‹ Le raton laveur et le maître d'hotel; romanChapitre 4 sur 9 · SOLITUDE DE FEMME · texte numérisé non relu

SOLITUDE DE FEMME

Quels fruits recevront-ils de leurs vaines amours ? Ils ne se verront plus.

Racine. (Phèdre, acte IV. Scène 6).

Malgré l'opinion la plus courante en ces matières, la plus belle conquête de l'homme n'est pas le cheval, c'est l'éducation. Quel avantage elle procure à ceux qui ont la chance de la recevoir, le bon esprit de s'y conformer ! Elle permet de tout dire et de tout faire. Avec de l'éducation, vous pouvez couvrir d'injures un homme naïf et mal embouché, l'abreuver d'humiliations, même le dépouiller jusqu'à la chemise. L'autre ne peut rien répliquer. Il n'a pas la manière, il ne connaît pas les règles du jeu. S'il se débat, c'est d'une façon incohérente et grossière, et la galerie lui donne tort.

Nissim Pacha est, de beaucoup, l'homme le mieux élevé du « Liguria ». Jamais il n'élève le ton, — en quoi il fait bien d'ailleurs, — car il a naturellement la voix aigre et glapissante. Mais il sait depuis si longtemps le feutrer, l'étouffer, l'amortir I... Grâce à cette voix, que personne autour de lui n'entend

que comme un murmure, il n'a pas besoin d'attendre d'être rentré dans sa chambre pour torturer Olivia. Il peut le faire à table, devant tous les clients. La jeune femme est même obligée de tendre l'oreille, oui ; de faire effort pour recueillir ces paroles corrosives, tout en arborant sur ses lèvres peintes le sourire de la bonne compagnie. Il se penche à peine par dessus la nappe, il fait glisser sur le bouquetier plein de roses, sur les verreries étincelantes, — telle une brise effleurant la cîme d'une forêt — ces remarques perfides, ces confidences effroyables. Et la dame allemande qui dîne à côté d'eux, parlant à son fils frais émoulu du Gymnase, lui désigne du menton ce Monsieur si distingué et, dans sa langue natale, elle explique :

— Vois ce grand seigneur étranger, ô mon Fritz, et prends exemple. C'est, en une seule personne, le modèle accompli des deux types humains les plus parfaits : l'homme du monde et le mari idéal. Si jamais un jour tu me quittes pour fonder une famille, c'est ainsi que je veux que tu parles à ton épouse. De la sorte, même quand la passion erotique aura déserté ton cœur, il lui restera pour toi l'estime et l'admiration, gage d'une précieuse fidélité. Bénis ta mère de t'avoir, en l'offrant ce voyage dans le plus beau pays de la terre, permis en même temps de prendre cette leçon d'un art que tes maîtres, si éminents qu'ils soient dans leurs diverses spécialités, n'auraient su t'enseigner.

Ah ! que dirait la pauvre Madame Gerda Braselmann, veuve du grand Braselmann de Dresde, (antiquités et dentelles), si elle savait la vérité, si elle entendait distinctement les paroles dont elle ne perçoit que le murmure flatteur ! Quelles ne

seraient pas son épouvante, sa stupeur, si elle connaissait les véritables sentiments qu'éprouve cette femme élégante et couverte de bijoux, cette femme ondulée comme par la Reine des Vagues, maquillée comme par le coiffeur d'Hollywood, cette femme heureuse I Rassurons-nous, elle ne le saura jamais. Et Nissim Pacha peut opérer à son aise. Il ne s'en fait pas faute.

— Vous êtes une gourgandine ! dit-il, avec un sourire exquis et un regard tendre dont, par un raffinement suprême, après en avoir comblé sa compagne, il disperse le reliquat à la cantonade. Je vous ai ramassé dans la boue.

Sur son masque figé, elle aussi, d'un sourire, Olivia se contracte. Tout son corps n'est qu'un arc tendu, qui voudrait lancer la flèche de la riposte. Ah ! comme il serait bon de dire :

— La boue ! Mais de quoi d'autre sortez-vous ? La boue, oui, bien sûr. Mais la mienne n'est pas pétrie de sang. Et puis... et puis... moi, du moins j'en suis sortie.

Car personne au monde n'a plus désiré qu'elle d'en sortir, en effet, de cette boue originelle. Depuis qu'il l'a enlevée, ne s'est-elle pas tenue de la façon la plus irréprochable ? Quelle est la femme mariée, authentiquement, légitimement mariée, qui se serait conduite avec cette réserve, ne flirtant pas, ne dansant pas, ne parlant pour ainsi dire à personne ? Aucune. Et pourtant, cela ne sert à rien. Car il est de ceux pour qui une telle soumission ne représente qu'une attitude d'esclave : ainsi que cela se passe dans les harems. Jamais il ne voudra, il ne pourra comprendre avec quelle ardeur, avec quelle sincérité Olivia désire rentrer dans le rang des

honnêtes femmes. La vertu est pour elle comme une île en la mer, une île de Paradis. Son rêve est d'y aborder un jour, malgré l'obstacle décourageant de ses escarpements, et puis de s'y installer, d'y vivre enfin, fût-ce dans une hutte, au plus isolé du rivage, mais à l'abri pour jamais des tempêtes.

Mais Olivia ne peut rien dire. Si elle expliquait ce rêve, l'autre rirait. Si elle lui répondait, se révoltant, quel scandale 1 Tout le monde se retournerait contre elle, tout le monde se rangerait du côté de cet homme exquis, courtois, généreux, qui ne lui parle que doucement, qui la couvre de parures... et qui lui a sauvé la vie... Une ingrate, voilà ce qu'elle serait aux yeux de tous, et indigne de la protection de ce gentilhomme, qui a bien le droit, que diable ! d'être triste parfois, d'être irrité, en songeant à ce passé ténébreux.

— Votre galant est parti, jolie conquête, ma foi 1 Il est parti tout à l'heure. Mis à la porte, comme un valet ! Ce qu'il était d'ailleurs, rendons-lui cette justice. Le pauvre garçon qui, par intérim, le remplace, lui aussi renverse les sauces, mais ce n'est point par trouble amoureux...

— Un Maître d'Hôtel ! Evidemment, cela doit vous paraître quelque chose de considérable. Seulement, il faut savoir que ce genre de dignitaires passent de longues années auparavant dans les cuisines, sous le nom flatteur d'officiers... Cela veut simplement dire, vous savez, ma chère, qu'ils lavent la vaisselle !...

Mais, cette fois, Nissim en est pour ses insinuations. Olivia n'écoute plus. Elle n'a entendu que les premiers mots... Le Maître d'Hôtel est parti. Chassé.

A cause d'elle, évidemment. Et à la suite de quelle intervention ?... Elle ne sait pourquoi, cette nouvelle l'accable. Il lui semble qu'elle n'a plus ici aucun ami. Dans ce grand palace rempli de gens magnifiques, mais indifférents, mais murés dans leur égoïsme renforcé de villégiateurs, personne ne s'intéressait à elle en dehors de ce pauvre homme. Un larbin, oui, un ancien plongeur. Mais il l'aimait, c'était visible, il tremblait en l'apercevant, il la servait avec une ferveur que l'on sentait le brûler sous le masque glacial de la correction professionnelle. Lui seul avait envie de la défendre... La défendre !... Et pourquoi pas ? A chacun ses rêves : les plus beaux aux plus démunis. Elle a bien fait le rêve d'être vertueuse. Il peut bien faire celui de la protéger. Ces deux folies se valent, ces deux absurdités se rencontrent, et voici que leur rencontre aboutit à une sorte de déflagration de vérité éblouissante. Il la croyait une reine. Mais elle, Olivia, elle sait bien qu'elle sort de rien, comme lui sans doute. Elle était, en réalité, son égale. Mais elle ne pouvait pas le lui avouer... Ah ! toujours ce silence 1 toujours cette dissimulation ! Elle n'est pas Lallah Nissim, voyons ! Elle n'est rien. Exactement rien. Et elle n'a plus rien.

Il ne lui reste que l'amitié des Bêtes. Quand son maître et seigneur (ah ! quel mot !) est parti, quand il la quitte pour aller à Gênes ou à Turin, faire Dieu sait quoi, — et la tromper n'est peut-être pas le pire, — elle va passer quelques heures l'aprèsmidi auprès des pensionnaires du Zoologique. Il en faut si peu pour se gagner le cœur de ces innocentes créatures ! Un croûton de pain, une poignée d'amandes grillées, de bonnes paroles. Et les voilà

qui s'épanouissent, qui tendent la patte. L'ours danse, le paon fait la roue et sa queue ocellée vibre comme une lyre, le marabout introduit dans sa méditation de vieux philosophe juif je ne sais quelle rêverie plus douce, la lionne montre avec fierté ses enfants, nés le mois dernier, la loutre joue au sous-marin... Quelle ingénuité ! quelle cordialité !

Mais cela aussi est impossible, cette humble consolation lui manque. Le zoo est fermé, parce que Procyon Lotor s'est enfui. Quel dommage ! Il était si gentil, celui-là ! toujours occupé, et vif comme l'écurueil, et n'offrant jamais la main qu'après l'avoir avec soin lavée... Et son tendre regard !

Voilà ! Elle n'avait que deux amis : un Maître d'Hôtel et un Raton Laveur. Elle les avait pourtant choisis les plus modestes, les plus inoffensifs possible. Et on les lui avait enlevés !...

Cependant, Nissim s'est levé. Oh ! pas le premier, il sait vivre. Il lui a d'abord fait signe de se lever, elle : ce qu'elle a fait. Alors il l'a imitée. Puis, empressé, galant, suave, il s'est précipité sur la troisième chaise pour prendre la cape de satin (grands dieux ! quel drame si l'on avait oublié ce rite de la courtoisie !) et la déposer sur les épaules de sa compagne, si délicatement I... Car, certes, les soirées sont chaudes, mais on ne sait jamais... Les courants d'air sont tellement perfides sur la Riviera italienne !

— Regarde ! dit la dame allemande à son rejeton. As-tu bien regardé ? C'est ainsi qu'un parfait homme du monde doit veiller sur la femme que Dieu lui a donnée pour épouse.

ou l'on voit entrer au «liguria»

des clients

qu'on n'attendait guère

Deus nobis haec otia fecit Virgile. (Enéide VI 46).

Pour la première fois depuis cinq ans qu'il appartenait au « Liguria », Walter, au lieu d'emprunter la modeste porte de service à laquelle ses fonctions lui donnaient droit, descendait, pour sortir, les allées du jardin et franchit la grille d'honneur. Ce qui ne surprit personne puisque, après tout, n'étant plus employé à l'Hôtel, il redevenait un simple particulier, avec toutes les prérogatives attachées à cette condition oisive. Puis il se rendit sur la corniche qui dominait la mer. Là, il s'assit sur un banc et attendit.

Il attendit longtemps, car le crépuscule s'attarde beaucoup, en ce moment de l'année ; et il lui fallait assez de clarté pour les opérations délicates du plan qu'il méditait, tout en ayant besoin d'assez d'obscurité pour n'être aperçu que d'une façon confuse par quelque témoin toujours possible. Mais c'était là une précaution superflue car à cette heure, tous les citoyens de Nervi, calfeutrés dans leurs maisons,

dormaient, non sans se relever de temps à autre pour aller vérifier si par hasard ils n'avaient point oublié les serrures de sûreté et les barres de fer de renfort qui les garantissaient contre une attaque du mastondonte échappé du Parc Serra.

Lorsqu'il jugea le moment propice, Walter, empoignant de nouveau sa valise, s'engagea dans l'espèce de chemin creux qui ramenait en ville, et qui séparait le domaine du « Liguria » du grand jardin. Mais il n'alla point jusqu'au bout. S'assurant que personne ne l'avait vu, il entreprit l'ascension du mur, et l'accomplit avec une agileté de gamin, et cela sans se dessaisir de sa valise...

Quelques instants après, il était dans le Parc. Derrière lui s'alignait les cages des ours ; devant lui s'étendait le lac oii les oiseaux aquatiques ont coutume de prendre leurs ébats. Il déposa sa valise sur le sol, l'ouvrit...

...et le Raton Laveur en sortit, s'ébrouant.

— Repose-toi un peu, dit Walter. Tu dois être tout ankylosé.

— Ce sera pour plus tard répondit Procyon. Le temps presse. Ils sont tous très subtils, et 7/5 ont le sommeil léger. Ils auront tôt fait de savoir que je suis ici, de le sentir. Et alors. Dieu sait ce qu'ils feront, surtout ceux que nous ne pouvons emmener.

— Je voudrais tous les emmener ! soupira le Maître d'Hôtel.

— Ce serait une faute. Il y en a d'impossibles. Il faut choisir. Hâtons-nous.

L'opération fut rapide. A pas de loup, l'un sur ses pattes fourrées, l'autre sur les semelles de caoutchouc de ses chaussures de travail, les deux compères firent leur tournée. Armé du trousseau de serrurier

dérobé au magasinier de l'Hôtel, ce fut un jeu pour eux de forcer les portes des cages de ceux qu'ils avaient décidé de délivrer : le Perroquet, le Singe, le Kanguroo et le Condor des Andes. A chaque fois se répétait le même cérémonial. Le Raton Laveur entrait dans la cage, réveillait l'hôte, lui faisait signe de se taire et lui parlant à l'oreille, en quelques mots très brefs lui expliquait ce qu'on attendait de lui... Et l'animal promettait, d'un simple hochement de tête pour ne pas faire de bruit... Il aurait promis n'importe quoi : de grimper au Capitole, de mettre le feu aux paquebots du port de Gênes, de scier les moustaches de bronze du «Galantuomo» debout dans le square de Santa-Margharita. Il ne voyait qu'une chose : la joie, la joie immense, délirante, inouïe, d'être délivré, de sortir enfin de ces cellules de fer où il menait depuis tant de mois une vie absurde, diminuée, rognée comme une aile, une vie de castration et de désespoir.

Tout marcha à merveille, sauf un incident qui faillit, à la dernière minute, compromettre le succès de l'entreprise. Le Condor était marié. Son épouse, blottie contre lui sur son barreau, sentit qu'il s'éloignait. Dans son demi-sommeil, elle gémit :

— Tu me quittes !

— Il le faut... mais ce n'est que pour très peu de temps, répondit-il avec ambiguïté.

Elle ne comprit pas de quoi il s'agissait, et, réenfouissant sa tête dans sa blanche collerette de grèbe, elle se rendormit.

L'hypocrite s'éloigna, non sans un certain remords, qui déjà lui gâtait son plaisir. Mais Procyon de se féliciter. Un instant il avait tremblé. Si madame Condor s'était tout à fait réveillée, elle

aurait compris ; si elle avait compris, elle aurait crié ; si elle avait crié, de sa douce voix qui portait à cinquante kilomètres, toutes les Bêtes du jardin se seraient ameutées, et on ne devine que trop la suite.

Quelques instants après, à l'exception du Raton Laveur qui s'était prudemment éclipsé, la petite troupe faisait son entrée dans l'Hôtel...

Je voudrais n'avoir pas à décrire comment elle y fut accueillie. Par une anomalie, malheureusement très fréquente, dans le fonctionnement de sa logique, l'Homme qui admet volontiers l'existence des Animaux, soit en liberté dans la Nature, soit en cage dans les foires et les jardins d'acclimatation, ne les accepte dans ses propres demeures que sous bénéfice de toutes sortes d'inventaires. Lorsque les clients du « Liguria », qui achevaient paisiblement leur cigare, leur partie de bridge ou leur tricot dans le grand salon, y virent pénétrer nos cinq amis, ils se levèrent, avec une surprise indignée. Les femmes surtout témoignaient d'une agitation d'autant plus absurde qu'elles devaient avoir parfaitement reconnu, dans ces hôtes inattendus, quelquesuns de ces pensionnaires du Parc Serra qu'elles avaient si souvent gavés de friandises et sur la gentillesse desquels elles s'étaient extasiées. Maintenant, épouvantées, et grimpées sur des chaises et des tables comme s'il s'était agi d'une inondation, elles glapissaient de la manière la plus désagréable. Ai-je besoin de souligner le contraste qu'il y avait entre cette attitude vulgaire et celle des nouveaux venus ? Mais ce n'est pas la première fois que nous avons fait cette remarque. Il est très rare en effet que l'Animal perde la simplicité, le calme, la dignité

qui forment le fond de son caractère, alors que chez l'Homme ces trois qualités, obtenues à grand peine par l'éducation, sont à la merci du moindre changement imposé par les circonstances à ses habitudes. A vrai dire, les clients du « Liguria » étaient surtout choqués dans leur amour-propre. Ils ne pouvaient tolérer que cet établissement chic — et qui l'était surtout du fait de leur présence — perdît sa « catégorie » parce que des êtres, réputés inférieurs, faisaient mine de les y coudoyer. Sitôt que, le premier saisissement passé, ils purent retrouver de la voix, à grands cris, ils appelèrent le Directeur « pour faire cesser ce scandale ».

S'arrachant à son troisième cigare. Monsieur Terracota accourut.

Quoique légèrement stupéfait, il ne perdit pas son sang-froid.

— Que désirez-vous mon ami ? demanda-t-il à Walter, qui semblait le chef de la troupe. Et que signifie cette plaisanterie ?

-- Ce que je désire ? répondit le Maître d'Hôtel, de l'air le plus naturel du monde, c'est tout d'abord que vous m'appeliez Monsieur Brenner. Ensuite, il ne s'agit pas d'une plaisanterie. Je viens ici en client.

— Ah ! s'écria l'autre, un peu interloqué.

— En ai-je, oui ou non, le droit ? insista Walter.

— Certes ! Bien entendu !... Un client est un client... Je n'en disconviens pas... Mais ces... ces ?...

— Ces Messieurs I

— Ces... messieurs, qui sont-ils ?

— Des amis, mon cher Directeur... Oui, des amis, à qui j'ai recommandé votre hôtel... et qui voudraient y passer la saison.

— Et qui voudraient y passer la saison ! confirma le Perroquet, avec énergie.

Le Kanguroo, le Chimpanzé et le Condor approuvèrent d'un signe de tête.

— Mais, est-ce que ?... est-ce que... ils paieront ? interrogea le Directeur, plein d'anxiété.

— Pour qui les prenez-vous ? riposta Walter. Et d'ailleurs (il mit la main à sa poche d'un geste expressif), je m'en porte garant.

Jamais Monsieur Terracota n'avait été si embarrassé. D'un côté, il lui déplaisait fort de voir son établissement fréquenté par un genre de clientèle aussi spécial, quelque chose comme des étrangers « à bons d'hôtel » ou des congés payés. Et de l'autre il ne se sentait pas le droit de refuser l'appoint que cela représentait. Le courrier du matin ne lui avaitil pas apporté une lettre du Conseil d'Administration s'étonnant avec aigreur du marasme relatif des affaires à un moment de l'année où les touristes affluent de partout vers les rivages italiens, on devait s'attendre à de tout autres bilans? Des gouttes de sueur perlaient à son front, déjà barré par le pli sui generis de la perplexité. Mais cette perplexité ne dura qu'un instant. Prenant une décision immédiate, inspirée d'ailleurs par la crainte de voir les intrus, — qui semblaient s'impatienter — se porter à quelque excès préjudiciable pour le mobilier, il s'avança vers Walter et, lui serrant la main avec effusion :

— Mon cher Monsieur Brenner, dit-il, en arborant le plus amène de ses sourires, laissez-moi vous remercier de vos bons procédés. Ils me font mesurer la qualité du souvenir que vous avez gardé de votre séjour parmi nous. Quant à vos amis, cela ne fait

pas question, ils sont les bienvenus au « Liguria » et, si vous me le f>ermettez, je vous demanderai de vous occuper vous-même de leur installation. Vous devez savoir mieux que moi les appartements susceptibles de leur offrir toutes les aises désirables. Puis, se tournant, avec un air onctueux et rassurant, vers les autres, de plus en plus stupéfaits :

— Mesdames et Messieurs, expliqua-t-il, je vous supplie de comprendre la situation. Elle est infiniment simple. Ces personnes qui viennent d'entrer, et dont la présence semble vous étonner, ont évidemment quelque chose d'insolite dans l'allure, mais, — si vous voulez bien y réfléchir en toute objectivité, — pas sensiblement davantage que bien d'autres, qui nous viennent de pays exotiques. Et, enfin, elles nous sont recommandées par l'illustrissime Commandatore Brenner, ici présent. Il y a donc tout lieu de croire que vous vous entendrez admirablement avec elles... D'ailleurs, ce sont, elles aussi, des Clients, Et, vous le savez. Mesdames et Messieurs, les clients, c'est sacré !...

— Mais d'où viennent-ils ? demanda la dame allemande, éberluée.

— Madame, c'est une question que nous ne posons jamais dans les hôtels, du moins en public. Vous le savez par expérience.

Enfin, s'adressant aux Animaux, et sans cesser de sourire, il leur fit signe de le suivre dans son bureau, où il les pria, « pour la bonne règle » de rédiger chacun sa fiche individuelle. Walter qui les accompagnait, les aida dans ce travail, nouveau pour eux, mais dont ils se tirèrent de leur mieux, comme on peut le voir d'après le tableau suivant :

Condor

Kanguroo

Perroquet

Singe

Waller

Noms

et

Prénoms

Sarcoramohas GrïPtius

Kanguroo Macr<>piis

Cacatua Plyctolopbus

Antbropnpilbecus

Mqer

(dit Cbimpanzé)

dit Jlck;

BRENNER Waller

Date

et lieu

de naissance

Flancs

du Corcovado

Torpnwangee

Ouakara

TImbi

lâ2fl

WIntertbur

(Zurlcb)

Nationalité

Cbili

NnuvellK-Gaiies du Sud (Australie)

Papouasie

Pouta-Djallon

Suisse

Qualité ou Prolesslon

Roi des airs

(Boxeur amateur)

Orateur

krobate

Maître d'Hôlel

Domiciie habituel

Nervi

Pièces

d'identité

Numéro

d'auto

Il ne faut pas s'étonner si, des cinq personnes invitées à décliner ainsi leur état-civil, une seule ait cru bon de mentionner son domicile habituel... Celle qui justement, intervenant à temps d'un geste péremptoire, empêcha les autres de déclarer le leur. Car, quels que fussent les soupçons de Monsieur Terracota sur la provenance de ses nouveaux Clients (et sans doute ils ne devaient pas être loin de correspondre à la réalité), l'essentiel était qu'il ne restât aucune trace officielle de leur confirmation. On sait que les grands voyageurs viennent de loin, et qu'ils n'ont pas de domicile fixe. S'ils en avaient, ce ne seraient pas de grands voyageurs.

Ces formalités une fois remplies, Walter s'empressa de montrer à ses nouveaux amis les appartements qui restaient libres, et il les installa dans les plus

beaux, non sans recommander au personnel d'avoir les plus grands égards pour « ces messieurs ».

— Vous comprenez ? expliqua-t-il. Dans leur pays, ce sont de grands personnages. Si jamais vous y prenez du service, ils peuvent vous être fort utiles.

Puis, se récusant auprès du Directeur, qui insistait pour lui donner, à lui aussi, une des plus confortables « suites » sur la mer, et prétendant qu'il aimait mieux son ancienne chambre, parce qu'il y avait ses habitudes, il y grimpa en toute hâte...

...pour y retrouver le Raton Laveur, qui l'attendait, non sans une bien explicable impatience.

— Tu as bien fait de te cacher, dit-il, en le serrant sur son cœur. Il ne faut pas qu'on te voie ; il ne faut pas qu'on sache que tu as quelque chose de commun avec ceux que nous avons introduits ce soir au « Liguria ». Car, comme tu es signalé à la police, ils le deviendraient aussi, et tout notre plan serait par terre. Personne n'osera suspecter des voyageurs venant d'Amérique du Sud, d'Afrique et d'Océanie, tandis que des échappés des cages du Zoo seraient arrêtés comme de simples malfaiteurs.

— Des malfaiteurs ! s'écria Procyon Lotor, avec indignation. Est-ce possible ?

— On se gênerait !... grommela Walter. Ah ! mon pauvre vieux, tu ne sais pas encore ce que c'est que la Société.

Mais nous, nous pouvons en avoir une idée si nous revenons jeter un coup d'œil sur le salon de l'Hôtel. Quelle agitation I quel trouble ! Ce qui vient de se passer est tellement insolite que les plus somnolents en ont perdu toute envie de dormir. Je dois reconnaître, pour être juste, si l'indignation reste le sentiment dominant, la peur a beaucoup

perdu de sa force, et a été remplacée, surtout du côté féminin, par la curiosité. On commence à regretter la si brusque disparition des nouveaux venus. Pourquoi se sont-ils éclipsés si vite ? Peut-être leur présence aurait-elle mis un peu d'animation, et au besoin, que diable ! un peu de burlesque, dans les soirées qui demeuraient malgré letu: indéniable distinction, un peu mcrnes. Est-ce qu'ils n'avaient point des souvenirs de voyages extraordinaires ?... Oh ! mais cela pouvait devenir intéressant ! Enfin, on verrait demain. Une fois reposés, ils seraient peut-être moins farouches.

Néanmoins, quelqu'un demeurait obstinément à l'écart de ce remue-ménage. C'était Nissim. Nissim trop imbu de ses préjugés de caste pour considérer des Condors et des Chimpanzés, à plus forte raison des Cacatuas et des Kanguroos, comme de véritables gens du monde. Et pourtant, il avait fréquenté bien des banquiers qui n'avaient pas la prestance de Sarcoramphe, bien des orateurs dont le verbe était autrement moins expressif que celui de Plyctolophus... Mais telle est la vanité humaine. Et, du reste, la véritable raison de la colère du diplomate n'était pas précisément l'orgueil froissé. C'était la jalousie... l'inquiétude de la jalousie. Il n'avait pas été sans surprendre, sur le visage d'Olivia, je ne sais quel sourire, vite réprimé d'ailleurs. Que signifiait ce sourire ? Etait-ce simplement le signe de la curiosité amusée ? Non, certes, il y avait autre chose, un espoir peut-être... Cette sotte irait-elle, par hasard, s'imaginer ?... Les femmes sont si étranges ! elles s'accrochent aux plus faibles roseaux dans la dérive de leur découragement. Qui sait si celle-là, en apercevant ces bizarres étrangers, n'avait pas associé leur

présence à quelque scénario confus, où lui, Nissim, jouerait à son insu un rôle de dupe ? Et d'ailleurs pourquoi ces Animaux étaient-ils venus, pourquoi, de tous les hôtels de Nervi, avaient-ils justement choisi le Liguria ? que dis-je ? Pourquoi Walter l'avait-il choisi pour eux ? Car c'est Walter qui avait tout fait, Walter qu'il avait réussi à faire chasser l'après-midi, et qui, le soir même, reparaissait.

Ne pouvant plus se contenir, il s'approcha d'Olivia, toujours avec ce sourire qui la terrifiait plus que la colère, et, à l'oreille :

— Montez dans votre chambre ! ordonna-t-il. Je vous rejoins dans cinq minutes.

Et, quand elle fut sortie, il se précipita dans le bureau d'Ambrogio Terracota, dont il referma la porte avec soin.

— Vous allez maintenant m'expliquer ce que signifie cette scène ridicule !•..

Mais le Directeur — oh I comme il avait changé 1 c'était un autre homme, — le Directeur pour toute réponse, leva les bras au ciel, comme pour rejeter sur une fatalité supérieure des événements qui, de toute évidence, dépassaient non seulement sa propre intelligence mais celle de son illustre interlocuteur et, afin de ne prolonger un entretien selon lui sans issue, sourit d'un air abrupt, compact, inattaquable, et s'éclipsa par la porte du fond.

COMMENT l'atmosphère

d'abord confuse s'éclaircit peu a peu

Hospes - hostis.

(Locution latine).

Manchots et tortues sont en excellents termes. Je ne veux pas dire par là qu'ils jouent ensemble, mais du moins ils n'ont pas peur les uns des autres...

Cherry Kearton (L'Ile des Manchots ;

De quelques amis).

J'ai toujours pensé que le métier de romancier était très difficile, autrement difficile par exemple que celui de conducteur de peuples. Car, si vous vous mettez dans la tête de conduire un peuple, pour peu que vous arriviez à vous faire nommer ministre, ou quelque chose d'approchant, ensuite tout devient aisé. Vous faites exactement ce que vous voulez, vous « jouez sur le velours ». Les gens sont obligés d'obéir à vos caprices les plus saugrenus, vous n'avez aucun compte à leur rendre. S'ils renâclent, vous les faites mettre en prison pour leur apprendre les dangers du non-conformisme. Et tout

est dit. Vous ne distinguez, dans cette masse amorphe, aucun visage particulier, vous êtes dispensé d'avoir le moindre égard au caractère, au tempérament, aux idées, aux rêves de ces milliers, de ces millions d'individus.

Il n'en va pas de même pour le romancier. Théoriquement, il fait ce qu'il veut de ses bonshommes. Du moins, c'est ce que s'imagine le public, i) Mais, dans la réalité, c'est autre chose. Sitôt qu'il a eu l'imprudence d'introduire dans son récit un personnage, le voilà obligé (non seulement moralement, mais physiquement) de s'en occuper, d'en prendre soin, de ne plus le perdre de vue. C'est pour cela que tant d'écrivains se contentent de raconter leur propre histoire, sans accorder la moindre importance à celle des autres. Ainsi ne risquent-ils pas de se tromper, mais simplement d'ennuyer le lecteur, ce qui ne comporte, vous le savez, aucune sanction.

Malheureusement, le romancier a toutes les peines du monde à rester seul avec soi-même. Apostés à toutes les issues, les Personnages sont là, guettant la moindre occasion de s'introduire dans une action où ils n'ont souvent que faire. Ils font toutes sortes de signes aguicheurs au pauvre écrivain, dont la volonté est toujours si faible. « Vois comme nous

(1) — Alors, comme ça, vous vous asseyez devant votre table, vous prenez votre plume, et vous écrivez ce qui vous vient ?...

— Mais, bien sûr ! madame.

— C'est ce qu'on appelle l'inspiration ?

— Voui ! madame.

(Dialogue des auteurs et des dames).

Passim.

sommes gentils, implorent-ils, ou curieux, ou drôles !» Et si c'est des femmes, alors, vous pouvez imaginer avec quelle impudence elles jouent du sex-appeal. On sait combien il est difficile de résister à une jolie femme. C'est pourquoi les romans en sont encombrés, au grand préjudice de la vraisemblance d'ailleurs.

Et, une fois qu'ils sont dans la place, les Personnages, ah ! ne croyez point que ce soit commode de vous en débarrasser. Essayez, et vous m'en direz des nouvelles. Ils ne veulent pas. Ils s'acharnent, ils s'incrustent. « Laissez-moi mon bout de réplique I... Je fais là aussi bien qu'un autre... Au fait, pourquoi n'aurais-je pas le grand rôle ? Celui qui le garde n'est pas tellement fameux ! » (Hélas ! c'est quelquefois vrai).

Donc, ces Episodiques, entrés là par effraction, se démènent avec un tel cynisme, sont tellement intrigants, qu'on ne peut pas les maintenir au second plan. Ils s'installent à l'avant-scène, et souvent pour débiter des niaiseries, dont on a honte pour eux. Mais ils les débitent tout de même.

Bien sûr que, si l'on était malhonnête, on les laisserait presque tous tomber. Mais ils tablent justement sur cette probité, sur ce scrupule qu'on garde vis-à-vis d'eux et qu'ils savent si habilement entretenir. De deux choses l'une, en effet : ou on les maintient avec énergie au fond de la scène comme des figurants, ou bien, par bonté d'âme, on les laisse prendre part au dialogue, et alors il faut constamment veiller à ce qu'ils n'empiètent pas sur le rôle des autres, bref les mater, en douce, comme un père énergique une marmaille indisciplinée. Quand on ne le fait pas, on a des remords. On se

réveille la nuit, on se dit : « N'ai-je pas été un peu dur pour ce pauvre type ? Cette femme méritait-elle de tomber si bas ? » On envie les feuilletonnistes de la vieille école, qui, quand ils avaient trop de personnages sur le dos, les tuaient un à un, joyeusement, comme on abat à la foire les têtes d'un jeu de massacre.

Mais il n'y a plus de feuilletonnistes. Les romanciers actuels sont scrupuleux jusqu'à la manie, et il est très rare qu'ils aient recours à l'assassinat pour déblayer le plancher. Et c'est peut-être la raison pour laquelle ils manifestent une telle préférence pour les conflits moraux, survenus entre un monsieur, une dame et un autre monsieur. L'adultère, qui dans la vie est très immoral, représente en littérature une ressource magnifique.

En ce qui concerne la présente histoire, il n'y a pas à se dissimuler que l'invasion zoologique du Liguria cause à l'auteur un sérieux embarras. Que de problèmes psychologiques entraîne en effet cette situation I Si nous entreprenons de les aborder de front, cela risque de nous mener si loin que nous en perdions de vue les principaux protagonistes. Ce serait, si j'ose dire, un autre roman. Aurons-nous l'audace et, tranchons le mot, le génie nécessaire pour le substituer au premier ? Et, même dans cette flatteuse hypothèse, en avons-nous le droit ?

Et, d'un autre côté, nous ne pouvons, non, en stricte loyauté, nous ne pouvons pas esquiver la responsabilité dont nous nous sommes chargés, en laissant pénétrer au Liguria ces individus insolites, sous prétexte que ce n'est pas notre faute, mais celle de Walter, s'ils sont là, d'autant plus exigeants qu'ils semblent discrets, voire inertes. Car Walter

et Procyon, du fait seul qu'ils sont entrés les premiers dans ce récit, tout ce qu'il leur plaît de faire et de projeter, nous sommes à notre tour tenus de le justifier. Ah ! tant pis pour nous ! Il faut bien maintenant que nous les suivions dans les chemins de traverse où leur caprice les entraîne. D'autant qu'eux-mêmes ne font pas tout à fait ce qu'ils veulent. Et, s'ils ont été chercher du renfort au jardin zoologique, c'est qu'ils ne se sentaient pas de taille à lutter seuls contre l'adversaire qui, dès le début, s'est dressé devant eux... Encore un, celui-là qui va nous donner du fil à retordre !... Mais cessons de nous plaindre, et puisque Dieu lui-même, sitôt qu'il a voulu rompre l'adamantine pureté du non-être, s'est trouvé aux prises avec le foisonnement indéfini de sa création, faisons, comme lui, contre mauvaise fortune bon cœur, et tâchons de sortir, comme nous pourrons, de l'impasse oia nous nous sommes fourrés.

Ne serait-ce d'ailleurs que pour établir l'atmosphère. L'ambiance.

Il n'est pas besoin d'avoir beaucoup voyagé pour savoir avec quelle mauvaise humeur les quatre voyageurs de premières, qui comptent occuper à eux seuls le compartiment jusqu'au lendemain matin, accueillent une famille pénétrant, à minuit, dans le dit compartiment. Eh bien ! toutes proportions gardées, c'est dans cet état d'esprit que furent reçus nos exotiques par les premiers clients du Liguria... Mais cela dura peu. D'abord à cause de l'indéfectible courtoisie des nouveaux venus, ensuite et surtout à cause de la curiosité des autres.

Notre époque a d'ailleurs réalisé de grands progrès dans la conception que l'on se fait des étrangers. Jadis, un monsieur qui venait de Lisbonne ou

même de Perpignan semblait un phénomène pour un Tourangeau jamais sorti de sa Touraine. Aujourd'hui le même Tourangeau voit sans sourciller les Chinois et les Patagons sillonner le boulevard Heurteloup. De quel droit un champion finlandais ou une bourgeoise de Dresde se seraient-ils offusqués de la société d'un sauteur australien, d'un bavard papou ?... Et puis il faut compter avec les affinités électives.

Tout d'abord celles qui s'avérèrent, presque du premier coup, entre l'Industriel belge et le Condor des Andes, Monsieur Alfred Vanderhoppen avait beaucoup voyagé et notamment au Chili, pays dont il avait rapporté les meilleurs souvenirs. Il y avait donc là, entre ces deux gentlemen un point de contact, un sujet de conversation. Outre les questions financières, dans lesquelles monsieur Vanderhoppen supposait monsieur Sarcoramphe très versé, sur la foi de son aspect physique, qui était celui d'un vieux banquier désabusé, mais fort capable encore de fructueux coups de bourse.

Le Chimpanzé entreprit la conquête de la Modiste et, s'il ne réussit pas tout de suite, parce que «Ce n'est pas mon genre d'hommes-s>, avoua-t-elle , ingénument, à madame Braselmann, du moins ne résista-t-elle point à l'indéniable charme qui émanait de ce visage littéralement ravagé par l'intelligence. C'est une observation courante que les très jolies femmes un peu sottes — c'était hélasl le cas de mademoisielle Rose-Alice Boullard (maison Rosalys et Cie) — se laissent volontiers séduire par des hommes d'une laideur intense. Au bout de trois jours, elle trouva monsieur Niger « bien intéressant». Et ils devinrent, à peu de chose près, inséparables.

Quoiqu'il fût extrêmement réservé, au point de ne parler pour ainsi dire à personne, monsieur Arne Kivikari, le Finlandais, se lia d'une sorte d'amitié un peu distante avec Kanguroo. N'étaient-ce point deux sportifs, quoique leur spécialité ne fût pas la même ? Mais cela valait mieux dans un sens. Car aucune rivalité n'est possible entre un champion de natation et un simple boxeur amateur. Encore un couple tout formé.

Quant au Cacatua, son succès fut immédiat, et unanime. Dès le second soir, il tint la compagnie toute entière sous le charme de sa parole, fleurie, vibrante, intarissable. Il disait n'importe quoi à n'importe qui (ce qui est le secret des grands causeurs), déclamait des vers, entonnait des hymnes, citait des proverbes, grommelait des jurons, imitait les comiques de music-hall, les bruits de machines, les grandes rumeurs élémentaires. Bref, c'était, dans toute l'acceptation du terme un « animateur ». Aucun ne résistait à son entraînante, à sa torrentielle personnalité. Mais la plus séduite était sans contredit, Madame Gerda Braselmann. Elle lui parlait en allemand, il lui répondait en portugais.

— Oh ! le fin diplomate ! s'esclaffait-elle, extasiée.

Et de le citer comme modèle à son fils, bien plus ravi d'ailleurs d'avoir à se conformer à cet idéal bruyant et vivant qu'à celui, strict et compassé, du morne seigneur oriental.

Celui-là seul n'avait pas désarmé. Il s'arrangea toujours pour ne jamais adresser la parole à « ces intrus » comme il disait, et pour empêcher le moindre contact entre eux et Olivia. Seulement, comme il était seul de son avis, sa mauvaise humeur, à laquelle on ne faisait pas attention, restait sans effet

sur personne. Ce dont il enrageait en secret, et se vengeait sur Olivia, dès qu'ils étaient remontés dans leur chambre. Mais la jeune femme, de plus en plus abstraite en soi-même, ne laissa percer en public aucune trace de ses impressions intimes. Un sourire stéréotypé était posé sur son visage comme un masque à jamais impénétrable.

Chose étrange, le plus isolé, c'était encore Walter, dont la figure était pourtant familière à tout le monde. Mais, voilà ! on l'avait connu comme Maître d'Hôtel. Alors, on avait peine à l'admettre, de but en blanc, comme client. L'opinion générale était qu'il aurait dû faire une sorte de... stage dans un autre établissement de moindre importance, par exemple à VHumberto ou à l'hôtel des Princes. Alors son ascension au Liguria aurait paru plus naturelle, plus plausible. C'était une simple question de tact. Il en manquait sans doute. Enfin, cela lui viendrait peut-être un jour, avec l'usage du monde. On verrait bien. En attendant, on le laissait dans son coin, où il restait d'ailleurs très volontiers, car c'était de là qu'il pouvait le mieux, à l'abri (du moins le croyait-il) des regards et des commentaires, contempler son idole, chaque fois qu'elle était présente et que Nissim tournait le dos.

Pour compléter le tableau que nous venons d'esquisser, il ne manque plus qu'un trait, quoique à vrai dire cela nous peine un peu d'avoir à le tracer. Mais nous nous sommes promis d'être véridiques, et nous n'avons qu'une parole. Voici :

Dès la seconde soirée, l'Industriel belge ayant entraîné Sarcoramphe au fumoir et lui ayant offert un cocktail, les autres Animaux par curiosité et par esprit d'imitation en demandèrent aussi. Ils prirent

goût à cette sorte de boisson, d'autant qu'ils en avaient été rigoureusement privés pendant tout leur séjour au jardin de Nervi (et pour certains d'entre eux, pendant toute leur existence). Et ils saisirent chaque occasion de satisfaire ce goût. Ils se mirent à étudier des mélanges, à comparer, longuement et minutieusement les mérites respectifs des extraits, des amers, des liqueurs, des vins cuits. Cela redoubla leur gaieté, leur animation... Et monsieur Terracota, ravi du train dont les choses lui semblaient aller, abandonna provisoirement la direction effective à son secrétaire et passa désormais le plus clair de son temps en promenades et entretiens de tout genre avec sa Réceptionnaire, elle-même remplacée par une comparse. Car il est peut-être temps de dire que le cigare n'est pas la seule consolation de Monsieur Terracota. Loin de là. Dans l'ordinaire de la vie, il préfère de beaucoup la compagnie de cette demoiselle et même, afin de la goûter avec plus de tranquillité, a-t-il pris la précaution d'expédier madame Terracota sur la petite plage ultra-mondaine de Paraggi, où elle exhibe d'étonnants maillots et des peignoirs comme on dit «spectaculaires»... Seul, le Raton Laveur ne paraissait jamais nulle part. Tel un agitateur dont la tête est mise à prix par ses adversaires politiques, il se terrait, de jour et de nuit, dans la mansarde de Walter, attendant les événements, devinant bien que son rôle n'était pas fini. Peut-être même ne faisait-il que commencer.

ou UNE PRISONNIERE REÇOIT UNE VISITE RÉCONFORTANTE

On a souvent besoin d'un plus petit que soi. La Fontaine.

(Livre IL Fable 11 : Le Lion et le Rat).

Si claire que puisse, au premier abord, nous sembler la conduite de monsieur Terracota, une énigme y demeure. Qu'a-t-il donc pu se passer pour que cet homme qui, après une simple conversation avec Nissim Pacha, avait sans hésiter congédié un serviteur d'une conduite irréprochable, ait changé au point d'admettre, quelques heures après, que le dit serviteur, rentrant par la grande porte, s'installât en maître et bravât, avec une souriante insolence, celui-là même qui l'avait fait chasser ? Dans l'absence de toute donnée positive nous permettant d'élucider ce problème psychologique, choisissons, ah 1 je vous en prie, cher lecteur, choisissons, tout au moins provisoirement, l'hypothèse la plus favorable, et la plus simple : le remords. Oui, c'est sous l'empire du remords que monsieur le Directeur de l'hôtel Liguria a pris la décision que l'on sait. Croyez, si cela satisfait votre scepticisme, croyez à l'influence

exercée par la lettre du Conseil d'Administratioi W '^^ croyez même à des motifs plus obscurs et plus stidafflf '^ pects encore ; pour nous, qui savons que, dans siW*^ déserts arides, la nature humaine recèle des coiiiUiait '"'^ inattendus, des oasis de fraîcheur dignes des Kar|sonfflï guroos, des Chimpanzés et des Condors, nous noulcela^i pencherons, avec une lucidité attendrie sur ceitliliù^ âme bourrelée, et nous vous dirons tout simplementlk sou depuis l'heure où monsieur Ambrogio TerracotaUage caractère faible et impressionnable, avait pris laUew décision de congédier Walter, il ne vivait plus. Lelconlt sommeil avait déserté sa couche, cette couche surUuai laquelle les baisers les plus ardents de la Réception- 1 de 1 naire s'avéraient impuissants à chasser la honte et le regret de son esprit troublé, de son cœur gonflé de tristesse. Le dernier soir, caché derrière sa persienne, il avait regardé s'éloigner le Maître d'Hôtel, avec sa pauvie valise lui brinqueballant contre la Ul jambe ; et des larmes avaient jailli de ses yeux, lui \\ voilant, — Dieu merci ! — la fin de ce lamentable spectacle. Aussi quel n'avait pas été son soulagement lorsqu'il l'avait vu revenir, si bizarres que fussent les camarades qu'il ramenait ! Dans sa joie, ah ! il aurait accepté un éléphant, un dromadaire et même, si encombrant qu'ils soient (car ils le sont, c'est incontestable) des hippopotames. Et cette joie, elle était devenue une véritable allégresse quand Nissim Pacha avec son cynisme habituel, étant venu réclamer des explications... Cher et brave monsieur Terracota ! Il apprenait aujourd'hui le bonheur que c'est de faire une bonne action, lorsqu'en même temps cela permet d'embêter le coquin qui vous en a fait faire une mauvaise. Et puis, il n'était pas fâché de prouver à ce vaniteux personnage qu'il

était désormais au-dessus de l'intimidation... Madame Terracota ? Eh bien ! oui, si jamais, dans sa /ertueuse retraite de Paraggi, madame Terracota kait mise au courant des coupables relations de ion mari avec cette affolante Réceptionnaire, et ;ela, bien entendu, par les soins de Nissim Pacha,... il n'aurait qu'à nier, que diable ! Et il aurait, pour e soutenir dans sa dénégation indignée, le témoignage de ces Exotiques, de ces magnifiques Seigneurs venus tout exprès du bout du monde pour :onfondre ses calomniateurs. Ah ! qu'il est doux, ijuand on a perdu l'approbation de sa conscience, îe la retrouver tout à coup I

Alors, rien n'empêche plus de se livrer aux plaisirs de l'amour. Quelle fraîcheur dans les baisers i'une Réceptionnaire éprise ! Mais pourquoi la désigner plus longtemps de ce titre abstrait et offi- :iel ? C'est Magda, qu'elle s'appelle. Magda Morfino, Laissons-la seule avec l'homme qu'elle a choisi.

Et courons rejoindre une autre femme, autrement intéressante celle-là, car elle souffre, car le joleil de l'amour ne luit pas, hélas ! pour elle, la malheureuse, la persécutée.

Sitôt achevé son entretien avec le Directeur, Nissim, encore irrité de son échec, est venu la retrouver et il l'a, une fois encore, traitée comme un galant homme ne doit jamais traiter une femme. Avec une mauvaise foi, répugnante, lui qui sait mieux que personne qu'elle n'est pour rien dans le retour de Walter, qu'elle ne peut pas l'être, il l'a accusée d'avoir provoqué ce retour, et de tramer autour de lui, Nissim, les plus ténébreuses machinations. Et enfin, pour conclure, il lui a déclaré que, quels que fussent ses efforts — et l'ingéniosité

de ses « complices » — jamais elle ne réussirait à lui échapper.

Et il est sorti, pour aller au tripot,... la laissant seule.

Elle pleure maintenant, elle pleure à chaudes larmes... Dans cette maison où tout le monde est heureux, où la Réceptionnaire accueille avec enthousiasme un amant délivré de ses soucis, où la Modiste parisienne, pleine d'espoir, s'endort en souriant à un avenir que pourrait assurer, à défaut d'un Singe trop frivole, le sérieux monsieur Sarcoramphe ; où le Chimpanzé, s'allongeant voluptueusement entre deux draps ourlés à jour constate que ce n'est pas un vain mot quand on dit que l'Homme et le Singe sont cousins germains ; où, chacun de son côté, le Perroquet et le Kanguroo prennent possession d'une chambre auprès de laquelle leur précédent domicile n'était qu'une bauge infecte ;... dans cette maison de joie et de plaisir, Olivia seule est malheureuse et n'entrevoit devant elle qu'une perspective sans fin d'humiliations et de dangers.

Tout à coup, elle sursaute.

On a gratté à sa porte.

Qui cela peut-il être ? Certes pas Nissim. Celui-là, il entre sans se faire annoncer. Ou alors c'est d'un poing brutal. Mais alors ?

On gratte derechef... Aucun ongle d'homme n'a cette douceur, cette discrétion... Serait-ce un des personnages qui viennent ce soir d'envahir l'hôtel ? le Condor ? le Perroquet ?

— Entrez ! soupire-t-elle, inquiète malgré tout.

La porte s'ouvre. Ce n'est ni le Condor, ni le Perroquet, ni même le Kanguroo. C'est Procyon Lotor.

Lui aussi, il tressaille, en apercevant la belle Olivia qui, elle, sourit à travers ses larmes.

— Vous ici 1 s'écrie-t-elle.

— Chut! fait-il, en mettant une patte sur ses lèvres. Puis il referme la porte avec des précautions infinies.

— Il ne faut pas qu'on sache que je vous ai fait cette visite

Enfin, se présentant :

— Je suis le Raton Laveur !

— Je vous ai reconnu tout de suite, dit Olivia avec bonté.

Et elle ajoute, mondaine et délicate :

— Vous n'êtes pas de ceux qu'on oublie.

Si déjà Procyon n'était pas si troublé, un tel accueil suffirait à le bouleverser. Le voilà qui se met à trembler. Et, malgré lui, malgré sa bonne éducation, ses yeux se fixent sur la jeune femme ; et dans ces beaux yeux, sombres et bombés comme le ciel de la nuit, brille un émerveillement si ingénu que, à son insu, Olivia baisse une seconde les siens, inexplicablement émue. La glace est rompue.

— Que puis-je pour vous, mon petit ami ? interroge-t-elle, avec douceur. Voulez-vous un biscuitchampagne ? Un morceau de sucre ?

— Oh ! madame, pouvez-vous croire ?... balbutie le Raton Laveur, avec un léger haut-le-corps. Et si Olivia avait pu distinguer ses joues sous leur épaisse fourrure, elle aurait été certainement frap pée par la rougeur qui les envahissait. Rien n'est plus impressionnable que les Ratons Laveurs. De véritables sensitives. On les froisse souvent sans le vouloir, surtout quand on a l'air de méconnaître la délicatesse de leurs intentions.

— Je vous demande pardon ! balbutia la jeune femme, confuse. Je ne pouvais pas me douter... Pourtant, il m'est arrivé, quand vous... quand vous habitiez le jardin Serra, de vous offrir des...

— Et j'acceptais de grand cœur. Oui. Mais, aujourd'hui, les circonstances sont bien différentes et... enfin... Mais d'abord, permettez-moi de me laver les mains.

Olivia s'empressa de lui apporter une cuvette pleine d'eau tiède, qu'elle parfuma d'un soupçon de lavande et quand le visiteur eut achevé sa toilette :

— Merci ! Et excusez-moi. Madame. Mais, vous l'avez peut-être deviné, il m'est impossible de rien entreprendre de grave, ou même simplement de sérieux, si je n'ai pas d'abord...

— Je sais.

De nouveau, Procyon enveloppa Olivia d'un regard tendre. Ainsi cette femme admirable, en quelques visites, l'avait compris, lui, un pauvre animal captif, et démoralisé par la captivité... Ses cadeaux de friandises n'étaient point cette vulgaire aumône qu'on jette à des mendiants, afin de se débarrasser du remords qu'on doit éprouver vis-à-vis des prisonniers quand on a la chance imméritée d'être libre! C'étaient véritablement des choses préparées, voulues, des dons du cœur !... Pour un peu, Procyon Lotor en aurait oublié le but de sa visite. Mais, après un instant de doux égarement, il se ressaisit; ramené d'ailleurs à la réalité par la question d'Olivia :

— Comment êtes-vous ici ? Seriez-vous, par hasard, venu avec ces... ces Messieurs qui sont arrivés tout à l'heure au Liguria ? Pourtant, je ne vous ai pas aperçu.

— C'est que je ne devais pas me montrer. Vous comprendrez bientôt pourquoi.

— Je viens de la part de Monsieur Walter Brenner. Il m'a chargé de vous dire que vous n'avez rien à craindre tant que... nous serons là.

— Qui nous ? vous et lui ?

— Non, pas seulement nous deux. Mais les quatre autres .

— Le Singe, le Condor et le Perroquet ?...

— Et le Kanguroo, parfaitement.

— Je ne comprends pas très bien...

— Je ne saurais pas vous expliquer, ce soir, notre plan. Surtout que le temps dont je dispose est très court. D'un moment à l'autre, on peut venir, et il ne faut à aucun prix qu'on nous voie ensemble. Je suis monté uniquement pour vous avertir, pour que vous sachiez... Car mon maître...

— Votre maître?

— Oui, monsieur Walter. Quel autre nom lui donner ? N'est-il pas cela pour moi ? et mieux encore ?

— Mais comment avez-vous connu monsieur Walter ?

— Vous saurez tout cela un jour... Car mon maître a bien deviné, depuis longtemps, que vous aviez besoin d'aide. Cette aide, il ne sera plus seul désormais à l'assurer... Avec lui, nous sommes six. Comptez sur nous ! Et, en attendant, plus que jamais soyez prudente !

Et comme la jeune femme, un peu ahurie par toutes ces révélations, se taisait :

— Et maintenant, je vais rejoindre monsieur Walter. Que dois-je lui dire de votre part ?

— Dites-lui que je le remercie de tout mon cœur I s'écria-t-elle, se resaississant.

Puis, prenant la petite Bête dans ses bras, elle la serra contre sa poitrine avec effusion en lui caressant le crâne et le dos. Presque défaillant de bonheur, Procyon se laissait faire. Mais, comme il entendit un léger bruit dans le corridor, il s'arracha à ces délices et, héroïque :

— Il faut, cette fois, que je me sauve, déclara-t-il. Le temps presse. Encore une fois, courage et prudence 1

Puis, après s'être frotté les mains, mais cette fois avec juste raison, il s'esquiva, doux, feutré, mystérieux, comme il était venu.

Une fois seule, Olivia resta plongée dans une songerie à la fois douce et inquiète. Que signifiait tout cela ? Etait-ce un rêve, ou une réalité ? Si c'était une réalité, il fallait avouer qu'elle ressemblait furieusement à un rêve. Elle en avait l'imprévu, l'absurdité, et aussi l'effacement soudain... Que venait faire ce Raton Laveur que, la semaine dernière encore, elle était allée voir dans sa cage ?... Comme il lui avait parlé gentiment, tendrement même, ainsi qu'un ami de longue date !... A supposer que cette singulière entrevue ne fût qu'une pure illusion, il n'en restait pas moins, dans son âme, je ne sais quoi de doux, de consolant... Quelqu'un pensait à elle... Ce domestique (oui, mais qu'importe ? puisque c'était un homme au grand cœur) eh bien ! il était revenu. Son renvoi : un simple faux-départ. Il était revenu pour elle, pour la défendre. Ah ! maintenant, Nissim pouvait revenir tant qu'il voudrait, inventer tout ce qu'il voudrait pour la tracasser, la troubler : il y avait en elle quelque chose,

oui, quelque chose qui le bravait, qu'il ne pouvait plus atteindre.

Pour la première fois depuis des semaines, elle s'endormit sans angoisse.

Le léger frisson de l'aube, en l'éveillant la trouva sur son fauteuil. Elle n'avait pas eu la force d'aller jusqu'à son lit. En regardant autour d'elle, elle s'aperçut que Nissim n'était pas encore rentré.

Elle était seule... enfin seule. Quelle douceur I Ses yeux distraitement s'attachèrent aux fleurages de la tapisserie qui, touchés par l'adorable lumière d'une aube de juillet, se mirent à vivre, à danser au son des premières vagues sur la plage toute proche. A vivre, à danser, à lui faire des signes. Ah I comment n'avait-elle pas compris plus tôt qu'elle avait là des amis ?... Des amis masqués, bien entendu. Mais quand on les fixait avec un peu d'attention, on s'apercevait bien que c'étaient de petits personnages... Il y avait un cow-boy lancé à toute allure et frappant de sa cravache un cheval, qui d'ailleurs, s'obstinait à rester une capucine. Il y avait des jeunes filles emportées en plein ciel dans une farandole éperdue : la plus jolie arborait sur sa tête un magnifique chapeau haut de forme romantique, non loin duquel souriait — gros yeux globuleux et bouche en tire-lire — un lutin blotti au cœur d'une marguerite qui était peut-être le soleil... Sur une tige souple, se balançait une funambule en longue robe rouge et corsage de trèfle... Et puis d'autres personnages, et puis d'autres encore : des marquises à paniers, des bureaucrates chargés de soucis, des onagres, des clochards, des navigagateurs, des fantômes, des infirmières et des archanges... Et maintenant quel train, grands dieux I

échangeant leurs chapeaux, leurs costumes, leurs visages !... Et tous, tous chantant à mi-voix :

— Aie confiance, Olivia 1 Nous sommes là. Nous t'aimons. Puisque tu nous a retrouvés, c'est donc que tu t'es retrouvée toi-même... Nous sommes les rêves de tes convalescences d'enfant, nous sommes ton enfance et ton innocence...

En écoutant ce concert merveilleux, Olivia se rendormit.

Nissim ne rentra que vers neuf heures, pour le petit déjeuner. Il avait cet air hagard et soucieux d'un homme qui non seulement a passé la nuit dans un tripot, mais encore s'y est décavé pour une forte somme. Et cela ne pouvait tromper Olivia, qui le connaissait bien, qui savait que, méfiant de toute espèce de risque, il n'abordait les tables de jeu que quand il lui fallait à toute force se distraire d'une préoccupation trop obsédante. En général, et comme il avait assez de chance (une chance qu'il savait aider), le procédé réussissait. Mais, en cas de déveine, c'était pire, car à son inquiétude s'ajoutait la double rage d'avoir perdu de l'argent et sa maîtrise de soi.

Quel que fût son souci, pourtant il ne put manquer d'être frappé par le changement qui s'était opéré dans la physionomie de la jeune femme. Quelque chose de plus lumineux, une espèce de clarté intérieure qu'elle ne parvenait pas à éteindre, malgré ses efforts pour prendre un air neutre et impassible.

Il se garda de rien lui dire, de peur d'éveiller son attention.

Mais il avait son plan. Un plan diabolique, comme nous le verrons.

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