‹ Le radeau de la méduseChapitre 29 sur 32 · ENCORE VILLEMAIN · texte numérisé non relu

ENCORE VILLEMAIN

Ceux qui n'ont connu M. ViUemain que pendant ces dernières années^ ne peuvent se faire une idée de réclat de ses débuts dans les lettres et dans le monde^ du rayonnement de ce merveilleux esprit, qui s'annonça comme presque aussi brillant et plus inoffensif que celui de Voltaire. Lorsque nous rencontrions, aux abords de l'Institut ou de l'église Saint-Germain-des-Prés, ce vieillard au teint jaune, au chef branlant, à Fœil atone, aux lèvres ^rima-

i. Hélas t nous ne pouvions parler ce jour-là, 15 mai 1870«

que du plébiscite et des brigands, de Marathon. Qu'aurait pensé,

qu'aurait souffert M. Viilemain, s'il avait eu le malheur de

vivre un an de plus, s^ii avait vu le plébiscite, escamoté au

nom de la paix, aboutir à une guerre insensée, la guerre 8*inau-

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çantes, à la taille déjetée» qui de nous eût recaonu rétincelant causeur des saloaa du comte de Nar» bonne, de madame de Staël et de madame Suard, l'éloquent professeur de la Sorbonne, l'homme dont les premiers succès avaient eu le charme d'une aurore, et qui rachetait au centuple les disgrâces de son extérieur par des trésors de sagacité, de style, de savoir et de goût? Ramenons donc un moment nos regards vers les belles années de sa jeu* nesse, si pleines et si fécondes, que, même en ne donnant pas tout ce qu'elles avaient promis, elles ont encore beaucoup donné.

Un des traits caractéristiques du talent de M. Villemain^ ce fut la précocité. Il n'y eut pas d'intervalle entre les fleurs et les fruits de cette heureuse nature, que l'on vit se révéler tout à coup avec

garer par des fautes; ser contlniier à travers une série de désastres, se terminer par une paix atroee, au milieu du deuil et de rhumibaiioa de la Fmafie; aie Mrà vu; surtout Ifls brigands de Marathon (iépassés mille km par les br^aads de la Gommime ? Heuieux^ bien faeurenz ceux (pi sont morts avaai IM dates fatales t

i»juiUet, 1871.

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les lilas et les abeilles, au printemps de notre siècle. Né le 11 juin 1790, à Paris, — nous allions dire à Athènes, — Abel-François Villemain atteignait à peine le seuil de Tadolescence, que déjà il savait du ^ec autant qu'homme de France, jouait Philoctète dans la langue de Sophocle, étonnait son maître, le vieil helléniste Planche, et suppléait parfois Luce de Lancival dans sa chaire de rhétorique. A vingt ans, il conquit d'emblée Tamitié de M. de Fontanes ; à vingt et un ans^ il eut le difScile honneur de faire écouter et applaudir un discours latin,' à la distribution solennelle du Concours général; à vingtdeux ans, son Éloge de Montaigne^ malgré des rivalités redoutables, — Droz, Jay, Victorin Favre, — «ut couronné par TAcadémie française, qui devait, dix ans plus tard, l'élire à l'unanimité. Il fut le Benjamin de l'illustre assemblée avant d*en être le Siméon, et, pendant près d'un demi-siècle, il la personnifia d'une façon si essentielle^ si constante et si complète, qu'il semblait être né avec l'habit aux (aimes vertes, sous la coupole du palais Mazarin. Ces succès rapides et multipliés avaient recom-

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mandé le jeune Villemain à Tattention de toutes les puissances de la terre, depuis les souverains et les ministres jusqu'aux femmes célèbres dont cette époque acceptait l'aimable influence. Aujourd'hui^ dans notre société démocratique, à la fois nivelée et compliquée, positive et inquiète, la littérature essaye trop souvent de vivre de sa vie propre, sans contact avec les supériorités et les élégances mondaines. Alors, il n'en était pas de même. L'auteur de V Éloge de Montaigne^ le candidat in petto à l'Académie française, avait l'esprit trop fin et trop aiguisé pour ne pas comprendre que son avènement littéraire ne serait décisif et son éducation parfaite que le jour où il prendrait place, lui aussi, parmi ces puissances sociales, en leur offrant le tribut de sa jeune gloire et de sa conversation éblouissante. , Nous avons pu retrouver plus tard, dans ses Souvenirs contemporains, la trace de ces amitiés illustres ou charmantes, la brume lointaine et radieuse où apparaissent tour, à tour les beaux yeux de la duchesse de Dino, la physionomie spirituelle de H. de Karbonne, l'énigmatique visage du prince de Tal-

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leyrand, le profil olympien du poète des Martyrs^ la bienveillante figure de M. de Fontanes^ l'équivoque sourire de Benjamin Constant, les traits virils de madame de Staël. On a dit que la reconnaissance était la mémoire du cœur; cette fois, la mémoire a été la reconnaissance de l'esprit.

Ainsi grandissait M. Yillemain, ingénieux avec naturel, familier avec mesure, caressant avec malice, courtisan sans bassesse, savant sans pédantisme, galant sans trop de flamme, ne gardant de ses spécialités de littérateur, de professeur et d'érudit que ce qu'il en fallait pour rendre plus piquantes les grâces légères de sa causerie. Il mérita d'être associé à cette renaissance littéraire, politique et libérale, qui permit à la France vaincue de se dire : « Je pense; donc, je suis, » qui la consola de ses désastres et fit fleurir l'espérance sur un amas de ruines. Faut-il croire qu'il y mit un peu trop d'empressement et de zèle ? On lui a reproché, comme un crime^ je ne sais quelle harangue complimenteuse, prononcée en pleine Académie, devant les souverains alliés. C'est peut-être que Ton

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s'obstine à coBfondie la bienfaisante restauratioa de 1814 avec la sombre réaction de 181 S; le généreux sauvetage avec les funestes représailles.

Quoi qu'il en soit, s'il y eut jamais une vocation bien marquée en ce monde, ce fut celle qui indiquait d'avance la part et le rôle de M. Villemain dans les afTairea publiques. Distingué par Louis XYIIIy patronné par M. Decazes, effrayé des violences de la Chambre introuvable, il devait être et il fut, à dater de la fameuse ordonnance du 5 septembre, le type du lettré spirituel et poli sous un 4fOuvefnement libéral et dans une société d'élite, l'homme des tempéraments ingénieux et des réconciliations délicates entre les regrets du passé et l'intelligence moderae, entre Tautorité et la liberté, entre la tradition et le progrès. On lui attribue un mot qu'il a laissé «échapper peut-être dans un moment de mauvaise humeur, mais dont sa vie a été le démenti : — • 4^ La littérature^ aurait-il dit, mène à tout, à condition d'en sortir. » Non, il n'en est jamais sorti, heureusemrat pour nos plaisirs et pour sa gloire. Il n'a jamais cessé d'être ce que la nature

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l'avait fait : littérateur* Il a été homme de lettres partout, dans sa chaire de la Sorbonne^ au palais Bourbon, à la Chambre diBs pairs, aux Tuileries, au mioi&tèrej dans les saloas officiels comme dans ceux du faubourg Saint-Germain; et, s'il lui a paru que, finalement, la littérature ne l'avait pas mené à tcMity U a pu se consokr en regardant ceux que la politique n'a menés à rien.

Hais, bi^n longtemps avant cette pairie et ce ministère qui ne forent, en somme^ qu'un accessoire de sa vie, M. Yillemain s'était placé à la tôte de la critique moderne. Il nous suffira de citer ses Éloges académiques, ses Mélangies^ et surtout son Cours de littérature françme. Quand je dis cri* tique, j'ai peut-être tort, U fot plutôt un historien littéraire, un précurseur, un iiûtiateur,. habile à résumer en quelques pages lei mouvement iutellectuel d'une époque, à grouper autour des écrivains illustrès un ensemble d'épisodes ou de souvenirs qui les explique et les complète, à reculer les horizons des littératures en y multipliant les points de vue ; à peu près comme ces guides expériaobentés qui sa^

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