‹ Le radeau de la méduseChapitre 6 sur 32 · UN NOUVEL ALLIÉ · texte numérisé non relu

UN NOUVEL ALLIÉ

plus poignant le mécompte du lendemain: — « Que peuvent d'héroïques efforts ^ si les causes profondes d'insuccès que personne n'ignore et que nul n'ose dire augmentent chaque jour? •— Et elles augmentent. »

< Il faut croire que M. Gambetta est un grand acteur; car il est un écrivain bien médiocre. »

« La France est ruinée, pillée, ravagée à la fois par l'ennemi implacable et les amis funestes. •

Les amis funestes! George Sand écrivait cela des Gambetta, des Laurier, des Ferry, des Esquiros; que dit-elle aujourd'hui des Assi, des Gluseret, des Raoul Rigault et des Pipe-en-Boù?

Voici les premiers traits d'une esquisse désormais acquise à l'histoire: « Un homme sans lassitude etsANSSCRUPULE dispose de la France. On ne peut mieux le définir qu'en disant que c'est un tempérament révolutionnaire. Ge n'est pas assez; toutes les mesures prises par lui sont la preuve d'un manque de jugement qui fait avorter ses intentions et ses efforts... >

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« Ce manque de jugement explique l'absence d'appréciation de soi-même. C'est un grand malheur de se croire pmpre à une tftcte démesurée, quand on eût pu* remplir d'une manière utile et brillante un moindre rôle, n y a eu un de ces fii^ ne»tes hasards de situation que subissent les nations mortellement frappées^ et qui leur portent le dernier coup ; mais à quel parti se rattache ce jeune aventurier politique?... Il a donné sa confiance, les fonctions publiques, et^ ce qui est plus grave, les affaires du pays à tous ceux qui sont venus s'offrir, les uns (bien peu!) par dévouement sincère, les autres pour satisfaire leurs mauvaises passions ou pour ftdre de scandaleux profits. Il a tout pris au hasard, pensant que tous les moyens étaient bons pour agiter et réveiller la France, et qu'il fallait des hommes et de l'argent à tout prix. Il n'a eu aucun discernement dans ses choix, aucun respect de l'opinion publique... »

Parlons franc: au moment où j'étais insulté, pour les beaux yeux, non, pour le bel œil de M. Gambetta, par les journaux démagogiques, j'en

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pensais peut-^re ^autant ; mais je n'en disais pas davantage.

Ceci est à la date du 17 janvier. Cette plume républicaine avait encore quelques ménagements à garder. Trois semaines après, quand tout est fini, George Sand complète ce portrait, effrayant de ressemblance :

c Je donnerais beaucoup pour être sûre que le dictateur a remis sa démission. Je commençais à le haïr pour avoir tant fait souffrir et mourir in^ utilement.

]i> Ses adorateurs m'irritaient en me répétant qu'il nous avait sauvé l'honneur. Notre honneur se ferait fort bien sauvé sans lui. La France n'est pas si lâche qu'il lui faille un professeur de courage et de dévouement devant l'ennemi. Tous les partis ont eu des héros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni leurs martyrs. Nous avons bien le droit de maudire celui qui s'est présenté comme capable de nous mener à la victoire et qui ûe nous a menés qu'au désespoir. Kous avions le

droit de lui demander un peu de génie; il n'a même pas eu de bon sens... »

Et moi, moins charitable, je donnerais beaucoup pour que cette page, écrite par Tamie de presque tous nos républicains célèbres, fût affichée à la porte de toutes les mairies et récitée par le crieur public dans toutes les communes de France. Ce ne serait, hélas ! qu'une bien faible revanche pour les mères et les femmes condamnées par ce maudit^ — prodige de suffisance et d'insuffisance, — à l'isolement et au deuil, pour les provinces envahies qui sans lui seraient intactes, pour les campagnes qu'il a dépeuplées, pour l'agriculture qu'il a frappée de mort, pour l'industrie qu'il a ruinée, pour la France qu'il a couverte de cadavres ensevelis sous un linceul de neige, pour Paris auquel il a [préparé^ par ses hâbleries^ les stériles souffrances du siège, les horreurs de la guerre civile, les infâmes saturnales du vice, de l'anarchie, du crime^ du pillage, du sacrilège et de l'opprobre.

George Sand ajoute qu'elle va se hâter de l'oublier; nous sivmmçs d'ua avis contraire^ on oubb>

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trop en France, et ce bénéfice de l'oubli, à échéances presque symétriques^ ramène trop souvent les mêmes hommes, prêts à commettre les mêmes fautes et à créer les mêmes périls. La légèreté de l'esprit français se combine ici avec un défaut et une qualité ; l'opposition frondeuse à ce qui est ; le pardon généreux à ce qui n'est plus.

Si l'on s'était souvenu du mal affreux qu'avaient fait à la France les dernières années du premier Empire, jamais le bonapartisme n'aurait réussi à enrôler la jeunesse libérale sous un drapeau taché de sang par un despotisme implacable.

Si nous n'avions pas oublié les équipées de Boulogne et de Strasbourg, si absurdes, si niaises, si grotesques, marquées d'un tel caractère de mépris pour la vie humaine et le repos du pays, nous n'aurions pas sacrifié la poésie de Lamartine et rhonnèteté de Gavaignac à un aventurier sans foi ni loi, prince croisé de carbonaro^ criblé de dettes, forcé d'être empereur pour cesser d'être insolvable, entouré des personnages de la Pension Vauquer et des Mystères de Paris^ et prêt à jouer notre

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fortune et notre salut sur des cartes bizeautées*

Enfin, si nous avions eu présente à Fespiit les épisodes de 1848, où se révélèfe&t rincapacité, rimprévoyanee, rayeuglemej^, le décousu, la faiblesse des républicains d'alors, bien supérieurs pourtant à ceux d'aujourd'hui, nous n'aurions pas vu reparaître ces vieilles figures des 6arnier-Pagès, des Arago , ei autres Buiyraves démoiaratiques, ailes de pigeon révolutionnaires, plus vite démodées que les voltigeiurs de 1815 ; exhumées plutôt que ranimées, fantômes plutôt que personnages^ prédestinées à organiser le convoi de la troisièmeRépublique après avoir enterré la seconde. Non^ n'oubliiMis pas! il ne s*agit, bien entendu, de demander ni des mises en accusation, ni des enquêtes, ni aucuja de oes moyens violenls qui changent les malfaiteurs en martyrs, mais simplement d'inscrire en caractères indélébiles lemot jR^m^mb^r i côté de certains noms voués à nos inflexibles rancunes. Qu'il ne suffise plus de tomber pour être anmistié, de rêver paisiblement, dans un chftteau

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en Espagne, qu'on a sauvé la patrie, pour qu'on TOUS pardonne de l'avoir perdue t

Encore deux lignes et je finis ; car il faudrait tout citer, principalement les passées où l'éloquent écrivain revendique les droits de l'humanité, de l'égalité et de la justice contre ces atroces et dérisoires dépêcbes ou les pertes sérieuees et les peries Sensibles succédaient aux peries énormes; contre les patriotes d'estaminet qui, le verre à la main et les pieds eliauds, décrétaient la résistance jusqu^à complet épitisement, contre les avocats qui prennent au paysan ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son sang. Accablée par l'évidence, par l'invincible logique, par le spectacle de ces cruautés et de ces folies qui sont toutes de provenance et de physionomie révolutionnaires, madame S^d arrive, malgré elle, à écrire cette phrase significative: « Si je dois encore une fois assister à la mort de la aq>ublique J'en ressentirai une profonde douleur^^^ Si cette amertume nous est réservée, ô ihes amfs^ ne maudissons pas la France!... •

Cle qui^ étant donnés les antécéde^ilt^ d^ j|*anU»tft»

signifie en bon français : « Je vais assister encore une fois à la mort de la République, et Ja France aura toutes sortes de vives raisons pour m*infliger cette amertume. »

Remarquez que cette phrase ou cette réticence est du 9 février, et mesurez le chemin que nous avons parcouru depuis lors. On pouvait croire, il y a trois mois, au patriotisme, à Théroisme, à Tabnégation courageuse delà garde nationale de Paris, et, comme ces sacrifices et ces efforts s'étaient accomplis au nom de la République, il n'était pas trop absurde de supposer que cette vaillante initiative de la capitale^ habituée à nous dominer de ses influences, nous réconcilierait peut-être avec l'idée républicaine.

Mais, maintenant I c'est Paris, le Paris du 18 mars et de la Commune, qui égorge la République de ses mains sanglantes : elle était difficile, il la rend impossible; elle était périlleuse, il la rend mortelle; elle nous ruinait, il la déshonore.

Sur cette pre uiëre couche de décombres où gisaient toutes nos grandeurs et toutes nos espéran-

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