 879 vo3'ageui-s, la plupart catholiques. Je suis on ne peut mieux avec tous les officiers, qui se montrent d'une politesse excjuise et me laissent la plus grande liberté. Je porte la soutane, je prêche opportune, importune, quand bon me semble, je fais la prière du soir en public, je confesse ; enfin je suis comme un curé dans sa paroisse ; et si le bateau qui me porte s'appelle le

Roi de l'océan, " je suis presque roi à son bord.

Malheureuscimnt les trônes d'aujourd'hui ne sont pas très solides, et le " Roi de l'océan " s'est fait rouler par les vagues comme le dernier des sujets ; ce <[ui fait que je n'ai pu dire la messe que deux fois depuis mon départ de Québec.

Un des sauvages de Manitobaest mort jeudi dernier, après quelcjues jours de maladie seulement. Le pauvre homme était protestant et il m'a paru bien «•onvaincu que sa religion était excellente. Vous comprenez que ce n'était pas le temps de lui donner des doutes à ce sujet et de faire de la controverse. Il était à l'agonie et il me fallait le préparer à la mort : je l'engageai à demander pardon à Dieu pour toutes les fautes de sa vie, et aussi longtemps qu'il eut la connaissance, je lui ai fait dire : Jésus, ayez pitié de moi. J'espère que le Divin Sauveur lui a fait miséricorde et qu'il a entendu la dernière prière de ce pauvre sauvage. Vendredi matin, eut lieu la sépulture dans la mer. C'est une bien triste rérémonie qui laisse dans Tàme de longs et douloureux souvenirs. C'était le premier sacrifice de l'expédition du Nil. Hélas ! nous en ferons probablement bien d'autres. Mais on ne va pas à la guerre s;ins (ju'il en coûte. Mes bateliers sont, pour un grand

nombre, dos jeunes gens intelligents et religieux, de véritables canadiens, et je suis tellement content d'eux, que je me propose de les accompagner justju a Khartoum ; je déciderai cette importante question quand je serai rendu au Caire, ou plutôt c'est mon Evêque qui la décidera, car je vais me mettre à son entière disposition. Que de choses j'aurais à vous conter ! mais le temps me fait défaut et j'ai une trentaine de petits mots à écrire à droite et à gauche ; de plus c'est une sérieuse affaire que d'écrire lijrsque le steamer ne cesse de rouler et menace de me faire passer par-dessus la table avec toutes mes idées les plus lumineuses.

Nous ne sei'ons que quelques heures à Gibraltar.

et nous nous dirigerons sur Alexandrie, puis au

Caire, d'où je vous écrirai aussitôt que possible. En

attendant, je vous prie de présenter mes respects à

monsieur l'Administrateur et aux autres messieurs

• le l'Archevêché. Me recommandant aux prières de

tous et en particulier aux vôtres, je demeure votre

obligé serviteur et ami,

A. Bouchard, Ptre,

Missionnaire Apostolique.

On regretta d'avoir laissé tous les bateliers dé- 1» u'nuer à Gibraltar : quelques-uns de ces messieurs tirent ti'op de bruit. M. Gaston Labat raconte la chose en ces ternies : " Vous le savez, ces grands enfants gâtés aiment la gaudriole, à se battre, à rire, à chanter, et c'est ce que deux de nos forts gaillards ont fait, lors de notre passage à Gibraltar, en mettant la police en déroute et en s écriant : nous avons vaincu Gibraltar " !

Et voici ce que le même aimable correspondant écrivait du Père Bouchard :

" Parlons du chapelain. Vous le connaissez certainement, c'est le K P. Bouchard. Voici l'homme : taille de cuirassier, barbe de sapeur, bâti comme un iiïonitor, cœur d'agneau. ..Il nous donne des lectures très intéressantes sur l'Egypte qu'il a habitée et il nous dit avec assurance : mes amis, quand nous serons à Khartoum,je vous montrerai la maison de rhomme sui-nommé le Père aux cinq cents coups de fouet. C'est un aristocrate qui fait servir cinq cents coups de fouet pour le déjeuner de ses esclaves."

Si les bateliers avaient un bon chapelain, ils

] 30 NOTICE BTOGRArHIQUE

étaient aussi commandés par de bons officiers. L'un d'entre eux, le chirurgien major Hubert Neilsonleur fit pendant le voyage une conférence très pratique sur la nécessité pour eux d'observer les lois de la tempérance et de la morale. La science médicale et la religion s'unissaient ainsi pour conserver la vie et la santé spirituelle et matérielle de la petite armée.

Le Père Bouchard m'écrivait <lu <,\iire la lettre suivante :

Le Caire. 15 œtobre 1884.

Révérend et bien cher monsieur,

Il j a huit jours que je suis arrivé dans la capitale de l'Egypte^ et il est temps, je crois, de vous en informer, malgré la chaleur affreuse dont nous sommes favorisés. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai été bien reçu par Monseigneur Sogaro, par les missionnaires et les orphelins. Pauvres enfants, en m'apercevant, ils pleuraient, riaient, pirlaient tous ;\ la fois : c'était une scène indesci'iptible. Et moi aussi je pleurais, mais j'étais heureux ! Ah ! il y a des moments dans la vie qui valent des siècles et qui font oublier bien des sacrifices. J'aurais désiré

LE R. r. BOUCHARD 1^]

la présence de mes compatriotes, si bons et si généraux pour notre mission ; ils auraient joui en voyant le bonheur de ces pauvres enfants de la Nigritie, bonheur que leur procure leur incomparable charité. En embrassant ces chers petits noirs, j'étais obligé de reconnaître que j'avais fait bien peu pour eux, mais j'étais content de pouvoir me dire que j'avais fait quelque chose.

Je pensais (pie les canadiens de l'expédition du Nil se rendraient au Caii-e; mais arrivés à Alexan- <lrie, ils avaient trouvé l'ordre de continuer leur voyage, sans s'arrêter, jusqu'à Wadi-Halfa. Quant ù moi, il me fallait absolument venir ici pour voir mon supérieur, et j'obtins facilement la permission des autorités militaires. Monseio*neur So^aro a été enchanté de tout ce que j'avais fait et il m'a donné l'ordre de continuer ma mission de chapelain. Je partirai vendredi matin pour Wadi-Halfa, à une douzaine de jours du Caire. J'ai hâte de rejoindre ines canadiens, pour me rendre avec eux jusqu'à Dongola qui sora, dit-on, le centre des opérations de notre petite armée.

Ici l'on dit les choses les plus contradictoires au

sujet de notre expédition: selon les uns, nous courons à une mort certaine ; selon les autres, nous allons seulement faire une promenade sentimentale. Pour ma part, je vais mon chemin sans m'occuper «les cancans, bien décidé à faire mon devoir, quoiqu'il puisse m'en coûter. Ce qui m'encourage beaucoup, ce sont les excellentes dispositions de ceux que l'on a confiés à mes soins. Que de consolations ces braves m'ont données pendant la traversée I De Gibraltar à Alexandrie, la mer était si calme quil m'a été possible de célébrei la sainte messe tous les jours, et j'ai eu le bonheur de donner la sainte communion à presque tous mes canotiers avant d'arriver à Alexandrie. Un matin, j'en ai fait communier 53. Ces bons enfants du Canada sont les mêmes partout ; ils ont toujours un grand respect et une grande confiance dans le prêtre catholique, même quand il s'appelle le Père Bouchard. Avec de pareils paroissiens, on peut se rendre au bout du monde et par conséquent jusqu'à Khartoum. J'espère pouvoir vous écrire bientôt. En attendant, je me recommande à vos prières ainsi que mes bateliers. Demandez à Dieu (juil nous préserve des dangers,hélas ! si nombreux, qui nous attendent, afin que tous nous puis-

sions revenir sains et saufs dans notre belle et chère

patrie . . . -

Votre ami dévoué,

A. Bouchard,

Missionnaire Apostolique.

Le contingent canadien ne manquait pas de correspondants pour donner de ses nouvelles au pays. Nous connaissons déjà le chapelain et le sergent d'hôpital, M. Labat; voici maintenant M. L. H. Duguay, l'un des bateliers, qui lui aussi écrit des lettres très intéressantes. Nous en détachons le passage suivant, qui vient à la date voulue pour la continuation de notre récit, et qui dit quelques mots caractéristiques du héros de cette biographie :

. . . ."Mous avions encore une journée de marche pour atteindre Wady-Halfa, lorsque nous sommes accostés par le steamer de la malle, sur lequel est M. l'abbé Bouchard, notre aumônier. Le bon père, qui nous avait laissés au Caire, pour rendre compte «le ses deux années d'absence à son évêque, nous apporte des nouvelles du pays. Il a en mains plusieurs lettres qu'il distribue à qui de droit. Le soir, il niet pied à terre pour serrer la main à tous les

canadiens, par qui il est adoré. Nos ëvêques ne pouvaient jamais nous mettre entre meilleures mains. A part son ministère, il a un chic épatant pour faire venir à lui non seulement les petits enfants, mais les hommes les plus rebelles. Vous pensez bien que parmi un composé de voyageurs, hommes de chantiers, drciveurs, sauteurs de rapides comme celuici, il s'en trouve qui ne sont pas de la croix de Saint-Louis. J'en ai rencontré plusieurs qui, après une entrevue avec ce bon missionnaire, s'écriaient le cœur plein de joie : '• ça c'est un bon Père ! "

" A part ce rôle, il remplit aussi celui d'interprète, car l'abbé Bouchard parle très bien la langue du pays qu'il a parcouru, comme apôtre de la Niî;'ritie, pendant plusieurs années. Combien de fois n'a-t-il pas été de la plus grande utilité à nos officiers dans mille circonstances imprévues qui se rencontrent et qui se rencontreront souvent dans cette expédition ? c'est au point qu'il est devenu indispensable et qu'il est considéré parmi nous comme un tnvoyé de la Providence."

Après avoir parlé ensuite de la visite du général Wolselev, M. Dnmiay rend hommao-e à l'habileté

«les bateliers : "Nous nous divisons, dit- il, par escouades pour faire connaissance avec ces fameux rapides du Nil, et en quatre jours d ouvrage, nous franchissions la première cataracte.

" Si vous aviez vu nos canadiens, vous en auriez été réellement orgueilleux ; les officiers en charge vn sont ébahis. .. A l'heure où je vous écris, toutes les chaloupes qui étaient rendues à Assouan sont, montées, et je suis certain qu'il 5^ en a plusieurs qui .sont déjà rendues à Dongola. Le colonel Butler qui se trouve commandant de notre campement, disait liier que c'était extraordinaire de voir la rapidité avec la(]uelle marche l'expédition depuis que les canadiens sont arrivés ; et nous sommes d'autant ])lus surpris de ce compliment, que nous trouvons (jue l'ouvrage ne nous a pas forcés. Il nous a seulement procuré un délassement.'' (1 G novembre 1884.)

Je pourais citer bien des letti-es que le R. P. Bouchard écrivit pen<lant l'expédition, soit à son vénérable père, soit à M. P. Dubé, le curé de Sainte- •iulie, et à d'autres encore, mais il faut me limiter, ne pas répéter les mêmes choses et choisir les filons les plus riches de cette mine précieuse. Je reçus

donc de mon bon ami la lettre suivante, datée du Camp militaire de Gemai, Haute-Egypte, le 4 décembre 1884 :

Mon cher Monsieur,

Il y a longtemps, je pense, que vous attendez une lettre de moi. Il me semble vous entendre dire : " que fait donc le père Bouchard ? Il est plus fort pour parler que pour écrire ! " Hëlas ! je suis forcé de l'avouer ; mais que celui qui est sans péché me jette la première pierre. Malgré tout, me voici à vous conter mes impressions de voyage. J'espérais toujours pouvoir le faire convenablement ; c'est-à-dire qu'un jour ou l'autre j'aurais autre chose que mes talons pour siège, et pour table une boîte ayant plus de six pouces de hauteur ; mais vain espoir ! je m'aperçois que je n'aurai rien de ces vanités pendant l'expédition, et je viens vous entretenir quelques instants à la hiiona, comme disent les Italiens. Si vous me demandez en Arabe : "ZsLÏac i Kef-aalac ? Antatayeb ?" je vous répondrai : " El Amdel Allah " ce qui veut dire, comme vous vous en rappelez sans doute : " Comment allez-vous '( comment vont vos affaires ? Etes-vous content ?' Et je vous réponds : " très-bien, Dieu merci. "

Oui, je me porte très- bien, malgré l'énoruie différence qu'il y a entre la vie de camp et celle que me faisaient les messieurs de l'Archevêché et les charitables curés du Canada. Au souvenir de la cuisine canadienne, je me prends à mépriser les oignons d'Egypte et le biscuit sec du gouvernement Britannique ; mais vous comprenez que c'est ià un détail dont je m'occupe assez peu et qui ne mérite pas l'attention d'un chapelain. militaire ' Voici en peu <le mots quelles ont été mes aventures depuis mon départ du Caire, qui a eu lieu le 17 octobre. Après avoir dit adieu à Mgr Sogaro, à mes confrères mis*, sionnaires et à mes chers orphelins, je pris le chemin de fer pour rejoindre au plus tôt les canadiens qui devaient être déjà loin.

Le trajet dura toute la journée ; je mangeai de la poussière beaucoup plus que ma ration et je n'arrivai qu'à 10 heures du soir à Assiout, oii il me fallut quitter le train pour la bonne rais^on qu'il n'allait pas plus loin. De suite je vis le commandant du camp, qui me donna l'ordre de continuer mon voyage- Je louai un âne, je plaçai dessus mon bagage et ma j»ersonne, et ainsi les uns sur les autres, nous fîmes

environ deux milles pour me rendre au bateau à vapeur (jui partait à minuit pour Assouan. Comme ces bateaux sont très petits et qu'il y avait plusieurs officiers, il fallut se mettre deux par cabine. Or il iist bon de savoir que ces cabines sont à peu près grandes comme un four. Enfin, tant bien que mal. me voilà installé dans ce four avec un officier anglais, un brave et digne bon. me qui sait se fain^ tout à tous. Quand je dis qu? les cabines ressemblent à des fours, j'entends aussi dij-e qu'elles sont chaudes comme des fours au moment d'y mettre le pain.

Après avoir soupe par cœur, je me couche ; quelques instants après, mon offi'^ier «n fait autant et nous finissons par nous endormir malgré une chaleur étouffante. Nous avions laissé ouvert un tout petit carreau de dix pouces environ ; c'est tout ce qu'il y avait d'ouverture pour éclairer et changer l'air. Nous n'avions pas remarqué (jue le Vjateau était trop chargé et notre fenêtre était à tieui* d'eau. Or, pendant que nous dormions, voilà que le bateau se mit à pencher de notre côté, et je vous prie de croire quu Teau ne se faisait pas prier pour entrer Elle ne mit pas grand temps à parvenir jns(iu'à moi. Imaginez un peu le plaisir de se réveiller à moitié noyé ! Je

nie mets à crier à tue tête ; mon compagnon se réveille : — nous allons nous noyer, lui dis-je. Mais je m'aperçois tout à coup que c'est de la fenêtre que vient le danger et je le dis à l'officier anglais qui me répond,en se tournant pour se rendormir: fermez ]o. carreau; c'est ce à quoi j'avais déjà pensé et je crois qu'il n'y avait rien de mieux à faire dans la circonstance ! mais ce n'était pas tout, car il fallut réparer ensuite les dommages causés par l'inondation : nos malles avaient été envahies par l'eau, et j'eus à remercier le ciel de ne pas avoir eu ma chapelle avec moi, dans la cabine, car elle aurait été bien endommagée.

Après cinq jours de voyage^dans ce misérable navire égyptien, j'arrivai à Assouan ; le commandant <lu poste me remit l'ordre de partir de suite pour Sheilal, trois milles plus loin. On y va en chemin de fer. A Sheilal, le commandant me dit que j'avais trois jours de repos avant de quitter pour AVadi- Halfa. Cette nouvelle me réjouit le cœur et j'allai «le suite me mettre à l'ombre pour jouir encore davantage. J'étais là depuis dix minutes, à causer avec des chrétiens qui m avaient reconnu pour prêtre, lorsque j'entends ci-ier et demander en anglais si

(juelqu'iin a vu Tabbë Bouchard. — Que voulez-vou^ fie lui ? le voici. — Et Ton me conduit au comman- »lant qui me montre un télégramme lui disant de me faire partir immédiatement par le bateau-postal Ce bateau-postal est tout simplement une chaloupe à vapeur très petite et très incommode ; n'importe, je n'avais pas à choisir et je m'eml arquai immédiatement. Au njoment du départ, le capitaine me demande : Avez-vous vos rations ? — Quelles rations ? lui dis-je — Eh bien 1 des provisions de bouche ; ici chacun doit avoir ses rations. — Alors je réponds comme un homme au-dessus de ses jiffaires : je n'ai absolunient rien. Vite l'on court dire au commandant que l'abbé n'a rien à manger pour cinq à six jours, et ce brave homme, sachant probablement que je n'appartiens .pas à la famille du docteur Tanner, s'empresse do m'envoyer des rations pour sept jours. Cette importante cérémonie terminée, nous partons ; le bateau va à uierveille. Vers le soir, comme j'avais dîné par cœur, je m'occupai de .scruter les mystères de mon panier à ration : ce n'était pas précisément une corne d'abondance ; tout de même il y avait biscuits, pommes de terre, thé, café, sucre, une boîte de viande, d'Amérique s'il vous

plaît, et quelques oignons. L'inventaire terminé, je ])rends les armes. N'ayez pas peur, je suis pacifique ; je saisis un oignon d'une main, un hiscuit de l'autre, et me voilà à table ; je dëvoi'e le tout et j'arrose avec l'eau troublée du Nil. Je me disais ensuite sous forme de consolation ; mon ami, voilà un souper qui ne te restera pas sur le cœur.

Le lendemain dans l'avant-midi, nous eûmes le bonheur de rejoindre les bateliers canadiens qui, comme vous le voyez, n'avaient pas fait long de chemin pendant les six jours que j'avais passés au Caire. Inutile de vous dire qu'ils étaient contents <le me voir ; plusieurs pensaient que je serais retenu par mon évêque et que je ne pourrais continuer le voyage avec eux. Quatre jours après, nous arrivions à Wadi-Halfa, et l'on rous envoyait camper à cinq milles plus loin, sur le bord du Nil, à la 2ème cataracte, qui est vraiment magnifique. Que le Nil est beau à voir, en cet endroit surtout, le soir au clair de la lune ! Mais comme je changerais tout cela pour la paisible Rivière-Ouelle ! Le murmure de cette petite rivière en dirait plus à mon cœur (jue les bruits mystérieux du Nil. Il y avait trois jours que nous étions campés en cet endroit,

que nous recevions l'ordre rie nous rendre quelques milles plus loin, puis arrivés là, même ordre encore d'avancer.

Nous devions lever le camp de bon matin, afin d'être prêts quand les chameaux arriveraient, vers six heures, pour transporter les bagages. C'était le vendredi. Nous attendons au soleil brûlant, sans pouvoir trouver la moindre plante pour nous mettre à son ombre. Midi arrivé, nous dînons par cœur ; le soir pas de chameaux encore, il faut passer la nuit à la belle étoile. Le jour suivant, samedi matin, nous recevons l'ordre de partir du camp où nous n'étions pas encore rendus. Nous renvoyons le courrier avertir le commandant du camp le plus voisin, que nous étions ennuyés de la vie qu'on nous taisait. Quelques heures aprës; les chameaux arrivaient enfin. Voyant qu'on prenait un temps infini à charger ces affreuses bêtes et que la nuit approchait, je me décidai à partir à pied, en compagnie <}u brave colonel Kennedy, de Manitoba. Nous \<n\k en route après avoir pris des informations sur le chemin à suivre. L'on nous avait dit : marchez trois milles environ, puis toiu-nez à dvoite, près d'un villao'c Arabe, et vous trouverez facilement le

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Cl 11 p. Jetais soas riiiipressioa que C3 village était le premier que nous devions rencantrer, autrement j'aurais pris un guide, et vous allez voir que j'aurais bien fait. Arrives au premier village, je m'imt'orm3 du camp, on me répond : Anct ma aref, je ne sais pas. Nous reprenons la route ou plutôt le désert, nous marclioas, nous marchons et nous marchons encore et pas de camp. La nuit était devenue affreusement noire, — nous avions perdu la voie ; impossible de retourner ; nous étions égarés com- ])lëtement. Le camp que nous cherchions était à environ six milles de celui que nous avions quitté ; nous avions fait au moins dix milles !

Que faire ? Aller demander l'hospitalité chez les Arabes ? — Impossible, car ils n'aiment pas les européens. Rester dans le désert ? — La nuit était froide et nous n'avions pas de couverture. Le colonel me dit : nous allons nous enterrer dans le sable. L'idée n'aurait pas été mauvaise, n'eût été le danger detre piqué par les scorpions. Enfin nous nous décidons à marcher toute la nuit vers ce que nous avions réglé être le Nord. Après une marche d'une couple d heures encore, je n'en pouvais plus de fatigue. Pour comble de malheur, nous passions souvent

144 XOTICE BIOGRAPHIQUE

près des villages, et les chiens faisaient un vacarme infernal, au risque de veiller les gens qui ne se seraient pas fait le moindre scrupule de nous assommer. Enfin nous ari'ivons dans un défilé où les cailloux nous brisent les pieds ; tout-à-coup, d;;ns le lointain, nous entendons parler, crier, on aurait dit qu'il y avait tout? une ai-mée. Xous approchons >ins brait, et nous découvrons que c'est encore à des Arabas que nous avons affaire. Il ne fallait pas .songer à aller plus loin. Xous voilà donc avec la belle perspective de passer le l'este de la nuit à grelotter, avec la crainte d'être découverts et assommés. La position n'était ni brillante ni glorieuse. (Je qui m'ennuvait beaucoup, c'était de songer que le lendemain éta'.t dimanche et que je ne pourrais donner la mîsse à m3s canadiens. Enfin, je dis au colonel : '' nous avons fait notre possible pour nou> ■■ tirer d"eml)arras et nous ne pouvons rien par ■" nous-mêmes : il faut prier. Vous êtes protestant, '• vous ne croyez pas en la puissance de la Ste

■ Vierge, moi j'y crois, et je vais dire un chapelet à '■ cette bonne mère. — Oh ! oui : me répond mon

■ compagnon, priez, votre prière sera peut-être en-

■ tendue. *' Je me mis donc à réciter mon chapelet

avec toute la ferveur dont jetais capable ; uiais que <ie distractions ! Que de fois j ai pensé au Canada ! Je me disais : si je meurs ici, l'on ne saura jamais au pays ce que je suis devenu. Je regrettais bien alors de m'étre engagé sans guide dans ce désert inconnu ; et je priais Marie <le me tirer de ce mauvais pas.

Quand j'eus finis mon chapeletje bruit avait cessé:

nous étions grelottants ; je voyais l'impossibilité de

passer la nuit en cet endroit ; je dis au colonel : —

8i vous voulez, nous allons marcher encore un peu.

Qui sait ? peut-être sommes-nous dans le voisinage

du camp de Gémai (([ue nous savions être à une

douzaine de milles de celui où nous voulions nous

rendre). Nous avions à peine marché un mille, qu'au

<létour du défilé, nous voyons une lumière, puis une

autre, et puis un gran«l nombre, et nous arrivons à

un camp, le camp de Gémai ! Quel bonheur ! " Votre

piiëre a été entendue, " me dit le colonel Kenedy.

Le camp que nous a\ ions passé sans le voir et on

étaient nos hommes, se trouvait à une dizaine de

milles plus bas. Après avoir pris un peu de repos,

je repartis, avec un guide cette fois, pour aller dire

tiG XGTICE BI0CfR.lPHIQ7E

la messe à mes canadiens, au camp de Bab-el-Kobir. A liuit heures, la messe était dite, mais je n'ai pa^^ besoin de vous dire que j étais épuise de fatigue. Je me reposai en racontant aux bateliers mes aventures de la nuit, et j'avais encore la parole, quand l'ordre nous arriva de plier bagage poui* Géinai, oii l'on nous a laissés respirer depuis plus de trois semaines.

Il va sans dire que nous ne connaissons rien de l'expédition, et je suis siir que vous en savez bien plus long que moi. Les bateliers canadiens se distinguent véritablement par leur bonne conduite et ]>ar l'habileté qu'ils déploient pour faire remonter h- Nil aux bateaux ; je vous assure (|ue ce n'est pas une petite affaire. Je les accompagne très souvent dans leurs expéditions et nous revenons le soir vu chantant : "En roulant ma boule, roulant." J'ai beaucoup à faire ; je confesse, je prêche et je dis la sainte messe assez régulièrement. Jusqu'ici, notre "voyage a été des plus heureux, vu les circonstanctj- '■t les dangers ; nous n'avons penlu que cinq de nos hommes, qui se sont noyés. Sans (|ue je l'aie demandé, l'on a augmenté mon salaire de cinquante jtiastres par mois et j'ai eu le bon esprit de ne pas refuser. Je suis officiellement reconnu comme ca-

T.E R r. BOUCHARD 147

pitaine dans l'armée Britannique, aussi je porte l'habit mi.itaire : pantalon et gilet gris, avec boutons jaunes et quatre étoiles sur le collet. Si j'ai le bonheur de retourner au pays, je me présenterai devant vous avec mes insignes de capitaine et j'espère que vous me ferez le salut militaire. En attenfiant ce salut, veuillez agréer ceux de votre ami

dévoué,

A. Bouchard, Ptre,

Missionnaire Apostolique.

Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que les bateliers parvinrent à rendre leurs embarcations jusqu'à Gémai ; ils eurent à passer une cataracte terrible. Une escouade de marins anglais campés à la tête des chutes fut émerveillée de leur audace, et Lord Beresford avait déclaré, cinq jours auparavant, que le passage était infranchissable. (1) Ce fut sans doute dans cette circonstance qu'eut lieu l'incident suivant raconté dans une lettre du père Bouchard, adressée anx Glissions catholiques et citée dans le livre de M. Gaston Labat :

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