LA COLONNE VENDOME
En renversant cette fameuse colonne que le citoyen Victor Hugo avait passionnément chantée et qui n'a pas eu Tairain assez fort pour résister à la démagogie, les Mohicans de Belleville et les Caraïbes de la Yillette ont cru peut-être que ce coup d'audace n'avait d'autre inconvénient que d'encombrer la place Vendôme. Ils se sont trompés: sans le vouloir et sans le savoir, ils ont déblayé le chemin des Tuileries.
Vous allez me dire qu'à force d'être plein de mon sujet,— ou plutôt de mon Roi, — - je le retrouve partout, même dans ces actes de bestialisme sau*
Tage q«i ne letèvent plus d'tucan parti politique. Eh bien ! ptfmettez^moi de m^expliquer .
Ne remontons pas plus haut qu'en 1829. Qua* rante-d^ix ans, c'est beaneovp; c'est presque trois fois le grande wwrialis œvi Mpaimm ; pourtant cet tsptÊee^ qui a suffi à cinq révolutions, n'est pas tout à fait celui d'une vie humaine, et pas n'est besoin d'avoir vécu autant que M. Auber pour se souvenir des derniers mots du ministère Martignac.
Or, ce jour-là^ — février ou mars 4829^ — je rencontrai, place Vendôme, un de mes camarades de collège^ vaillant et poétique jeune homme, qui n'avait qu'un tort : fils d'un ancien ministre de Napoléon, il se croyait siaeèrement libéral, lorsqu'il n'était qœ bo&apartkte.
— Ah çà, me dif>-il, ta mcmarchie en fait de belles !•• . Tu ne sais pas ?
-— Quoi donc?
— Cette insolente ambassade d'Autriche ne veut plus qu'on annonce nos maréchaux sous leurs noms consacrés par la victoire, mais eoas leurs simples noms de famille; eUe ordonne à ses huissiers de
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service de ne plus dire duc de Daimatie, prince de Wagram, duc de Reggio, duc de Bellune, mais Soult, Berthier, Oudinot, Victor c'est une infamie, et Dieu veuille qu'elle n'ait pas été concertée entre le comte d'Âppony, la Congrégation et Charles XI... N'est-ce pas, ici et là, chez les oppresseurs de ritalie, comme dans le parti-prétre, chez les marquises du fauboui^ Saint-Germain comme chez les fidèles de Tex-pavillon Marsan, le même esprit rétrograde, la même haine de nos gloires nationales et de nos libertés publiques? Ah I s'ils l'osaient, comme ils se hâteraient de renverser cette glorieuse colonne, monument*. .
— De nos gloires, de nos victoires, tu l'as déjà dit; souvenir impérissable des succès obtenus par les Français, et des lauriers cueillis par nos guerriers... Ce serait bien dommage^ et mon indignation égalerait la tienne... D'abord^ nous ne pourrions plus être fiers d'être Français en regardant cette colonne... qui n'existerait plus... Ensuite, le répertoire du Vaudeville mourrait d'inanition... Puis les chansons de Déranger n'auraient plus de raison
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d*étre ; enfin, Barthélémy et Méry seraient forcés de dépayser les trois derniers vers de leur poème de la Villéliade:
Sons les parvis saches de la place Vendôme^ La terre tressaillit, et Toiseaii sonverain S'agita radieux sur son sceptre d'airain t
Petits détails qui, pour le dire en passant, prouvent que nous ne sommes pas bien féroces, puisque les chansons ont fait fortune, puisque les vaudevilles se chantent tous ,les soirs, puisque la Villéliade en est à sa quinzième édition!
— Plaisanter n^est pas répondre...
— Ne plaisantons pas, raisonnons I Qui te dit que le roi et ses ministres, — les Martignac, les La Ferronnays, les Hyde de Neuville,—- soient pour quelque chose dans la boutade du comte d'Appony?
C'est bien peu probable... Si, en 1815, au moment où les Prussiens que ton empereur nous avait mis sur les bras, pouvaient parler en maîtres, Louis XVIII a sauvé le pont d'Iéna — entends-tu bien ?—
le pont d'Iéna^ en déclarant qu'il allait y faire ins-
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-taller son fauteuil^ à qui fera-t-on croire qu'au boat de quatorze ans, apràs la campagne d'Espagne et Texpéâition de Morée, quand nous avons refait notre armée et nos finances, quand la France a repris son rang en Europe, quand nos jours de fête et de deuil ont été célébrés par Victor Hugo et Lamartine, notre roi puisse se faire complice d'un ambassadeur étranger pour humilier ou renier des souvenirs désormais acquis à rhistoire? Les royalistes ne sont pas plus importunés de Marengo, d'Austerlitz et de Wagram, que vous ne devriez Tétre de Rocroy, de Lôns et de Fontenoy... Non, non! Les d'Appony ont le vent en poupe... Leurs soirées sont fort à la mode... c'est à qui s'y fera inviter...
Ici légère rougeur de mon ami, lequel, danseur intrépide et valseur remarquable, n'avait pu résister au plaisir de déployer ses grâces dans le salon réfractaire aux gloires impériales. Je repris :
— C'est à eux, et à eux seuls, qu'il faut attribuer l'initiative de cette taquinerie;., ils ont voulu t^ter le terrain, et, plus tard, en cas de réussite, s'en faire honneur à la cour de Vienne.
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fin effets Charles X n'eut qa*à dire un mot, et telle était l'autorité morale de notre auguste Maison de France, que l'épisode n'eut pas de suites.
Mais Témotion ai^t été ^rive^la rumeur retentissante, et il en résulta une vibration lyrique qui nouB donna la première Ode à ia Colotme^ de Victor Hugo. Nous avons tous su par cœur ces beaux vers, qui, rapprochés des Detix Iles, [de Lui, de Bounaherdi, marquaient, dans la carrière du poëte monarchique, ua prélude de défection, un premier sacrifice à la popularité^ un trait d'union entre ses débuts royalistes et ses ardeurs ultrà-révolutionnaires. Il était eneore bien loin des ChâtmenU et de Y Homme qui nV; mais il insultait déjà la majesté royale dans Motion Debrme et dans le Moi s'amuse, et il n'était déjà plus le noble et pur poète de la Naissance du diw de Bordeaux et des Vierges de Verdun, RemBV" quons, entre parenthèses et pour n'avoir plus à y sevenir, qu'un malheur de famille, la mort de Charles Hugo, a pu seul empêcher Tauteur de VOde d lu colonne et autres dithyrambes napoléoniens de ^ trouver iParis^ côte à côte avec les héros de la
Commune, et de voter avec ses amis Félix Pyat, Delescluze et Raoul-Rigault, la chute de la colonne Vendôme.
Il est vrai que, pour s'en dédommager, Tauteur ^e la délicieuse élégie de Louis XVII^ Phomme qui avait écrit ces vers admirables :
Loms, sacré deux fois poar no donble royaume. Sur l6 trône et sur l'échafaud»
aurait pu et dû voter, toujours avec ses amis Raoul-Rigault, Delescluze et Félix Pyat, la démolition du monument expiatoire.
Quoi qu'il en soit, voici quelles étaient^ il y a moins d'un demi-siècle, les situations respectives.
D'une part^ Tantique monarchie française, servie par des hommes tels qu'on n'en a plus retrouvé, justement fière d'avoir, en quinze ans, ramené la France à un niveau de prospérité et de grandeur qu'elle ne connaît plus que par ouï-dire; — mais signalée par toutes les variétés du libéralisme bonapartiste, c'est-à-dire de l'amour de la liberté greffé sur le culte de la tyrannie, comme sourde-
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ment hostile à tout ce qui rappelait les triomphes de la Révolution et de TEmpire, comme disposée à heurter à tout propos le sentiment national, à saisir toutes les occasions pour reculer jusqu'aux ténèbres du Moyen Age^ jusqu'aux abus de l'ancien régime.
D'autre part, les bonapartistes libéraux, enrôlant sous le drapeau d'Austerlitz une jeunesse ivre d'illusions et aveuglée d'enthousiasmes; la poésie ver* sifiant les inconséquences de la politique; Béranger, Casimir Delavigne, Victor Hugo^ Méry, Barthélémy, — sans compter la vieille garde du Comtiiutionnel et de l'Académie, — donnant la réplique au général Foy, — en attendant M. Thiers, et tout ce monde brillant, bruyant, ardent, frondeur, poétique, satirique, libéral, agressif, progressif, spirituel, artiste, prenant pour point de ralliement...