Egger, Science ancienne et science moderne, p
UNE CONDITION Dl' l'UOGUÈS SCIENTIFIQUE 83
saurait parler de rien qui ressemblât à une organisation d'ensemble? Et pourtant nous savons bien aujourd'hui que c'est dans cette première période, de Pythagore à Platon, que s'est constitué tout le gros de l'œuvre. L'apogée de la grande époque de la science grecque sera marqué par les ouvrages d'Archimède et d'Apollonius, mais ils ne feront que compléter et couronner par leurs immortels travaux l'édifice que les siècles précédents avaient construit. Gomment songer alors à expliquer la décadence de la science grecque par le défaut d'organisation? Ce défaut fut réel, mais tout d'abord, quand il fut le plus manifeste, la pensée grecque n'y trouva qu'un obstacle facile à vaincre : plus tard, quand l'École d'Alexandrie réalisa ce groupement qui semble la condition indispensable du progrès, la science ne brilla plus longtemps d'un vif éclat.
Une explication autrement séduisante a été proposée. Les Grecs ne pouvaient produire qu'une ébauche imparfaite de science, parce qu'ils n'étaient pas capables de créer la méthode expérimentale, et cette incapacité tenait à la façon même dont ils envisageaient la science. Leur esprit rationaliste à outrance n'eût pas accepté des faits qu'il n'aurait pu comprendre, ce qui est cependant indispensable à qui veut sincèrement appliquer la méthode expérimentale à la recherche patiente des lois de l'Univers. Leur science théorique serait ainsi restée comme suspendue en l'air, trop loin du contact des faits et des choses du monde sensible, et n'aurait pas reçu cette réaction bienfaisante, celte excitation" qu'elle reçoit aujourd'hui de la science expérimentale. Gelle-ci ne pouvait pas naître sérieusement, celle-là devait donc peu à peu s'épuiser et s'éteindre : la science grecque dans son ensemble était ainsi destinée à une mort certaine. Il ne fallait rien moins qu'une transformation de l'esprit humain, sous l'induence du fidéisme
religieux du moyen âge ', pour amener le savant à accepter de ne pas tout comprendre, et lui rendre ainsi possible la création de la méthode expérimentale avec toute sa rigueur. — On peut répondre :
1° Les Grecs ont observé, cela est incontestable. C'est par un ensemble considérable d'observations qu'ils ont tenté de créer les sciences médicales, les sciences naturelles, les sciences biologiques. L'observation intervenait si bien à des degrés divers, chez les générations de médecins qui se sont succédé d'Hippocrateà Aristote, que la tradition nous montre, dans l'École, les esprits divisés, suivant, deux tendances contraires, en dogmatiques (lisez rationalistes) et empiristes. — Citerons-nous l'exemple d'Aristote, ses collections légendaires auxquelles tant d'autres ont collaboré, Ténormité des faits et des choses qu'il a classés?
Les observations d'ailleurs prenaient bien vite le caractère d'expériences, et quand Aristote, par exemple, allait étudier les petits poulets dans l'œuf, n'était-ce pas là déjcà de la bonne expérimentation? La tradition s'est continuée chez les médecins, et plus tard l'un d'eux, Ménodote, ne s'essayait-il pas à formuler les principales règles de la méthode inductive *? — Si de même nous considérons les Astronomes qui depuis des temps immémoriaux se servaient d'instruments de plus en plus parfaits pour suivre la marche des astres avec quelque précision, comment nier le caractère scientifique de leurs observations? et comment n'être pas tenté de prononcer le mot d'expérience, dans toute sa rigueur, quand on songe à l'ensemble de précautions que prend le savant, réglant par avance l'orientation et l'équilibre de ses appareils, pour contrôler, par l'observation