‹ Le R. P. Félix de la Compagnie de Jésus [microform]Chapitre 4 sur 23 · LE PÈRE FÉLIX A NANCY · texte numérisé non relu

LE PÈRE FÉLIX A NANCY

Au mois d'août. 1867, le révérend Père Pillon, alors provincial, nomma le Père Félix supérieur de la résidence de Nancy.

Le départ du Père Félix fut une révolution pour les habitués du Gesù de la rue de Sèvres. « Madame se meurt ! Madame est -morte ! lui « écrivait un de ses pénitents enthousiastes, n'a « pas été pour l'auditoire de l'illustre évêque « de Meaux d'une plus émouvante et plus « douloureuse impression que n'a été pour « moi la lecture, dans la Gazette de France ^ « de cette communication :

« Le révérend Père Félix, le célèbre conféî-encier de Notre-Dame, est nommé supérieur de la maison de Nancy. »

« Il est arrivé mande du Houga (Gers) Moji- « sieur Buhoscq 6^<?Pe55'2«âfoi<.r, jusque dans les « parages éloignés, un bruit qui a mécontenté « bien des gens. — Est-il vrai que l'Empereur « vous enlève à Notre-Dame, et allez-vous <x prêcher le Carême aux Tuileries?.... Je ne « vous cache pas, mon révérend Père, que ce « serait pour les chrétiens un grand chagrin, ~ « et aussi une grande joie pour tous nos enne- « mis. Vous aviez levé si haut notre drapeau « et vous les aviez si vertement tancés ?

Monsieur Duboscq de Pesquidoux écrit de nouveau : « Je suis un de ceux qui ont appris a avec le plus de peine votre nomination à « Nancy et.votre départ de Paris. Je m'étais « si bien habitué à vous retrouver sans cesse à « Paris, comme un directeur et un ami bien- « veillant, que votre absence me laisse fort ft triste. Hier, en allant au Gesù pour le salut, j'en étais tout péniblement impressionné. »

Monsieur VabhéLamazou (1), curédeNotrec< Dame de Passy, écrit : « Après être venu

(1) Monsieur l'abbé Lamazou fut plus tard évoque de Limoges et mourut évêque nommé d'Amiens.

« frapper deux fois à votre porte de la rue de c< Sèvres, quelle n'a pas été ma surprise, eu « apprenant la troisième fois, votre départ « comme supérieur de la maison de Nancy !

« Personne n'est moins disposé que moi h « contester la sagesse et l'opportunité des déci- « sions de la Compagnie de Jésus ; cependant. « même en faisant abstraction de mes senti- « ments personnels qui s'accommodent peu de « votre éloignement, je n'aurais jamais songé « à prendre une telle décision au point de vue « de votre situation personnelle.

« Aurez-vous à Nancy toute l'indépendance « et tout le temps nécessaire pour préparer « vos conférences de Notre-Dame? Dans la c< province, il est plus difficile qu'à Paris de se « soustraire aux exigences et aux opportunités «de ses semblables; or, avec votre grande c( notoriété, d'un côté ; votre rare bonté de « cœur, de l'autre, je crains que vous ne vous « laissiez trop envahir et absorber. Ensuite « malgré votre sagacité et votre parfaite intel- « ligence des misères et des besoins del'époque, « le séjour de Paris, le contact incessant avec

« les hommes militants et haut placés, ne vous auraient-ils pas été plus utiles que la « résidence de Nancy, quelque distinguée que « soit cette ville ?

« Je suis sûr que votre bonne amitié pour « moi me pardonnera la franchise avec laquelle « je vous communique mes faibles impressions. « C'est mon dévouement aux intérêts généraux « de l'église qui me les dicte. Je voudrais « trouyer bien ce qui vient de se faire ; mais « cela m'est difficile, et vous ne me blâmerez « pas en pareille matière de suspendre mon « acte de foi. »

. « Il est donc vrai, écrivait un des Pères de la « Compagnie (1), que vous nous quittez pour al- « 1er prendre le gouvernement de la résidence

(1) Le Père Bazin sauvé des horreurs de la Commune par son courage et la protection de Marie. — Le mot prépondérant, fait allusion au discours d'un maire, discours que le Père Félix récitait avec un charme indicible:

« La reconnaissance est un devoir prépondérant pour les cœurs bien nés qui savent s'en faire un mérite.

« Ce n'est pas que je tienne au physique de la chose pour m" attacher à l'illusion d.e l'accessoire. Tout ce quej'am" bitionne, c'est une place dans l'estime de votre amitié. »

« de Nancy ! Un journal avait apporté dans la « Vendée, que je viens de parcourir, cette « triste nouvelle qui m'avait laissé parfaite- « ment incrédule. Mais une lettre du Père « Gaubert me confirme la nouvelle de votre « départ, et il ne me reste qu'à reniplir un de- « voir très prépondérant de reconnaissance » -

a Pourquoi vous a-t-on^subitement enlevé à a notre affection et à la direction de nos âmes ? »^ écrivait Monsieur Periner écrivain distingué, « Dieu! que j'ai eu de chagrin en apprenant « votre départ précipité ! j'en ai été atterré , « j'étais alors si loin de m'y attendre !

« Vous étiez mon conseiller, mon consola- « teur, ma providence; vous parti, je retombe dans mon ancien isolement, dans ma. précé- « dente impuissance »

« Qui me soutiendra désormais? Qui ine « fortifiera?»

Le Père Félix avait quitté Paris avec la simplicité d'un enfant et l'empressement du soldat qui ignore les délais quand il s'agit de se rendre à son poste. Religieux obéissant, il avait prévenu de son départ, Monseigneur l'Arche-

vêque de Paris qui lui répondit par la lettre suivante :

« Paris 2 septembre 1867. »

- . « Mon Révérend Père,

a Je regrette beaucoup qu'une excursion de .

a quelques jours à la campagne m'ait privé du « plaisir de recevoir votre visite et de vous « exprimer de vive voix tous mes sentiments.

« Vous avez bien voulu me dédommager de « cette privation en m'écrivantune lettre dont « je suis touché et reconnaissant.

« Tout ce qui vous éloigne de Paris ne peut « pas m' être agréable; mais il faut laisser « la Providence faire son chemin avec ceux « qu'elle se choisit. Le bien que vous faisiez « ici par vos exemples, vos conseils et quel- « ques actes du ministère sacerdotal, vous le « ferez dans votre position nouvelle. Quanta « vos conférences de Notre-Dame, je vous re- « mercie, mon Révérend Père, de l'assurance « que vous me donnez spontanément et que « j'aurais sans aucun doute provoquée, qu'elles

continueront et que votre auditoire accoutumé n'aura point à se plaindre de la résolution prise par le Révérend Père Pillon, ni a lui faire un mauvais parti. Je me réjouis donc avec mes meilleurs diocésains de pouvoir vous entendre à Notre-Dame, le Carême prochain. Que vous soyez à Paris ou ailleurs pour vous préparer, je suis certain que les sympathies dupublic retrouveront tout entier l'orateur qu'elles accueillent si bien depuis quinze ans.

« Je fais des vœux pour que votre ministère à Nancy soit consolé, et je vous prie, mon Révérend Père, d'agréer l'expression de meè sentiments affectueux et dévoués.

Au moment où le Père Félix y arrivait, Nancy était dans toute sa splendeur religieuse et littéraire. Les églises s'y multipliaient, les communautés religieuses d'hommes et de femmes y prospéraient (1).

L'Académie créée par l'Empereur et pourvue de titulaires choisis par Monsieur de Falloux,

(1) Voir Cà et là, un beau chapitre de Louis Veuillot sur Nancy; Résurrection d'une ville, tome I. ch. 3.

s'épanouissait avec toute la grâce du printemps et toute la maturité de l'automne.

Le Père Félix se trouvait à l'aise dans ce milieu savant et distingué. Il devint bientôt le centre des hommes de foi et de dévouement heureux de suivre sa direction. Tous les samedis, la résidence du Cours Léopold les voyait accourir partager fraternellement la récréation des Religieux et leur demander les consolaiions de leur saint ministère.

La première année de son arrivée à Nancy, le Père Félix se fit une fête de prêcher le panégyrique de saint Dominique, heureux de donner dans leur église cette preuve de sa fraternelle admiration aux dignes enfants de l'illustre Patriarche — En 1870, le révérend PèreChocarne(l), Prieur des Dominicains vint à son tour faire en termes magnifiques l'éloge de saint Ignace, le 31 Août, dans la chapelle

du Cours Léopold.

Les églises (2) et les communautés de Nancy,

(l) Révérend Père Chocarne, auteur de la belle vie du Père Lacordaire.

- (2) Le Père Félix prêcha la neuvaine de saint Epvre dans la magnifique église du saint. Le conseil de fabri-

les villes du diocèse voulurent entendre la parole apostolique de l'éminent religieux. Là, comme à Paris, tous étaient dans l'admiration de la simplicité et de la naïve bonhomie du Père Félix. Un jour, un curé du diocèse se présenta à la résidence avec l'intebtion de demander un missionnaire pour sa paroisse.

Le Frère portier l'accueille avec sa politesse habituelle :

« Monsieur le Curé, je vais vous conduire « chez le révérend Père Félix.

« Mais jamais je n'oserai paraître devant lui, « moi, simple curé de village.

« Soyez tranquille, Monsieur le Curé, le Père « Félix sera heureux de vous recevoir. »

que lui vota une aumône^ gage de gratitude et de sympathie. Le Curé, Monsieur Trouillet, la lui apporta et après l'avoir embrassé, lui dit : « Mon bon ami, le Conseil de fabrique veut que je vous remette une somme qui est bien au-dessous de votre mérite; je n'ose vous l'offrir. Et puis, nous avons tant d'œuvres â soutenir ! »

— « Je comprends, répondit naïvement le Père Félix, permettez-moi de vous laisser ce que vous m'apportez et d'y ajouter aussi mon obole. »

Monsieur Trouillet l'embrassa une seconde fois et s'en alla tout radieux.

Et le bon curé fut introduit, reçut le plus charmant accueil et se retira tout édifié et tout enthousiasmé. Plus tard, dans une réunion de confrères, le visiteur rendit compte de son entrevue et ne tarit point en éloges sur la bonté du Père Félix qui, disait-il, s'était intéressé en vrai père à son église, sa sacristie, son presbytère (1).

Fidèle à ses engagements, le Père Félix continua ses conférences à Notre-Dame de Paris en 1867, 1868 et 1869. Monseigneur Darboy lui écrivit le 20 avril 1867:

« Mon Révérend Père, « Je vous prie de vouloir bien dire, demain

(1) Le Père Félix aimait â raconter qu'il avait accompagné en pèlerinage, dans un sanctuaire, les élèves du Collège de Vaugirard . Il leur avait adressé la parole. Le châtelain avait mis gracieusement son parc â la disposition des jeunes pèlerins. Le Père Olivaint, Recteur du Collège, demanda la permission de présenter le Père Félix à la châtelaine. Elle se trouvait au salon. Le châtelain annonça le Père Félix.

a Le Père Félix, le Père Félix, s'écria la châtelaine; comment le Père Félix », et, tout en s'extasiant, elle marchait à reculons jusqu'à ce qu'elle arrivât au mur où elle fut forcée de s'arrêter.

« matin . la messe de communion à Notre-Dame « et y faire l'allocution d'usage. Accordez-moi « aussi la satisfaction de donner rendez- vous à « Yos auditeurs pour le Carême prochain, et de « leur promettre la continuation de ce grand « enseignement qu'ils trouvent au pied de votre « chaire depuis quinze ans.

« Pour moi, je saurai me procurer l'occasion « de dire combien j'apprécie et j'admire votre « parole, élevée et savante dans les conférences, (f apostolique et juste dans les sermons de la « retraite, et quelles consolations et quelles « espérances me donne cette œuvre de Notre- « Dame, si vaillamment conduite et par un « prêtre tel que vous.

« Agréez, mon Révérend Père, la nouvelle « assurance de ma profonde estime et de mon « affection très dévouée. »

En 1868, Pie IX, de glorieuse mémoire, annonça à la ville et au monde, la tenue d'un Concile œcuménique, qui devait s'ouvrir le 8 décembre 1869.

La catholicité tout entière s'émut devant cette inspiration du Saint-Esprit. Les évêques

et les catholiques se partagèrent en deux camps. Une fois de plus s'est réalisée la parole:

o L'homme s'agite et Dieu le mène. »

Nous n'avons pas à faire l'histoire de ces agitations. Elles entraient dans le plan de Dieu. L'Archevêque de Paris prit la place que Rome et le monde catholique ont connue et appréciée. La situation du Père Félix était délicate à Notre-Dame de Paris où il ne devait être que l'écho de l'Archevêque. , .

Il songea un instant à se retirer. Dans sa perplexité, il consulta le Supérieur du Gesù à Paris, qui lui répondit le 15 octobre 1869 :

« Mon Révérend et bien cher Père,

, « Que vous répondre?

« Immédiatement après le Carême, j'aurais « été pour la retraite. En ce moment, considé- « rant tout ce qui s'est passé, et tenant compte « du sujet que vous aurez à traiter; je vous « engagerais plutôt à remonter encore une fois « dans votre chaire. Voici quelques-unes de ces « raisons. 1° Si vons vous retirez cette année,

« l'Archevêque exigera une lettre ou vous lui «donnerez de vous-même votre démission, et « cette pièce au besoin pourra lui servir. Je ne « voudrais pas livrer cette pièce à telles ou ft telles interprétations, etc.

« 2° Si vous vous retirez, les partisans de « certaines doctrines auraient lieu de s'en « réjouir; je ne voudrais pas leur laisser cette « consolation.

« 3° Le sujet du pape que vous abordez « cette année est tellement de circonstance ; (( vous êtes si bien préparé pour le traiter « comme il faut ; il est si heureux à l'heure où « nous sommes que cette question soit prêchée « à Notre-Dame ; il serait si triste de voir le « drapeau de la Compagnie s'éloigner de cette « chaire au moment de la vraie bataille, car « tout aujourd'hui se rapporte à ce point, que « la Providence ne vous écartant pas de ce « poste par un signe manifeste de sa volonté. « il me semble que vous n'avez pas le droit de « vous retirer de vous-même, et qu'en tout « cas il serait fâcheux de vous retirer quand « la gloire de Dieu est tellement engagée. »

L'avis du Père Olivaint prévalut. Le Père Félix remonta dans la chaire de Notre-Dame et donna ses magnifiques conférences sur l'autorité de l'Église. Il les couronna le dimanche des Rameaux par l'Infaillibilité pontificale. Les devoirs des Catholiques envers l'Église, furent le sujet de sa retraite, puis, après avoir écrit à Monseigneur Darboy, pour lui rendre respectueusement la chaire que celui-ci lui avait confiée, il fit des adieux à son auditoire. L'émotion fut grande ; ce fut un déchirement pour l'orateur et pour l'assistance (1).

Monseigneur Darboy ne répondit point à la lettre du Père Félix. Les événements, hélas !

(1) « Paris, 17 avril 1870.

. a Mon Père,

« Je sors de Notre-Dame le cœur rempli des sublimes « émotions qu''un pareil spectacle est bien fait pour « inspirer. Depuis douze ans, j'ai suivi votre apostolat « à vous, mon Père, en la vie spirituelle, et les larmes « que vous répandiez tombaient brûlantes sur mon cœur.

a Vous l'avez dit, votre consolation â cette dure sépa- « ration si eUe doit avoir lieu, est donc le bien que vous (( avez fait, bien dont votre humilité ne vous fait entre-

devaient se précipiter, et, le 24 mai, l'Archevêque de Paris mourait fusillé avec le Père Olivaint « qui s'était particulièrement attaché à la personne de Monseigneur Darboy » . Le Père Félix ne remonta plus qu'une fois dans " la chaire de Notre-Dame : ce fut pour faire l'éloge des victimes de la Commune.

Il manquait à l'œuvre du conférencier de Notre-Dame la consécration suprême par l'approbation du Souverain Pontife. Pie IX (1),

« voir qu'une bien faible partie. Soyez donc béni à « votre tour par tous vos enfants qui tous en se rappelant « votre nom auront sur les lèvres ces paroles que vous « méritez si bien :

« Pertransivit benefaciendo .

« G. DE Brossard »

(1) Pie IX connaissait et aimait le Père Félix. Le Père Piccirillo écrivait au Père Olivaint le 20 juillet 1870 :

« Sa Sainteté connaît bien le Révérend Père Félix. « Elle m*en a dit de grandes louanges. Elle l'a loué pour « sa modestie, son grand talent et le grand courage dont « il a fait preuve depuis dix-huit ans, et surtout cette K année. Le Saint Père connaît tout ce que la position « avait de difôcile> et c'est pour cela qu'il a été très « heureux de me promettre un Bref. ...

avecla grâce et la majesté qui le caractérisaient,

adressa au Père Félix un Bref qui devait être

pour l'orateur la plus- grande récompense de

ce monde. c< Je reçois, écrivait Monseig7ieur

« Vévêque de Rodez, le 7 août 1872/ le Bref

« attardé que le Saint Père vous a envoyé au

« sujet de vos conférences. Le bien- que ces tra-

« vaux ont fait, qu'on ne loue pas, mais que

« tout l'univers a lus, méritait un pagényriste

« digne de l'œuvre. Ce panégyriste, vous l'avez

« eu, et d'une qualité qui ne laisse rien à

« désirer, »

En 1878^ le Comte de Chambord ajoutait ses félicitations à celles du Souverain Pontife, et ainsi les deux royautés, spirituelle et temporelle, s'unissaient pour dire à l'Apôtre qu'il avait bien mérité de la terre et du ciel (1) .

Au concile du Vatican succédèrent les émotions et bientôt les désastres de la guerre avec la Prusse. Nancy vit arriver et séjourner

« Le Saint-Père m'a chargé de remercier le Père Félix, « et de lui faire savoir qu'il lui accorde de tout son « cœur la Bénédiction Apostolique. »

(1) Voir Appendice.

dans ses murs la garde impériale qui se dirigeait sur Metz. La chapelle de la résidence s'ouvrit aux soldats qui s'y pressaient en foule. Un Père, à la parole ardente, les haranguait, les bénissait et leur distribuait des médailles rlelaYierge.

Le Père Félix avait l'âme pleine de sinistres pressentiments « Si notre premier engagement « est une défaite, disait-il, nous sommes irréel médiablement perdus. »

Ses pressentiments ne se réalisèrent que trop.

. Bientôtles nomsdeReischoffenetdeSpikeren

retentirent partout comuîe un glas funèbre.

Nancy fut occupé par l'ennemi qui devait en

fouler le sol pendant près de 3 ans.

Le Père Félix fit face avec son calme habituel aux lourdes charges et plus encore aux écrasantes tristesses de l'occupation.

Un moment, la chapelle de la Résidence faillit devenir V église militaire des Allemands. Elle n'échappa à cette pénible destination que grâce à l'énergie du Père Kistaller qui, éloigné dé Metz, sa résidence, avait reçu une fraternelle hospitalité à la maison de Nancy.

La prise de Strasbourg, la capitulation de Sedan, l'investissement de Paris, la reddition de Metz furent autant de coups de foudre dont les coeurs porteront longtemps les sanglantes meurtrissures.

L'armistice et la signature de la paix permirent enfin de respirer un peu, mais quel état, et quel état!

Le Père Félix reprit ses occupations ordinaires. Il prêcha le Carême à la Cathédrale de Liège, Monseigneur l'Évêque (1) lui avait toujours porté une affection toute paternelle :

« Déjà en 1864, il lui écrivait :

Liège le 17 avril 1864.

« Mon Révérend Père,

« On m'assure que cette année votre santé est « meilleure, que la station de Carême vous a « moins fatigué c'est ce qui m'enhardit à vous « engager à venir passer quelques jours à Liège

(1) Monseigneur Théodore de Montpellier; élève de Saint-Ach.eul, mort évêque de Liège, après un glorieux épiscopat, que continue dignement aujourd'hui Monseigneur Doutrelous.

« et à nous édifier pendant le mois de Marie. Le « bien que vous faites à Paris ne me laisserait « pas même la pensée de vous appeler en Bel- « gique, si je ne savais qu'un changement d'air « est souvent utile aux meilleures constitutions, « et que la tête un peu fatiguée aime à se reposer « dans une atmosphère plus libre. Je serais donc « très heureux, si vous vouliez bien venir occu- « per pendant le mois de mai un petit apparte- « ment occupé ou sanctifié d'autre fois par quel- « ques saints dé la rue de Sèvres.

fi II va sans dire queje vous laisse libre d'or- « ganiser votre station comme vous l'entendrez, « seulement je m'engage a vous procurer: une « chaire à la hauteur du prédicateur, une église « facile pour la prédication, un auditoire nomce breux, intelligent et sympathique, et uneré- « ception toute cordiale . "

« Tel est, mon Révérend et si bon Père, l'in- « vitation que vous adresse l'Évêque de Liège, « en son^iom, au nom de son clergé, et au nom c< de toute sa ville épiscopale. Il espère que si, « sans compromettre votre santé et le bien que (' vous faites en France , vous pouvez lui accorder

« celte faveur, le Révérend Père de Ponlevoy « n'y mettra point d'obstacle.

« Agréez, Mon RévérendPère, l'expression de « mes sentiments les plus distingués et bien « affectueux.

« Théodore:, Évêque de Liège. »

Monseigneur l'avait pressé plusieurs fois de venir prêcher le Concile du Jubilé. « C'est à l'occasion d'un autre Jubilé, en 1846, que la chaire de Saint-Paul a été illustrée par votre prédécesseur dans la chaire de Notre-Dame de Paris, le Révérend Père de Ravignan. »

LePère Félix neput serendreà l'appel. duPrélat et se fit remplacer par un de ses Religieux. « J'accepte de votre main, mon Révérend Père, « lui écrit Monseigneur , l'orateur sacré que « vous voulez bien me promettre, et j'annonce- « rai qu'il a été choisi et envoyé par vous. Je « ne doute pas que votre choix ne soit excel- « lent, et que le Père distingué que vous nous « enverrez, s'il ne console pas mes Liégeois « d'être privés du bonheur de vous entendre, procurera au moins à son auditoire le plaisir

« d'écouter une parole formée sur la vôtre, un ft disciple digne d'un tel maître » (1).

En 1870, Monseigneur de Liège renouvela son invitation. « Les tristes événements qui se « déroulent dans votre chère et malheureuse pa- « trie, ne permettront bien probablement à au- « cun évêque de France de vous ouvrir la chaire « de sa Cathédrale pendant l'Avent prochain, « ni peut-être d'ici à bien des mois. La Belce gique, tranquille et heureuse, quoiqu'elle ait « bien mérité aussi des épreuves, offre un large « champ à votre zèle apostolique, et a quelque « droit à réclamer une faible partie de l'effu- « sion de ce zèle, au moins à l'espérer. Plu- « sieurs fois déjà, mon Révérend Père, j'ai « pris la liberté de solliciter pour ma ville

(1) Dans sa naïve humilité, le Père Félix s'offrait tou-. jours à envoyer lin alter ego. C'était son expression favorite. Hélas ! les alter ego n'étaient pas toujours heureusement choisis, et Monseigneur l'évêque de Rodez avait un jour spirituellement répondu : « Je regrette vice vement que vous ne puissiez venir prêcher la retraite « des Religieux de la Sainte-Famille de Villefranche. C'est « vous que nous voulions, et puisque vous ne voulez pas, « nous prendrons quelqu'un qui soit un peu moins loin « de Villefranche que ne le sont vos pères de Nancy.»

« épiscopale la faveur d'entendre votre parole . « et de participer, en l'entendant, aux grâces « que le Seigneur répand par elle. Je renouer velle cette démarche, espérant qu'elle ne « sera pas vaine. Je laisse à votre Révérence « le choix de TA vent, du Carême ou d'une sé- « rie de conférences entre l'Avent et le Carême, a ou d'une retraite pour les hommes ou pour « la jeunesse.

« Je vous ai déjà dit, mon Révérend Père, <r que Liège fournira à l'illustre conférencier a de Notre-Dame de Paris, un auditoire nomo breux, intelligent, croyant et pratiquant^ des « cœurs disposés à recevoir la bonne semence, G quel ques esprits malades , mais qui ne refusent « pas le remède.

Le Père Félix put répondre à l'appel de Sa Grandeur, et donna à Liège son magnifique Carême sur la Maternité de l'Eglise.

Monseigneur l'Évêque avait béni le sujet.

« J'adopte très volontiers le projet que vous « vous proposez de traiter : il est utile partout; « il esttrès sympathique à un auditoire liégeois, « aux enfants d'une Église qui, depuis saint

« Hubert, son trentième Évêque (697-727) a (S pour devise : Sancta Legia Ecclesise Eomanse (kfîlise. Votre parole resserrera les liens qui « unissent mon peuple au Vicaire de Jésusce Christ, et dissipera les préjugés qui ont pu « naître dans l'esprit de quelques catholiques « faibles et des libéraux de bonne foi. »

Il eut la consolation de trouver à Liège Monseigneur Mercy d'Argenteau qui l'avait ordonné diacre et prêtre; il lui témoigna sa reconnaissance de la façon la plus touchante. Son Éminence le Cardinal Chigi, Nonce à Paris, voulut bien envoyer au Père Félix ses félicitations et ses bénédictions.

c( J'ai été très sensible à la bienveillante « attention que vous avez eue à mon égard, en (c m'envoyant un exemplaire des conférences « que vous prêchez à Liège. Merci mille fois, « mon Révérend Père, de ce gracieux envoi, a Permettez-moi de profiter de cette occasion « pour vous féliciter de votre zèle apostolique « et des fruits abondants qu'obtient votre « puissante parole. La ville de Liège qui a, cette « année-ci^ le bonheur de vous posséder, vous

« prouve; elle aussi, mon Révérend Père, par « le grand concours de sa population autour « de la chaire sacrée, le grand cas qu'elle fait « de vos conférences.

« C'est que les sujets que vous choisissez, « toujours dirigés à faire mieux connaître et « aimer l'Église, répondent d'une manière « toute spéciale aux besoins des temps moder- « nés. J'ajoute que, par le ministère de votre « parole, vous témoignez de plus en plus le « dévouement et l'attachement à l'Eglise de « cette Compagnie dont vous êtes le flls, et qui « tout récemment encore a été l'objet d'éloges (f aussi flatteurs que mérités de la part du « Vicaire de Jésus-Christ. »

Après le Carême de Liège, le Père Félix fut appelé dans presque toutes les villes de la Belgique. Il revint tout attendri de la sympathie qui l'entoura et de la générosité avec laquelle tout le pays chercha avec une spontanéité admirable à réparer les pertes matérielles que la guerre avait fait subir à la communauté de Nancy.

De retour en France, le Père Félix apprit la

suppression du collèg-e Saint-Clément, de Metz; ce fut un rude coup pour son cœur d'apôtre et de Français.

Il avait espéré un moment le voir transférer soit à Nancy, soit au château d'Haroué qu'une munificence presque royale avait mis à la disposition des Pères expulsés. La Providence en décida autrement. Reims, par son collège de Saint-Joseph, devait continuer le glorieux passé de Saint-Clément.

M. le ChanoineJuillet(l), vicaire capitulaire pendant la vacance du siège, accueillit généreusement les exilés. Grâce à sa délicate initiative, le collège de Reims s'ouvrit en octobre 1874, et Monseigneur Langénieux s'empressa de couvrir l'école naissante de sa haute protection (2

(\) M. le clianoine Juillet vient d'être nommé protonotaire apostolique aux applaudissements de tout le diocèse. Honneur à lui et reconnaissance à son Éminence le Cardinal Archevêque.

(2) Le mercredi 25 août, M . l'abbé Tourneur, vicaire général vint présider la première distribution des prix. 11 adressa quelques paroles aux élèves de la part de Monseigneur l'Archevêque qu'il venait de quitter. Puis,

Le Révérend Père Didon, de Tordre de Saint- Dominique, avait inauguré des conférences pour l'Avent à la cathédrale de Nancy. Un public choisi se pressa bientôt autour de sa chaire, heureux de saluer dans l'orateur des espérances qui sont devenues de belles réa-, lités(l).

L'éloquent religieux avait quitté Nancy.

Monseigneur pria le Père Félix de continuer l'œuvre si brillamment commencée.

Il accepta, et après avoir envoyé à son frère d'armes le salut le plus courtois et le plus religieux, il donna pendant l'Avent, à Nancy, les grands enseignements qui faisaient de la ca-

rappelant le glorieux passé des Jésuites, à Reims, les noms des Auger, des Sirmond, des Pétau, a il souhaita

pour le bien des âmes et Thonneur de la l'eligion que a la chaîne, dont les anneaux se rapprochent aujourd'hui, « ne se brise plus jamais (2).

Sous ce fécond patronage, le collège prospéra rapidement, et quand vinrent les mauvais jours de 1880, le prélat sauva la vie à l'institution dont les Hérodes contemporains avaient juré la mort.

(1) Bulletin du diocèse, 1875, p, 383.

(2) Le Père Didon prêcha â Nancy, en 1871, l'oraison funèbre de Mgr Darboy.

pitale de la Lorraine, le prolongement de Paris .

La France, revenue de l'affolement dans lequel l'avaientjetée les désastres, se retrouvait avec la magnifique vitalité dont la Providence l'a douée. Un souffle de résurrection circulait partout. Tous les coeurs étaient à l'espérance, mais les hommes sérieux n'étaient pas sans appréhension.

Monsieur le Play écrivait au Père Félix :

« Paris le 1 février 1810.

PlaceSaint-Sulpice 6. »

« Mon Révérend Père,

« TjO désordre social qui me détermina, il y « a un an, à entreprendre cet ouvrage, a pris « depuis lors une gravité tout à fait inattendue, « même pour moi qui suis spécialement depuis « trente ans le progrès du fléau. La grève uni^ c< verselle, c'est-à-dire l'antagonisme perma- « lient, est définitivement organisée sur le con- G tinent de l'Europe* Elle a pour fondements « la haine de toute supériorité naturelle et « sociale, le mépris de Dieu et les passions « révolutionnaires.

a Rien ne résistera à ce désordre sans préce cèdent, si tous les honnêtes gens ne renonce cent pas aux innombrables dissentiments qui

« les séparent, pour se réunir dans une corn- . c( mune pensée de salut social.

« Je vous supplie, mon Révérend Père, de «jeter les yeux sur le mouvement qui désor- « ganise la société européenne et vous serez « bientôt convaincu que tous ceux qui croient c( en Dieu, Créateur du ciel et de la terre^ sont, c< dès à présent, à peine suffisants pour conjuc( rer le cataclysme qui nous menace.

« Je viens vous prier, mon Révérend Père, « d'aider, par la haute influence de votre parole « à cette partie de l'œuvre de salut. Je viens ç( aussi vous exprimer le vœu que la Revue de c( votre Compagnie juge l'organisation du Trace vail comme elle a jugé, par la plume habile « du Révérend Père Toulemont, la Réforme sociale.

« 'Veuillez agréer, mon Révérend Père, l' asce surance de mes sentiments affectueux et ce dévoués.

ce F. Le Play. »

Monsieur de Sauley semblait plus confiant.

« La lettre que j'ai reçue de vous m'a fait le « plus grand plaisir, rien n'est plus doux pour « les cœurs éprouvés que la sympathie si pré- « cieuse d'un homme comme vous. En dehors « des obscurités de cette terre, des nuages créés « par la passion politique, il y a une demeure « où tous peuvent y rencontrer la paix, c'est le cœur du divin Crucifié. Heureux ceux qui « comme vous y ont conduit tant d'âmes qui a ont subi cette bienheureuse influence d'un a vrai prêtre de Jésus-Christ. Que dire des douce leurs sans nom accumulées sur notre pauvre « pays. Elles défient la langue humaine et ne c< peuvent s'exprimer que par des larmes. J'ai « passé la triste année qui vient de s'écouler « auprès de l'Impératrice, qui m'est- devenue a plus chère encore depuis les malheurs qu'elle « supporte avec un cœur noble et fier, fort et « chrétien. Sa société m'a été douce et chère, « nous avons passé ensemble les tristes mois « pendant lesquels Dieu semblait vouloir à tout « prix abaisser et châtier les Français. J'ai «recueilli toutes les impressions Aobles et

G patriotiques de cette belle âme si peu connue «et j'ai la confiance que son abnégation, son c< esprit de sacrifice, son désir si intéressé du « vrai bien de la France attireront les béné- « dictions du Seigneur. »

. Le Père Félix mit toutes ses espérances en Dieu et donna un nouvel essor à son zèle pour la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Les familles qui avaient quitté Sietz avaient apporté à Nancy un nouvel élément de piété et de foi agissante. La chapelle de la Résidence vit des splendeurs qu'elle n'avait jamais connues sous une direction, qui sut réunir les mélodies de la musique et les harmonies de là décoration.

Les prédications y devinrent plus fréquentes et plus suivies (1). De beaux talents mirent

(1) Un des auditeurs les plus intelligents lui écrivait : « J^àime mieux vous écrire tout naïvement pour vous dire vous m'avez fait pleurer deux fois I moi> l'hommô qui ne bronchait pas pendant les batailles de Spikereh, moi qui ai assisté sans sourciller aux horreur de la Commune, oui, deux fois! mais aussi, vous mon Père qui parliez, qui sentiez vos propres pai'oles, vous avez pleuré une fois et sur une mère payenne qui vous rappelait les

gracieusement leur dévouement à la disposition du Père Félix pour célébrer avec pompe le mois de Marie (1) et la neuvaine du Sacré Cœur.

Tout en se multipliant à Nancy, le Père Félix se prodiguait pour porter la bonne nouvelle partout. En 1872, il prêcha le Carême à Saint- Étienne de Toulouse. Il y prit pour sujet la Paternité Pontificale.

Le 20 juin 1873, l'Eglise célébrait le troisième centenaire de l'apparition de Notre- Seigneur, à la bienheureuse Marguerite-Marie. La France tout entière se porta à Paray-le- Monial. Chacun a encore présents à l'esprit le colossal pèlerinage, son autel dressé en amphithéâtre dans la magnifique avenue de Charoles,

malheurs de notre patrie qui a maaqué de mère pieuse, pour la sauver. Je vous ai souvent entendu parler, mon Bère, jamais Dieu ne vous avait inspiré des paroles plus éloquentes; jamais votre physionomie n'avait respiré une pareille ardeur de sainteté, jamais sympathie (c'était votre thème) n*avait envahi autant un auditoire. Que je vous ai aimé respecté pendant cette heure sublime d'élo^ quence chrétienne, et que si je n'avaispas eu toujours une' pieuse affection, j'en aurai une profonde à dater de ce jour. (1) On se souvient encore des splendeurs du mois de Marie en 1875 et 1876.

ses vingt-cinq mille communions, les représentants de la nation, à côté des évêques et des commandants d'armée, la bannière de l'Alsace voilée de noir; c'était vraiment la France pénitente se dévouant au Sacré-Cœur.

Ce fut devant ces trente mille pèlerins que le Père Félix prononça son discours tout à la fois catholique et français (1). Il avait, à sa droite la bannière de Strasbourg, à sa gauche, le général de Charette, appuyé sur le général de Sonis (2). C'était Pierre l'ermite ou Urbain II prêchant la croisade du Sacré Cœur (3).

Nous ne pouvons qu'indiquer les glorieuses étapes quadragésimales du Père Félix : Bor-

(1) La La France devant le Sacré-Cœur . — Paris, Jmiby et Roger. ''

(2) Pendant la procession qui se déroula dans les jardins de la Visitation, le général de Sonis se tenait dans le bosquet de l'apparition. Au moment où passa la bannière de Strasbourg, il la saisit, Tembrassa et la serra dans une muette étreinte ; image attendrissante de la France mutilée pressant sur son cœur la pauvre Alsace.

. (3) Voir dans V Espérance de Nancy, 24 juin 1873 une magnifique « Lettre au Rédacteur», par M. Amédée* de Margerie, pèlerin à Paray-le-Monial.

deaux Angers, Nantes, Dijon, (1) Nice, Limoges, Toulouse pour la seconde fois.

Le grand Évêque d'Angers, dont la France et l'Église pleurent la perte, adressait au Père Félix en sa cathédrale de Saint-Maurice, les paroles suivantes qui resteront comnîe le portrait de l'apôtre tracé parle Docteur de l'Église:

« Nos éloges et nos félicitations sont peu de

(1) Ua graad chrétien de Dijon, le Baron A. de Benoit veut bien nous écrire, à propos du Carême du Père Félix dans cette ville : « C'est à l'Evêché d'Amiens, chez Mgr de Salinis, que j'ai rencontre pour la première fois, celui qui devait être plus tard le célèbre Conférencier de Notre- Dame. C'était, je crois, â la fin de l'année 1850 ou au commencement de 1851 . J'assistais à la Cathédrale aux Vêpres, à la suite desquelles lèR. Père Félix monta en chaire et prononça un sermon dont je n'ai jamais oublié le Sujet tant il me frappa : « Pourquoi on se confesse et pourquoi on ne se confesse pas . J'en parlai à Monseigneur pendant le dîner ou la soirée qui suivirent, et je me souvien,s très bien, que Monseigneur me dit : « Ah, a mon cher ami, retenez bien et n'oubliez pas que ce jeune

a Père fera parler de lui un jour ! 11 y a douze ans,

j'ai eu l'extrême satisfaction en revoyant le Révérend Père qui logeait à Saint-Ignace, de lui rappeler le sermon que j'avais entendu â la Cathédrale d'Amiens 29 ans auparavant, lime répondit tout de suite avec une bonhomie . charmante : a Ah, par exemple, cher Monsieur, il faut

« chose pour vous. Il y a longtemps que toutes « les villes de France se disputent l'honneur « d'applaudir votre parole si ferme et si élevée, « si puissante et si substantielle , mais nos « remerciements les plus sincères iront à « votre cœur d'apôtre. — Soyez remercié pour « tout le bien que vous avez fait au milieu de c< nous, pour la lumière que vous avez répandue « dans les intelligences, la force et l'énergie « que vous avez communiquées aux volontés.

« Qu'il est grand, qu'il est fécond ce miniscf tère de l'apôtre qui va, semant de tous côtés « la parole divine, convertissant les pécheurs, « réchauffant les tièdes, excitant les justes à « persévérer! Elle sera belle votre récompense, «mon Révérend Père, lorsqu'au terme de « votre longue carrière, vous pourrez montrer « à Dieu toutes les âmes que vous aurez évan- « gélisées, tous les cœurs que vous avez touchés « par vos prédications.

« convenir que vous n'avez pas de cliance! croiriez-vous « que vous allez encore l'entendre ce soir même à la « cathédrale. »

Je vous prie dé croire que j'en fus plus enchanté encore que la première fois.

«Nos vœux et nos prières vous accompa- « gneront dans votre apostolat. Mais vous^ « mon Révérend Père, de votre côté, ne nous « oubliez pas. Souvenez-vous de ce diocèse, de « cette ville d'Angers, où le bien se fait encore « largement, mais où Tesprit d' erreur cherclie c< à se glisser, grâce à l'indifférence des uns et « l'hostilité "des autres.

« Et vous, mes Frères, profitez des enseignece ments que vous avez reçus, pour imprimer a à votre vie une direction meilleure et plus « sûre. Tous ensemble faisons de cette station « qaadragésimale, le point de départ d'une « conduite plus généreuse au service de Dieu, c< plus charitable pour le prochain, et pleine de « mérites pour le bonheur de la vie éternelle. »

Reimsposséda le Père Félix en 1875. Nommé archevêque de cette ville. Monseigneur Langénieux voulut gracieusement donner la parole du Père Félix (1) comme présent de bienvenue à sa cathédrale et à son peuple.

(1) Le Père Félix était déjà connu à Reims. En 1857, il avait prêché la newvaine de Saint-Remi. Uaffluence

— lie- Élève au petit séminaire de la Chapelle, séminariste, prêtre, curé, vicaire général, Monseigneur Langénieux avait voué une vénération filiale au Père de Ravignan (1). Le saint religieux avait été son ange tutélaire à la Chapelle, plus tard il lui avait donné à Saint- Acheuî une retraite qui avait décidé de sa vocation à l'état ecclésiastique. Par le Père de Ravignan, Monseigneur Langénieux était entré en relations intimes avec le Père Olivaint qu'il appelait son collaborateur dans la paroisse de Saint- Ambroise. Curé de Saint-Augustin, le Prélat fut aidé dans son saint et glorieux ministère par le Père Ducoudray.

Il désirait depuis longtemps s'associer dans ses travaux apostoliques le successeur et le frère du Père de Ravignan.

La Providence exauça ses désirs en 1875.

avait été telle qu'il avait faUu mettre des chaises dans le beau triforium de l'immense basilique.

En IS'IQ, le Père Félix avait prêché à la cathédrale la retraite des Mères chrétiennes.

(1) Nous tenons ces détails de son Eminence le Cardinal Langénieux qui nous les a donnés avec la bonne grâce qui, chez Monseigneur, sait rehausser tous ses bienfaits .

Le Père Félix ouvrait sa station le dimanche, 2i février, devant un auditoire aussi nombreux que sympathique. Monseigneur faisait son entrée triomphale le 22, et le mardi suivant, 2 mars, malgré ses grandes fatigues, assistait au sermon de la Station.

Le Père Félix rappela au prélat, d'autres jours, dans lesquels tous deux exercèrent à Notre-Dame un apostolat fraternel. « Aujour- « d'hui, dit le Père, c'est avecjoie que je viens, « simple ouvrier, votre ouvrier, mettre, avec votre permission, la main à la culture de « votre champ. J'ai été. Monseigneur, l'écho « anticipé de votre voix; car vous voulez donner « Jésus-Christ, et moi j'ai dit au début de cette « station : Il n'y a point de salut en dehors « de Jésus-Christ.

«Bénie par son Excellence, Monseigneur o r Archevêque, la station fut des plus conso- « lantes pour le cœur de Notre-Seigneur et pour « celui de son bien-aimé représentant sur le « siège de Saint Rémi (1).

(1) Voir le Bulletin du diocèse de Reims, ISTfS, page 112 et page 141.

— lis- La même année, le Père Félix, à la demande de Monseigneur, prêcha le jubilé à Sedan (1). Il s'y dépensa avec une générosité sans égale.

Non content de parler le soir à la paroisse, il faisait chaque matin aux Mères Chrétiennes une instruction spéciale, établissait l'Œuvre de la Sanctification du Dimanche, l'Œuvre de Saint-Michel, et fondait le Comité Catholique, de concert avec le zélé archiprêtre de Sedan.

De retour à Nancy, le Père Félix se donnait sans compter à toutes les oeuvres et à toutes les communautés. Les conférences de Saint- Vincent de Paul, les Jeunes économes, les Mères chrétiennes, les Enfants de Marie, les Institutrices, les Ouvroirs, reçurent tour à tour le bienfait de sa parole. Les Dames du Sacré- Cœur, les Religieuses du Cénacle, les sœurs de Saint-Charles, les religieuses de la Doctrine chrétienne, lui demandèrent les exercices spirituels pour se retremper dans l'esprit de leur sainte vocation.

Aux confins du diocèse de Nancy, àPortieux, dans les Vosges, se trouve la Maison-Mère de

(1) Idem, pages 565 et 577.

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la congrégation des Sœurs de la Providence (1).

Le Père Félix se sentait attiré vers elle. Il aimait le dévouement obscur, l'esprit dé foi, la simplicité et la générosité à toute épreuve de ces saintes filles. Il avait une vénération particulière pour leur Supérieur Général (2) dont la haute intelligence, la piété éclairée et les grandes souffrances ont su maintenir la Congrégation dans les voies lumineuses de la vraie perfection.

Monseigneur l'évêque de Saint-Dié (3), Père et Protecteur de la Congrégation, fut partieu? lièrement touché de la sollicitude du Père Félix pour les Soeurs de la Providence. Le Saint Prélat vénérait depuis longtemps l'humble religieux et recourait souvent à ses lumières. Il lui écrivait à la date du 7 septembre 1 877 :

(1) Leurs règles ont été rédigées par lePère Cotel, qui a composé pour elles le Catéchisme des vœux.

(2) M . le chanoine Steiner dont on peut bien dire « que l'âme est maîtresse du corps qu'elle anime ».

(3) Monseigneur Caverot, ancien élève de Saint- Acheul, vicaire général de Besançon, est mort Cardinal-Archevêque de Lyon. Voir aa belle vie, par Mgr Dechelette.

« Mon Révérend Père,

« Je vous serai assurément fort réconnaissant « si vous voulez bien appuyer avec toute l'au- « torité de votre nom, l'ouvrage que M. le Curé « de Gérardmer se propose de publier. J'ai son « manuscrit entre les mains, et je n'ai pu en « lire encore que le quart environ.

c< Le style est correct et soigné, et pour le « fond c'est une exposition réellement solide des « preuves de la religion tirées de la philo- Sophie.

« Dans tout ce que j'ai lu, la doctrine « comme orthodoxie est inattaquable, et on ne « peut refuser à ce travail les éloges qui revien- « nent légitimement à un livre très sérieux et « très estimable. . .

oJe serais donc heureux, mon Révérend « Père, que vous fassiez connaître l'ouvrage de M. le Curé de Gérardmer, et je saisis cette « occasion pour vous prier d'agréer l'assurance « de mon plus entier dévouement en N. S. »

. -j- M. A. év. de Sai?it-Dié.

Au milieu de ses courses et de ses sollicitudes

apostoliques, le Père Félix réservait toutes ses prédilections à la ville de Nancy. Ses œuvres lui étaient chères, il était toujours prêt à les encourager de la parole et du cœur.

Autour de la gare, végétait une population nombreuse qu'avait attirée le service' du chemin de fer. Un prêtre selon le cœur de Dieu, Monsieur l'abbé Noël, eut pitié de cette multitude qui croupissait dans l'ignorance et le vice. Ame ardente, apôtre plein de feu, il sollicita la charité publique et bientôt on vit s'élever . comme par enchantement une belle nef gothique, un presbytère i de magnifiques écoles. Dieu accorda à Monsieur l'abbé Noël la consolation et la gloire de terminer l'œuvre commencée.

La nef reçut son couronnement dans un beau chœur et dans la flèche gracieuse qui la surmonte. L'église fut consacrée le 19 août 1877. Le Père Félix prononça le discours de la * fête (1).

Après avoir remercié en termes éloquents les fidèles de la paroisse, la cité tout entière, tous

(1) Le Temple Catholique. — r Prédication de foi, d'espérance et d'amour.

les bienfaiteurs et les artistes, il s'écria dans un élan de gracieux à-propos : « Reconnais- « sance surtout au prêtre courageux qui a su , « commencer, continuer et achever cette grande œuvre, digne couronnement de tant d'autres « œuvres commencées, continuées et achevées « avec un dévouemeijt pareil. Cette parole, les « siècles la rediront, et quand on demandera « quel est cet homme qui, à force de zèle, de (( courage et de persévérence, a pu réaliser une « telle œuvre. Ah ! cette église par chacune de « ses pierres redira de siècle en siècle jusque c( dans son silence, le nom qui appelle la recon- « naissance de tous : Noël, Noël ».

A Nancy comme à Paris, le Père Félix suivait le courant littéraire et social (1).

(1) A tant de travaux, le Père Félix joignait l'étude de la langue allemande. Il j mit une persévérance qui ne se démentit pas pendant plus de trente ans. Tous les soirs, quand il était à la Résidence, il consacrait une heure à la lecture de l'Écriture Sainte ou d'un livre de piété en allemand. Il demandait habituellement à un Père d'assister â la lecture pour le reprendre, et il trouvait toujours qu'il n'était pas repris assez souvent. Les questions qu'il posait étaient parfois d'une naïveté qui défiait

L'auteur de la Vie de saint Jean et de saint Ambroise recevait de lui des félicitations qui allaient au cœur de Téminent écrivain.

Monsieur l'abbé Baunard lui en témoignait sa reconnaissance dans des lettres que nous sommes heureux de reproduire : '

Orléans, Ecole Normale le 24 janvier 1870.

« Mon Révérend Père,

« Je ne puis assez vous dire combien je suis heureux de l'encouragement si plein de bienveillance dont "vous daignez honorer mon Étude sur saint Jean.

« Soyez-en bien remercié. De tous les suffrages qui pouvaient m' être chers , aucun ne pouvait m'êtreplusprécieux que le vôtre; et j'estimeque

toute réponse. Il demanda un jour pourquoi ,mann signifiait homme plutôt que femme. Son répétiteur eut recours à l'explication ordinaire « sic volet usus. »

Mais, s'écria le P . Félix il me semble que vous abusez de Yusus.

-—Et vous, mon Père, lui fut-il répondu, vous abusez peut-être de l'interrogation. A partir de ce jour, il n'y en eût plus une seule.

c'est pour le livre et l'auteur une vraie bénédiction que cette charitable approbation de celui dont j'ai tant aimé l'éloquente parole... ,

« Je me suis mis depuis un an à. l'étude de saint Ambroise. Si, un jour, comme je l'espère, il peut sortir de là quelque travail historique sur ce g-rand évêque d'Occident, je vous prierai, mon Père, d'en agréer, l'un des premiers, l'humble et respectueux hommage.

a En ce moment, M. Wilberforce d'Angleterre traduit l'apôtre saint Jean dans la langue de son pays. Priez, s'il vous plaît, mon Père, pour que ce volume répande la connaissance et l'amour du Maître à qui on est si heureux de consacrer sa vie. Puis, laissez-moi vous dire encore, mes remerciements, avec l'hommage de mon plus religieux dévouement 2;2 C^m^o. »

« Orléans, ce 13 août, »

« Permettez-moi d'avoir l'honneur de vous offrir l'hommage très particulier d'une histoire

de saint Amhroise, que je viens de publier, et que je suis heureux de placer sous vos auspices.

« Je n'ai pas oublié la faveur que mon étude sur l'Apôtre saint Jean a obtenue auprès de vous ; j'ose espérer le même accueil pour ce nouvel ouvrage, beaucoup plus important que le premier; et je puis vous assurer que de tous les suffrages que je puis ambitionner, aucun ne me sera plus précieux que le vôtre.

et Comme vous pourrez le voir, dès l'introduction, j'ai montré dans saint Ambroise le défenseur lumineux de l'Église Romaine et des prérogatives du Souverain Pontife, aujourd'hui si malheureusement méconnues.

« A ce titre surtout, j'espère que ce livre sera utile à la sainte cause, et je vous serai obligé de tout ce que vous daignerez faire pour le répandre.

« Je vous en offre d'avance mes remerciements, avec l'hommage de mon profond respect, et je suis, mon Révérend Père,

« Votre tout dévoué serviteur in Christo »

« Baunard.

a Aumônier de l'Ecole normale d'Orléans. »

Monsieur Buffet, ministre et sénateur, témoignait au Père Félix une confiance pleine de foi. Il lui écrivait le 12 juin d873.

a Mon Père,

« Vous avez bien raison de dire que la main de la Providence, qui est toujours active, mais souvent d'une manière cachée, a été visible pour tout homme de bonne foi dans les événements qui viennent de s'accomplir. C'est ce que j'ai entendu dire, même par des gens à peine croyants. Mais personne ne peut être plus frappé que moi de cette intervention providentielle. Je vous assure que je ne m'attribue à aucun degré le mérite de quelques heureuses inspirations; car je me sentais intérieurement comme dépossédé de moi-même.

« J'espère que la protection divine continuera à nous favoriser. Nous en avons plus que jamais besoin.

« "Veuillez agréer, mon Père, l'expression de tous mes sentiments de respect, d'attachement et de reconnaissance.

« L. Buffet. »

Un mois plus tard, le ministre répondait à une demande que lui avait faite le Père Félix. « Mon Révérend Père,

« Je partage entièrement vos sentiments à l'égard de M. de Margerie. Son caractère est au niveau de son mérite, qui est grand. Il ferait sans aucun doute un excellent recteur; mais j'ai lieu de croire que le choix du ministre de l'Instruction publique est à peu près arrêté, sinon tout à fait; je m'en informerai. »

Dieu avait d'autres desseins. Il réservait M. de Margerie pour la grande Œuvre de l'Université Catholique de Lille. Il fut nommé doyen de la Faculté des Lettres, et l'histoire dira qu'il a fait revivre les traditions des grandes Universités chrétiennes d'autrefois.

Grand dans ses travaux apostoliques,^ le Père Félix apparaissait plus grand encore dans l'intimité, par sa droiture, sa bonté et sa candeur toute enfantine. Aussi sa présence toujours trop rare était une vraie fête pour sa famille religieuse. Heureux qui en a fait partie .'

Il était si bon ! Il encourageait et admirait

les talents de ses frères. Sa bienveillance quelquefois leur en attribuait qu'ils n'avaient pas.

Ses réparties étaientd'une naïveté charmante.

Dans sa communauté se trouvait un éloquent missionnaire qui, après a,voir été goûté dans nos grandes cathédrales, était allé évangéliser le Canada.

11 en avait conservé quelques coutumes. 11 portait de la flanelle, et y attachait un petit col d'une blancheur toujours éblouissante.

Un jour le Père Félix lui demanda: «Comment se fait-il que vous, qui ne portez pas de chemise, vous la montriez, tandis que nous, qui la portons, nous la cachions? »

Un jour encore, il revenait de voyage. On lui avait donné une pendule de la Forêt-Noire et que l'on appelle vulgairement un coucou. Il s'empressa de la suspendre dans sa cellule, et ce fut avec une joie toute naïve qu'il faisait admirer le petit oiseau qui, gracieusement et régulièrement, entr' ouvrait la porte, chantait l'heure, et disparaissait après avoir fait un charmant salut.

Mais la nuit vint. Le chant et les grâces invisibles de l'oiseau troublèrent le sommeil du Père Félix.

Le lendemain, il flt appeler de bon matin un Père et lui dit : « Débarrassez- moi de cette bête, elle m'empêche de dormir. » Lé Père s'empressa de répondre : « Je savais bien que vous ne la garderiez pas longtemps. Aigle et coucou ne peuvent pas vivre ensemble. » Le Père Félix ne comprit pas l'allusion, il fallut la lui expliquer.

Le Père Félix était tout à son ministère quand un éclair précurseur de la foudre vint sillonner l'horizon politique.

L'article 7 parut. Le Père Félix se jeta immédiatement dans l'arène et combattit l'article néfaste avec sa logique implacable et son indignation communicative

Le Père Félix avait deviné la tempête. Le 31 août 1877, en l'Église du Gesù, à Paris, il avait prononcé son discours sur La guerre aux Jésuites (l); c'était un avertissement et une prophétie.

(1) Paris, Maison Jouby et Roger.

La Chambre des députés repoussa l'odieux article malgré les essais d'intimidation tentés par M. de Freycinet. Les menaces de l'homme d'État sectaire devaient, hélas! se réaliser.

Bientôt parurent les Décrets qui, au nom de prétendues lois existantes, prononcèrent la dissolution de la Compagnie de Jésus.

L'émotion fut indescriptible et se traduisit partout par de touchantes preuves de sympathie. Le Père Félix fut expulsé de la résidence du Cours Léopold avec tous ses Frères.

Monsieur du Haldat lui donna une hospitalité qui dut toucher le cœur de saint Ignace.

Triste, mais résigné le Père Félix l'accepta, avec reconnaissance. Sa vie fut. bientôt organisée. Le travail et la prière se partagèrent comme autrefois ses heures. La chapelle des religieuses du Cénacle fiit désignée pour les ministères des Pères expulsés ,

Le Père Félix y venait chaque jour dire la sainte messe et confesser. Tout le monde admirait sa sérénitéj son caractère toujours égal, aimablOi II était plein de gaieté (1)» même

(1) Une religieuse lui soumettait un jour ses résolutions

de verve et d'entrain^ malgré son âge — il avait déjà plus de 70 ans — et malgré les tristesses de sa situation, tristesses qu'il ressentait pourtant d'une manière très vive. Un moment même il parut y succomber et sembla perdre quelque chose de la vigueur physique et intellectuelle qu'il avait conservée jusquelà. Tous ceux qui l'approchaient le constataient et s'en affligeaient. La Providence lui ménagea tout à la fois un réveil et un repos. En 1881, il fut appelé à prêcher l'Avent à Copenhague, Il partit, accompagné d'un Frère. Le séjour du Père Félix en Danemark lui fut un véritable renouveau. La population catholique et protestante se pressait autour de sa chaire pour recevoir les sublimes enseignements de la foi. La jeunesse étudiante voulut l'entendre dans plusieurs conférences qui furent aussi applaudies que suivies. Monseigneur le Préfet apostolique, les Pères Jésuites du collège, les

de retraite. Elle voulait acquérir l'amour de Notre-Seigneur par l'humilité. Le Père lui dit avec un fin sourire «. Moi au contraire, je travaillerai à acquérir l'iiumili té par l'amour; ».

catholiques, les protestants, tout le monde se disputait la faveur de le posséder.

La simplicité avec laquelle il recevait tant d'hommages lui gagna autant de sympathies que son talent. Il couronna sa mission le 31 janvier par une magnifique conférence sur V Autorité qu'il termina par ces mots :

«Ainsi, l'autorité religieuse, dans le chris- « tianisme, est affirmée trois fois :

« Par Jésus-Christ, par la tradition chré- « tienne et par son propre exercice.

■ « Oh! cette autorité dont le nom seul semble « effrayer, croyez-le bien, nous savons l'aimer « parce qu'elle n'est pas séparée de l'amour ! . .. M L'amour Jésus-Christ, trois fois l'a de- « mandé à Pierre avant de lui donner son-autoc< rite...

« .... Pour moi, je l'avoue, dans toute la « conviction de mon âme sincère, la soumission « filiale à cette paternelle autorité, a été la « grande consolation et la joie de ma vie.

ce Au milieu des obscurités, des incertitudes « et des pactes de cette vie, se sentir pour cette « autorité, comme un enfant sur le sein d'une

« mère, ah ! oui, j'en jure sur mon cœur, c'est « un bonheur!.,.

« Ah! puisque j'ai appris, en vous connais- « sant, à vous aimer, ce bonheur permettra à « mon coeur d'apôtre et d'ami de vous le'sou- « haiter. ,

« Où se trouve cette autorité? Par où faut-il a passer pour arriver à se mettre sous son égide « protectrice ? C'est ce que pour vous je demana derai au Dieu qui m'a envoyé vers vous ! . . .

« Puissiez-vous tous y trouver le repos dans « la vérité et la charité ! Puissiez-vous, comme «moi-même, appuyé sur elle, achever ce « voyage de la vie dont je vous ai parlé! Et si la « Providence ne mepermet pas de vous revoir « sur cette terre, qu'elle soit un accroissement « de mon éternelle félicité de vous retrouver ft tous au ciel...»

Le Père Félix devait se trouver à Paris en février. Il voulut se mettre en route dès qu'il vît poindre le dégel. Aucune instance ne put le retenir ! Pour gagner Kiel, il fallait traverser les fiordes en voiture. Là, les voyageurs gagnaient le navire en marchant sur les glaces

pendant que des nacelles transportaient -les bagages à bord. Un avocat protestant, qui avait voulu accompagner le Père Félix jusqu'au vaisseau, le pria de se mettre sur les malles pour n'avoir pas à traverser les glaces. Le poids fit chavirer deux fois la nacelle et le Père Félix, avec son compagnon ne dut son salut, qu'à une protection visible de son ange gardien auquel il avait confié le voyage.

A Hambourg où il s'était arrêté une première fois déjà, il prêcha dans la chapelle d'un orphelinat et sa parole y fut une semence qui, nous le savons; a levé et promet une belle moisson d'âmes.

Cette belle mission rendit à l'apôtre sa forme première. De retour à Nancy, il donna dans la chapelle du Cénacle une retraite aux Mères Chrétiennes. Sa parole retrouva la fraîcheur, l'élévation, la délicatesse des plus beaux jours, il s'y ajoutait une tendresse de cœur qui, jointe à sa vigueur, obtint les plus consolants résultats.

Ami du recueillement et de la solitude, lô Père Félix se retira en dehors de la ville dans

la maison des Frères de Saint-Charles, rue du Montet. 11 y trouva le Père P. Cotel, chargé de former les novices de la congrégation. Il partagea la vie du saint vieillard.

Ce fut dans cette retraite que le ï*ère Félix composa le Charlatanisme social et son opuscule sur la Révolution.

Le grand défenseur de l'Église, M. Chesnelong, lui adressa ses plus chaudes félicitations :

Ozen près Orthéz, le 23 septembre 1884

« Mon Révérend Père,

« Vous avez bien voulu, il y a trois mois en- « viron, m' adresser votre dernier ouvrage sur « \q Charlatanisme social. Le temps m'avait « manqué à Paris pour le lire à mon gré ; j'ai « profité des vacances pour me procurer ce « plaisir et ce grand profit. C'est une étude «x sérieuse, profonde, lumineuse, toute palpi- <i tante de vérité et frémissante d'éloquence, a On y retrouve la réflexion puissante du pen- « seur, la hauteur de vues du grand chrétien, « la sagacité pénétrante de l'observateur, l'âme « saintement émue du religieux, le cœur du

« Français qai île se borne pas à gémir sur lès (( maux de la patrie, mais qui lui montre le « péril dans son effrayante réalité, le moyen « de salut dans son efficacité supérieure et « souveraine. Puisse votre voix être entendue! « Assurément, il n'y a aucune exagération « dans votre peinture des calamités qui nous « menacent, des infatuations qui nous perdent, « des impuissances et des malfaisances qui « conspirent à ouvrir sous nos pas un abîme « sans fond où tout périrait à la fois, la foi et c( la raison, la sécurité et la liberté, la stabilité « et le progrès, la famille et la société. Mais si « le charlatanisme de Véconomie -politique « et de la fausse science peut tout perdre, c< la puissance de régénération du christiaa nisme, dont l'Eglise est l'immortelle gar- « dienne, peut tout sauver.

« Ce double point de vue est admirablement « exposé dans votre ouvrage. C'est comme l'é • « pilogue de votre grande prédication de Notre- « Dame sur les conditions du véritable progrès a qui sont aussi les conditions nécessaires duce salut social ; et certes l'épilogue est digne de

« l'œuvre magniflque dont il est aussi le cou- « ronnement éloquent.

« Permettez-moi, mon Révérend Père, de « vous en féliciter. Je ne sais rien de plus beau » que la majesté de l'âge, lorsqu'elle n'ôte » rien à la jeunesse de l'esprit et du cœur.

« Veuillez agréer, mon Révérend Père, « l'hommage de mon profond respect.

(V Ch. Chesnelong. »

En 1883, le Père Félix fut délégué à Rome par la confiance de ses Frères, pour assister à la Congrégation générale. Elle avait été convoquée par le Très Révérend Père Beckx pour lui donner un vicaire qui devait être son successeur.

• Le Très Révérend Père Anderledy fut nommé et prit enmain le gouvernement de la Compagnie.

Il voulut présenter lui-même le Père Félix au Saint-Père. « Oh ! s'écria Léon XIII, le Bère ft Félix, il y a longtemps que je le connais. Quand j'étais à Pérouse, je lisais ses Confé- « rences sur le Progrès et je m'en inspirais « quelquefois. »

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