‹ Le radeau de la méduseChapitre 30 sur 32 · S68 LE RADEAU 0B LA HÉDITSB · texte numérisé non relu

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vent, dans les pays de montagnes, vous conduire aux sites les plus favorables pour tout voir et tout admirer. Il excella dans Facclimatation des idées; faculté bien précieuse en un momem où Tesprit français, si exclusif jusqu'alors et si casanier, se décidait enfin à sortir de chez soi et à reconnaître qu'il existait, hors de ses frontières, d'autres littératures que la sienne.

Singulier contraste i nous vîmes marcher, grandir, écrire et lutter côte à côte deux hommes bien différents : Chateaubriand et M. Villemain. L'un, primesautier, original, novateur, rompant les traditions d'école et de style, abrupt, procédant par sauts et par bonds, représentant avec éclat le romantisme de la première heure; l'autre, correct, cicéronien, limé,, lustré, poli, toujours égal à luîmème, nourri des sucs les plus délicats de la Grèce et du grand siècle, destiné, paraît^il, à rester le classique par excellence. Et cependant Châteaubriand n'a pas compris un mot de Shakspeare, du Dante, de lord Byron, de Walter Scott et de ses autres contemporains; H. Villemain, au contraire;

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tout en gardant la pureté de sa forme et Timper* turbable sûreté de son goût, a deviné ou devancé l'effet que ces génies allaient produire sur une société désormais ouverte aux souffles du dehors par ta Révolution et la guerre. C'est à lui que nous avons dû de nous orienter dans ce monde nouveau, de nous aventurer dans ces sentiers, de gravir ces sommets sans éprouver de vertige.

Aussi, quel succès, quelle popularité pendant ces années heureuses où nous nous échappions des bancs du collège pour envahir ceux de la Sor- Donne ! Quels battements de mains et de cœur à l'entrée de ce maître, si jeune encore et déjà si célèbre^ qui nous arrachait aux aridités maussades du thème et du vers latin pour nous faire parcourir avec lui des rives enchantées, et remplacer le vinaigre de la salle d'études par tout le miel de l'Hymette ! quel joyeux enthousiasme I comme nous étions prompts à saisir les allusions, à souligner les réticences, à accentuer les malices, à interpréter les silences, à faire un trait d'esprit de chaque jeu de physionomie, à nous griser d'é-

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loquenee, de poésie et de liberté! C'est à cette phrase rapide que je voudrais rattacher le portrait de H. Villemain. U uvait moins d'ampleuc et de gravité que M. Guizol, moins de feu et d'expansive ardeur que M. Causin. Chez M. Guixot^ Fhistorien faisait déjà pressentir Thomme d'État« M. Cousin, passionné, exubérant, superbe d'atti* tude et de geste, tenant à la fois du hiérophante amoureux de son culte, et de Facteur épris de son rôle, répandait sur les questions les plus abstraites la flamme, la lumière et la vie. Ces deux maîtres avaient en outre sur leur glorieux collègue les avantages de la taille et de la figure qui^ sans être précisément l'éloquence, en augmentent l'intensité et le prestige.

Mais M. Villemain suppléait à tout par des prodiges d'ingéniosité, d'atticisme et de grâce. Il arrivait, des livres sous le bras, voûté, l'œil clignotant, le menton en avant, les lèvres plissées par une moue narquoise qui ressemblait à im sourire en dedans. Il pariait^ et le charme opérait aussitôt : on ne savait plus si l'on avait devant

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«oi Apollon ou Thersite. Sa. voix, tantôt insinuajQile et douce, taniôt caustique et mordante, donnait un relief extraordinaire à des mots qui, dits par un autre, eussent passé inaperçus. La pantomime accompagnait la parole, cop^me un orchestre. Il s'établissait entre l'oratoire et l'auditoire de telles attractions magnétiques, que nous devenions tous presque aussi spirituels que lui pour traduire ce qu'il disait, deviner ce qu'il pensait, compléter ce qu'il n'achevait pas et penser ce qu'il croyait devoir taire. Le passe-port des idées nouvelle» s'écrivait sur le v€r$o d'une page de Pascal ou de Montaigne, de Fonteneile ou de Montesquieu, lue avec un p^llement de fines intentions qui se dérobait à tous et n'échappait à personne. Nul n'a mieux connu que M. Villemain la valeur des denû-tons et des quarts de ton; nul n'a mieux pratiqué l'art insaisissable des nuances, ^es teintes neutres, des gradations, des ténuités et des dextérités de langage. Il y avait de la souplesse 4ans ses audaces, des càlineries dans ses épigramœes, du velours dans ses chatteiies^ des caresses

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dans ses piqûres. Il jouait de la langue française comme Thalberg du piaao et Paganini du violon* Son talent de lecteur était magique ; c'est lui encore que Ton applaudissait dans la prose des autres. Noble date! doux souvenirs! pures images! illusiens lointaines! Nous prenons plaisir à vous évoquer, comme on évoque le nom d'une femme que Ton a aimée, qui nous a trahis et qui ne nous en semble que plus aimable !

C'est aussi à cette époque que parurent les principaux ouvrages de H. Yillemain^ ou du moins ceux de sa première manière : L'Histoire de Cromtuell, livre élégant et froid auquel on reprocha de demeurer impartial entre les révolutionnaires et l€s jacobites; Lascaris^ ou les Grecs du Jin* siècle j œuvre d'à - propos, mi-partie de roman et d'histoire, tribut payé à cet enthousiasme hellénique qui nous enflammait alors et dont on n'ose plus parler depuis que les échos de Marathon répondent meurtre et brigandage à nos vieilles réminiscences de patriotisme et de gloire ; les Études sur les Pères de V Église; les réponses

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aux discours de réception de Darder, de Fouri^r et d'Amault. Toutes ces œuvres, toutes celles qu'il pubV"^ dans la suite, sont pleines de qualités solides et brillantes, de savantes recherches, d'aperçus piquants, de rapprochements ingénieux, de belles et éloquentes pages. Pourtant, sa littérature écrite, surtout dans les ouvrages de longue haleine, ne valut jamais sa littérature parlée. Puisque nous avons emprunté déjà quelques images à un art qui nous est cher, nous ajouterons que l'instrument, chez M. Villemain, était supérieur à la musique. Compositeur excellent, virtuose incomparable.

Glissons rapidement sur les années que j'appellerai oflBcielles, et où la politique disputa M. Villemain à la littérature. Homme singulier et singulièrement doué, dont on peut dire que le temps où il occupa les plus hautes dignités de TËtat est une lacune dans sa vie 1 Je n'en veux rappeler qu'un trait, parce qu'il est caractéristique et qu'il fit beaucoup de bruit. Enfant chéri de l'Université, élève de Pascal et de Bossuet, légèrement enclin

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aux idées jan^^énistes ou gtHîcaaes, il s'était han* tement déclaré contre les jésuites dans les luttes qui passionnèrent alors la tribune et la presse* Tout à coup, il eut peur de ces mystérieux ennemis, auxquels on attribuait une puissance clandestine. II se figura avoir à ses trousses tous les révérends Pères, tous les complices apocryphes de Rodin et de d*Aigrigny. Cette obsession devint une idée fixe, et^ comme il y a toujours des gens em» pressés de renverser ou de remplacer un ministre, on prétendit, d'abord, que M. Villemain avait sauté par la fenêtre, comme M. de Pourceaugnac, poursuivi par les matassins; puis, que sa santé le condamnait impérieusement à la retraite et au repos. C'est alors qu*il laissa à la porte de madame Delphine de Girardin une lettre qui fut célèbre et qui finissait ainsi : c M. Yillemain, venu pour informer madame de 6... qu*il n'est plus ministre, mais qu'il n'est mort ou imbécile qu'officiellement. »

Au reste^ la monarchie de 1830, avec sies airs de belle santé, était plus malade que lui. La révolu*

tion de février le réintégra dans ces fonctions admirables qui consistent à n'en pas avoir et à exercer, sans attributions précises, le ministère de l'esprit. Il ne tarda pas & rentrer dans les cadres de là littérature active, et nous le vîmes successivement publier les Souvenirs contemporains de littérature et (T histoire; le Choix â^ études sur la Uitêrature contemporaine; la Tribune moderne^ U. de Chateaubriand', V Essai sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique; sans compter les articles de Revue et les Rapports annuels à TAcadémie française, qui semblait se personnifier de plus en plus, avec ses regrets, son humeur frondeuse et ses allusions libérales, en son illustre secrétaire perpétuel.

Ces nombreux écrits appartiennent à sa seconde manière et nous devons avouer que ce n'est pas la meilleure. Telle fut, chez ce brillant esprit, la facilité d'assimilation, qu'il reflète, dans ces œuvres de sa vieillesse, certains excès de ton et de couleur qui font songer à Lamartine ou même à Balzac, et dont la finesse de son goût aurait dû le garantir. Il a été un de ces vieillards qui transigent

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avec les variations de la mode, au lieu de prolester contre ses erreurs et de rester les hommes de leur moment. En outre, il avait perdu son caractère d*initiative; on eût dit que ses idées se métamorphosaient en souvenirs, et que son imagination se refroidissait peu à peu à Topabre de sa prodigieuse mémoire. Il ne nous oflfrait plus que des surfaces, nettes encore et lumineuses, qui réfléchissaient les objets extérieurs, mais qui n'avaient plus de fond. Quant à ses Rapports à V Académie, ils ont prouvé une fois de plus tout ce qu'il y a de convention, de routine et de bergerie de Panurge dans les sociétés les plus spirituelles. Les derniers étaient de vrais rabâchages ; ce qui n'empêchait pas les fidèles de s'extasier, chaque année, sur cette éternelle jeunesse de pensées et de style. Jeunesse, disaient-ils î ce n'était pas assez, ils auraient dû dire enfance.

Dans le monde, où ses apparitions devenaient de plus en plus rares, il jouissait des immunités légitimement acquises à ses longs et brillants états de service. On lui accordait, dans Tordre intellec-

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tuelj les privautés que conservent auprès des femmes ceux qu'on appelle les vieux beaux^ les cidevant hommes à bonnes fortunes. Il inspirait une admiration rétrospective, et il avait de Tesprit par procuration du passé. Parfois jaillissaient dans ce crépuscule des lueurs, des éclairs qui rappelaient le Villemain du bon temps. C'étaient, d'ordinaire, des épigrammes encore très-fines contre le gouvernement personnel ou contre ceux de ses contemporains qui se ralliaient à TEmpire. Il ne vida jamais entièrement son sac à malices. La meilleure était d'offrir le fauteuil académique à tous les écrivains qu'il rencontrait, de leur dire avec le plus engageant sourire ; ce Quand donc vous déciderez- vous enfin à être des nôtres? » et de réserver son vote pour M. Gérusez, qui ne fut jamais nommé. Ainsi, il restait académicien jusque dans le mot de la fin.

N'importe ! il sied de nous incliner devant cette figure de grand lettré, d'Athénien par excellence^ qui, par coïncidence frappante^ a disparu le jour

même où le plébiscite achevait de consacrer les

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deux choses les plus contraires' à ces dëlicaiûâ îii« telligences : le suffrage tmiversèl ël le régime démocratique, n eut de Tunité et même de la fermeté dans cette longue vie. Il résista dans sa faiblesse comme d'autres ont succombé dans leur rudesse et leur force. Cet honmie de lettres, ce rhéteur^ que Ton avait signalé, au début, comme prêt à toutes les flexibilités de courtisan, garda son indépendance, se résigna à une noble pauvreté, se montra fidèle à toutes les religions de sa jeunesse, tandis que de prétendus héros du courage civil, des paysans du Danube ou de la Nièvre^ trempaient leurs gros souliers dans le Rubicon. C'est quelque chose, c'est beaucoup, dans notre triste siècle, que d'avoir toujours aimé et toujours servi les seules causes dignes de passionner un esprit d'élite : le beau dans la littérature, la justice dans les lois, l'honnêteté dans les mœurs et la liberté dans les âmes.

Apatks acadéviqurs S79

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