‹ Le raton laveur et le maître d'hotel; romanChapitre 3 sur 9 · CONVALESCENCE · texte numérisé non relu

CONVALESCENCE

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine. Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel, Quand la Vengeance bat son infernal rappel ?... Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal : Réversibilité)

Pour ceux qui connaissent Nervi, cette petite ville charmante endormie dans les fleurs au bord de la mer Ligure, et sa population paisible et insouciante, il leur sera facile d'imaginer le trouble produit par la fuite du Raton Laveur hors du Jardin Zoologique. Ce que l'invasion d'une armée française, le débarquement de pirates barbaresques, l'entrée sournoise de la Peste, serait pour les citoyens de villes moins préservées, la disparition de cet animal le représente pour les habitants de Nervi. Autre chose est d'aller, tous les dimanches, jeter des croûtons et des cacaouettes à des petits personnages amusants, enfermés derrière des barreaux, autre chose est de les savoir libres, déchaînés dans les rues de la ville. Et déjà Procyon n'est plus un Raton Laveur, c'est une toute autre bête, un monstre de proportions fabuleuses, capable de tout puisqu'il a d'abord

dû tordre ces fameux barreaux, que les Panthères même ne peuvent ébranler. Pourquoi se fierait-on, je vous le demande, aux affiches officielles décrivant l'évadé comme une bestiole inoffensive, que le premier venu peut ramener à la mairie, pour toucher sa prime de dix lires ? Les pouvoirs publics ont toujours eu pour objectif de rassurer les populations, de leur dire que les bombardements aériens, la grippe espagnole sont de menus accidents, dont on se préserve avec une poignée de sable, un gargarisme... Mais un Lotor, tous les Nerviens le savent, c'est un des plus redoutables animaux de la création. Rien ne lui résiste. Il unit la ruse du chacal à la force de l'hippopotame. Il fait reculer l'autobus, déracine les catalpas comme vous un brin d'herbe, et se nourrit de petits enfants après les avoir préalablement fait ramollir dans l'eau. Les mères de famille tremblent, des mitrailleuses et des troupes de renfort ont été demandées au Gouverneur de Gênes, le Zoo est fermé au public jusqu'à nouvel ordre, les clients de chez Brambilla et Picasso exigent le baisser du rideau de fer quand ils vont faire leurs achats. A partir de neuf heures du soir, plus personne ne circule dans les rues, et le jour les tramways arborent des plaques de blindage, car le Monstre a la souplesse de Tigre, et l'on parle d'un automobiliste qui a été dévoré vivant dans sa propre voiture, pourtant lancée à quatre-vingtdix à l'heure.

Tout cela, que le garçon vient raconter au Maîlre d'Hôtel pour le distraire, avec d'autres potins de la ville, tout cela ne cause aucun orgueil à notre Raton Laveur. D'autres que lui, le Tapir, la Loutre, la Pintade d'Egypte, ah ! comme ils se fussent réjouis

d'inspirer cette crainte à tout un peuple ! Mais que lui importe d'être redouté ? puisque ce qu'il eût désiré, au contraire, c'est d'être compris, c'est d'être aimé ! Impossible, maintenant. Si, par un miracle inconcevable, il se trouvait soudain, dans la Grande Rue, en face d'un de ces passants terrifiés, comment lui ferait-il comprendre la pureté de ses intentions, l'innocuité de sa présence ? Avant qu'il ait pu s'expliquer, il serait écharpé, piétiné, anéanti... Ah I quel bonheur d'avoir, au lieu de tels énergumènes, rencontré cet homme pacifique et bon, auprès de qui l'on goûte la sensation édénienne de la sécurité I Car toutes les caves, et les souterrains, et la fosse des garages, et la grotte immense où les pêcheurs du rivage mettent à l'abri leurs filets et leurs barques, ont été fouillés comme des poches que l'on retourne; mais on n'a pas encore eu l'idée de perquisitionner dans les mansardes des domestiques d'hôtel.

Pourtant, gardons-nous de croire, nous qui connaissons la nature humaine, et ses contrastes passionnants et terribles, gardons-nous de croire à la bonté absolue, sans nuances, de notre héros. Il n'y a que les Saints (et encore nous ne savons pas tout) pour être bons, ainsi, tout d'une pièce ; Walter Brenner n'est pas un saint. Si une longue expérience du monde lui a donné quelque indulgence, elle ne lui a pas enlevé tout égoïsme. Et d'ailleurs que penseriez-vous d'un homme assez inerte pour ne plus même avoir l'idée de réagir, devant l'injustice criante dont il vient d'être victime ? Vous ne le trouveriez, j'en ai bien peur, pas digne, de jouer le plus beau rôle dans un récit où il doit s'affronter à des personnages de second plan aussi redoutables que ceux que nous sentons déjà s'agiter dans l'ombre

et, vous retournant contre l'auteur avec juste raison, vous lui reprocheriez d'avoir (pour le douer de la plus suspecte des perfections) enlevé au dit personnage tous les moyens de se défendre.

Pour tout dire en un mot, depuis la visite hypocrite du Directeur, Walter ne songe plus qu'à se venger.

Non pas, comme font les faibles, du monde entier. Qu'un Marat, qu'un Danton, qu'un Robespierre veuillent détruire de fond en comble une société dont les membres n'auraient peut-être pas applaudi leurs élucubrations littéraires, rien de plus naturel, de plus normal. Ce sont de petites âmes, des cœurs de fiel, et en même temps des esprits faux, dépourvus de bon sens et de logique. Walter Brenner ne leur ressemble en rien. Ni l'Europe, ni l'Italie, ni même la province de Gênes ne souffriront de ses revendications. Non. Il se bornera à se venger de l'Hôtel qui le chasse, de l'Egyptien qui l'en a fait chasser, — et qui de plus, est son rival.

Et il faut que cette vengeance soit exemplaire.

Etendu dans son lit, faisant artificiellement durer une convalescence que l'on tolère, qui fait partie de ses derniers privilèges, pendant des jours et tout au long des nuits d'insomnie, il médite.

Intensément.

Il rejette les solutions brutales ou spectaculaires : le poignard, le poison, le croc-en-jambe, la dénonciation anonyme, le procès à grand orchestre. Ce qu'il faut, c'est quelque chose de subtil, de sournois, mais d'irrésistible, comme une voie d'eau qui, au flanc des paquebots, n'envoie d'abord dans les entrailles du colosse qu'un dérisoire jet de seringue et, peu à peu, mais infailliblement, le fait couler.

Vous coulerez, ennemis orgueilleux, malgré vos belles relations, votre puissance, vos bijoux d'or et de platine, vos comptes en banque, vos palmeraies dans le désert. Vous coulerez. Vous saurez ce qu'il en coûte de s'attaquer à un homme qui ne demandait qu'à vivre en paix avec tout le monde, qui ne vous avait jamais offensé, jamais fait attendre une minute le parmesan de votre potage, les gelati de votre dessert...

Les jours passent. Un jour, trois jours, six jours. Mais le huitième jour, au matin, tel Archimède dans sa baignoire, Walter Brenner bondit dans son lit. Il appelle le Raton Laveur, qui saute sur ses genoux, heureux de voir cesser enfin un silence si lourd d'angoisse. Ses yeux rayonnent. Il serre dans ses bras, avec une énergie et une tendresse nouvelles, le sobre animal. Et il lui parle à l'oreille. Tout bas ! car il faut être prudent, car Denys d'Halicarnasse est mort, et depuis longtemps, mais aucun historien ne peut garantir que sa sinistre tradition n'ait pas été transmise, au cours des siècles... Si quelque système d'acoustique d'une ingéniosité infernale permettait à quelque espion, tapi dans la loge du concierge ou dans la cabine téléphonique, d'entendie ce qui se dit dans la chambre du Maître d'Hôtel, tout serait perdu. Walter parle tellement bas que si Procyon n'avait pas une oreille aussi sensible qu'un pétale de rose (et d'ailleurs, dans un genre un peu différent, aussi belle) il n'entendrait rien. Mais il entend, oh ! sans en perdre un mot. Même il rit.

Or, le Raton Laveur est un animal des plus sérieux, en dépit de son agitation apparente, et si son visage charmant est revêtu par la Nature elle-même

d'une expression qui ressemble en effet étonnemment à un sourire, et qui n'est peut-être que le signe de la bienveillance foncière de son caractère, il ne rit pour ainsi dire jamais. Certains naturalistes, qui ont passé des années à l'observer sont morts sans l'avoir vu rire.

— Qu'est-ce que tu en penses ?

— Je pense que c'est magnifique.

— Et sûr, n'est-ce pas ? tout à fait sûr ?

— Infaillible !

— Et tu es prêt à m'aider ?

— Sans délai. Ce soir même si tu veux.

— Eh bien 1 ce sera ce soir même... je te remercie. Le soir même en effet, après avoir fait ses adieux

au personnel, Walter Brenner prenait congé du Directeur. Il tenait à la main sa valise.

— Vous m'excuserez, dit-il, si je vous demande de me garder quelques jours encore les vêtements et les divers bibelots qui sont restés dans ma chambre. Je viendrai les rechercher incessamment, dès que j'aurai trouvé une place... Vous n'y voyez point d'inconvénient, n'est-ce pas ?

— Trop heureux si cela peut vous rendre service ! répondit Monsieur Terracota, ravi de s'en tirer à si bon compte. Adieu, mon ami.

-- Au revoir. Monsieur le Directeur...

Et le Maître d'Hôtel de s'éloigner dans le crépuscule, avec sa valise.

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