AUTRE LETTRE DV MEME AU MEME
Khartoum, 2 août l<ScSl,
Kévérend et bien cher Monsieur,
Je profite du premier courrier pour venir vous remercier de votre honorée lettre et des trois billets inclus.
En attendant que je puisse trouver un moment pour écrire à M. Lagacë et pour le remercier de sa charité, je vous prie de lui présenter mes respects et mes sentiments de la plus vive reconnaissance, et aussi ceux du petit nègre qui lui doit la liberté du corps et de l'âme. Comme je crois vous l'avoir dit déjà, j'ai trouvé un charmant petit noir, voilà déjà assez longtemps. Il est très intelligent et surtout très bon et très reconnaissant. J'espère qu'il sera baptisé bientôt, et bien entendu qu'il portera le nom de Pierre. (1)
Il n'y avait que trois jours que j'avais appris la triste nouvelle du désastre de Québec. (2) Votre bonne lettre m'a un peu consolé, car ce n'est pas aussi considérable que ce que l'on m'avait dit ; il ne s'agissait rien moins que de la destruction entière de la haute-ville. Je me dcutais bien qu'il y nvait de l'exagération, car l'on disait qu'il y avait soixantetrois églises de détruites. Je ne connais pas beaucoup Québec, mais il me semble qu'il n'y a pas soixantetrois églises dans la haute-ville seulement. Je n'ai pas
1 Le Dom de M- Lagacé (note de l'auteur).
2 II s'agit de l'incendie du faubourg Saint- Jean, le 9 juin 1881.
l»esoin Je vous dire que je partage la juste douleur de mes compatriotes si éprouvés.
Comme il est probable que l'on fera des loteries pour venir au secours de tant d'infortunés, j'ai pensé que vous voudrez bien recevoir de moi un oltjet sans valeur sans doute, mais c'est tout ce que j'ai : c'est une tabatière en argent dont un grand du pays m'a fait cadeau. Comme je vous l'ai dit, c'est un objet de peu de valeur, mais venant d'un pays sauvage oii les arts et métiers sont inconnus, l'on sera curieux de voir le travail des noirs du Soudan. Je suis certain que, même au Canada, si l'on n'avait pas plus d'outils et d'instruments qu'en ont nos nèares, l'on serait eml)arrassé d'en faire autant. Je vous enverrai cette tal)atière par le prochain courrier.
A^ous devez avoir reçu une relation de notre évêque, Monseigneur Comboni, au sujet du manque d'eau ^u Cordofan. Il l'avait aussi envoyée aux Annales de la Propagation de la Foi, à Lyon. Monseio-neur m'a aussi envoyé une lonoue relation au sujet d'une jeune iîlle blanche de la mission du Cordofan. Comme cette relation est en italien,
il ma fallu beaucoup de temps pour la traduire, car j'ai si peu <le loisir. J'ai envoyé une copie de cette relation à Lyon, et je me propose de vous en envoyer une aussitôt que possible. Dans le moment, je commence à aller mieux, mais pendant plus d'un mois, j'ai été assez gravement malade, contre mon habitude, de sorte que, forcément, j'ai négligé une quantité de travail qu'il me faut faire maintenant, t^t je ne suis pas fort comme autrefois ; et avec la clialeur affreuse que nous avons depuis quatre grands mois, il est bien difficile de reprendre des forces. Nous avons notre part de tribulations ici cette année : la santé laisse beaucoup à désirer ; nous avons tous été malades et, dans le moment, il n'y en a absolument qu'un seul qui se porte bien à la mission, c'est un frère récemment arrivé du Caire. Au Cordofan, les missionnaires ont souffert horriblement de la soif et ils ont été plus de trois mois sans pouvoir laver le linge. Vous imaginez ce qui en est résulté. Maintenant c'est la saison des pluies au Cordofan, les missionnaires respirent un peu. Monseigneur Com- Ijoni, notre évêque, est parti du Cordofan pour retourner à Khartoum ; voilà trois jours qu'il est en.
ô6 NOTICE biographiqi:e
voyage. S'il n'a pas d'accidents, il sera ici dans une «louzaine de jours.
Monseigneur a fait un voyage très important : il s'est avancé beaucoup da^ns l'intérieur du pays, jus- (ju'aux montagnes du Golfan, où il a ouvert une station ; il a fait une carte du pays, que personne n'avait encore \ isité. Après le retour de Sa Grandeur, je vous écrirai plus longuement. Si Dieu me donne la santé, je me propose de vous donner des détails sur les mœurs et coutumes des différentes tribus avec lesquelles je suis en rapport. J'ai bien la bonne volonté, mais les forces me manquent ; grâce à Dieu, le courage reste toujours le même.
Vous m'aviez demandé si M. Mazer, missionnaire dans l'Inde, était canadien-français ou irlandais Il me semble que j'ai oublié de répondre à cette question, je vais donc répondre aujourd'hui. M. Mazer est canadien-français, de Montréal, mais il a été élevé aux Etats-Unis, où ses parents avaient émigré lorsqu'il était tout petit. Si j'ai bonne mémoire, il a étudié au collège de Saint-Hyacinthe, une année ou deux. Il était à Mill-Hill depuis une année lorsque j'y suis arrivé, et nous avons été trois ans
LE H. 1\ r.orcHAHi)
«nst'iiiblL'. Je (luis tenuiner, car les forces ine font <lefaufc ; ([uand j'ai écrit une heure, je suis épuise de fatigue. Je me recoiumanrle à vos bonnes et saintes l)riëres; j'en ai tant besoin pour obtenir de Dieu la grâce de reniplii- iidëlement mes nombreux devoirs, et pour obtenir miséricorde (piand il me faudra, peut-être bientôt, me présenter à .son redoutable tribunal.
Croyez bien, cher monsieui', que je ne passe pas un jour sans demander à Dieu qu'il se charge de ma dette de reconnaissance envers vous, et qu'il nous réunisse dans le beau ciel ; ce n'est que là que vous connaîtrez toute la reconnaissance de votre huud>le serviteui'.
A. BoucHAKi). Ptre, ^[iss. Apost.