‹ Le R.P. Bouchard missionnaire apostoliqueChapitre 18 sur 34 · PLESSISVILLE ET SAINTE-JULIE · texte numérisé non relu

PLESSISVILLE ET SAINTE-JULIE

A son arrivée à Québec, dans les premiers jours de mai 1885, le R. P. Bouchard se mit immédiatement à la disposition de Mgr l'archevêque, qui n'avait, à cette époque de l'année, aucune paroisse à lui offrir. Comme il s'agissait depuis quelque temps de faire desservir la mission de Notre-Dame de Lourdes par un prêtre qui résiderait à Plessisville, ce poste lui fut assigné, et le nouveau titulaire s'y rendit bien volontiers. Mais trois jours après, le Ki ]nai, un désastreux incendie détruisit l'église, le presbytère et une partie considérable du beau village de cette paroisse. Ce fut le Père Bouchard luimême qui descendit à Québec pour raconter la

triste nouvelle, et comme le curé ne pouvait plus facilement rhébergor,il fut nomme vicaire à Sainte- Julie et charge de la même desserte de Lourdes. (21 mai 1885.)

On comprend que ce n'ét dt pas une promotion, et qu'il n'y avait rien dans cette nomination pour flatter l'amour-propre ou la vanité. Après avoir été supérieur de la mission de Khartoum et avoir refusé répiscopat, après avoir servi d'aumônier militaire dans l'armée anglaise avec un salaire de centcinquante dollars par mois, et devenir tout d'un coup simple vicaire à la campagne avec des honoraires de cent piastres par année, il y avait là une épreuve qui est évidente pour tout homme qui a une connaissance quelconque du cœur humain. Les ecclésiastiques ne sont pas à l'abri des tentations de l'orgueil, et si parmi eux un grand nombre se contentent de leur position, quelques-uns travaillent sans relâche à l'améliorer, et il y en a très peu qui aiment à descendre.

Quoiqu'il en soit, le Père Bouchard s'acquitta gaiement de ses humbles fonctions; et comme vicaire

de Sainte-Julie, et comme desserv^ant de Lourdes, il mérita l'aff action de son cure et le respect et la coniiance des paroissiens. Voici au reste un témoignage authentique qui prouvera quel souvenir il a laissé dans les cneurs. En apprenant sa mort, le vénérable curé de Sainte- Julie, M. Prudent J)ubé (1) se hâta de m'écrire pour me dire le profond chagrin que cette nouvelle lui avait causé : " Le bon Père Bouchard, je ne l'oublierai jamais. J'ai pu Fapprécii^r <lurant son séjour à Sainte- Julie. D'un caractère gai, tout à fait aimable, charmant causeur, d'une grande sensibilité, sa société était des plus agréables. Bon prêtre, d'une rare piété, d'un zèle ardent, d'une charité sans bornes, il avait toutes les qualités du bon pasteur. Sa vie tout entière a été remplie d'épreuves. Nul ne sait ce qu'il a souffert ; car il cachait tout cela sons le voile aimable de la gaieté extérieure. Dès le début, il prit à cœur la petite mission de Lourdes et il s'est dévoué pour les pauvres colons qui l'habitent, allant deux fois par mois passer le dimanche avec eux, les consolant, les en-

1 Sainte-Julie est uae des bjnnes paroisses du diocèse do Québec : église, sacristie, presbytère, cimetière, tout est daus un ordre parfait. M. Dubé en est le cure vénéré depuis 23 ans.

• ourageant à supporter leurs épreuves, témoignant à tous la plus grande sympathie. Aussi, c'est avec douleur qu'ils apprirent son départ. Ils comprejiaient qu'ils perdaient un protecteur et un ami.

" Il avait orné leur modeste chapelle", enrichi la sacristie d'ornements et de tout ce qui sert au culte. Il ne revenait jamais de Québec les mains vides, et ce qu'on lui avait donné, c'était pour N.-D» de Lourdes

'' M. Bouchard savait plaire à tout le monde ; je l'ai vu s'éloigner avec peine ; et dans la suite, bien souvent je l'ai visité, de même que je le recev^ais avec joie à Sainte-Julie où il a laissé les meilleurs souvenirs CJ'était un ami sincère et dévoué, un cœur «l'or. Sa mort a surpris et affligé tout le monde ici. Quoi, se disait-on, est-ce bien vrai que le bon Père Bouchard est mort ? "

Le curé actuel de Lourdes, M. Adélard Gagnon, confirme tout ce qui précède pour ce qui regarde les sentiments de ses paj'oissiens envers le regretté défunt.

Le Père Bouchard n'oublia pas ses bons amis. II

entretenait une correspondance assez régulière avec M. Dube, et il lui écrivit naêine de Gémai, sur le Nil. une long'ue lettre que j'ai entre les mains et daa^ laquelle je relève le passage suivant : " Ayez donc la bonté de me recommander, avec mes canadiens. aux prières de vos paroissiens. Dites-leur que^ chaque jour, je pense à eux devant Dieu et qu'en retour je leur demande un petit souvenir.. . . Quand tout repose dans le cauip, quel bonheur pour moi d'aller f^en], au bord du Nil, rêver longtemps à la patne et aux amis que j ^ ai laissés I Je ferme les yeux et je me figure que le murmure du fleuve est celui du Saint-Laurent. Bien loin, bien loin, je vois la belle et chère paroisse de Sainte-Julie, et Dieu sait ce qui se passe dans mon cœur, au souvenir des amis et des bienfaiteurs que j'ai dans cette paroisse bénie. , .'

ÈEAUMOXr

Quelle jolie paroisse que Beaumout ! Quel site enchanteur ! Quelle vue sur le fleuve, sur l'île d'Orléans ! Et cette vénérable église, à toit élevé, qui nous rappelle si bien les vieux édifices français, qui commencent à se faire rares dans notre pays ! On

a eu le bon esprit de la laisser debout celle-là, et on a découvert enfin que les anciens murs sont encore les meilleurs. Ce fut la première cure du R. P. Bouchard, car, comme l'on connaît maintenant son humeur voyageuse, on croira facilement que ce ne fut pas la dernière. La de'mission du vénérable M. Campeau la rendit vacante en novembre 1885, et Mgr l'archevêque s'empressa d'y nommei- le vicaire de Sainte-Julie, qui n'avait demeure ainsi que six mois dans cette dernière paroisse.

Je ne voudrais pas être désagréable aux braves liabitants de Beaumont, mais la vérité historique me force à dire que pendant bien des années, ils ont eu la réputation de pousser un peu loin l'amour de la justice et de ses tribunaux. A proximité de la ville et de ses nombreux et habiles avocats, quelquesuns d'entre eux avaient pris goût aux discussions légales, et s'ils n'allaient pas jusqu'aux chicanes, ils se rendaient assez souvent jusqu'aux procès. Cet esprit de Normandie, si répandu d'ailleurs parmi nous et dans toutes les classes de la société, avait trouvé à Beaumont une terre extrêmement fertile et produisait des fruits abondants pour les disciples de Thémis. Les affaires de fabrique avaient fini par

ci\ être comme imprégnées et, pour les moindres choses, il fallait des assemblées de paraisse, des discussions, des protestations, et partant des retards quelquefois préjudiciables aux intérêts de l'église. ]\I. Bouchard était l'homme pacifique pour ramener le calme après la tempête et la paix après la guerre. On s'aperçut bien vite qu'il était homme d'esprit et homme d'affaires, et que l'on pouvait, sans manquer aux règles de la justice, suivie sa prudente et sage direction.

Depuis longtemps la vieille sacristie — si on pouvait l'appeler de ce nom — menaçait ruine. Trop petite, froide, elle rendait encore plus onéreuse la fré- (juentation déjà assez pénible du sacrement de Pénitence. Il était évident qu'il en fallait une autre. Le nouveau curé se mit à l'œuvre et il eut bientôt le concours de ses intelligents paroissiens. L'un d'entre eux cependant vo3'ait avec regret dispai-aître peu à ]K'U les coutumes presque séculaires des divisions et des querelles. Un jour, dans une assemblée, il se mit, comme à l'ordinaire, à parler avec feu du code civil et du code municipal. Le Père Bouchard l'interrompit tout à coup et lui dit : ■■ Ces codes-là sont excellents, mais connaissez- vous

le qiunl jastiim 1 — L'autre, n'y comprenant lien, fut obligé d'avouer son ignorance, et le curé de lui dire : " c'est celui-là qui est le meilleur." Et les paroissiens de rire et de constater que leur curé était plus instruit et plus fin que cet avocat de circonstance.

Avec ce mot d'esprit, venu si à propos, l'intelligent curé mit en déroute l'éloquence chicanière de de ce paroissien, et le quod j tistam prit dès lors une autorité sou'^^eraine dans les assemblées de paroisse: C'est ainsi que, dans le mois de mars 1886, on décida à L' 'unanimité, de bâtir une sacristie qui fait honneur à Beaumont et qui est certainement l'une des plus belles du diocèse.

L'heureuse influence exercée par le Père Bouchard continue à se faire sentir à Beaumont, la concorde y règne, le progrès continue tranquillement et sûrement sa marche : on a refait l'intérieur de l'église de manière à en faire un vrai bijou, le presbytère a été réparé ; (1) bref,la paroisse s'est embellie et s'il y a eu des sacrifices, ils ont été faits avec autant de satisfaction que de générosité.

1 Ce fut M. F. Garneau, le successeur immédiat du P. Bouchard qui obtint ces réparations; l'église fut réparée sous l'administration de M H. Leclerc.

S'il s'occupait des améliorations extérieures, le P. Bouchard )\ oublia pas le soin des âmes et il s'appliqua avec zèle et succès à la bonne conduite morale <les jeunes gens. Ce fut son œuvre de prédilection. Il excell.dt aussi à consoler et à assister les malades, les visitant souvent et alléo-eant leurs souffrances |>ar d'édifiantes et d'amusantes conversations. On aurait été porté à croire que la résidence lui fût |>énible, vu l'habitude des voyages et des changements qu'il avait jusque-là forcément suivie ; mais dès qu'il fut nommé curé, il ne s'absenta que rarement, et ses paroissiens étaient sui's de le trouver cliez lui quand ils avaient besoin de ses services. Et avec quelle affabilité il les recevait à son presbytère ! Mais c'était à ses confrères qu'il réservait l'accueil le plus cordial. vSi les curés canadiens sont renommés à juste titre pour leur hospitalité, nul n'a surpassé sur ce point celui dont j'esquisse le portrait. Il savait recevoir, et rendre a^'réables à ses visit:îurs les quelques heures qu'ils allaient passer chez lui. Doué d'une excellente mémoire et d'une grande f-acilité d'élocution, il savait les intéresser au plus haut degré, surtout quand il rappelait les scènes ac^.identées de sa vie de missionnaire etd'aumonier

militaire, quand il décrivait, avec une grande richesse de détails, la vie et les coutumes des différents pauples qu'il avait connus, et qu'il dessinait la pbj^sionomie des nombreux personnages marquants avec lesquels il s'était trouvé en rapports souvent intimes. (1)

Ceux qui l'ont vu rarement ne peuvent pas lui )-endre pleine et parfaite justice ; car au premier abord, c'était la gaieté qui dominait chez lui, suivie d'un chapelet d'histoires et d'anecdotes plus ou moins authentiques ; mais il y avait autre chose, et il n'était pas nécessaire de le fréquenter beaucoup pour s'en apercevoir et pour être charmé par le sérieux et la piété de ses entretiens.

La deuxième ann;^e qu'il passa à Beauinont, le Père Bouchard souffrit d'une maladie de vessie qui vint à lui causer des douleurs atroces et des incom-

1 Mentionnons los cardinaux Manning, Vaugban, de Canossa, Simooni, les évêques Comboni, Sogaro,etc., Mgr Bocali, grand nombre de missionnaires, les principaux membres des communautés des Sulpiciens, des Oblats, de Mill-Hill, de l'institut (le Vérone, le général Gordon, lord Wolseley, les prêtres les plus distingués du clergé de Paris, plusieurs grandes familles do France et d'Angleterre, etc.

ÎTO NOTICE BIOGfRAPHIQUE

modités de tous les jours. Le mëdecin qui le soiî^riait trouva le cas grave et déclara à son patient (lu'il n'avait plus que dix-huit mois de vie. Comme les climats chauds allaient mieux à sa constitution — et il en avait fait l'expérience en Afrique — il se décida à essayer celui des Antilles, donna sa démission, au mois d'août 18SS, et partit, en octobre suivant, pour l'ile de la Trinidad.

La Trinidad

L'ile de la Trinité, ou Trinidad en espag-nol, a été découverte en 1498 par Christophe Colomb. Successivement possédée par les espagnols, les anglais, les français et lesespagnols, depuis (en 1797) elle est repassée entre les mains des anglais. (\) Située au 10e degré de latitude, elle se trouve éloignée de 1300 lieues de Québec.

La capitale, Port-d'Espagne, siège «l'un archevêché, a une riche cathédrale, un vaste couvent des PP. Dominicains, le palais du gouverneur et un ma-

1. En cédant la Trinidad à l'Angleterre, l'Espagne imposa des conditions dont les catholiques ressentent encore aujourd'hui le bon effet-

j^uifique jardin orné de plusieurs fontaines. C'est une véritable merv^eille. La flore tropicale atteint dans cette ile des proportions et une richesse qui 'surpassent tout ce qu'on peut imaginer. La population d'environ 180,000 âmes, est compose'e d'européens, espagnols, frant^'ais, anglais, mais en grande majorité de nègres et de coulis. Ces derniers sont <les habitants des Indes Orientales, qui émigrent en Amérique depuis une quarantaine d'années. Trinidad en compte 60,000. Ils se partagent en hindous, mahométans et chrétiens. D'après le savant et regretté M. Provencher, (l) avec leurs jambes noires et maîtres et leur ceinture de coton enroulée autour <les reins, ils ressemblent à distance aux hideux vautours que l'on voit en très grand nombre dans les rues de la ville et qui contribuent à lui donner un cachet des plus étranges.

Il va sans dire que l'hiver est inconnu dans ce pays, la température varie très peu, il fait toujours chaud; mais de juillet à janvier c'est le temps des pluies et quelquefois des fièvres, surtout pour les

1. ÏjQ Katuralîsfe-Canadien: 18SS. Un? excursion aux pays tropicaux

étrangers. Cependant il ne faudrait pas croire (\ur le climat est très insalubre parce que cinq canadiens y ont trouvé la mort. M. l'abbé C. F. Sirois, du diocèse de Rimouski, y a passé plus de huit ans, curé de Cedros, et il en est revenu plein de vi^. MM. Frovencher et Huart se sont très bien trouvés du beau et scientifique voyage qu'ils y ont fait en 1888. L'année pi'écédente, M. l'abbé Montminy écrivait à son retour de la Trinidad : {1) " Le malade ne pourrait jamais trouver un endroit plus favorable pour pasjer agréablement les mois d'hiver. Le climat est délicieux. Il y a tant de merveilles à étudier et les communications sont si faciles, que l'ennui causé par l'inaction n'a pas de prise sur l'étranger, Télémaque n'a jamais habité de séjour plus enchanteur. " Enfin M. Gagné, le chapelain actuel de IHôpital-Général, parti malade du Canada en 1890, revint des Antilles en bonne santé, et enchanté de l'influence bienfaisance «les mois quil passa curé à Maraccas. (2)

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