‹ Le R.P. Bouchard missionnaire apostoliqueChapitre 17 sur 34 · Lettre de M. Du^iiay · texte numérisé non relu

Lettre de M. Du^iiay

" Un joui", un brave batelier voit son bateau se briser sur une roche au milieu d'un rapide épouvantable. Prenant le .seul aviron qui lui reste, il se jette au milieu du rapide en s'ëcriant : bonne sainte Anne des canadiens, sauvez-moi ! Après avoir passé dans des tourbillons interminables, il arriva sain et sauf sur la rive. L'nviron de la bonne sainte Anne, dit-il, m'a sauvé la vie.

" Quelques jours après,ce biave enfant voit un de ses compagnons près de périr dans un rapide que lui-même venait de traverser difficilement. Comme il n'y avait pas moyen d'allei- à son secours, il lui jette son aviron et lui crie : prends l'aviron de la bonne sainte Anne et ne crains rien. En effet le jeune homme aborda en (juelqnes minutes.''

Alors on décida d'apportei* l'aviron miraculeux au Canada pour le placer dans Téglise de Sainte-Anne de Beaupré. Cette excellente idée ne fut cependant pas mise à exécution.

Le 3 janvier 1885, le Père Bouchard écrit de Dal à .son père, et lui dit que le détachement canadien est sur le point de partir pour retourner en Canada. L'engagement n'était <jue pour six mois et peu son-

î^-eaient à en faii-e un second, quoiqu'on leur offrît soixante piastres par mois. " Il est probable, dit-il, que nous nous i-endrons à vingt-cinq milles d'ici et (.'6 sera notre dernière station. De Semneh à Dal, j'ai parcouru environ cent milles en bateau et rencontré d'affreux i-apides. Ici, j'ai beaucoup dcuvrage ; il me faut aller visiter, tous les jours et à cinq milles de distance, l'hôpital militaire où il y a actuellement deux cents malades. " Comme on le voit, le Eëvërend Père n'avait pas seulement à desservir ses canadiens, mais il exerçait aussi son ministère parmi les troupes régulières qui se trouvaient dans son voisinage. Il fit ainsi connaissance avec un grand nombre d'officiers, dont plusieuis appartenaient aux meilleures familles d'Angleterre, et avec les chapelains militaires attachés comme lui à l'expédition.

L'armée de secours était partagée en deux corps principaux : l'infanterie, qui remontait le Nil en canots, et le corps des chameliers (thc camels corps.) Les canadiens qui s'étaient rendus jusqu'à Sorkomonto, ou Bâl-Narou, àpeu de distance de Dongola, partirent le 20 janvier, pour retourner au Caire.

(Juatre-vinii'ts bateliers seulement continuèreut leur marche sur le tleuve jusqu'à Kerbcska.

Pendant ce temps, Gordon attendait à Kliaituum, et l'on voit par ses de'pêches quelle était la position. Le 29 février 1884, il télégraphiait : " Peu de chances pour le mieux, beaucoup de chances pour le pire." Le 2 mai's : " Rester ou non à Khartoum ? — Le choix n'est plus entre mes mains "Vers lo' 30 : " Xous avons des provisions pour cin(jmois. L'ennemi nous assiège de toutes parts." Il écrit à Sir Evelyn Baring : " Vous me demandez les causes et les raisons de mon intention de rester à Khartourn. Je reste à Khartoum parce que les Arabes nous y ont enfermés et ne veulent pas nous laisser sortir."

Le 19 septembre, le vapeur Ahbas sort de a rade de Khartoum, portant le colonel Stewart, M. Power, du Time><, M. Herbin, consul de France, plusieurs grecs et égyptiens : quarante-quatre hommes en tout. Ils descendaient le Nil pour aller à la rencontre de l'armée de secours Mais le bateau fit naufjage en essayant <le franchir les abords de la cataracte d'Al)<>u-Hamid. Stewart. Power, Herbin et

Hassan Effendi gagnèrent la terre sans armes sur l'invitation en apparence pacifique des Arabes qni étaient sur la rive. On les fit entrer dans une maison où ils furent immédiatement massacrés.

Le 17 novembre, Gordon fait savoir à Lord Wolseley, alors à Wadi-Halfa, qu'il peut tenir quarante jours encore. Enfin le 14 décembre, il écrit : " Tout t'st fini, j'attends la catastrophe dans dix jours. 11 n'en serait pas ainsi si l'on m'avait tenu au courant de ce que l'on voulait faire. Mes adieux à tous.''

Le 30 décembre, la plus grande partie de l'arniéc anglaise commandée par Wolseley était rassemblée à Korti. Ce jour-là, le général Herbert Stewart se rend, avec 2099 chameaux, de Korti aux puits de Uakdoul et fait le trajet en 46 heures 50 minutes ; après avoir laissé une escorte pour garder les puits, il retourne à Korti chercher le reste des troupes et il est de nouveau à Kakdoul le 12 janvier. Il se met en mai-che avec sa petite armée, et le 17 il livre »iux Arabes la sanglante bataille d'Abou-Kléa. La victoire fut chèrement payée. Sur un effectif de ISOO hommes, les anglais perdaient 9 officiers et (lô soldats : il y eut <S5 blessés. 1100 mahdistes étaient

coucliës sans vie devant le carré. (1) " Si cette vaillante escouade se fut augmentée des 3000 hommes qui poursuivaient leur route en remontant le Nil, la marche vers Khartoum n'eut été qu'une promenade. Le 19, nouveau combat près de Metammeh . . Le 21, les Anglais trouvent (quatre petits vapeurs ancrés à l'abri d'une ile : il étaient là depuis quelques semaines, envoyés par Gordon pour attendre l'armée de secours. .. Le 24, Sir Charles Wilson remonte le fleuve axec vingt soldats européens à son bord. .. Le 27, on lui crie du rivage que Khartoum est toml'é et que Gordon a péri... Wilson poursuit sa route jusqu'à ce que ses navires soient devenus une cible pour les canons d'Omdournan et de Khartoum ... il ne vire pas de bord avant de n'avoir plus de doute sur la mort du général. Descendant à toute vapeur, il mouille à ïamanieh, où un messager vient lui dire que, pendant la nuit du 26 janvier, les mahdistes ont pénétré dans la ville par

1. Québec avait uu digue représeutaut à celte batailie, le capitaine Wilson (aujourd'hui lieutenant colonel) de In Batterie A, qui s'était rendu eu Egypte dès le commencement de la guerre et s'était mis à la disposition du général Wolseley. Il faisait partie du Catuel Corps.

suite Je la trahison de Farag-Pacha. Gordon a été tué. Le lendemain, le prophète a fait son entrée après. .. avoir octroyé à ses guerriers trois jours de pillage." (U

D'après le rapport du major Kitchener, le massacre dura environ six heures et coûta la vie à au moins 4000 personnes. Le P. Luigi Bonomi qui, comme nous l'avons vu plus haut, était au nombre <les prisonniers du Mahdi, raconte de la même manière la prise de Khartoum qui aurait été livrée

par un commandant supérieur de la garnison égyptienne." (2) Il ajoute que des témoins de cette horrible journée estimaient à 20,000 le nombre des victimes. "La chute de Khartoum, dit-il, eut pour conséquence la retraite des Anglais... ce fut une suprême déception pour ceux qui av^aient mis leur

1 Dans les ténèbres du V Afrique par H. M. Stanley.

2 II semble que le Mahdi, sûr de son affaire, attendait que les Anijlais fussent à deux pas de la ville pour y faire son entrée triomphale. L'expédition qui avait coûté des millions de louis sterling fut inutile; elle servit tout au plus à prouver qu'avec du temps.une armée pourrait suivre la voie du Nil pour reconquérir les provinces perdues. Et c'est ce qui se fait en ce moment.

espoir dans cette dernière citadelle de la civilisation et de la liberté au Soudan."

Le retour des canadiens au Caire fut comme une agréable promenade, mais ils eurent le malheur de perdre deux des leurs, qui se tuèrent en tombant du chemin de fer. Six s'étaient noyés dans les rapides, deux étaient morts des fièvres et un de la petite vérole. Onze morts en tout.

Le 13 février, le R. P. Bouchard écrit à son père qu'il est rendu au Caire où il a appris le massacre fies trois mille chrétiens de Khartoum, en même temps que la chute de la ville,tombée entre les mains du Mahdi. Il ci-oit que tout est à recommencer, et pour lui il ne voit aucune possibilité de retourner dans le Soudan, oii toutes les missions catholiques sont anéanties.

Autre lettre du 24 février : ''Quelques lignes pour vous apprendre une nouvelle qui, je crois, ne vous sera pas désagréable: c'est que je vais me mettre en route, un de ces jours, pour le Canada. Le gou- \ernement anglais me donne mon passage, et en première classe bien entendu, du Caire à Québec, ce qui repré.sente au moins 8200.00 : seulement je

perds la chance d'aller à Jérusalem (1), mais chose remise n'est pas perdue. Qui sait si je ne ferai pas encore trois ou quatre expéditions avant de mourir ?. . . .Les anglais ici parlent de s'oro-aniser pour essayer encore de prendre Khartoum, mais à l'automne seulement. On veut traverser le désert de Souakim à Berber, ce qui est tout simplement impossible si l'on ne construit pas un chemin de fer. Une armée mettra trente jours à franchir cette solitude, où l'on ne trouve de l'eau, et en ti'ès petite • quantité, qu'à deux ou trois endroits. Comment pourra-t-on transporter assez d'eau pour abreuver trois mille hommes ? Et les chevaux et les ânes ? Il faudra aussi leur donner à boire, tout aussi bien qu'aux chameaux, qui boivent rarement sans doute, mais qui, lorsqu'ils se mettent en frais, font les choses sérieusement. Hier, je suis allé au quartier ^^énéral anglais et l'un des officiers m'a dit : Monsieur l'abbé, si le gouvernement britannique vous demandait pour accompagner l'expédition du Sou-

1. Dans une lettre précédente, il parle de ce voyage qu'il avait 'iécidé défaire; il pensait passer la semaine sainte à Jérusalem, •^t ensuite gagner l'Italie, la France, l'Angleterre et le Canada, où il espérait arriver à la fin d'avril.

<lan, accepterlez-vous ? — Très certainement non, aije répondu, si on ne fait pas cle chemin de fer ; car je suis sûr que pas un seul soldat n'échappera au désastre. Mgr Sogaro fait tout en son pouvoir pour les empêcher de faire cette folie, mais je crois qu'ils lont tellement dans la tête qu'ils vont tenter l'aventure. "

Les événements ont prouvé que les généraux ont écouté les sao-es conseils des missionnaires. L'armée anglaise a pris de nouveau la route du Nil; elle s'est emparée du Dongola, et il est à espérer que. continuant sa marche victorieuse, elle pourra enfin arborer le drapeau bi'itannique à Khartoum, et fournir aux missions catholiques l'occasion de reprendre leurs triivaux civilisateurs dans cet infortuné pays. (1)

1 Le TahJet du 14 novembre 1896, cite le rapport de Sir Herbert Kitchener et termine son article comme suit : "The successof the Dongola Expédition is thus no less full of présent advantagethau of promise for the future, and -we may confldently hope that the next forward move towards the south may retrieve the tragedy of the last NiJeCampaign by planting the Egyptian flag (c'est un euphémisme pour désigner le drapeau anglais) on the ruined walls of the fortress consecrated to ail time by the memory of theg-eatest hero of our génération . Then, and not till then, can Egypt shcathe her sword Avith honour, and

" Mgr Sogaro, continue le P. Bouchard dans sa lettre, me voit partir avec peine, mais il trouve que mes raisons sont justes, et ne pouvant me retenir, il m'a donné une excellente recommandation pour Mgr l'archevêque de Quëbec."

D'un autre côté, le colonel Ardagh, commandant au Caire, écrivait au missionnaire canadien : "Monsieur l'abbé, je suis chargé par le général loi'd Wolseley de vous faire parvenir l'expression de sa haute appréciation des services rendus aux voyageurs canadiens, non seulement en votre qualité de ministre de religion, mais aussi par votre connaissance des indio'ènes et de leur lano^ue, dont l'utilité pratique a été si souvent mise à l'épreuve."

Muni de ces compliments " mérités ou non, " comme il l'écrivait lui-même, le P. Bouchard quitta le Caire, et le 14 mai il était à Rome, où il eut le plaisir de rencontrer bien souvent Mgr Dominique Racine et M. l'abbé C.-O. Cagnon ("aujourd'hui Mgr Gao^non) l'un de ses amis. Ce dernier fut témoin de

England redeem the pledge she implicitly gaveto the inhabitants of the Soudan, when she sent her most gallant soldier to stand between them and disaster.

lôS NOTICE BIOGRAPHIQUE

l'affection paternelle que lui portait le cardinal Sinieoni, préfet de la Propagande, et d'autres excellentes relations qu'il avait conservées dans la ville éternelle. C'est ainsi qu'il vit l'un des secrétaires du Cardinal Chigi sauter au cou du Père Bouchard en l'apercevant et l'embrassercordialementà l'itaUenne. Ils ne s'étaient pas vus depuis plusieurs années. Après une audience du Saint-Père, qu'il voyait pour la troisième fois, il partit pour Vérone, et Paris où il demeura deux semaines. En Angleterre, il alla visiter une famille qui avait perdu l'un de ses enfants, mort pendant l'expédition d'Afrique, et qu'il avait assisté à ses derniers moments. Enfin, après huit mois d'absence, il revint au Canada, avec l'intention d'y demeurer, cum anirtio manendi, et d'y travailler à la plus grande gloire de Dieu.

Il ne faudrait pas croire cependant que le R. P. Bouchard eût renoncé aux voyages ; car dès la première entrevue qui suivit son retour, il me parla de l'expédition du Nord-Ouest et du regret qu'il éprouvait de ne pas en faire partie. Mais il était trop tard, et M. l'ahbé Faguy — aujourd'hui le digne curé de Québec — qui avait courageusement offert

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ses services, tétait déjà parti pour la guerre avec ]e> jeunes bravas du neuvièuic bataillon, quand le Père liouchard revint de s<^n expédition d'Eofvpte.

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