‹ Le rationnel, études complémentaires à l'Essai sur la certitude logiqueChapitre 5 sur 54 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

l'évolution de l'idée sous toutes ses formes : en quoi cela serait-il incompatible avec le sentiment que cette évolution conserve un minimum irréductible de contingence? C'est par attachement inconscient à l'absolu qu'on ne verrait pas de moyen terme, pour l'activité de la pensée, entre l'indétermination complète et la rigoureuse détermination. Une analogie avec le domaine moral pourrait aider à dissiper les ténèbres : sans parler de la liberté psychologique — parce que ce seul mot soulève des disputes et cause des malentendus, — la responsabilité du sujet, à propos de laquelle on s'entend beaucoup mieux, n'exige-t-elle pas manifestement, pour s'affirmer, qu'il puisse être question des raisons de ses actes, encore qu'elles ne soient pas nécessitantes"?

C'est ainsi que supprimer les barrières qui contiennent et risquent sans cesse d'étouffer l'idée, ce n'est pas pour cela l'abandonner au désordre et à la vaine extravagance : l'ordre saura se réaliser d'autant mieux que les raisons en seront plus immanentes et que la source en sera plus proche de l'unité fondamentale de la pensée, — non pas de cette unité froide et immobile qui s'exprimerait, condition suprême d'intelligibilité, par le principe d'identité « A est A », — mais d'une unité féconde et vivante qui, sans s'opposer à l'élan spontané et infini de l'esprit, rend possible l'accord harmonieux de ses créations.

Et quelle joie alors de pouvoir, sans arrière-pensée, se reposer enfin de cette crainte perpétuelle de voir l'idée devenir trop audacieuse, de la voir dépasser les bornes que lui assignent dogmatiquement les philosophies positivistes, celle de Kant comme celle d'Auguste Comte. Va, mathématicien, qui, du fond de ton cabinet de travail, les yeux fermés sur l'univers, te laisses absorber par le jeu de tes symboles, continue à ne pas chercher une réalité tangible qui leur serve de substratum naturel; continue à ne pas savoir

même si tes conceptions serviront à quelque chose : n'aie pas peur des fantômes, que dis-je, garde-toi de te laisser aller à d'autres charmes qu'à celui de créer tes chimères. Et toi, physicien, qui sais te façonner un monde qui est si proprement le ti&n, continue à y jouir en paix de tout ce qu'édifie ta pensée. Qu'aucune menace, qu'aucune prophétie lugubre ne t'empêche de briser les obstacles, et, s'il te plait de transformer l'étude des phénomènes chimiques et biologiques eux-mêmes en un chapitre de géométrie et de mécanique, ose-le sans crainte. Pourvu que la pensée du savant ait docilement accepté une discipline première et qu'elle soit d'abord vivifiée au contact de ce qu'a déjà produit l'intelligence humaine, rien de ce que construira son esprit ne sera dénué d'intérêt. Du point de vue oi^i nous sommes, l'épanouissement de l'idée apparaît dans son infinité, libre de toute entrave; il n'y a plus d'idole, plus de spectre pour barrer le chemin. La pensée rationnelle dont l'essor ne se laisse plus arrêter par les fantômes ne peut-elle alors se comparer vraiment à celui dont parle avec orgueil le poète latin :

Quem neque fana deum nec fulmina minilanli Murmure compressit cœliim

Ergo vivida vis animi pervioit, el exlra

Processit longe flammanlia mœnia muudi,

Atque omne immensum peragravit mente animoquf'

Mais ces réflexions n'ont-elles pas été trop longues, si j'ai seulement voulu marquer par quelques traits une des principales préoccupations qui ont inspiré ces études? — N'est-ce pas exagérer déjà que de vouloir préciser avec trop de clarté ce qui veut n'être qu'une indication?

Il est temps de renvoyer le lecteur aux études

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