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CHAPITRE II

ENTREE DU PERE FELIX DANS LA COMPAGNIE DE JÉSUS. — SA FORMATION RELIGIEUSE.

Le j eune et sympathique professeur était tout à son travail et à l'amour de ses élèves; mais la grâce de Dieu le sollicitait. . . Un de ses amis, professeur au grand séminaire de Cambrai, quitta son poste pour se rendre au noviciat des Pères de la Compagnie de Jésus. Il flt ses adieux à l'abbé Félix etlui dit en l'embrassant : c< Quelque chose me dit que vous me rejoindrez un jour. » Cette parole retentit dans son cœur comme un écho de la volonté divine.

Il fit une première retraite à Saint-Acheul pendant ses vacances, en 1835, pour y obtenir la lumière d'en haut. Il en fit une seconde, en 1836, et fut reçu âans la Compagnie par le révérend Père Guidée, provincial à Paris.

Il écrivit alors à ses supérieurs ecclésiastiques pour leur demander l'autorisation de quitter le diocèse. Monseigneur Belmas, tout préoccupé des besoins de ses ouailles ne répondit pas à la lettre de son professeur. Celui-ci, sans hésiter, frappa à la porte de l'évêché.

Il demanda humblement au prélat s'il avait recula lettre qu'il avait pris la liberté de lui adresser :

— « Oui, répondit l'évêque de son ton méridional, mais je la regarde comme non avenue.»

— « Pourtant? Monseigneur... »

— « Est-ce compris. Vous resterez dans le diocèse. »

— « Il y a six ans que j'ai cette vocation, Monseigneur, et je vous conjure... »

— « Six ans ! . . . cela prouve que depuis six ans « nous devons tous vous appeler ingrat.Deman- « der à être chartreux ou trappiste, je l'admets « encore; mais jésuite... Pourquoi faire, les « jésuites prêchent et confessent, eh bien, vous « prêcherez et vous confesserez chez nous. »

— « Mais, Monseignear, je désire me vouer particulièrement à l'obéissance, »

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T— « J'en suis fort aise ; vous me la promettrez et vous l'observerez; ne songez plus à nous quitter; voilà mon dernier mot. »

Et l'évêque congédia le postulant qui s'en alla le cœur un peu gros.

Depuis ce jour, chaque fois que l'évêqjue le rencontrait, il ne manquait pas de lui dire :

« C'est bien, vous voilà devenu raisonnable, vous paraissez satisfait de rester chez nous. »

Et sans laisser au jeune professeur le temps de répondre, le prélat partait en causant avec d'autres personnes.

En vain le jeune homme fit intervenir des ecclésiastiques influents; l'évêque n'écoutait rien et s'écriait :

« Qu'il s'avise de renouveler sa demande, il aura toujours la même réponse. »

Cependant Dieu parlait au cœur du pieux abbé. Il préféra s'expatrier, plutôt que de ne pas répondre à l'appel d'en haut. Le 29 septembre 1837, il partit pour la Belgique et commença son noviciat à Tronchiennes, près de Gand, sous la direction du Père Franqueville, puis, sur les instances du Père Possoz, il fut

rappelé en France et continua les épreuves du noviciat à Saint- Acheul avec le Père Solente.

Le Père Félix avait alors vingt-sept ans, l'évêque de Cambrai lui avait conféré le sousdiaconat le 13 juin 1835, après lui avoir donné la tonsure le 8 août 1832, et les ordres mineurs le 1^' juin 1833.

De Saint- Acheul, le Père Félix fut envoyé à Brugelette pour y achever son noviciat et y compléter ses études philosophiques, scientifiques et littéraires.

Pour gagner Brugelette, il lui fallut passer . à un quart de lieue de la maison de ses parents. Son cœur se brisa, car il était décidé à ne pas affronter une dernière lutte.

La fumée du toit paternel montait entre les grands arbres ; le vieux clocher du village se dessinait dans l'azur du ciel. Toutes les affections bénies, tous les purs souvenirs de l'enfance et de la jeunesse lui passaient dans le cœur. Henri, son second frère, se présenta soudain à ses regards; le jeune novice se dissimula dans le fond de la voiture et le conducteur passa outre.

Il fut accueilli à bras ouverts par ses Frères et ne tarda pas à s'attirer l'estime et l'affecuon de la grande communauté de Brugelette (1).

Il prononça ses premiers vœux le 15 octobre 1839. LePère Delvaux reçut ses serments. En 1840, il fut envoyé à Louvain poui^ y étudier lathéologie. Il fut ordonné diacre le 6 septembre 1842 et prêtre le 10 septembre par Monseigneur Mercy d' Argenteau,archevêque de Tyr .

De Louvain il fut dirigé sur Laval où il termina ses études dogmatiques et morales.

Après avoir brillamment soutenu les examens voulus par l'Institut de Saint-Ignace (2), il revint à Brugelette où il fut chargé d'enseigner la rhétorique, de 1844 à 1846, et la philosophie, de 1846 à 1847. Son talent, son aménité et. sa

(1) L'histoire du Collège de Brugelette est connue . Elle, a été faite par le révérend Père Guidée dans ses notices, par le révérend Père Grandidier dans la Vie du Père Guidée, et tout récemment par le révérend Père Ohrand dans la Vie du Père Pillon.

(2) Thèses Theologise de Deo Creatore ac Redemptore, quas Prseside R. P. Joanne Bapt. Wiere Societatis Jesu sacrae theologise professore, defendet Cœlestinus-Jpsephus- Felix ejusdem Societatis. Lovani, in Collegio Societatis Jesu, die 18 Julii An. 1843, hora 3, S. 1 ; 8° pp. 9.

simplicité, lui gagnèrent tous les cœurs. A l'enseignement il joignit la prédication et se révéla immédiatement comme un maître. — Un des élèves les plus distingués de Brugelette (1) nous écrit : « Quand j'arrivai à Bru- « gelette, en 1847, le Père Félix venait de « quitter sa chaire de rhétorique. Cependant il « nous prêchait quelquefois aux grandes solen- « nités. Il nous flt un très beau carême et « nous savions déjà apprécier son talent. Il « passait parmi nous pour un Père très gai, « très spirituel, maniant très bien la chanson « de circonstance, et déjà nous chantions ses « cantiques.

« Mon frère Xavier, pris d'une fluxion de « poitrine, dut rester à Brugelette pendant la « première quinzaine des vacances. Mon frère « Henri, son aîné, élève de philosophie, resta « avec lui. A leur retour en Bretagne ils nous « parlèrent beaucoup du Père Félix qui venait « régulièrement à l'infirmerie pour visiter le « j eune malade.

« Il l'amusait par ses histoires et par des

(1) Le Père Th. de Régnon.

« chansons qu'il chantait en s'accompagnant « avec la cloison de sa cellule qu'il faisait « vibrer avec son pouce en manière de tambour « de basque. »

Tel a été le Père Félix à Brugelette. C'est là qu'ila composé ses poésies dont l'une est devenue comme le chant historique delà Compagnie (1). Une visite du révérend père Provincial, la fête du révérend Père recteur, tout inspirait sa muse aussi bien que son cœur.

L'enseignement ne suffisait pas à l'ardeur du jeune religieux; il y ajoutait la prédication dans les villes de la Belgique qui, déjà, commençaient à l'apprécier. C'est ainsi qu'il prêcha à Ath un carême qui eut un grand retentissement. Un sermon sur le véritable patriotisme ^ prêché à Brugelette en 1848, augmenta la réputation déjà grande de l'orateur.

Mais tant de fatigues lui occasionnèrent une grave maladie du larynx. Ses supérieurs l'appelèrent à Paris où les soins d'habiles médecins et plus encore les prières des âmes ferventes hâtèrent sa guérison.

(1) Voir appendice III.

Le vénérable curé de Notre-Dame des Victoires, Monsieur l'Abbé Desgenette, qui avait entendu plusieurs fois le Père Félix, disait tous les matins, au pied de l'autel de Marie : « bonne Mère, n'est-ce pas que vous lui rendrez cette voix qui parle si bien de vous. » Marie écouta la prière de son saint serviteur et accorda la guérison demandée (1).

Pour la consolider, ses supérieurs l'envoyèrent à Notre-Dame d'Ay pour y faire sa troisième année de probation. — Le Père Félix y entra avec sa simplicité et sa générosité habituelle.

« Me voilà, écrit-il en arrivant, à la dernière « épreuve! ce troisième an ne m' apparaît pas

(1) Monseigneur Dupanloup, alors supérieur du petit Séminaire de Paris, avait lu un article publié par le Pore Félix sur l'Immaculée Conception.

« Quelle idée bizarre a donc la Compagnie de Jésus s'écria-t-il, de pousser le Père Félix à la chaire. C'est un écrivain de premier ordre ; on se trompe sur son aptitude. »

Lorsqu'il apprit que le Père Félix était menacé de perdre la voix, il ne put s' empêcher de se réjouir et de dire â ses amis. « La Providence fait bien les choses. Taillez maintenant la plume du Père Félix. Il est à nous. »

« avec la sévérité qu'on lui voit de loin; je « souffre peu de faire trêve aux occupations « extérieures! Je sens même un certain attrait « vers cette chère solitude; depuis mon arrivée, « un certain calme se fait en moi, j e sens naître « et renaître avec plus ou moins de force de « saints désirs; on dirait que je ressens l'ap- « proche de Dieu. — Je nourris la confiance « qu'une transformation va se faire! — par « moments cette confiance diminue, et je sens cf la tristesse qui commence à venir; mais en « somme, c'est laconfiance et la joie intérieure « qu'elle amène, qui prend le dessus...

« Il me semble aussi que je trouve ici l'hom- « me de Dieu, l'homme simple, l'homme vrai, « fort et suave (1). Ses paroles me pénètrent!.. « il semble fait exprès pour me donner l'élé- « ment qui me manque le'plus, le surnaturel...

« J'attends avec calme, et avec un désir « véritable la grande retraite! Quelle vie que

(I) Le Père Sébastien Fouillot, qui pendant près d'un demi-siècle a dirigé les exercices du troisième an. L'auteur justement apprécié de la Vie du Père Gautrelet, prépare la Vie du Père Fouillot.

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« ces trente jours! Quelle plénitude dans le « peu de temps! Quelle efficacité dans ce c< moyen, si j'en sais profiter! »

Cette plénitude, cette efficacité de moyen, il les trouva. Nous en avons pour preuve ses résolutions. Elles sont nombreuses^ il suffit d'en indiquer quelques-unes :

(( Dans la prédication, si on m'y applique, je fais résolution d'observer ce qui suit :

Je retrancherai sévèrement de mes discours c< tout ce qui me paraîtra, devant Dieu, ne «devoir obtenir d'autre résultat quel'admi- « ration.

« Quand je le pourrai facilement, je tâcherai « de soumettre toujours mes discours à la cri- « tique de quelqu'un, au moins pendant les « premières années... J'en prends la résolu- « tion, parce que c'est un acte d'humilité pour « lequel j'ai éprouvé déjà de fortes repu- « gnances.

« Je suis résolu par les considérations de la « retraite à développer en chaire et à pénétrer « leplus intimement possible le grand mystère « de Jésus crucifié.

« Je ferai aussitôt que je le pourrai, une « étude sérieuse de l'Écriture sainte pour en « pénétrer mes discours.

« Je ne chercherai pas dans les livres pro- « fanes le style de la chaire. »

Que ces résolutions aient été tenues, l'Église de France, je dirai même toute l'Église catholique (1) en a été témoin pendant plus d'un quart de siècle.

Aussi un membre éminent de l'Université impériale, professeur à la Faculté des sciences de Poitiers, pouvait lui écrire le 14 avril 1858 :

« Il me semble, quand je vous vois,quandje « vous entends, que je m^approche de plus « près de notre divin Maître. J'écrivais à un de « mes amis de la capitale, bien meilleur chré- « tien que moi : que vous êtes heureux, vous ! (( mon ami, vous pouvez entendre le Père Félix! G Ce triomphe de la parole chrétienne sur les « hommes est le plus grand des triomphes.

C'est la véritable domination exercée sur la « pensée, sur le moz, par Dieu qui nous attire

(t) Les Conférences du Père Félix ont été traduites da.ns presque toutes les langues de l'Europe.

a ainsi invisiblement à lui. Que la religion c< naturelle, et quelques-uns ne l'ont même pas, « est insuffisante et petite, comparée à la reli- « gion du Christ ! »

Dix-huit ans plus tard, un des plus vaillants chrétiens de notre époque lui écrivait avec son cœur et sa foi chevaleresque :

« Colomiers, 13 février 1876.

« Le beau volume dont vous avez daigné accompagner votre carte, et dont je relirai plus d'une fois les pages fortes et fécondes sera pour moi comme un enseignement constant de vivacité et de pureté dans la foi.

« Notre -Seigneur Jésus-Christ, le Roi des rois, le rédempteur du monde, l'auteur de tout progrès, entrera, grâce à vous, plus avant dans mon cœur, et c'est surtout de cette grâce, dont vous aurez été, comme pour tant d'autres, le bienfaisant médiateur, que je vous adresse mon plus sincère remerciement.

Veuillez agréer, mon Révérend Père, l'hom- « mage de mon profond respect.

« DE Belcastel

<■ Sénateur de la Haute-Garonne . »

On était aux premières secousses de 1848 : le futur apôtre de Notre-Dame de Paris, avait employé à se former toute la durée du règne de Juillet : grande mortalis sévi spatium.

Son début en France fut digne de lui et des émotions du temps.

Les ouvriers de Rives -de-Giers, surexcités par la misère et affolés par le socialisme, s'agitaient, menaçants. L'administration se sentait impuissante; on eut recours à ce petit Jésuite qui faisait sa troisième année de probation à Notre-Dame d'Ayj et qui n'avait presque prêché encore que des écoliers.

Il alla droit aux nouveaux barbares, comme saint Remy à nos pères, il leur parla, les dompta. La paix refleurit dans les âmes et reparut dans la cité.

C'était un beau prélude que cette victoire sur

les rudes adeptes du progrès d'alors. Eh bien, deux années encore, l'orateur se replongea dans l'obscurité du professorat (1).

Il est vrai qu'avec 1850 la liberté venait de rentrer en France pour l'Église et les familles. Le Père Félix inaugura la rhétorique dans ce collège de la Providence, sorti des ruines de Saint- Acheul, et aujourd'hui l'une de ces nombreuses écoles libres et chrétiennes qui sauvent parmi nous la foi et les lettres.

Le professorat toutefois ne" l'enlevait pas absolument à la chaire. Il prêcha l'Avent et le Carême à la cathédrale d'Amiens (2). L'orateur s'était révéM entièrement; l'œil vigilant de ses supérieurs l'avait deviné. Il fut envoyé à Paris.

La préparation avait été longue , mais l'athlète était prêt au combat et au triomphe.

(1) jLe Rév.Père Félix, par Henry de Riancey.

(2) Pendant Tété de 1850, le Père Félix prêcha à la cathédrale d'Amiens la fête du Sacré Cœur. Son sermon remua profondément l'assistance. Monseigneur l'Évêque lui dit, en l'embrassant devant tout son clergé : « Dieu soit béni, mon Père. La religion compte un éloquent défenseur de plus. Courage, vous avez im grand avenir. »

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