X. TILLBVAIN
Ce que je voudrais essayer ici, — ne vous effrayez pas, — c'est une restauration. Il y a des procédés particuliers pour restaurer les vieilles toiles et retrouver, sous une couche de poussière ou de vestuté, la manière et la signature d'un maître. C'est de procédés analogues qu'il faut user à l'égard de cette curieuse figure dont il était difficile, dans ces derniers temps, de bien comprendre l'attrait^ l'éclat^ l'autorité littéraire et même le sens. Rappeler M. Yillemain aux contemporains de ses succès, l'expliquer aux jeunes gens qui ne pouvaient le connaître que par tradition ou par ouï-dire, telle
est la doable tâche que doit se proposer quiconque ose parler du secrétaire perpétuel de l'Académie française. Laissons à d'autres une biographie qui est partout, des anecdotes qui courent les rues, et des bons mots qu'il était bien capable de dire, mais qu'il n'a peut-être jamais dits.
Le bonheur de M, Villemain fut d'arriver à propos, dans le moment le plus favorable au développement de ses facultés brillantes* Son mérite fut d'associer la perfection de ses études classiques, la pureté de son goût, le penchant académique de son esprit, l'élégante correction de son style, à Tavénement d'idées nouvelles, à l'inauguration d'un art nouveau, qui devait, semblait-il, Teffrayer et lui déplaire.
Reportons-nous par la pensée vers Tépoque des débuts de H. Villemain dans les lettres et dans le monde. Â vingt-quatre ans, il était , déjà célèbre. Ses succès au lycée Impérial^ où son professeur, Luce de Lancival, s'était fait souvent remplacer par lui dans sa chaire de rhétorique» sa réputation d'helléniste affirmée dans une représentation de Philoctète,
ses Eloges de Montaigne et fle 'Honteqiûeu eouirmnéspftrTAcadémie, le^ëiSlteux lioimettr qif il eift de lire1in*mênie, Ahus une B&ance soleimelle de Tlnsflhrt, derant Fes socrveraiiis stlHës,^son discours «ur les ÂvcofStoffes tt %s Snetmt^^ymnls âe Ha critique^ sa causerie étincelante qui TftdietaM amplement certains désavantages pfby^Rrqnes^ tout le recommandait à f attention des hommes êminents et des femmes spirituelles qu! recomposaSent une société arec des dflbris, nue "RttërittniB avec des ^souvenirs, unepoJîtique avec des essais. Le jeune VîBemain fat, an plusMut degré, rfatommedBceslreureusesalIiances entre Te passé çft le Tprésent/Rifl ne devait mieux réussir et ne rfiussH mSeux 4 renouer t» qif en a appelé la chaîne des temps, à purifier Tatmosph^ère intelleetwéHe^ vî<3ëe^parïtîléY(airtion, le despotisme et la guerre^ % raitfmer 4a 'tradition du grand siècle, mais 'Sans é'y enfermer tout à fait et«n laîssant une porte tniverteauK couranrts d'aîr.Du gënîe, ilifen avait pas; c'e^ embarrassant aux heures de concîîîation «t de rajustement. TBu talent, il en eut beaucoup ; de respïtt, wtft ioîs davantage.
CPATB9 !l:CAl>ÎSHIQU1Sâ 24T
X'esprit fût, pendant plus d'un demi-siècle, sa pus»» sanoe^sa magie, 9on étiquette, J^mllais dir^ son 'synonyme; un esprit d'Afliéoien aiguisé à Paris^ d'une merveilleuse finesse, tdujQVPs prti à la riposte, prompt à venger tes gri€lfsn8t4es«iiBoeptibiIîtés du goût, malicieux avec délices; le miel et te dard de l'abeille, jamais le vemn de la nrij^^hre; c'est ce qui le distingua d'un de ses plus llhistves saoœsseurs,^ mort avant lui *.
Les influences qu'accep^%.lf9n^siain, les patronages qui raSdèreitt 4 «e plaewr dans tout son jour furent de dîïïëretftes origines «t de physîononnes diverses. Tl y etft de grandes dames — hélas t les dernîferes peut^Stre, — qui lui savsdent gré d*ôtre éradit ^ans pédantisme, de ne nea garder dans les sîflons deTesprlt-de eifflége, démériter qu'on T^sibrassât en faveur du grec, d'être assez galant pour leur fil'aipe, et, de^son propre aveu^ trop laid pour leseompromefttre; 11^ ei^ des hommes spirituels et charmants^ tels que le comte Louis de Narbonne^
A. fte M. f&unte-Beaf*.
248 LE BÀDEÀir DE LÀ MéOUSE
auquel il a largement payé sa dette de reconnais* sance dans ses Souvenirs contemporains. Ces protections intelligentes^ ces précieuses amitiés^ ces bienfaisantes influences, peuvent se résumer en deux noms restés inséparables du sien : Fontanes et Chateaubriand.
M. de Fontanes, que nous n'avons pas à juger comme personnage politique^ représentait, avec des nuances aujourd'hui insaisissables, l'ingénieux éclec: tisme dont on ne pouvait se passer en ce moment de transition douloureuse entre les ruines et Tinconnu. Ses prédilections pour le siècle de Louis XIV ne le rendaient pas insensible aux beautés inquiétantes et hardies de René et d!Atala. Courtisan, mais non pas servile, n'ayant admiré et aimé^ de Napoléon Bonaparte, que ce qui répondait à un certain idéal de réorganisation sociale et de poétique grandeur, H pouvait, après avoir figuré parmi les hauts dignitaires de l'Empire, déclarer sans hypocrisie son penchant pour l'antique monarchie. Chateaubriand personnifiait avec éclat ce qui devait être plus tard le romantisme; maïs il y apportait Tinconscience
JKPÀYBS ÀGADBVIQUES 249
qui caractérise la plupart des vrais novateurs, et on l'eût fort étonné si on lui eût dit que ses audaces d'imagination ou de langage le séparaient de Bossuet et de Racine. A ces qualités distînctives ajoutez la haute naissance de l'un, la haute expé* rience de l'autre; répandez sur tout cet ensemble le souffle poétique des générations élevées dans le sang et dans les larmes, ramenées à Tidéal par les angoisses et le malheur; vous comprendrez dans quel milieu propice se produisit M. Yillemain, à quelles sources d'inspiration il puisa, qu'elles leçons et quels exemples il eut sous les yeux, à quels appuis il dut de ne pas tomber du côté où il penchait.
Il sut être autre chose qu'un professeur ou un homme de lettres, en vivant de plain pied avec cette société polie qui conservait un parfum aristocratique et se plaçait comme un trait d'union entre la littérature et le monde. Ce qu'il y avait d'un peu froid dans sa nature et dans son talent^ s'échauffait dans l'ardent contact du poète des Martyrs. La vivacité, de son intelligence, aux prises avec dln-
230 LE RABVÀV m XA TtÈBV9E
nùmYmVHm prélaSes de déeoQverte et 8e renaissance^ le préserva d^tm ^euhe trop &l>961a ponr la plirase. %s ennemis rantf^rfois qualifie derhfilear* Leindt n'est pas juste; Sans tons les cas, il fit, afvec les fleurs âe sa Aétorîqne, le jardin d'aedMmatafihon de bien des idées.
«ar ce fut li Torigînalhë de M. Vaieanaîn, etirfle suppléa à eelles qui lui nanquafîent. U fut moins crHique qu'initiRteur wx prëcurseur; ou pfcrtSt ÏI prépara *une révolirfion dans ht critique française, en la Tendant, nonpasiflusBxaete et jAus profonde, mais plus t5ompr Aensive ; ïl Ta dda d*tme ftotffile facuMë d'expansion et d'assinntaltitm ; présent inestimable dans un moment où tombaient les barrières opposées si longtemps par Tesprlt 'français à tout ce qui n'était pas Im. Il 7 eut un jene sais tjVLKA de piquant et de charmant dans le contraste de l'éducation littéraire de M. Vfllemain, de ses élégances cicéroniennes, de sa qualité de disciple des Grecs et des liStins avec te poésie ^nglo-saxonne ou germanique dont îl semblait goûter la saveur étrange ift les énergiques l>eautës. *H -accueillait, fl fêtait
ÉJRAVES iUSÀDJBlUauaS 351
Shakspeace etîMilton, en attendant Byron, Gœthe, Waltei; Scott, Shelky,. Schiller^ Laxnartine et Victor Hugo; tandis que le génie abrupt et celtique de Chateaubriand, à peina déshabitué des savanes et de la vie sauvage, faisait la moue, alléguait les délicatesses françaises et renvoyait aus matelots de la Cité le poëte de Juliette et d'Qphélia. C'est que. Gha* teaubriand ne regardait 4^*en.luit-mémeJ n'écoutait d'autres échos que ceux de sa nmsa ou de sa gloire, a^était curieux que des rêves de soni imagination ou de son orgueil» Or, il. faut à Tesprk critique un peu de curiosité, un peu de détachement de soi, de ses goût& primitifs^, de ses préférences ou de ses parentés littéraires, une. aptitude particulière à vivre dans l'idée d'autrui». à. se familiariser avec ce que Ton ne connaissait pas, à s'assimiler ce qp'on avait cru réfeactaire, à fondre, dans le moule de la pensée» la distinction du tien et du mien. La souplesse y réussit mieux fue la grandeur ; la finesse mieux que la force. Le génie est égoîste^et thésauriseur; l'esprit est libre échangiste; l'ua est casanier, Tautre cosmopolite.
H. Villemain eut cette curiosité ingénieuse et féconde, mais sans la pousser à Textrême et la laisser dégénérer en manie. Son tempérament sobre et discret ne l'y portait pas. Il se refusait à croire que les idées pussent gagner quelque chose à se matérialiser, et que l'analyse littéraire dût employer les méthodes dures et tranchantes de Tanatomie ou de la clinique. 11 lui semblait que l'œil embrassait plus d'espace en se promenant sur Thorizon qu'en se baissant sur la borne, et que l'histoire de l'esprit humain se faisait mieuxà l'aide de ses grands parchemins que de ses petits papiers. Par là, par ce sage équilibre, par cette exquise mesure, il est resté supé> rieur à la génération qui Ta suivi et dépassé sur quelques points; il occupera, nous le croyons, une place plus élevée dans la littérature de notre siècle.
Nous avions besoin d'évoquer ces lointaines images avant d'avouer qu'on ne saurait relire les ouvrages de M. Villemain, — surtout ceux de longue haleine, — sans éprouver un léger mécompte.
V Histoire de CromweU^ Lascarts, nous font aujourd'hui l'effet d'amplifications brillantes dont Tauteur,
EPAVES ACADBMIQtJES ' 253
trop préoccupé de conventions académiques ou mondaines^ aurait négligé de serrer de près ses sujets, d'approfondir les événements et les caractères^ d'imprimer à ses récits ou à ses peintures le mouvement^ la couleur et la vie. C'est de Fexcellente littérature de salon, distinguée, mais froide^ et n'échappant à la banalité que par l'élégance du style. N'importe 1 ces œuvres, qui ressemblent maintenant à des pastels effacés, s'accordaient avec le goût du temps. On allait en foule les acheter chez les libraires à la mode, avec le Woodstock de Walter Scott et les Messéniennes de Casimir Delavigne. Les aventures de Lascaris, de ce jeune Grec qui apportait en Occident les chefs-d'œuvre et la civilisation de sa patrie frappée au cœur, intéressaient vivement les belles lectrices du Jeune Diacre et du Voyage en Grèce. L'enthousiame hellénique avait alors de telles ardeurs, qu'il communiquait à ces pages brillantes le feu qu'on y eût vainement cherché. Quand l'électricité est dans l'air, le marbre même semble avoir chaud. Ces ingénieuses créations, fleurs de savoir et de bel*esprit, étaient à peine vivaces;
25i LE RÀDBÀtr DE LÀ MÉDUSE
O^ais, favorisées par la température, elles paraissaiehf immortelles.
Au surplus, si la littérature écrite de M. Yillemain risquait réellement de subir quelque déchet, il sufSsait, pour sa revanche, de se souvenir de sa littérature parlée. Ce fut là son succès le plus éclatant, le secret de sa popularité et de son influence, notre réponse toujours prête à ceux qui s'étonnent de le voir placé si haut par les demeurants d'un autre âge. C'est dans sa chaire, dans son Cours de Littérature^ sténographié d'abord et publié depuis, que M. Tillemain a été tout ce qu'il n'était pas dans ses livres; original, varié, coloré, chaud, séduisant, entraînant, irrésistible. Pour ceux qui eurent alors le bonheur de le voir et de l'entendre, l'impression fut si vive et si profonde, que, plus de quarante ans après, il nous est impossible d'en parler sans tressaillir, comme on tressaille au souvenir d'une soirée d'OfeIfo chanté par madame Malibran, ou de la femme à peine entrevue qui a passé dans nos songes d'adolescent. Dût-on ressembler au vieillard d'Horace, — laudator temporis actU — on s'écrie avec une émo-
ÉPAYES ACADÉMIQUES 9S&
tion mélancolique : « Ah! c'était le bon temps I » -*- et on se retrouve en idée dans la grande salle de la Sorbonne, perdu au milieu d'une foule compacte dont les prenûers rangs sont occupés par des jeunes gens appelés, eux aussi, à de brillantes destinées : Sainte-BeuTe, Alfred de Musset, Jouffroy, Bamiron, Mérimée, Vitet, Nisard, Dudiatel, etc.
Et beaucoup que je saif» et beaucoup que j'oublie!
Le maître arrive. S'il sacrifie aux Grâces, c'est son esprit qui se charge seul du sacrifice. Négligé dans sa mise, la marche inégale, la taille que vous savez, une liasse de livres ou de papiers sous le bras, la tête dans les épaules, le scintillement du regard voilé par les paupières un peu épaisses, le pli des lèvres s'essayant au sourire, comme un arc qui va lancer ses flèches, il s'assied, il parle. prodige t Et comment voulez-vou3 que la génération à laquelle M. Villemain a paru beau, ne soit pas spiritualiste ? Le charme opère aussitôt; l'orateur et l'auditoire sont unis par un fil magnétique. Il
parle ; sa voix tour à tour insinuante et douce, iacisive et mordante, donne une valeur prodigieuse, non~seulement à toutes ses paroles, mais à toutes ses réticences. Quelle variété I quelle souplesse ! quel art caché sous ce naïuii^l t quelle justesse de demiteintes et de nuances I Le miroitement des idées se joue à travers les ténuités du langage : les aperçus se multiplient^ les perspectives s'ouvrent, s'élargissent; nous pouvons nous croire aux bords de rOcéan, sur quelque phare d'où Ton apercevrait à la fois la France et TÂngleterre. Les illusions, les épigrammes, les malices, les prétéritions narquoises^ sont saisies au vol avec une promptitude qui nous met de moitié dans les intentions de notre enchanteur. Nous soulignons ce qu'il dit, nous achevons ce qu'il commence, nous devinons ce qu*il tait... Songez qu'à cette époque de liberté décente, de luttes tempérées par les habitudes de la bonne compagnie^ les invectives^ les insultes, les personnalités grossières — tout ce qui réussit aujourd'hui — étaient du domaine exclusif des forts de la halle et des crocheteurs. Un Athénien, un
lettré» un maître dans Tart de parler et d'écrire, se serait cra déshonoré s'il n'avait eu à son service assez de gaze et de dentelle pour faire concurrence aux fabriques de Malines et d'Alençon. Le sel sufiSsait à nos gosiers délicats; le piment nous aurait fait peur. On se querellait à voix basse, on discutait sans forcer le ton; tout, jusqu'à « Je ne suis pas de votre avis », se disait finement. Une pensée ou un sentiment d'opposition^ une velléité frondeuse^ ne valait que par le tour qu'on savait lui donner, n'avait toute sa physionomie qu'en se dissimulant et mettait plus d'esprit à se déguiser qu'à se produire. On ne cassait pas les vitres ; tout au plus essayait-on de les rayer avec un diamant, et les diamants de M. Yillemaîn eussent défié tous ceux de Yisapour et de Golconde.
J'ai insisté sur cette phase de sa vie et sur cette partie de son œuvre, parce que la postérité commence pour lui, qu'elle va faire son inventaire^ et qu'il est juste de rappeler ce qui n'a rien à redouter de ce premier triage. A quoi bon, après avoir mis en relief le trait distinctif, la date ca-
Sgft LE RADEAU DE LA MEDUSE
ractéristique, la figare originale, revenir sur Pécri- ^ain, à qui nous avons souvent rendu un res* pectueux hommage? A quoi bon reparler des ouvrages de son déclin, des Souvenirs corUempo'rains^ de la Tribune contemporaine, de V Essai sur Pindare et la poésie lyrique^ sinon pour saluer encore une fois le noble exemple offert par ce vieillard illustre qui aurait eu tant de droits au repos ? A quoi bon mentionner les derniers Bapports à TAcadémie, sinon pour constater que la société la plus spirituelle est encore bien mou* tonnière^ et que nous donnions quelque peu à. rire à nos dépens en nous récriant, chaque année^ sur ces prétendues merveilles d'esprit critique et de jeunesse, où le vide ne se dérobait même plus sous la correction du style ? Enfin, à quoi bon nous souvenir que M* Villemain fut, lui aussi, à son moment, pair de France, député, ministre, homme politique, — presqu'un homme d'État, — sinon pour remarquer qu'il y a plus perdu que gagné^ que sa véritable gloire n'est pas là ? Quant à sa querelle légendaire avec les jésuites, elle fut plus
amusante que tragique. Les jésuites ont presque autant d'esprit t|ue M. Yillemaîn. lis lui ont de* puis longtemps pardonné la peur qu'ils lui firent, et je suis sûr qu'ils prient pour lui.
En supposant — ce qu'il est difficile de niw — que M. Yillemain, entré, vers la fin de la Restauration, dans la ligue du bel esprit contre la royauté* ait contribué, pour sa petite part, à la fatale révolution de juillet, ajoutons qu'il fut puni par où il avait péché. De tous les régimes qui se sont succédé depuis 1830^ — sans encepter le règne de Louis-Philippe, — aucun ne lui convenait aussi bien que la monarchie héréditaire et tempérée, s*appuyant sur une légitimité séculaire, assez libé^ raie pour les gens qui aimaiejit mieux causer que crier, offirant aux gourmets^ un arrière-goût des ari^ocraties disparues^ et leur accordant en outre le plaisir de la fronder avec toute sorte de délicates chatteries et de se populariser à ses dépens. A dater de la chute du roi Charles X, le désaccord ne cessa de s'aggraver entre IL Vîllemain ^ la société française, réformée ou déformée par la
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politique. Le règne de Louis-Philippe lui infligea le chagrin de changer de cadre, de chercher pour un nouveau rôle des qualités qu'il n'avait pas, de quitter le Parthénon pour le palais du Luxembourg et d'être dépassé en chemin par des hommes — MM. Thiers et Guizot, par exemple, — qu'il avait pu un moment regarder comme ses inférieurs ou ses égaux. La république de février put lui faire craindre de voir le plus rude hurleur de carrefour remporter sur le plus délicieux causeur d'Académie. Le coup d'État et TEmpire exaspérèrent son âme libre et généreuse, servie par des nerfs irritables. II en ressentit comme un violent coup de marteau frappé sur les belles idoles de sa jeuaesse, et, au bout de quinze ans, le coup de marteau vibrait encore. Mais du moins la Providence lui réservait un dédommagement funèbre. Il a cessé de vivre et de souffrir, le 8 mai, quelques heures avant la parade démocratique des cruches plébiscitaires, le lendemain du jour où les échos de Marathon, si souvent réveillés par l'auteur de Lascarùj n'avaient plus à nous parler que de bri-
gandage, et nous forçaient de donner raison à M. About, candidat à rAcadémie française ^.
15 mai, 1870.