‹ Le R.P. Louis Saché de la compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 4 sur 31 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ST-ACHEUL.—BRUGELETTE.

Le R. P. Rubillon exerçait alors dans la Province de France la charge importante et difficile de former les novices aux vertus de la Compagnie, et ce fut pour le P. Saché un nouveau bienfait de la Providence que de faire ses premiers pas en religion sous la conduite d'un directeur si profondément versé dans la science des saints. Il puisa dansles enseignements de ce religieux l’esprit de mortification, d'humilité, d'abnégation, de sacrifice, cette ferveur de zèle

apostolique qui est l'essence de notre vocation, et les progrès qu'il fit dans toutes ces vertus ne disent pas moins l’habileté du

22 ST-ACHEUL—BRUGELETTE maître que la docilité généreuse du disciple.

Les notes de retraite que nous trouvons.

dans les manuscrits du P. Saché, nous révèlent tout le soin avec lequel le R. P. Rubillon cultivait le jardin des âmes que la Compagnie confiait à sa sollicitude. On y voit poindre les plus belles fleurs, on y respire les plus doux parfums de la piété.

L'esprit y reconstruit pièce à pièce tout le: caractère, tout le tempérament du novice, ce réseau si mystérieux des penchants et des aspirations, des faiblesses et des énergies d'une âme belle, mais humaine, pure, mais enchaînée dans un corps fait du limon:

de la terre. On y entend résonner la plainte du soldat blessé comme le cri de:

triomphe du vainqueur, les accents éplorés.

de la crainte comme les fières provocations.

de l'audace ; mais à côté des élans de l’espérance, jamais on ne trouve le moindre

ST-ACHEUL—BRUGELETTE signe, le moindre aveu de découragement.

“ En avant! en avant!” écrit le P. Saché à la fin d’une méditation dont il n'était pas satisfait ; “respice finem !” À quoi bon en effet s'appesantir sur le souvenir ingrat d'une méditation malmenée? L'homme ne naît pas saint, c'est déjà beaucoup qu'il le puisse devenir, et pour arriver à ce but ne lui faut-il pas regarder en avant? ‘“ Mon Dieu, mon principe et ma fin,” s'écrie notre novice au commencement de sa grande retraite, ‘ faites que je n'aie de désirs que pour vous, d'affection que pour vous |” Salutaire disposition ; sur cette base solide il peut élever bien haut l'édifice des vertus sans craindre que le fondement ne

se dérobe sous le poids des grâces. Il se

met à l'œuvre avec courage et constate bientôt que son travail n'est pas en vain; c'est une plus grande facilité pour s'unir à Dieu, une plus grande simplicité dans ses

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entretiens avec la divine Majesté ; il ne s'adresse plus à Elle en ce langage plein d’afféterie et d'enflure que nous sommes trop portés à employer dans nos prières.

Son cœur s'épure, sa foi grandit et devient plus confiante; Dieu prend pour lui des traits plus paternels.

Assez âgé pour éviter de lui-même certaines illusions d’une ferveur trop exubérante, assez grave par nature pour échapper aux mille tentations d'un enthousiasme plus généreux que sage, d'une intelligence trop pénétrante pour ne pas saisir la véritable portée des différents exercices de saint Ignace, il s'appliqua pendant tout ce mois de recueillement à se créer des habitudes de vertu en rapport avec son nouveau genre de vie et développa les germes de cette humilité que les épreuves les plus variées ne purent mettre en défaut, de ce

zèle que l'âge même ne put ralentir, de

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oo

cette mortification dont les souffrances

atroces de ses dernières années ne firent que multiplier les rigueurs.

Comme à bien des âmes qu'il veut purifier dans le creuset de l'angoisse, Dieu fit éprouver à son serviteur tous les tourments d'une conscience livrée aux scrupules. Ces accès de délicatesse le faisaient d'autant plus souffrir qu'il s'était plus généreusement donné au service de Dieu et que son imagination ardente lui grossissait davantage les périls où il se croyait entraîné.

“ Lorsque l'ennemi,” dit-il, “ soulevant le bourbier de mes iniquités, voulait me porter au désespoir, si votre image m'apparaissait, mon imagination ne me présentait en vous qu'un Dieu terrible, prêt à me chäâtier.” Mais le sage et docile religieux ramena bientôt dans son âme un équilibre salutaire et il se contenta de consigner dans son manuscrit cette note qui résume une

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douloureuse expérience : “ Les scrupules d'une conscience délicate ne sont bons que comme une crise.” Si plus tard et jusqu'à la fin de sa vie il trembla avec les saints à la pensée du jugement à venir, la confiance en la miséricorde infinie de Dieu domina toujours ses appréhensions et ses terreurs, et comme pour faire taire un murmure importun qui fatiguait ses oreilles, il écrivait un jour, en proportionnant la forme des lettres au ton graduellement ascendant de sa protestation intérieure : Allons donc!

miséricorde ! MISÉRICORDE !! MISÉRI- CORDE !!!

La main paternelle qui lui envoyait quelquefois des épreuves, savait aussi lui ménacer des douceurs de choix. Dieu le visitait de faveurs précieuses d’où le novice sortait tout consolé. ‘“ Dieu m'a donné dans cette méditation,” écrit-il, ‘“ des con-

solations que je n'ai nullement méritées. Je

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m'en humilie dans cette pensée qu'une grâce est un surcroît ajouté à la dette immense que j'ai contractée envers la divine miséricorde ; si d'un côté elle enrichit l'âme, de l'autre elle l'appauvrit ; je dois plus après l'avoir reçue.” Il est naturel de conclure qu'avec de pareils sentiments le P.

Saché ne recherchait guère les voies extraordinaires, et qu'il pouvait dire avec la Mère Thérèse de Jésus : “ Je fais plus de cas d'un brin d'humilité que de cent extases.”

La nécessité de cette vertu, sous le coup de grandes consolations, n'est pas toujours ce qu'il est le plus facile de faire entrer pratiquement dans l'esprit. Ce n’est pas à dire que l’homme, en ces circonstances, soit plus porté à la vanité, ce serait méconnaître l'influence de la grâce inséparable des consolations divines ; mais l'âme exaltée par les faveurs célestes passe de plein pied à des visées extravagantes qui ne

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sont plus l'effet de la grâce; elle ne voit plus que le beau et facile côté des choses, le zèle s'enflamme d'une ardeur un peu éthérée et de là aux pensées présomptueuses, aux entreprises chimériques la distance est vite franchie, il n'y a qu'un pas, qu'un balancement.

Au reste, l'illusion est attrayante et le P. Saché n'a pas tardé à le reconnaître.

“ L'esprit malin,” dit-il, “ favorise les pensées de zèle pour la conversion des âmes, pour les missions, et en .nême temps il insinue frauduleusement des vaines complaisances, il monte l'imagination qui voit déjà des succès, auxquels pourtant nulle réalité ne répondra, et il porte l'âme à s'y complaire comme dans son propre ouvrage. Se défier en général des pensées, désirs, projets, souvenirs bons et pieux dans lesquels l'âme se jette avec une certaine sensualité."

Assurément, il avait compris le méca-

pas,

et le aitre.

pen-

plaidéjà alité om-

Se

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nisme de la vertu et mis la main sur le moteur premier de la vie spirituelle le novice qui écrivait ces paroles : “ Pourquoi suis-je ici ? pour procurer la gloire de Dieu? je ne le puis que par l'humilité ; pour sauver les. âmes ? je ne le puis que par l'humilité ; pour ma perfection ? elle est vaine, si elle ne s'appuie sur l'humilité.” Lorsqu'il traçait ces mots, le P. Saché était au milieu de la retraite préparatoire à ses vœux ; depuis un an il se livrait à l'étude de la philosophie et se pliait avec une bonne humeur exemplaire à la routine parfois désolante du scolasticat.

Le novice a enfin traversé toutes les épreuves préliminaires, il les a subies vaillamment, sans arrière-pensée, et par un travail de refonte, travail lent, profond, pénible souvent autant que mystérieux, son âme, ses goûts, son caractère, je dirai presque son tempérament, se sont adaptés au

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moule de perfection où la Compagnie fa-

çonne toutes ses recrues ; il est temps pour lui de s'engager par acte formel et authentique à vivre et à mourir dans cette même Compagnie. C'est le 19 septembre 1842, \ À deux ans après son entrée en religion, que le P. Saché se consacrait par les trois vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, à la vie que son cœur et sa

raison avaient librement choisie.

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