‹ Le R.P. Bouchard missionnaire apostoliqueChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Description de Khartoum. — Traits édifiants. — Lettres du R. P. Bouchard. — Mort de Mgr Comboni. — Le R. P. Bouchard à Rome. — Il refuse l'épiscopat. — Voyage en France. — Quête à Notre-Dame des Victoires.— La comtesse de Villeneuve. — Retour à Vé-

La ville de Khartoum, où résidait notre niissionnaive canadien, est an confluent <le «leux o'rands fleuves de TAfrique : le Nil Blanc et le Nil Bleu. Fondée en 1828. elle prit, gi'àce à son heureuse situation, un développement rapide, et à Fépoque où nous en sommes, elle comptait à peu près (50,000 âmes. Elle n'avait de remarc^uable (]ue ses jardins : «es maisons étaient mal bâties, ses rues sales. Sa population était composée de Turcs, d'Arabes, de nègres, de Juifs, de Grecs, de Coptes et d'Egyptiens, sans compter les Européens de divers pays qui se trouvaient là pour exercer le commerce.

La mission catholique y avait une bonne église, une maison avec un grand jaidin pour les religieux.

Î-E R, P. r.orCHARD

et un couvent de trois cent .soixcinte-et-neuf pieds *\(' longueur, où e'taient installées les sœurs de Saintdoseph ; c'était Mgr Cond^oni qui l'avait bâti au moyen des aumônes de bienfaiteurs d'Europe, notamment de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche et de quelques princes de la même coui*.

A part les principales missions que nous avons déjà nommées, les missionnaires avaient réussi à former deux villages chrétiens, peuplés par les enfants qui avaient été rachetés de l'esclavage et qui avaient été élevés par les soins des religieux et des religieuses.

"Un jour, raconte le Père Bouchard, que j'étais allé visiter les chrétiens d'un village un peu éloigné <le ma station, nos enfants (ceux de Khartoum) restèrent seuls presque toute une journée. L'un deux, JM'du parlev.r (il y en a partout, même en Nigritie,) ht un superbe discours à ses compagnons. Il leur dit:

" — Mes amis, nous sommes entourés de musulmans et de païens : qui sait si un jour nous n'aurons pas à soufïrir le martyre ? et si nous ne sommes pas habitués à souffrir, nous aurions peut-être le mal-

lit'in- «rapostasier. 8i vous le voulez, nous allons voir si nous pouvons soutiVir sans nous plainrlre. Je propose que chacun se ])rûle le l>ras avec un fer rouge.

"L'orateur fut applaudi à outi'ance, et lui-même, comme chef, se tit cinq brûlures horribles au bras g-auche. Tous, jusqu'aux plus petits, en firent autant. Lorscjue j'arrivai le soir et que je vis cela, je les repris sévèrement de leur zèle intliscret, mais en moi-même j'admirai leur courage !

" Un autre de nos jeunes noirs, que nous appellions Alphonse, racheté par nous à l'âge de 7 ans, au nom de la Sainte-Enfance, nous donnait par sa piété exemplaire les plus belles espérances. Lors- (]u'il fut en âge d'apprendre un métier, il choisit celui de forgeron. En peu de tem])S, il devint très habile, et comme il était laborieux, il apprit encore le métier de menuisier. Il rendait de grands services à la mission.

" Ariivé à l'âge de 17 ans, il denianda à se marier, et choisit sa compagne parmi nos jeunes chrétiennes ; tous deux se préparèrent à recevoir le sacremcTit de mariage par une retraite de huit

jours. Peu de temps après le mariage, il partit avec sa femme pour El-Obe'id, capitale du Cordofan. Le supérieur de cette station le demandait pour aider à la construction de la plus grande et de la plus belle église qu'on ait érigée dans cette partie de l'Afrique. Il est impossible de dire ce que ce jeune chrétien a fait pour cette église ; c'est merveilleux de voir la puissance de l'esprit de foi sur un noble CMeur. A peine l'église était-elle achevée, que le bon Alphonse fut pris de la fièvre. Il appela son confesseur et, après lui avoir fait sa confession générale il reçut la sainte communion avec tant de ferveur, ([ue le missionnaire en pleurait d'attendrissement. Vers le soir, le jeune homme sentit que le moment suprême était arrivé. Il se fit apporter son enfant <]ui avait six mois environ. Il le prit dans ses bras, le Ijénit et, s'adressant au supérieur de la mission, il lui dit : "Père, je vais mourir: dans peu de temps, je s(jrai devant Dieu qui, je l'espère, me fera miséricorrle. Voici mon enfant, je te le confie, l'ais-en un l)on chrétien, apprends-lui à bien vivie afin qu'il sache bien mourir. Veille aussi sur ma compagne : elle est jeune, mais elle est bonne. Au ciel je prierai pour vous tous et pour l'œuvre du pays des blancs

02 NOTICE BIOGRAPHigi'E

(jui m'a délivré de l'esclavage et m'a fait enfant de ])ieu, de Dieu qne je vais voir et aimer pour l'éternité. Maintenant le monde n'existe plus pour moi.' Prenant alors son enfant et le rendant à sa femme' il dit à cette dernière : "Retire-toi avec notre cher enfant, je ne veux plus m'occuper que de Dieu." La jeune femme se retira en pleui-ant, et le missionnaire donna l'Extrême-Onction au moribond ; quelques instants après, ce parfait chrétien rendait sa belle âme à son Créateur.

'• Je l'ai bien pleuré, mais j'ai la douce confiance (ju'il est maintenant au ciel.

Les" lettres que nous allons citer maintenant ici, vont nous montrer à quelles épreuves fut soumise cette infortunée mission du Soudan, et on verra par une lettre de Mor Comboni, écrite un mois avant sa mort, que le P. Bouchard n'exagérait en rien dans .sa correspondance. Supérieur de la principale mission, celle de Khartoum, il voyait en même temps son travail augmenter et la responsabilité lui peser davantage sur les épaules.

Khartouin, 20 août 1881.

Révérend M. H. Têtu, Ptre,

Arclievêelié de Québec, Canada.

Révérend et bien cher Monsieur,

Pour le coup, vous allez dire qu il ne faut pas se fier à la parole des missionnaires. Vous avez raison, mais si vous connaissiez l)ien la vie des missionnaires d'Afrique, vous verriez qu'ils n'ont pas toujours tort en ne remplissant pas leurs promesses. Au moment où je me disposais à vous écrire, le gouverneur-général du Soudan me faisait savoir qu'il mettait un bateau à vapeur à ma disposition pour me conduire à la rencontre de notre digne évêque, Monseigneur Comboni, qui, revenant du Cordofan, devait, après dix jours de marche dans le désert, arriver à Torrael-Gader sur ]e fleuve blanc, à environ cinq lieues de Khartoum. •Te profitai de l'offre généreuse du gouverneur, ce <iui me permit de me reposer et de changer d'air ; ce n'était pas sans un grand besoin, je vous assure. Un de mes compagnons était gravement malade ; je l'amenai avec moi et, après avoir attendu pendant trois jours à Torrael-Gader, nous vîmes arriver

Monseigneur Coniboni. épuisé de fatigue, après le vo3'age vraiment désastreux qu'il venait de faire. Depuis mon retour à Kliartoum, j'ai été tellement surchargé d'occupations, que je n'ai pas trouvé un seul moment pour vous écrire. Aujourd'hui même, je vous écris à bâtons rompus, et au milieu du vacaime affreux que font un grand nombre de noirs et d'x\rabes qui travaillent devant ma porte.

Monseigneur Comboni me dit qu'aussitôt qu'il sera mieux il vous écrira une longue lettre. Moimême je voulais vous envoyer certains détails sur la vie que l'on mène au Soudan, mais je dois y renoncer pour le moment ; car, outre mes devoirs multiples, je suis jour et nuit constamment au chevet du pauvre confrère que j'avais amené avec moi, et qui, loin de se rétablir, s'en va rapidement à la mort. Un miracle seul poui-rait le sauver ; nous le demandons avec larmes au Dieu de toute miséricorde, afin qu'il nous épargne la perte la plus douloureuse qu'il nous soit possible de faire en ce moment. Le cher malade est le plus saint et le plus hal>ile missionnaire que j aie connu : rempli de talents, dans une année, il a appris presque parfaitement

l'arabe, cliose (|ai ne s'est jamais vue. Cliacuii «le nous serait heureux de mourir à sa place.

J'espérais qu'un autre supérieur serait nommé à Khartoum, mais mon espoir a été trompé et il me faut encore porter ce fardeau trop lourd pour mes faibles épaules. Que la volonté de Dieu soit faite l Je ferai mon possible, et Dieu fera le reste et même le tout. Nous sommes peu nombreux et nous écrasons sous le fardeau. Si vous connaissiez quelquesuns de vos confrères qui eussent la vocation de missionnaires, vous nous i-endriez un grand service en les dirigeant ici ; vous pouvez leur promettre^ bien des souffrances, mais aussi de bien douces consolations. L'ouvrage ne leur manquera pas : il y a ici plus de cent millions d'âmes à convertir et à conduire au ciel. Quelle belle moisson ! O mon Dieu, envoyez-nous des ouvriers pour travailler à votre vigne.

Je vous envoie la tabatière que je vous ai promise dans ma dernière lettre ; ne considérez pas, je vous prie, la valeur de l'objet offert, mais le cœur de celui qui le donne. Je suis forcé à regret de ter-

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iiiiiier, car le courrier doit partir dans quelques instants.

Je nie recommande à voii prières ; soyez assui'é que. chaque jour, je prie Dieu de vous combler de ses plus alx^ndantes bénëdictions.

Votre reconnaissant serviteui-/

A, Bouchard, Ptre,

Miss. Apost.

lettht: i^vi: monseigneur comboni ecrivait un m;ois avant sa mort.

Khartoum, 30 août l'^8L

...J'aurais bien des choses à écrire sur cette mission de l'Afrique Centrale, mais je n'en ai pas le temps et je passe maint-enant par de bien cruelles épreuves. Il y a quelques jours, nous avons célébré la messe et l'office des morts pour un de mes missioimaires, Mathieu Moran, Polonnais, que j'avais moi-même élevé au sacerdoce. Le catafalque n'était pas encore enlevé, que j'apprenais la morfc d'un autre de mes missionnaires, Antonio Dabale, que j'avais acheté en Orient, en 1861, et ([ui avait été

t'iève de la Propagande. Il venait de succomber aux fièvres typhoïdes dans la capitale du Kordofan. Hier matin nous célébrions encore l'office etla messe Jo requiem, quand une dépêche arriva, ni'annonçant la mort de Sœur Maria Colpo, de mon institut de Mal tes, un peu au delà du Cordofan. Elle est morte comme une sainte et comme une héroïne, s'en allant avec joie et bonheur aux noces de l'Agneau. Qu'allons-nous devenir ?

Eh bien ! ce matin, j'ai ordonné de laisser le ca' tafalque dans l'église, car je m'attends à d'autres baisers venant de la main aimante de Jésus, qui mo^itre une plus grande sagesse en nous envoyant des croix qu'il n'en a montré en créant les cieux.

Au Cordofan, durant dix mois, j'ai dû dépenser entre quarante et cinquante francs par jour, à l'achat d'une eau sale pour empêcher les gens de mourir de soif. Cette année, pour la première fois depuis la création du monde, après trois mois de pluie, il n'y a pas une seule goutte d'eau dans les puits. 0 mon Jésus ! Quelle croix pour un évêque missionnaire ; Mon doux Jésus, nous n'avons pas assez de sagesse pour comprendre ces choses. Si nous pouvions sa-

()tS NOTICE BIOGRAPHIQUE

voir pour(|uoi Dieu en agit ainsi avec nous 1 Mais nous devons le bénir et le louer, parce que tout ce «]u'il fait est véritablement lx>n.

Au u^ilieu <les sauvages tribus delà Nubie^ qui ne connaissent d'autres modes pour leur costume que celle de nos premiers parents avant leur chute, j'ai lu et médité avec un grand bonheur la vie de sainte Angèle, publiée en 1871, et je l'ai fait lire, relire et relire encore à mes religieuses qui sont dans cette mission barbare. Jamais vie de sainte ne m'a si heureusement impressionné. Quelle généreuse et sublime charité ! Et comme Tauteur fait bien ressortir cette charité ! Sainte Angèle Mérici est un sublime modèle de charité pour les sœurs de charité. Je voudrais que tous les vicaires apostoliques et tous les missionnaires pussent lire cette vie admirable, afin d'apprendre à remplir leurs cœurs de ce feu sacré dont brûlait le cœur de Sainte Angèle Mérici...

t Daniel,

Evêque et Vic.-Apost. de rAfri<|ue Centrale.

Khartoum, 14 octobre 1881.

Révérend M H. Te tu, Ptre,

Arche vêchë de Québec, Canada.

Mon cher monsieur,

Je ne vous écris que quelques lignes pour vous annoncer tous les malheurs, toutes les tristesses <|ui sont venus fondre sur nous depuis ma dernière lettre. Dieu nous a éprouvés d'une manière terrible : en dix-sept jours nous avons perdu cinq membres <le la mission, je me trompe, quatre membres et la tête. Imaginez, si vous le pouvez, que dans cet espace de temps, j'ai enterré un frère laïque, une religieuse, un missionnaire prêtre, un autre, vicaire général, et dix heures après avoir rendu les derniers <levoirs à ce dernier, j'ai enterré l'Evêque et le père de tous nos missionnaires de l'Afrique Centrale. Je ne crois pas ({u'il y ait au monde une douleur plus grande pour un prêtre que celle d'enterrer son évêque. Tous les membres de la mission sont morts ou malades ; je suis le seul qui soit capable de marcher, ».'t je ne sais si je pourrai le faire bien longtemps.

après toutes les fatigues et toutes les souffrances que j'ai subies. Voilà quinze nuits que je n'ai pas fermé l'œil, toujours entre les morts et les mourants. J'ai été éprouvé au point de laisser lautel où je célébrais pour un mort, pour aller assister un autre confrère qui, une heure après, rendait le dernier soupir ! Priez, oh ! priez pour moi, car sans un secours de la divine Providence je vais succomber sous le poids de tant de sacrifices. Me voilà administrateur général de la mission, qui se trouve réduite à sept prêtres, dont trois presque hors de combat. Au moment oii Monseigneur Comboni a été frappé comme par la foudre, il écrivait une lettre à Monseigneur l'Archevêque de Québec pour lui demander trois ou quatre prêtres. Miné par les fatigues et les épreuves de toutes sortes, il ne put résister à la maladie, et en huit heures tout fut fini : il mourut dans mes bras, le dix du présent mois, à dix heures du soir. Je ne sais ce que nous allons devenir ; mais je crains que nous soyons obligés de nous retirer, si, comme il est plus que probable, la mission passe à d'autres mains. Je vous écrirai dès que j'aurai un moment à moi. En attendant, je vous demande le secours de vos prières pour nos chers

morts, et pour les malheureux qu'ils ont laissés dans les larmes. Priez surtout pour

Votre humble serviteur,

A. Bouchard, Ptre,

Miss.-Apost.

Il serait bien inutile de faire des commentaires sur cette lettre déchirante, et sur la mort de cet évêque dont la vie tout entière, on peut dire, avait été consacrée à la conversion des nègres. 11 faut lire le récit des nombreux voyages qu'il fit de Souakim à Khartoum et de Khartoum à El-Obeid, à Delen et dans les montagnes de Nouba, pour avoir une idée des misères qu'il eut à endurer et des sacrifices qu'il eut à faire. Mgr Comboni mourut le 10 octobre. Toute la nuit, on entendit des gémissements dans Khartoum ; catholiques, schismatiques» musulmans, tous pleuraient la mort(l) de l'évêque des noirs.

1. Les Annales de la Propagation de la Foi de Lyon ont publié <le plus longs détails sur la mort de cet admirable évêque, détails donnés également par le Père Bouchard. Ils ont été reproduits dans le I7ème numéro de nos Annales pour la Province de Québec.

Le 11 octobre, eurent lieu les funérailles de l'illustre défunt. Le gouverneur général, les consuls en uniformes et toutes les autorités de la ville y assistaient ; deux brigades de soldats rendaient les honneurs funèbres. La dépouille mortelle de Mgr Comboni fut descendue, après l'absoute, dans la chapelle mortuaire, oii était déjà enseveli le Père Maximilien Ryllo, de la Compagnie de Jésus, premier pro vicaire apostolique de la Nigritie. (1846- 1848)

La douleur fut grande à Vérone quand on apprit la mort de l'évêque missionnaire (1), et le cardinal de Canossa, son protecteur et son ami, lui chanta un service des plus solennels dans sa cathédrale.

Le R P. Bouchard se trouvait provisoirement à la tête du vicariat apostolique. Lui et ses confrères décidèrent qu'un d'entre eux se rendrait à Rome pour instruire de vive voix la Propagande du triste état où la mission se trouvait réduite, et des besoins extraordinaires auxquels il fallait pourvoir, tant par la nomination d'un nouvel évêque que par l'envoi de

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